I. Celse, 1. II, c. I
variétés alimentaires : la poirée, la carde poirée et la betterave.
— « Enfin tu as le frisson quand la crainte a hérissé le poil de ton corps transi et tu brûles quand ton sang s'allume et que tes yeux pétillent du feu de la colère. Tes paroles et tes aclions sont telles alors qu'elles paraîtraient insensées à Oreste lui-même. »
Le poète cherche à prouver ensuite que l'étude de la sagesse est nécessaire pour la carrière politique comme pour la vie privée. Il argumente ces jeunes écervelés qui briguent la direction des affaires publiques, et qui ne savent pas se conduire eux-mêmes; ils se persuadent qu'ils ont du talent, et ils ne sont que le jouet de leurs passions ; ils ignorent qu'un homme n'est réellement supérieur que par la culture de Fesprit, par ses vertus, par son caractère.
Perse fait développer cette thèse par Socrate s'adressant à Alcibiade, au moment où celui-ci va devenir le chef de la République.
« Sans doute, dit le grand philosophe, l'intelligence et l'expérience des affaires te sont venues avant la barbe; tu sais parler et te taire, tu sais rendre la justice et discerner le vrai et le faux ! ! ! Au lieu d'étaler ton plumage aux yeux du peuple, que ne te purges-tu plutôt à grandes doses d'ellébore ? »
Anticyros melior sorbere meracas?
Remarquons, en passant, cette tendance des anciens pour les évacuants, tendance que nous
avons conservée et qui est toujours la base de notre thérapeutique : purgare et clysterium douar e^.
Mais cet incapable qui flatte le peuple pour arriver au pouvoir a encore d'autres défauts : c'est un débauché. Le poète lui fait entendre, par « le maître vénérable qu'emporta la ciguë », des reproches sous ce chef d'accusation :
a Quand tu viens au soleil chauffer tes membres couverts d'huile et de parfums, écoute cet homme, qui t'a poussé du coude, révéler sans pitié tes turpitudes, cette manie d'épiler le pubis et l'antre voisin, pour montrer aux chalands tes dégoûtants appas ? pourquoi mettre à nu ce qu'avait voilé la nature ? »
Il faut savoir que la médecine et la gymnastique des anciens considéraient comme un moyen hygiénique excellent, pour développer les forces et prévenir les maladies, cette exposition au soleil du corps préalablement frictionné d'huile ou d'essence odoriférante, insolatio. Les débauchés de Rome avaient adopté cette habitude par genre et peut-être comme un excitant nécessaire à leur organisme anémié. Il est certain que cette action du soleil sur les êtres vivants est très favo-
I. Les anciens philosophes croyaient que l'ellébore était salutaire à l'esprit. Le meilleur croissait dans l'île d'Anticyre. De là vient le proverbe naviget Anticyrani, pour dire d'un individu qu'ail devenait fou. L'ellébore dont se servaient les anciens était l'ellébore blanc veratrum album; c'est un purgatif très violent. On en tire la vératrine, qui a une action émétique et sternutatoire très prononcée, même à très petite dose.
rable. On l'applique encore quelquefois avec avantage dans certains cas de paralysie, chez les enfants scrofuleux, dans les ca^ de tumeur blanche ou de mal de Pott, et en général chez tous les individus affaiblis par les maladies ou les excès.
Quant à l'épilation des organes génitaux, cela entrait dans les mœurs des pathici, comme Ta dit surabondamment Martial dans plusieurs de ses épigrammes.
Voici maintenant la conclusion :
« Non, tu ne vaux rien, puisque tu te permets sur ton corps toutes les extravagances qui te passent par la tête ; n'accepte que ce qui t'est dû, et que la vile populace reprenne les hommages qu'elle est disposée à t'accorder. »
Dans la satire suivante. Perse nous fait assister à une conversation entre lui et son maître Gornutus. Notre poète invite tous les Romains à venir apprendre à la même école la science de la vie. Puis, il leur dit ce qu'il faut entendre par la liberté morale, qui est la liberté véritable ; car c'est elle qui nous permet de maîtriser les passions qui nous tyrannisent, c'est-à dire l'avarice, la mollesse, Tamour, l'ambition, la superstition... *.
I. Pétrone n'en a pas écrit long sur les affections morales, mais il a dit juste : Le vautour qui dévore le foie jusqu'au fond des entrailles, ce n'est pas, comme le disent les poètes, le vautour de Tityus, mais l'envie et le chagrin, ces maladies de l'âme :
Qui vultur jeciir intimum pereat Et pectus trahit intimasqiie fibras
Non est, quem Tityi vocant poetas
Sed cordis mala, livor atque luctus.
Il nous montre Thomme dans les divers emplois de la vie, s'agitant, se reposant, se battant, oubliant de vivre. Mais un jour arrive où il gémit sur son erreur, et il n'est plus temps, « la goutte calculeuse vient ronger les articulations et briser les rameaux de Farbre desséché. »
Sed quum lapidosa chiragra F'regerit articulos, veteris ramalia fagi.
« C'est une erreur de croire, ajoute Perse, que les hommes soient maîtres de vivre comme ils le veulent. Ils ont des devoirs à remplir que les fous n'ont pas l'intelligence de comprendre. Toutes les lois positives et la loi naturelle sont d'accord sur ce point, que l'ignorance doit s'interdire les actes dont elle n'est point capable. Irez-vous administrer de l'ellébore si vous ne savez pas en mesurer la dose avec la balance ? Gela est contraire aux éléments de l'art.
Diluis helleborum, certo compescere puncto Nescius examen : vetat hoc natura medendi.
« C'est aussi une erreur de se dire libre, quand on dépend de tant de maîtres, de tant de tyrans intérieurs. Voyez l'affranchi : un ordre ne peut plus l'émouvoir et il n'y a plus rien au dehon qui puisse intérieurement agiter la machine : quod nervos agitât, »
M. A. Perreau fait observer qu'on ne peut entendre ce passage qu'en sachant que toute philosophie distingue soigneusement le dedans et le dehors, intiis et extrinsecus ; Ici sensa-
tions, mobiles internes; et les sens, mobiles é?a:ternes. Il faut se rappeler que les anciens comparaient ri'iomme moral, agité par ses passions, à ces figures de bois ou de carton, semblables aux polichinelles modernes qu'on fait mouvoir avec des fils. De là, l'expression Nervos agitât.
Dans la même satire, Perse veut révéler à Cornutus les sentiments que lui inspire sa reconnaissance pour lui. Il lui dit :
« Frappe sur ce cœur, toi qui sais distinguer ce qui rend un son plein, et la couleur des enduits de la langue. »
Puisa, dignoscere cautus Quid solidum crepet, et pictae tectoria linguce.
Il est bien évident que ces expressions ne sont employées par le poète qu'au figuré, et qu'il faut les comprendre dans le sens d'une épreuve destinée à convaincre Cornutus que son élève a du cœur et que son langage n'est pas fardé. Mais elles sous-entendent clairement la valeur symptomatique qu'on reconnaissait déjà à la coloration de la langue et l'idée de la percussion du cœur. Ménière l'a compris ainsi : En ne considérant, dit-ii, ces expressions que comme une métaphore, il n'en résulte pas moins pour nous la pensée que le poète fait allusion à une pratique de l'art, à un procédé destiné à faire connaître les qualités normales du cœur, les conditions physiques de sonorité appréciées à l'aide de la percussion méthodique du thorax. On trouve d'ailleurs dans l'édition Variorum la not^ sui-
vante • Aliegoria ab istis qui thinitii et piilsu fictilhim integritatem explorant.
Il y a bien longtemps, en effet, que les potiers et les tonneliers savaient se rendre compte, par la percussion, de la valeur d'une amphore et de la quantité de liquide contenu dans un tonneau.
Dans la description des passions qui dirigent les actions humaines, Perse nous montre la Mollesse conseillant à un individu qui va chercher fortune de ne pas s'aventurer sur les flots de l'Adriatique. Elle lui dit tout bas :
« Tu pars, insensé, tu pars ! que vas-tu faire ? Déjà une fièvre ardente s'est emparée de ta poitrine, et des flots de ciguë ne sauraient l'éteindre.»
Quid tibi vis? calido sub pectore mascula bilis Intumnit, quam non extinxerit urna cicutas.
Bilis est employée ici comme synonyme de fièvre, ce qui n'a rien d'extraordinaire en raison du rôle considérable que jouait la bile dans la pathologie des anciens, d'abord dans l'humo- 'risme d'Hippocrate, et plus tard dans les théories humorales de Galien.
Quant à l'action fébrifuge que Perse semble accorder à la ciguë, elle est contestable ; le seul emploi lationnel de cette plante découle de ses propriétés anesthésiques et antinévralgiques.
On ne peut énumérer tous les arguments que fournit la Mollesse à notre armateur pour Tempkher de partir. Le dernier, qui sert de péro-' raison, est très éloquent :
(( Bientôt, lui dit-elle, tu ne seras plus qu'une ombre, un vain nom, de la cendre. La mort approche, songes-y; le temps fuit, le moment où je parle n'est plus. »
Fugit hora; hoc quod loquor inde est.
Vers bien connu que Boileau a traduit : Le moment où je parle est déjà loin de moi.
Dans sa dernière satire, Perse apprend aux Romains l'art d'user de la fortune ; il combat l'avarice sordide des uns, et la prodigalité des autres pour flatter les caprices de la tyrannie impériale et populaire. Il leur conseille d'être charitables, de ne pas thésauriser pour des successeurs ou des dissipateurs.
« Quoi, dit-il, je ne mangerai, moi, les jours de fête, que de l'ortie et un morceau de couenne fumée, pour qu^un jour mon vaurien d'héritier se gorge de foie gras ;
Mihi festa luce coquatur Urtica, et fissa fumosum sinciput aure Ut tum iste nepos olim satur anseris extis;
« Pour que, lorsqu'il sera fatigué des vagins publics, il aille courir après les appas de patriciennes. »
Quum morosa vago singultiet inguine vena Patriciae Immeiat vulvas I
L'expression latine est d'un naturalisme impossible à rendre en français. Nos lecteurs en feront le mot à mot en souriant.
Telle est l'œuvre de Perse dans ce qu'elle présente d'intéressant au point de vue médical.
Ajoutons que Perse était un admirateur d'Horace et de Virgile, et un ami des célèbres Musa et Cratérus, les médecins et les confidents des poètes.
On suppose que Décimus Junius Juvénal était originaire d'Aquinum, ancienne ville d'Italie. Quelques historiens pensent qu'il était né dans la Gaule celtique, en l'an 42 de notre ère, correspondant à l'an 796 de la fondation de Rome. La finesse de son style, l'indépendance de son caractère semblent donner raison à cette hypothèse.
La première partie de sa vie fut consacrée à observer les ignominies de la civilisation romaine, le servilisme et la corruption des hommes de son temps.
Il avait quarante ans quand il commença à écrire ses satires. Armé du fouet de Némésis, il flagella le luxe ridicule, l'orgueil insolent, les vices honteux de ce peuple aplati par le despotisme monarchique.
Quand on a le courage de se faire le haut justicier des turpitudes de ses contemporains, on s'expose nécessairement, comme Voltaire, à la disgrâce d'un prince; comme Paul-Louis Cou-
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rier, aux procès devant la Cour d'assises ; comme Victor Hugo, àTexil. Juvénal mourut donc loin de sa patrie, en Egypte.
Ses Satires ne respirent ni la haine ni l'envie, mais elles sont empreintes d'une juste indignation contre le mal et d'un profond amour pour le bien. Il n'a pu voir de sang-froid les lois de la nature publiquement outragées par les hommes. Il a protesté contre la débauche monstrueuse des femmes, dont les mœurs étaient arrivées à un tel degré de dévergondage que la postérité, nous dit-il, n'aura rien à ajouter à leur dépravation, et que les filles ne pourront jamais, à cet égard, s Tpasser les mères :
Non erit ulterius, quod nostris moribus addat Posteritas; eadem cupient facientque minores.
Il a cloué au pilori les tyrans, les hypocrites, les faux nobles, les débauchés, les parasites, les gens de mauvaise foi. Nous pouvons nous résumer, en disant que Juvénal, poète, historien et philosophe, consacra, suivant l'expression de Tive-Live, toute sa vie à la vérité.
Dans cette lutte contre toutes les dépravations humaines, peut-être Juvénal serait-il sorti vainqueur et serait-il parvenu à corriger les mœurs romaines, si le génie suffisait pour prévenir la chute des empires et la décadence des peuples. Mais si ses immortelles Satires n'ont pas eu le pouvoir de suspendre la loi de la fatalité, elles nous resteront comme de précieux documents historiques, comme des modèles de style et de
clarté, comme des monuments littéraires remarquables par rélévation des idées et Ténergiedes convictions.
Malgré tout Tintérêt que présentent pour nous les renseignements que nous donne Juvénal sur quelques maladies et certaines affections chirurgicales, sur l'hygiène publique et privée, nous commencerons par l'étude plus philosophique que médicale de la corruption des mœurs du peuple romain.
Elle débute avec Tempire, et nous la trouvons formulée par ces deux mots : paita et circenses. Le peuple ne désirait avec anxiété que ces deux choses que, par pudeur, on a traduit par pane J7i et circenses. Mais ce n'était pas du pain que voulaient ces gens, c'étaient les lupercales, les fêtes de Gybèle, les jeux floraux : Pana ! les cérémonies cyniques de la luxure, les bacchanales ! — Gomme le fait observer M. Dusaulx, l'érudit membre de l'Institut, tous les anciens manuscrits de Juvénal portent :
Nam qui dabat olini Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se Continet, atque duas tantum res anxius optât, Pana et circences.
Nous traduisons ainsi :
« Ce peuple, qui donnait autrefois la dictature, les faisceaux, les légions et toutes les dignités, il vit maintenant dans une oisiveté honteuse et n'aspire qu'à ces deux plaisirs : les lupercales et les jeux du cirque. »
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Que peut-on dire de ces fêtes et de ces jeux où, dit Lactance, les courtisanes se rendaient toutes nues, au son de la trompette, pour celé brer le culte de la lubricité, établi en l'honneur d'une prostituée célèbre, qui avait légué au peuple romain le produit de ses débauches?
Il semble, quand on lit attentivement quelques-unes de ces satires, qu'une épidémie de troubles vénériens, de nymphomanie et de satyriasis, de pédérastie et de saphisme avait dû sévir sur les hommes et les femmes de ce temps, épidémie entretenue par les excès alcooliques, l'oisiveté et la température énervante du climat. Cette névrose semble les atteindre tous, car on voit le censeur aller alternativement du trône à la taverne, et des portes de Rome aux frontières de l'empire, pour rappeler les uns et les autres à un sentiment plus élevé de la dignité humaine*.
Dans ce temps-là, nous apprend Juvénal, l'adultère n'était plus qu'un péché mignon. Le mari était un souteneur légitime qui se retirait dans une chambre de la maison conjugale quand venaient les amants de sa femme. Il faisait semblant de compter les solives du plafond ou de cuver son vin pendant le duo d'amour qui se chantait près de lui. C'est encore lui qui héritait des clients^ la loi romaine rendant les femmes
I. A partir du régne de Tibère, on voit lésâmes se dégrader à un point qui étonne même aujourd'hui, ou plutôt on voit se manifester une dégradation déjà existante, et qui n'attendait pour se produire au jour qu'un premier exemple et un indigne salaire. (Lamennais.)
inhabiles aux successions. Et il ne renonçait 'amais à ce triste avantage :
Quum leno nccipiat mœchi bona, si capiendi Jlis nullum uxori, doctus spectare lacunar Doctus et ad calicem vigilanti stertere naso.
Cicéron* nous confirme ce fait : il raconte que Mécène courtisait fréquemment la femme d'un certain Sulpicius Galba qui, pour faciliter ces relations galantes, feignait de s'endormir en sortant de table. Un jour, son esclave v^oulant profiter de la circonstance pour goûter le Falerne de la maison, ce mari complaisant lui cria Heiiî puei^^ non omnibus dormio : Holà, drôle, je ne dors pas pour tout le monde. Ce mari ne dormait que pour les amoureux de sa femme...
Qu'était donc devenue la loi Julia, faite par Augi\stQ, de adiiltet^iis^ loi qui édictait les peines les plus sévères contre ceux qui étaient convaincus d'adultère^? Juvénal le demande :
Ubi nunc, lex Julia, dormis?
Les temps de la fidélité à la foi jurée n'existent plus; le concubinage est toléré par la loi elle-même. Celle-ci a admis justœ nuptiœ et legitirncBy c'est-à-dire la liaison avec desconcu-