‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 26 sur 46 · I.UCILIUS 2 I · texte numérisé non relu

I.UCILIUS 2 I

Triginta hcec habeat quœ vuît formosa viJeri

Femma : sic Helenam fama fuisse refert.

Alba tria et totidem nigra, et tria rubra puellcc.

Très habeat longas trestotidemque brèves;

Très crassas, totidem graciles tria stricta, tôt ampla.

Sint itidem huic formas sint quoque parva tria.

Alba cutis, nivei dentés, albi que capilli :

Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.

Labra, gênas atque ungues rubri. Sit corpore longo,

Et longi crines; sit quoque longa manus.

Sint que brèves dentés, auris, pes; pectora lata,

Etclunes; distent ipsa supercilia.

Cunnus et os strictum, stringuntubi cingula, stricta;

Sint coxas, et culus vulvaque turgidula ;

Subtiles digiti, crines et labra puellis;

Parvus sit nasus, parva mamilla, caput.

Lucilius ne connaissait pas les avantages du mariage au point de vue de la moralité et de la morbidité, — morbidité physique et morale. Aussi a-t-il consacré sa vingt-sixième satire aux misères des maris, aux inconvénients de la matrimonialité, au triste sort qui attend ceux qui sont trompés. — Examinons ses arguments :

Les hommes s'attirent volontairement ces peines et ces chagrins; ils prennent femme, font des enfants, et font en même temps leur malheur... M

Homines ipsi hanc sibi molestiam ultro atque œrumnam

[offerunt; Ducunt uxores, producunt quibus hœc faciunt liberos.

Il a vu une femme du peuple, une misérable, a couverte de crasse, couverte de gale, abîmée

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de misère; elle n'éveillerait ni la jalousie d'un rival, ni la convoitise d'un ami. »

Squalitate summa, scabie summa, in œrumna obrutam, Neque inimicis invidiosam, neque amico exoptabilem.

D'un fait particulier il ne faut pas conclure à une loi générale. D'abord, toutes les femmes mariées ne ressemblent pas à celle-là. Ensuite, la crasse peut s'enlever, la « gale » peut se guérir, mais la prostitution est un mal incurable qui attaque l'esprit autant que le corps. Lucilius sait bien, en effet, que « lorsque l'esprit souffre, le corps trahit à nos yeux cette souffrance. »

Animo qui asgrotat, videmus corpore hune signum dare.

Il nous représente, malgré cela, la femme aussi malheureuse que l'homme dans le mariage. N'est-ce pas le sens de cette phrase : « Il faut qu'elle soigne l'homme dans sa maladie, qu'elle fournisse à la dépense, qu'elle se refuse quelques douceurs et qu'elle épargne pour les autres. »

Curet£egrotum,sumptumhomini praebat,genium suum Defrudet, alii parcat.

Mais pour qui tous les sacrifices que les conventions sociales imposent à la femme ? Lucilius répond : « pour un homme qu'une fièvre, une indigestion, un coup de vin peuvent emporter. »

At cui? quem febris una, atque una à-Ki^ia^ Vini, inquam, cyalhus potuit unus toUere.

Les quelques vers qui terminent cette satire

nous font comprendre que Lucilius a voulu nous entretenir des autres infortunes qui attendent rhomme dans le cours de son existence. Relevons ceux qui contiennent une idée des connaissances médicales du poète.

Pour exprimer le moment exact de la naissance de riiomme, il dit :

(( Ainsi, dès que chacun de nous est sorti de la bourse de sa mère pour venir au jour... »

Ita ut quisque nostrum e bulga est matris in lucem editus,

Biilga est un mot gaulois qui signifie bourse en cuir ; expression assez originale pour désigner la matrice.

On ne voit aucune liaison entre cette idée et les vers détachés qui suivent.

Mais voici quelque chose qui, certainement, a bien pu inspirer Tauteur des Femmes savantes :

« Pour moi, dit Lucilius, si je suis quelqu'un, je ne puis rien incarné dans cette guenille. »

Ego si quis sum, et quo nunc folliculo sum indutus non

[queo.

Une guenille ! Molière fait dire la même chose à Philaminte :

Le corps, cette guenille^ est-il d'une importance. D'un prix à mériter seulement qu'on y pense? Et ne devons-nous laisser cela bien loinf

Mais Ghrysale de répondre, et avec raison :

Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soiv.. Guenille si Ion veut ; ?na guenille m'est chère.

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Autre passage intéressant :

« Quand j'avais dans le stade, dans le gymnase, ajoute Lucilius, assaini mon corps par le rude exercice de la paume...

Qum stadio in gymnasio duplici corpus siccassem pila.

Gorpet donne à siccassem un sens très hygiénique. « G^est purger, à force de sueurs, le corps de ses humeurs morbides. » Gela nous indique l'importance que les anciens attachaient à l'exercice, qui, sous quelque forme qu'on l'emploie, constitue un moyen thérapeutique puissant, ayant pour but de développer les forces musculaires, de fortifier la constitution et, par conséquent, de rendre l'organisme moins apte à la réceptivité des maladies.

Un peu plus loin, nous trouvons ce conseil d'hygiène individuelle :

« Pour manger proprement, il faut se débarbouiller avant de se mettre à table. »

Malis necesse est lautum, e mensa pure capturus cibum.

Autre réflexion très juste sur les effets de Tapepsie causée par les excès de table : « Quel ennui, quel dégoût de vivre sans appétit ! »

Quam fastidiosuQi ac vescum cum fastidio vivere.

Par contre , voici un pauvre diable qui , lui aussi, est dégoûté de la vie, — mais pas pour le même motif. Voyez : « Il souffre de la faim, du froid, de la malpropreté, du manque de bains,

du manque d'eau pour se laver, du manque de soins hygiéniques. »

Hic cruciatur famé, Frigore, illuvie, imbalnitie, imperfundie, incurie.

Il faut avoir été médecin de l'Assistance publique, avoir fait les consultations dans les Maisons de secours, pour comprendre tout ce qu'il y a dans chacun de ces mots. J'ai vu bien des malheureux pareils à celui de Lucilius, et j'ai constaté que dans leurs sollicitations pour obtenir quelque soulagement, jamais ils n'apportent une aussi grande insistance que pour avoir des bains.

Lucilius a su faire comprendre le malaise qu'on doit éprouver, quand la privation de bains réguliers ne permet pas à la peau d'avoir un fonctionnement convenable. Qu'on compare cet état de dépression de l'organisme avec le sentiment de force et de bien-être général qu'on éprouve en sortant d'un bain frais : la peau réagit mieux contre la chaleur et devient moins impressionnable au froid et aux variations atmosphériques; le système musculaire se développe en force et en souplesse; l'appétit est plus vif, les digestions plus faciles, le sommeil plus profond, la circulation plus calme, le système nerveux moins surexcité ! Telle est en résumé l'action des bains sur l'organisme, et leur action sur le moral n'est pas moindre; la propreté du corps prédispose beaucoup à la propreté de l'esprit.

Continuons notre étude :

Lucilius n'est pas tendre pour les femmes qui veulent régenter leur ménage. Il en connaît une mariée à un homme moins riche et moins noble qu'elle, qui prétend être la maîtresse et dicter des lois. « Qu'elle fende le bois, qu'elle file sa tâche, qu'elle balaye la maison, quonlaî^osse!»

Lignum ccedat, pensum faciat, aeJes verrat, vapulet.

Il n'épargne pas non plus ses ennemis. Voici un exemple de sa polémique envers l'un deux :

« Il a de la glu aux mains, il raflera tout, prendra tout, emportera tout, et, tu peux m'en croire, ne lâchera rien. »

Omnia viscatis manibus leget, omnia sumet, Crede mihi, presse auferet omnia.

« Tu as l'esprit hydropique », dit-il à un autre; — encore un homme politique probablement.

Aquam te animo habere intercutem.

C'est-à-dire, l'orgueil enfle ton esprit comme l'eau gonfle la peau des hydropiques. Exemple curieux de la forme pittoresque que les auteurs latins donnent souvent à leur style, par l'emploi des expressions médicales !

Dans sa vingt-neuvième satire, Lucilius expose, sous une forme dramatique, les avantages et les inconvénients de la pédérastie qui offrait, d'après lui, aux maris de Rome un dé-

dommagement et comme une consolation aux ennuis et aux tribulations du mariage, mais qui avait, comme le mariage, ses tribulations et ses ennuis.

« Ainsi, Socrate, dit un mari à sa femme, dans son am.our pour les jeunes garçons, se montre sous un jour un peu meilleur, parce qu'il n'aimait point les femmes. »

Sic Socrates, in amore et adolescentuiis. Meliore paulo facie signât, quod nihil.

Amaret.

ment. »

Et il aimait tous les garçons indistincte-

Et amabat omnes : nam discrimen non facit Neque signât linea alba.

Gorpet fait sur l'expression Imea alba cet intéressant commentaire : c'est le mot de Socrate luimême. Il ne veut pas choisir entre les jeunes garçons, il leur trouve à tous indifféremment une égale beauté, car il est à cet égard comme AeuxY) (7Taôti.Yi £v Tto }veuxto Vi6w, comme tf une raie blanche sur une pierre blanche. » Lucilius, ajoute le savant commentateur, a mis en scène un mari de Tespcce du Stalinon de la Casina de Plaute, aux prises avec sa femme déjà sur le retour et avec un giton usé, qu'il délaisse tous deux pour un autre giton. Ce mari, pour se justifier, leur cite l'exemple de Socrate. La femme répond que ce philosophe au moins ne se piquait pas d'ai-

mer les femmes, qu'il était excusable alors d^aimer les garçons.

« Et il les aimait tous ! ajoute le giton en disgrâce, et il ne préférait pas, comme toi, celuici à celui-là. »

Voilà les mœurs de l'antiquité *.

Comment expliquer maintenant ce vers qui fait partie de la même satire :

« Tu trouveras là une chair ferme et des tétons droits sur une poitrine de marbre. »

Hic corpus solidum invenies, hic stare papillas Pectore marmoreo.

Est-ce la péroraison du discours de réponse ? C'est probable, l'argument est bien trouvé. Et il vaut mieux certainement que celui du mari, vantant les caresses de son nouveau giton :

« Aussitôt qu'il me voit, il me flatte, me caresse, me gratte la tête et cherche mes poux. »

Hic me ubi vidit, subblanditur, palpatur, caput scabit, Et pedes legit.

Notre homme n'a pas raison davantage quand il demande : « A quoi peut me servir une femme blasée sur toute chose ?

Q md mihi proderit, quam satias jam omnium rcrum

[tenet?

Ni quand il ergote ainsi : « A pré'sent, tu me

I. Le vice imputé à Socrate est fort contestable : « Socrate, a dit Plutarque, couchait jirèsd'AIcibiade sans violer la chasteté, »

contraries toujours, soit que j'use de mes droits d'époux, soit que je m'en passe, et tout cela me mine. »

Nunc tu contra venis, vel si in nuptiis, vel si sine, certe Nec sine pernicie.

Aussi qu'arrive-t-il ? Notre giton est « atteint d'un ulcère de garçon novice, d'une écorchure dont on ne meurt pas. »

Tyroneo et non mortifero affectus vomica, et vulnere.

Tyroîieo pomica^ c'est l'abcès produit par les premiers assauts du pédéraste sur son jeune complice. « On n'en meurt pas ! » La moralité de Lucilius ne lui inspire pas autre chose, non mortifero. Ensuite c'est plus économique que d'avoir une maîtresse. Tel est du moins le sens de l'exclamation qu'il met dans la bouche de ce mari pédéraste : « Moi me donner à une mangeuse, qui finira par se dévorer elle-même comme un polype. »

Paulisper, cui me dem, edet hcec se, ut polypus,

Polypus vient de TioXuTtouar, poulpe de mer, qui a plusieurs pieds ; ce mot s'emploie également pour désigner une tumeur à racines multiples.

Il lui reproche enfin les suites physiologiques trop fréquentes des rapports conjugaux. Et la pauvre femme lui répond :

« Si j'éprouve si souvent les tourments de la grossesse, n'est-ce pas ta faute ? »

Urget gravedo saspius culpa tua ?

C'est tout, Luciliiis termine sa satire en disant qu'il a séparé la vertu du vice.

Dissociât asqua omnia, ac nefantia.

Sans doute, il se trouvera des sages pour flétrir cette civilisation romaine dont les mœurs furent si profondément dépravées, mais la civilisation grecque ne lui fut pas supérieure en moralité, et les civilisations orientales s'éloignaient encore davantage de l'idéal que notre éducation philosophique nous laisse entrevoir. D'ailleurs, notre littérature moderne contient aussi de sombres pages qu'on pourrait considérer comme le reflet d'une infériorité dans nos sentiments.

La trentième et dernière satire est encore un réquisitoire contre le mariage. Mais cela manque totalement de poésie et mérite d'être envoyé à un amphithéâtre d'anatomie pathologique.

Parmi les fragments sans indications de livre, nous relevons plusieurs passages intéressants qui confirment la coutume grecque d'exposer les malades à la porte des maisons, dans le but de solliciter les conseils des passants à une époque où la médecine n'existait pas encore. Nous lisons d'abord : « Mais à la porte et sur le seuil de la salle à manger, Tirésias était là toussant et râlant, épuisé de vieillesse... »

Ante fores autem et triclini limina quidam Perditu' Tirésias tussi grandaevu' gemebat.

« Surviennent la fièvre querquera et les douleurs de tête... »

Querquera consequitur febris, capiiisque dolores,

Certains commentateurs ont défini la fièvre querquera ainsi : Febris frigida cum tremore.

Cela indiquerait une fièvre algide, si Ton ne voyait pas cet autre symptôme :

Tum laterali' dolor certissimu' nuntiu' mortis.

La douleur de côté, sur présage de mort.

Cette douleur de côté ne pouvait dans ces conditions se rapporter qu^à une pneumonie. Dans l'ignorance pathologique de nos praticiens d'occasion, elle devait être pour eux un signe très grave qui annonçait un pronostic fatalement défavorable.

Il s'agit maintenant d'un autre malade exposé probablement comme le premier :

(( Pour qu'il ne se forme pas de bubon à l'aine, dit-on de lui, pour n'être plus incommodé de pustules, de tumeurs et d'enflures aux jambes...» (la fin de la phrase manque).

Inguen ne existât; papulee, tama, ne boa noxit...

Faire un diagnostic avec ces données, c'est difficile. Il ne serait cependant pas trop téméraire de se demander si « cette maladie, qui peut amener un bubon à l'aine, qui peut se compliquer de pustules, de tumeurs, etc, » ne serait pas une ulcération syphilitique ?

D'autant plus que le malade répond au consultant: « Cette dartre incolore m'est incommode, mais elle n'est pas douloureuse. »

Hœc odiosa mihi vitiligo est, non dolet, inquit.

On sait qu'il existe des syphilides pommelées ou pigmentaires qui ressemblent au vitiligo, dont le siège de prédilection est le cou. Mais elles ne se montrent qu'à la période secondaire, généralement.

Nous verrons, dans l'étude consacrée à Martial, que l'origine de la syphilis est presque aussi ancienne que l'humanité et que sa cause ne peut être attribuée qu'aux excès vénériens. Or, voyons donc comment Lucilius, qui critique les vices de ses contemporains, comprenait la chasteté.

Il raconte naïvement que Grétéa est venue coucher avec lui et que « de bonne volonté, de son propre mouvement, elle ôta sa tunique et le reste... »

Quas quum ad me cubitum venit, sponte ipsa suapte Adducta ut tunicam et cetera reiceret.

Ensuite, il ajoute cyniquement :

Lectum Perminxi, imposuique pudendam pellibu' labem.

A quelles débauches devaient donc se livrer les autres, pour que lui-même, voulant faire voir les inconvénients qui se présentent quelquefois dans le coït et la pédérastie, dise à son ramex :

Hcec te imbubinat, at contra imbulbinat ille. (La traduction en français est impossible.)

Le coït pendant les menstrues, la pédérastie, les excès sensuels de toute sorte, voilà les vraies causes de la syphilis. Et si celle-ci n'existait pas, elle ne tarderait pas à apparaître à Naples, au Caire, à Constantinople et dans bien d'autres lieux. La syphilis, c'est la tache originelle.

Rome subissait le châtiment de ses fautes, la liberté était morte, le despotisme régnait au milieu des orgies de l'empire. Quelques âmes fières avaient conservé le souvenir de la patrie latine ; elles protestèrent et cherchèrent un refuge dans le stoïcisme, dont Perse fut le poète.

Son père, un chevalier romain, l'avait amené de bonne heure à Rome pour y étudier les lettres et la philosophie. Il eut pour maître et ami Thraséas et Gornutus ; Lucain fut son condisciple.

Grâce à une fortune considérable, Perse put pénétrer dans toutes les classes de la société, à la ville et à la Gour, partout où il voulait observer les mœurs. Il les décrivit avec la plus grande indépendance ; et, comme on l'a dit, il se fit l'apôtre de cette philosophie qui servait alors de refuge et d'appui contre le despotisme militaire. Ses satires contiennent, sous les formes de l'allusion et de l'ironie, Thistoire des turpitudes de l'empire, des plaies sociales que « le

vice cache sous l'or », des débauches, des comédies politiques, des empoisonnements et des meurtres qui avaient pour théâtre les marches du trône ou les loges de Subure.

Sa première satire est un dialogue entre un interlocuteur qui représente ropinion,et lui qui représente la conscience. Perse reproche aux Romains leur manie d'écrire des platitudes, de faire de mauvais vers et de s'adonner à une littérature dans laquelle on ne trouve qu'enflure, trivialité, néologisme et sottise. La vanité littéraire s'était emparée de tous les esprits, tout le monde voulait avoir sa petite conférence pour débiter des inepties plus ou moins licencieuses.

Perse dit à l'un de ces écrivains :

« Le vent des plus larges poumons s'épuise à déclamer ces productions ampoulées et prétentieuses. — Quand viendra ton tour de parole, tu escaladeras la tribune, et après avoir adouci ton pharynx avec le gargarisme à la mode, tu feras ta lecture avec un œil langoureux et mourant de plaisir.

Sede leges celsa liquido quum plasmate guttur Mobile collueris, patranti fractus ocello.

De là , ajoute Perse, des scènes indécentes .

Nos grands flandrins de Rome frétillent et font entendre de petits hennissements, « quand des vers licencieux excitent la région des reins, siège du plaisir, et viennent , par des sons entrecoupés, chatouiller leurs sens. »

Quum carmina lurabum Intrant, et tremulo scalpuntur ubi intima versu.

Cette sensation voluptueuse que Perse décrit dans ces deux vers n'a jamais été mentionnée, je crois, dans nos traités de physiologie.

Cependant, M. Rémy, en juillet 1884, a communiqué à la Société de biologie une note sur les nerfs éjaculateurs. En faisant des expériences sur le grand sympathique, il a découvert qu'il existait un petit ganglion situé au devant du rein dont l'excitation , transmise par des filets nerveux aux vésicules séminales, déterminait immédiatement réjaculation, sans érection préalable. Le courant, qui passe par le ganglion, et les nerfs qui en partent, est un courant centrifuge, car l'excitation du bout centrai ne donne lieu à aucun phénomène.

Perse ne déteste pas les louanges ; mais les excitations ridicules de la foule... il n'y tient guère. On les prodigue au premier venu, à r Iliade d'Attius, saturée de poison.

Non hic est Ilias, Atti ebria veratro,

à touteà les élégies que dictent les grands pendant leur sieste, quand ils ont eu soin d'offrir aux parasites qui les suivent ou un vieux manteau ou un pot-au-feu de ventre de laie.

Perse reçoit la réplique \ on lui fait comprendre qu'il est inutile de dire des vérités trop mordantes, qu'il va déplaire en haut lieu. — Qu'importe ! Quand on ne veut pas, dit-il, qu'on dépose des ordures en certains endroits, on y fai

peindre deux serpents avec cette inscription : Ici lieu sacré^ enfants^ alle^pisser plus loin!

Pinge duos angues : pueri, sacer est locus ; extra Mejite : discedo.

Perse nous fait ensuite le tableau de ces déclamations littéraires qui suivaient les festins. Mais, dit-il, c'est là un triste hommage offert aux poètes ; ils ne peuvent pas être flattés d'entendre des gens qui ont le ventre plein, demander, en vidant force flacons , qu'un membre de la société leur récite une de leurs poésies charmantes ; car la pierre du tombeau ne deviendra pas pour eux plus légère !

Nunc levior cippus non imprimit ossa!

Il était d'usage, en effet, de graver sur les tombeaux : S. T. T. L. Ce qui signifiait 5/7 tibi terra levis. Les hommes aiment à poétiser la mort.

Dans sa secqnde satire, dédiée à son ami Macrin, Perse flétrit l'hypocrisie religieuse de Taristocratie et l'absurdité des superstitions populaires. Les hommes demandent à la divinité de leur accorder la sagesse, la vertu, l'honneur, mais au fond du cœur ils disent : Oh, si un riche convoi funèbre emmenait mon cher oncle! Il serait bien à désirer que le ciel rappelât à lui ce pauvre enfant (mon pupille, dont je suis Théritier) : il est lymphatique, il a des engorgements ganglionnaires, la bile le tourmente et le fait dépérir !

Namque est scabiosus, et acri bile tumetî

11 s'agit là des intrigues d'Agrippine et de Néron qui précédèrent le meurtre de Claude et de Britannicus. Est-ce pour sanctifier leurs vœux que ces gens vont le matin plonger la tête deux ou trois fois dans le Tibre et purifier leurs nuits dans le courant du fleuve? Allons, hypocrites, on n'achète pas la protection divine avec des sacrifices, avec un poumon et des intestins gras.

Pulmone et lactibus unctis!

Aux femmes superstitieuses, il dit : « Voyez cette grand'mère ou cette tante maternelle, elle craint le ciel. Elle va tirer l'enfant du berceau, promener son doigt sur le front, sur les petites lèvres humides et purifier le nouveau-né avec la salive lustrale ; c'est le préservatif contre les mauvais regards. Ensuite, elle frappera légèrement des deux mains la petite créature, et avec cela son avenir sera brillant, il sera riche, vigoureux, etc. Mais, dit Perse, vous demandez la force, vous demandez un corps qui ne trahisse pas la vieillesse. Hélas, vos plats énormes et vos grosses viandes farcies ne permettent pas aux dieux de vous exaucer, et Jupiter a les mains liées.

<( Offrons aux immortels, ajoute le poète, un cœur pur et un caractère trempé dans les généreux principes de Thonneur. Gela leur sera plus agréable que les riches présents portés sur des plats d'or par la race pourrie de Messala. »

Perse ne donne aucune explication sur ce

qu'il appelle : lippa propago Messalœ. Mais nous savons que la progéniture de l'illustre général ne fut pas seulement déshonorée par l'infâme Messaline; qu'il y eût aussi, d'après Tite-Live, Tacite et Cicéron, un personnage non moins ignoble : ce Cotta Messalinus qui s'abrutit par tous les excès de la débauche! disent les historiens : // en portait sur la figure les traces honteuses, les paupières de ses veux étaient mangées par les humeurs et elles se retournèrent.

Ce passage est encore un fait à joindre aux documents que nous fournissent Juvénal et Martial sur la syphilis.

La troisième satire nous montre un précepteur entrant vers midi dans la chambre de son élève, qui est encore au lit, fatigué par les excès commis la veille.

« Est-ce possible, répond celui-ci, aux observations qu'on lui fait? Holà! quelqu'un, vite. Il ne viendra donc personne... Sa bile alors s'échauffe. ))

Turgescit vitrea bilis.

Notre paresseux se plaint de son encre, de sa plume, de son papier. Le gouverneur lui reprocha sa paresse, son orgueil, sa manière de vivre qui est semblable à celle d'un certain Natta que « le vice a rendu dément, et qui ne sent plus rien sous la lèpre épaisse qui le couvre. »

Non pudet ad morem discincti vivere Nattée ? Sed stupet hic vitio et fibris increvit opimum

Pingue.

« le me souviens, dit toujours le précepteur, que, dans mon enfance, lorsque je ne voulais pas apprendre un beau discours de Gaton prêt à se donner la mort, j'humectais mes yeux d'huile.

ScCpe oculos, memini, tangebam parvus olivo.

(( Alors, j'aimais à jouer aux dés et à la toupie, mais toi, tu es assez grand pour savoir te conduire, tu n'es pas élève du Portique oia les jeunes gens sont soumis à une discipline sévère et qu'on nourrit d'herbes, de bouillie, de pain d'orge et de son. Ta tête chancelante ne peut plus se soutenir, tes bâillements répétés et tes mâchoires qui se décrochent trahissent tes excès de la veille. »

Stertis adhuc? laxumque caput, compage soluta, Oscitat hesternum, dissutis undique malisi

Le précepteur, qui paraît avoir reçu de Cratérus quelques notions de médecine, continue ainsi :

« Le malade, quand l'hydropisie a gonflé tout son corps, demande de l'ellébore.

Helleborum frustra, quum jam cutis œgra tumebit, Poscentes videas;

Mais il est trop tard, son affection est devenue incurable et il promettrait en vain des monceaux d'or à Cratérus. »

Venienti occurrite morbo.

Et quid opus Cratero magnos promittere montes.

Puis, il ajoute :

« Prévenez donc le mal, instruisez- vous, pauvres mortels ; étudiez les lois de la nature, sachez ce que nous sommes et pourquoi nous sommes appelés à la vie. »

Très bien parlé, monsieur le professeur, et je vous rends immédiatement la parole pour nous dire les sottes objections que fait à vos justes arguments ce vieil imbécile de Centurion, qui vous répond qu'il se trouve assez savant comme ça :

« Vois un peu ce que j'ai : je ne sais d'où viennent ces battements du cœur et pourquoi mon haleine sort infecte de ma gorge malade, regarde, je te prie.

Inspice; nescio quid trépidât mihi pectus, et îegris Faucibus exsuperat gravis halitus; inspice, sodés.

« Le médecin prescrit le repos, mais à peine au bout de trois jours, le sang a-t-il î^epris son cours régulier^ que le malade veut aller au bain et veut boire une bouteille de vin de Surrente.»

Qui dicit medico, jussus requiescere, postquam Tertia compositas vidit nox cnrrere venas.

N^ a-t-il pas lieu de supposer, d'après cela, que les médecins de Tantiquité avaient une idée de la circulation du sang, qu'ils savaient que son co'jrs est régulier à Tétat physiologique et qu'il est irrégulier à son état pathologique ? Ils n'ont pas su, il est vrai, découvrir le mécanisme et la cause de la circulation , ce qui est le point important de la fonction physiologique.

Continuons à lire cet intéressant dialogue :

— Mais, mon ami, tu es bien pâle.

-* Ce n'est rien.

— Fais attention à ce rien, car ta peau jaune enfle, sans que tu t'en aperçoives.

— Eh toi, tu as aussi une bien triste mine; si tu veux faire le tuteur vis-à-vis de moi, je te préviens que j'en avais un que j'ai mis enterre. Prends-garde.

— Alors, c'est bien, je me tais.

Le malade, gorgé d'aliments, malgré la cou leur blafarde de sa peau, malgré les exhalaisons sulfhydriques qui s'échappent convulsivement de sa bouche, se met au bain.

Turgidus hic epulis, atque albo ventre, lavatur, GuttLire SLilfureas lente exhalante mephites.

Mais tandis qu'il boit, le frisson le surprend, la coupe de vin chaud s'échappe de sa main, ses dents se découvrent et claquent, les morceaux tombent tojt entiers de ses lèvres défaillantes. Et delà les flambeaux et la trompette funèbre*! Puis, le cadavre placé sur un lit de parade et tout enduit de parfums est étendu à sa porte, les pieds devant.

Voilà, certainement, une description curieuse des symptômes de l'alimentation excessive, de l'indigestion grave dont les conséquencespeuvent être très dangereuses, surtout lorsque, dans cet

I. Les cérémonies funèbres se faisaient au son des instruments, au son de la flûte pour les jeunes gens, au son du cor et de la trompette pour les personnes âgées.

état, le malade se plonge dans un bain. — Mais ce n'v^st pas tout, le jeune homme, qui est peutêtre Néron, réplique au précepteur qui pourrait bien aussi, dans la pensée de Perse, n'être que Sénèque. Ennuyé de ce sermon, il dit :

« xVlais tâte donc mon pouls, mets donc ta main sur ma poitrine, touche-moi les mains et les pieds. Ai-je froid ? ))

Tange, miser, venas, et pone in pectore dextram ; Nil caiet hic : summosque pedes attinge manusque.

Et le précepteur répond à son élève :

« Ton cœur est-il en repos quand tu convoites l'or, quand la jeune fille du voisin te fait un sourire ? Que Ton te serve sur un plat des légumes crus et du pain d'orge, en mangeras-tu ? Tu as dans la bouche un ulcère que tu crains d'écorcher avec la bette vulgaire. »

Tentemus fauces; tenero latet ulcus in ore Putre, quod haud deceat plebeia radere beta.

L'ulcère que ce glouton a dans la bouche et qui l'empêche de manger ne devait être qu'une de ces ulcérations aphteuses qui se développent sous l'influence d'une altération des fonctions digestives ou sous celle d'une mauvaise disposition générale, Celse * le dit d'ailleurs très explicitement :

Ulcéra oris quœ à'^ôo,; Graeci nominant.

Quant à la beta plebeia ou vulgaris, c'est une espèce des Ghénopodiacées qui renferme trois

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