I. Traduction de
TIBULLR 99
Favori de Vénus, la fortune te rît;
Aux agréments du corps^ tu joins ceux de l'esprit .
Comme on le voit, Tibulie avait reçu en partage le talent, la richesse, la beauté et les plus brillantes qualités du cœur. Il a cherché ses inspirations élégiaquesdans ses amours pour Délie, Nééra, Némésis et Sulpicia, hétaïres remarquablement distinguées par leur esprit et leur beauté, qui furent successivement ou alternativement ses maîtresses. Puis il mourut dans tout l'éclat de sa gloire, dans les bras de Délie et de Némésis, qui, au moment suprême, couvraient sa noble figure de leurs baisers et de leurs caresses.
Tibulie a laissé à la postérité un chef-d'œuvre de poésie légère, un des bijoux de la littérature latine.
Son éloge a été fait par tous les lettrés.
Mirabeau disait de lui : Ce délicieux Tibulie q u'il faut lire, relire, savoir par cœur et relire encore.
« C'est le poète du sentiment, a dit Laharpe, il est supérieur à tous ses rivaux. Son style est d'une élégance exquise, son goût est pur, sa composition irréprochable. Il y a un charme d'expression qu'aucune traduction ne peut rendre, et il ne peut être bien senti que par le cœur. Son harmonie délicieuse porte au fond de Tâme les impressions les plus douces : c'est le livre des amants... Il a de plus ce goût pour la campagne qui s'accorde si bien avec Tamour : car la nature est toujours plus belle quand on n'y voit qu'un s^iul objet. Heureux l'homme d'une imagination
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tendre et flexible, qui joint au goût des voluptés délicates le talent de les retracer, qui occupe ses heures de loisir à peindre ses moments d'ivresse, et arrive à la gloire en chantant ses plaisirs ! »
Dans ses œuvres, qui ne sont que des chants d'amour, les plus beaux qui furent jamais écrits par un homme, il y aurait peu de chose à prendre pour la médecine, si celle-ci ne s'intéressait à tout ce qui touche l'humanité, aux mœurs, aux sentiments, aux passions, qui ont une grande valeur pour ceux qui se livrent à l'étude de la biologie.
Voyons par exemple comment il a su poétiser la mort, qui n'est pour son esprit ou'un phénomène de l'existence terrestre :
Puissent mes regards te rencontrer quand sera venue ma dernière heure ! Puissé-je en mourant te presser d'une main défaillante ! Tu pleureras, Délie, quand je serai placé sur le bûcher près de s'allumer : aux larmes de la douleur se mêleront tes baisers. Tu pleureras : tes entrailles ne sont point scellées avec l'acier, ton cœur n'est point un morceau de pierre. Tout ce qui est jeune ne saurait revenir de ces funérailles les yeux secs. Mais toi, crains d'affliger mes mânes : épargne ta chevelure flottante *, épargne tes joues délicates, ô ma Délie. Cependant, tandis que le destin le permet, que l'amour
I. En signe de deuil, les femmes jetaient leurs cheveux sur le tombeau des morts. C'est à cette mode qu'il faut attribuer l'invention des perruques.
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unisse nos cœurs; bientôt viendra la mort, la tête couverte d'un sombre voile ; bientôt près de moi se glissera la vieillesse paresseuse; et l'amour et les tendres paroles ne nous siéront plus, quand nos têtes auront blanchi.
Tibulie était d'une faible constitution, et il avait le pressentiment de mourir jeune. Il dit à Messala, sous les ordres duquel il se trouvait à Gorfou, dans une expédition dont TAsie était l'objectif :
Traverse sans moi la mer Egée, mais fassent les dieux que toi et nos compagnons gardiez mon souvenir pendant que je suis retenu malade dans la Phéacie, cette contrée inconnue.
Me tenet ignotis aegrum Pheacia terris.
Sombre mort, retiens tes mains avides, épargne-moi, — je n'ai ici ni une mère qui recueille dans sa robe de deuil mes ossements brijlés, ni une sœur qui verse sur ma cendre les parfums de l'Assyrie.
Ce passage nous fait connaître une des cérémonies de la crémation : quand le corps avait été incinéré sur le bûcher, c'était le plus proche parent du défunt qui recueillait ses restes pour les déposer dans le tombeau, après les avoir parfumés.
TibuUe implore ensuite Isis :
Déesse, dit-il, viens maintenant à mon secours, car tu peux me guérir; les nombreux tableaux votifs suspendus aux murs des temples en sont la preuve. Délie acquittant son vœu ira s'asseoir,
vêtue de lin devant ta porte sacrée; et, deux fois le jour, les cheveux épars, elle chantera tes louanges.
La coutume de suspendre les ex-voto des fidèles dans les églises n'est donc qu^une imitation des mœurs païennes *. Le recours en la puissance divine, dans les cas désespérés, est une idée essentiellement humaine, qu'on retrouve dans rhistoire de tous les peuples.
Tibulle termine ses réflexions sur la mort par ces paroles :
Mais si j'ai rempli le nombre d'années que m'accordent les destins, que l'on grave ces mots sur une pierre tumulaire :
(( Ici repose Tibulle enlevé par une mort cruelle, tandis qu'il suivait Messala sur terre et sur mer. »
Hic jacet immiti consumptus morte Tibullus Messalam terra dum sequiturque mari.
Après, son esprit ira, il l'espère du moins, aux Champs-Elysées ; il y sera conduit par Vénus elle-même^ parce qu'il s'est toujours mon-
1. De même que les hommes s'adressaient à Priape, les femmes atteintes d'affection des organes sexuels allaient invoquer Isis. Dans les temples de cette déesse on voyait un grand nombre de peintures représentant ces organes guéris. Tibulle le dit :
Nuiic dea, nunc succurre mihi ; nam posse mederi, Picta docet templis multa labella tuis.
11 est bon d'ajouter qu'aux environs des temples il y avait beaucoup d'oilicines médicales,