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prononcé le serment; el rAssemblée a unanimement répondu ; u Nous le jurons et le promettons. » De nombreux applaudissemens ont succédé à cet acte imposant et vraiment religieux.
L'Assemblée était très-pressée de passer à la discussion des motions faites sur la perception des impôts subsistans, sur la dette nationale , sur les causes de la misère publique et de la cherté des grains. Elle avait des motifs d'utilité publique que je développerai en rapportant le résultat de la délibération. On mit une grande célérité dans la discussion , célérité qui était nécessaire par les circonstances. Mirabeau en avait ouvert l'avis le premier dans la séance du i5. M. Target le renouvela aujourd'hui ; M. Chapelier offrit les mêmes idées sous une forme différente. On nomma MM. Target el Chapelier pour rédiger le projet d'arrêté.
L'Assemblée sentait bien que l'acte de sa constitution y parfaitement sage , parfaitement juste et fondé sur les droits natureb des hommes y avait cependant une forme extraordinaire et hardie qui , au moment du réveil de la raison ^ et lorsque tous les yeux n'étaient pas encore faits à sa lumière y pouvait fournir aux préjugés et aux prétentions des moyens puissans de l'attaquer. La cour et les deux ordres y avaient un égal intérêt. On ne peut disconvenir que la destruction de ces ordres était renfermée dans les dispositions de cet acte : en établissant qu'on pouvait se passer d'eux , on démontrait leur inutilité et leur abus. Le gouverne-
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ment ne pouvait s'empêcher de voir que cet acte ressaisissait l'autorité , jusqu'alors et uniquement royale , pour la remettre dans les mains de la nation et de ses légitimes représentans.
J'imagine , sans l'avoir su précisément , quel efifiet il a dû produire , et les mesures qui ont pu être proposées pour en arrêter les suftes (i); mais ces mesures n'étaient ni impossibles , nî même fort difficiles. L'Assemblée nationale n'avait d'autre défense qu'elle-même , et que ses membres qui , comme individus , pouvaient être enlevés, séparés par des ordres arbitraires. Sans doute , ces ordres auraient pu avoir des suites dangereuses pour leurs auteurs , mais un grand mal aurait été fait ; le trouble, peut-être des séditions et une guerre civile s'en seraient suivis, mais la régénération du royaume aurait été suspendue ; et qui sait si elle aurait été jamais reprise ? 11 était donc de la sagesse de l'Assemblée de fixer à cette époque cette régénération, de donner un puissant appui à l'acte solennel qui émanait d'elle , de le consolider comme la base essentielle de la constitution future , et d'assurer la suite de ses opérations , aussi-bien que sa sûreté personnelle : c'était le besoin d'argent qui avait forcé le gouvernement à assembler les états-généraux; c'était le défaut d'argent qui seul pouvait en
( 1 ) On trouvera des détails sur ces divers points dans les Mémoires de M. Nccker, qui doivent faire partie de cette collection.
( Note des noui'-. édit. )
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prolonger Ja tenue. Lorsque les rois de France de Ja troisième race faisaient la guerre aux dépens de leur domaine et avec le service gratuit de la noblesse y ils n'avaient pas besoin de demander de l'argent. Le peuple y le tiers-état , n'était pas appelé aux assemblées j aux premiers états. 11 le fut lorsqu'il fut affranchi; il le fut sous Louis VII en ii4^ ^ mais seulement avec voix consultative. Il acquit de la prépondérance lorsqu'on eut besoin de lui pour payer les troupes soldées ; on se rapprocha des foj^mes usitées du temps de Charlemagne y et il eut voix délibérative sous Philippe-le-Bel en i5oi. ( VilLaret , tom. IX y pag. i25. ) Ainsi , c'est le besoin des finances qui l'a affranchi y qui a fait compter sa voix y qui l'a rapproché successivement de la justice ; c'était aujourd'hui au besoin d'argent à lui fournir le moyen de recouvrer ses droits imprescriptibles et sa souveraineté ; aussi tous les cahiers disaient-ils qu'on ne devait consentir à aucun subside avant que la constitution ne fut faite. Le droit de ce libre consentement avait été plusieurs fois reconnu par les rois eux-mêmes. C'est aux états de 1 555 que les communes avaient commeij^cé à sentir leurs droits. Alors^ presque comme aujourd'hui y non-seulement le roi promit de ne faire ni paix ni trêve sans le consentement des états-généraux , mais il y fut dit expressément que les subsides n'auraient lieu que pour l'année y et que, si la guerre continuait y les états se rassembleraient pour les continuer. ( f^illaret , tom. IX ,
pag. 127, i44> '45« ) Il fallait donc, pour assurer TAssenablée, attacher à sa durée la perception. des impôts ; c'est ce qu'elle fit dans l'arrête suivant :
c<'*L'Assembléei nationale , considérant que le » premier usage qu'elle doit faire du pouvoir w dont la nation recouvra l'exercice , sous les aus- » pices d'un monarque qui , jugeant .la véritable » gloire des rois , a mis la sienne à reconnaître les » droits de son peuple , est d'assurer, pendant la » tenue de la présente session , la force de l'ad- D ministration publique ;
» Voulant prévenir les difficultés qui pourraîeiit » traverser la perception et l'acquit des contrîbuj» lions ; difficultés d'autant plus dignes d'une at- » tention sérieuse qu'elles auraient pour base un » principe constitutionnel et à jamais sacré , au- » thentiquement reconnu par le roi , et solennelr- » lement proclamé par toutes les assemblées de la » nation... »
Il y a ici deux défauts de rédaction : en disant que ce principe avait été reconnu par le roi , il aurait fallu ajouter , et par plusieurs des rois ses prédecesseurs; et lorsqu'on dit qu'il a été proclamé par les assemblées de la nation , on ne sait si on entend ou les précédons états-généraux , ou les assemblées primaires qui venaient d'élire les dépwrtos. L'inconvénient n'était pas grand, parce que Içfait était vrai des unes et des autres de ces assemblées. Mais ce qu'il y a d'admirable , c'est la marche que suivait l'Assemblée dans l'œuvre de la révolulioji ;
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on voyait cette révolution amenée par les Iu-« mières y fondée sur la raison , conduite par elle ^ et marcher toujours d'une manière méthodique et égale. Après avoir établi le principe du consentement nécessaire aux impôts , l'Assemblée passe à une grande déclaration y qui en est la conséquence immédiate.
« Considérant qu'en effet les contributions , » telles qu'elles se perçoivent actuellement dans » le royaume 9 n'ayant point été consenties par la » nation y sont toutes illégales y et par conséquent » nulles dans leur création y extension ou proro- » gation ;
» Déclare y à l'unanimité des suffrages y consentir » provisoirement pour la nation y que les impôts » et contributions y quoique illégalement établis » et perçus y continuent d'être levés de la même » manière qu'ils l'ont été précédemment ; et ce , » jusqu'au jour seulement de la première sépara- » tion de cette Assemblée^ de quelque cause qu'elle » puisse provenir.
» Passé lequel jour , l'Assemblée nationale en- » tend et décrète que toute levée d'impôts et con- » tributions de toute nature y qui n'auraient pas w été nommément , formellement et librement » accordés par l'Assemblée , cessera entièrement » dans toutes les provinces du royaume , quelle » que soit la forme de leur administration. »
Au moyen de cette mesure sage et ferme , on ne pouvait y sans risquer d'accumuler sur la France
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des maux incalculables y et d exciter des troubles dont personne ne pouvait prévoir l'issue , tenter de séparer l'Assemblée , puisque la levée des impôts dépendait de sa durée. 11 ny avait pas de doute que cette séparation n'indisposât les esprits dans la majeure partie du royaume ; il y aurait eu des séditions , et cet arrêté fournissait un motif légitime de se refuser au paiement de l'impôt. Alors la France conservait sa représentation nationale qu'elle avait le droit de maintenir.
La dette publique était un objet pressant d'incpîétude qui pouvait devenir une cause de fermentation. Quoique cette dette n'intéressât pas directement le peuple 9 la banqueroute opérerait un renversement général des fortunes dont le royaume entier se serait ressenti ^ et il était nécessaire de dissiper promptement toute crainte à cet égard , et d'assurer le crédit public. La consolidation de la dette était un acte solennel.de justice qui devait marquer les premiers pas des ci-devant communes ; l'assurance de la consolidation de cette dette était un honneur qu'elle ne devait laisser à personne. En conséquence ,
w L'Assemblée s'empresse de déclarer qu'aussi- » tôt qu'elle aura , de concert avec Sa Majesté , >) fixé les principes de la régénération nationale^ » elle s'occupera de l'examen et de la consolida- » tion de la dette publique , mettant dès à présent » les créanciers de l'État sous la garde de l'hon- » neur et de la loyauté de la nation française. »
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Je dois rendre une justice à cette Assemblée ^ c'est qu'elle avait dès lors, et en faisant ces premiers actes et ces premiers essais de son pouvoir , les principes sages que l'Assemblée nationale a «us depuis dans ses plus beaux momens ; assezr. focte pour penser déjà comme l'Assemblée nationale dans les temps de sa plus grande puissance , asseiE mesurée dans son courage pour ne pas avoir été plus loin qu'elle.- L'Assemblée dit ici qu'elle opérera la régénération nationale de concert avec Sa Majesté ; elle ne pensait pas que la nation , en recouvrant ses droits , dût faire perdre au roi lea siens. Le monarque a eu long-temps toute l'autorité ; c'était une usurpation que les circonstances ^ la nécessité et la succession des temps avaient amenée, et pour ainsi dire légitimée. Mais dans une monarchie , ie prince ne pouvait même abusive^ment exercer le pouvoir législatif , que <:!omme le représentant de la nation , et c'est une qualité dont il ne pouvait être dépouillé ; il avait droit de con^ courir à la législation , et lorsque l'Assemblée nationale a donné au roi le veto suspensif , lorsqu'elle l'a déclaré le représentant héréditaire de la nation , elle a développé les idées dont les principes sont dans l'afrrêté de ce jour. L'Assemblée le fîmt par un objet qui lui était cher , le soin du soulagement du peuple.
« Enfin r Assemblée , devenue active, reconnaît » aussi qu'elle doit ses premiers momens à l'exa- » men des causes qui produisent dans les provin-
») ces du royaume la disette qui les afilige , et à la » recherche des moyens qui peuvent y remédier » de la manière la plus ef&cace et la plus prompte ; >/ en conséquence , elle a arrêté de nommer un » comité pour s'occuper de cet important objet , » etque Sa Majesté sera suppliée de faire remettre n à ce comité tous les t*enseignemens dont il pour- » rait avoir besoin.
» La présente délibération sera imprimée et M envoyée dans toutes les provinces. »
Je remarquerai les expressions y V Assemblée en^ tend et décrète. L'AssembLée entend: ens'expnmant ainsi y elle s'af^proprie les expressions jadis royales ; elle parle le langage souverain , parce qu elle déclare la volonté de la nation. C'est la première fois qu'elle use du mot décret^ jusque-là elle n'avait pris que des arrêtés. Mais les deux pris dans ce jour diâerent : le premier n^est réellement qu'un arrêté , c'est l'acte qui constitue l'Assem-» blée 9 qui lie en corps les individus jusque-là sépares ; elle arrête pour se constituer , elle décrète cooune souveraine dès qu'elle est constituée.
Cette délibération prise j il n'y avait rien de plus pressant que d'en faire faire l'impression et la dis* tribulion pour en assurer l'effet. M. Camus ^ l'un des secrétaires 9 fut chargé de se transporter à Paris 9 et à l'imprimerie de Baudouin , pour faire imprimer sous ses yeux j et faire distribuer surle-champ , et cette délibération et celle qui éta^ blissait la constitution de l'Assemblée; ce qui fut
exécuté avec zèle , et, dès le lendemain , rÀssemblée eut ses arrêtés imprimés.
Dans la séance du soir, M. le garde-des-sceaux me fit passer la réponse du roi , à l'adresse que je lui avais présentée au nom de l'Assemblée; la voici :
« Je ne refuserai jamais , Monsieur , de recevoir » aucun des présidens des trois ordres , lorsqu'ils » seronf chargés d'une mission auprès de moi , et » qu'ils m'auront demandé par l'organe usité de » mon garde-<les-sceaux le moment que je veux » leur indiquer. »
On voit combien on tenait à maintenir l'intermédiaire qui déplaisait à l'Assemblée , et qui empêchait la libre communication entre la nation et le prince. Tous ces refus qu'on faisait faire au roi , étaient une grande maladresse ministérielle. On ne voyait pas qu'il faut faire de bonne grâce ce qui est naturel et nécessaire , et ne pas vouloir éviter ce qui est inévitable.
(( Je désapprouve l'expression répétée de classes » privilégiées que le tiers-état emploie pour dé- » signer les deux premiers ordres. Ces expressions » inusitées ne sont propres qu'à entretenir un » esprit de division absolument contraire à l'avan- » cément du bien de l'État , puisque ce bien ne » peut être effectué que par le concours des trois » ordres qui composent les états-généraux, soit » qu'ils délibèrent séparément , soit qu'ils le fas- » sent en commun, n
Le roi avait raison de se plaindre d'une dénomi-
nation qui était une source perpéttielle de division. Je pensais de même ^ et , toujours dans l'esprit de conciliation 9 j'étais fâché qu'on l'employât. Le roi était d'autant plus porté à penser ainsi y qu'on lui disait sans ce^se^ vraisemblablement^ que le clergé et la noblesse ayant renoncé à tout privilège pé- * cuniaire , il était injuste^ de «les dénommer comme <dasses privilégiées* Mais n'était-ce- pas un privilège , que de les dire les deux premiers ordres ; ce qu'on ajQTectait de répéter, pour maintenir un usagé et pour faire vivre le pasèé'que le présent repoussait , et que l'avenir devait détruire? N'était-ce pas un privilège que de refuser de voter, et même de vérifier les pouvoirs en commun ? Les communes avaient donc été fondées à présenter les deux or-, dres comme des classes privilégiées ; et s'il en résultait quelque division , c'était la faute du clergé et de la noblesse. J'observe que le ministère , n'ignorant rien de ce qui se passait dans l'intérieur de l'Assemblée , était instruit des formes proposées dans les séances du i5 et du i6, pour sa constitution et pour qu'elle commençât seule la régénératioE^ du royaume ; il e^t évident qu'on a engage le: roi à déclarer que le concours des trois ordres qui composent les états-généraux, était nécessaire pour effectuer le bien du royaume , afin de se préparer d'.avauce les moyens d'invalider et d'annuler tout ce qu'allait faire la chambre des comiûunes. Cette phrase du i6 préparait la séance royale du 2i5.
« La réserve que Tordre de la noblesse avait >) mise dans son acquiescement à Fouvertnre de » conciliation faite de ma part y ne devait pas » empêcher l'ordre du tiers de me donner un té- » moîgnage de déférence. L'exemple du clei^é, » suivi par celui du tiers , aurait déterminé ^ sans
» doute y l'ordre de la noblesse à se désister de sa n modification. Je suis persuadé que plus Tordre » du tîers-^etat me donnera des marques de con- » fiance et d'attachement, et mieux leurs détnar* ïT ches représenteront les sentimens d'un peuple » que j'aime et dont je ferai mon bonheur d'être » aimé. Marlf^ i6 juin. »
La suscription était à M. Bailly, doyen du tiersctat.
Ce que dit le roi ici relativement à la modification n'avait plus d'objet j c'était un procès vidé et une affaire finie depuis la constitution de l'Assemblée; mais j'y remarquerai les sentimens du roi pour la nation, qui étaient à lui et qui étaient bien vrais.
On lut et on approuva, dans le reste de la séance, le projet de Tàdresse au roi qui ne fut poïht présentée , à cause des événemens qui ont suivi.
Jeudi iS'/m/i.— Je fus, pour la seconde fois, à la procession du St. -Sacrement avec une députation de l'Assemblée et avec le même cérémonial. Le rôî, la reine et toute la famille royale y assistèrent.' La reine et les princes , en passant devant les députations, saluèrent les présidens.
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Je dînai ce jour-là chez M. le duc de Nivernais , que je connaissais anciennement y et dont j étais confrère à FAcadémie française. J'y trouvai une femme de la cour , aimable et spirituelle y madame la comtesse d'Osmont y avec qui je causai beaucoup y et pendant et après le dîner y sur les affaires présentes y particulièrement sur la délibération en conunun des trois ordres et le vote par tète que nous demandions. Je lui dis^ et elle peut s'en souvenir : u Madame y la délibération par tète aura lieu et deviendra une forme nécessaire y cela est immanquable. Je ne puis pas vous dire si ce sera dans cette législature ou dans la suivante : mais désormais rien ne peut empêcher la raison dé faire céder les usages les plus anciens a ses lois. » Je dis cela le i8 juin ; le 2 1 la réunion eut lieu y et le vote par tête fut universel le 16 juillet.
L'après-midi je fus promener sur la terrasse du château avec madame Bailly. J'y trouvai madame la comtesse de Tessé que je ne connaissais pas y mais qui vint à moi avec une nombreuse compagnie y et qui me prodigua une infinité de marques d'estime. Je fais mention de ce fait y qui à mon avis fait honneur à madame de Tessé y parce que l'Assemblée s étant constituée la veille y et d'une manière qui à la cour n'avait pas l'approbation générale , ces marques d'estime données exprès le lendemain à son président y étaient une déclaration de patriotisme et une sorte d'assentiment aux délibérations de l'Assemblée.
On a assuré que la noblesse et le clergé , alarmée des arrêtés pris hier par les communes et de leur constitution , en Tabsence des deux autres ordres , sous le nom d'assemblée nationale , avaient dé-r puté secrètement au roi pour implorer son appui contre ces entreprises. Je n ai point de certitude du fait.
J^endredi 19 juin. — L'Assemblée forma les premiers comités ; un des subsistances pour s'oc-* cuper des moyens de remédier à la rareté et à la cherté des grains ; un de vérification et de conten* tieux , pour achever de vérifier les pouvoirs et examiner les difficultés ; un de rédaction pour les adresses ; enfin un de règlement y pour l'ordre et l'expédition des afiaires. Je fus nommé du comité de rédaction. Cette organisation et le mode à employer pour le choix ne se déterminèrent pas sans difficulté. Je crois que c'est dans ce moment que je reçus une marque bien touchante de l'afiection de l'Assemblée. Il y eut beaucoup de bruit et de trouble. L'Assemblée n'avait point encore d'huissiers pour faire faire silence , quoique je les eusse proposés ; mais elle avait trop d'objets importans pour s'arrêter à ces détails. Je n'avais que ma sonnette qui manquait souvent son efiet. Dans un moment où je n'étais pas entendu ^désespéré de ne pouvoir ramener l'ordre et le silence , je m'échappai à dire , « Messieurs , vous me tuerez. » Ce mot opéra sm*le-champ un profond silence, et fut suivi de preuves universelles de bonté. Nous vivions alors dans
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Tunion et dans les sentîmens les plus fraternels. Je n'ai jamais eu, comme on Ta vu depuis , un démêlé avec l'Assemblée. Je n'ai reçu , ni collectivement, ni individuellement , aucune marque de mécontentement; aussi je crois avoir été le plus heureux, comme le premier des présidens de l'Assemblée nationale ; ses bontés sont gravées dans ma mémoire; et ces premiers momens de ma carrière politique que je n'ai retrouvés nulle part depuis, m'ont souvent consolé des momens bien difféi^ens que j'ai eus dans les autres assemblées.
Depuis plusieurs jours , c'est-à-dire les i5 , i6, ly , i8 juin , et depuis le lo , l'ordre du clergé était occupé d'une délibération grave et importante. Nous avions invité trois fois cet ordre , comme celui de la noblesse , à passer dans la salle générale pour la vérification commune des pouvoirs. Tout le despotisme des anciens préjugés n'avait pu empêcher de délibérer sur cette proposition. On fit bien tout ce qu'on put pour traîner la discussion en longueur. Pendant ce temps on intriguait , on séduisait et on citait un évêque qui mangeait tous les jours un curé. Beaucoup de membres parlèrent , et longuement , quelques-uns plusieurs fois. M. de Couturier, abbé d'Abbecourt , s'y distingua. U éleva la voix en faveur de la patrie ; il est un de ceux à qui la réunion doit le plus. Enfin , malgré tous les retards, il faut bien qu'une discussion finisse. Elle fut terminée aujourd'hui. L'avis de se constituer en chambre particulière avait eu iSy voix; l'avis de vérifier les
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pouvoirs en commun avec le iiers-ëtat avait i:ag voix , et neuf autres avec amendement. 11 arrivait ici précisément la même chose qu aux communes dans la délibération du lo juin. 11 était bien évident que lamendement devait compter avec la motion principale. La vérification en commun avait donc 1 58 voix. La pluralité était légère y mais elle était acquise. La plupart des évéques se levèrent et partirent sans prendre d'arrêté définitif. On leur dé-^ clara qu'on allait continuer la séance. Les évéques de Bordeaux , de Vienne y de Chartres restèrent ^ et r Assemblée étant ainsi en partie rompue^ on jugea convenable y pour réunir les opinions déjà données^ d'apposer les signatures au bas de l'arrêté ; I20 présens signèrent y il^ autres , qui alors étaient allé dîner , furent signer chez l'archevêque de Bordeaux y comme on en était convenu; cinq autres le lendemain y moyennant quoi la pluralité fut de i49 votans. Je dînais chez mon frère , précisénaent visà-vis la salle des états. Vers les cinq heures^ j'aperçus un grand mouvement ; je vis que la foule s'y portait. Je traversai l'avenue pour en savoir des nouvelles , et j'appris , avec une grande satisfaction , que la réunion à la chambre des communes venait d'être décidée à la pluralité des opinions. Il y avait beaucoup de peuple dans la cour. On applaudissait ou l'on huait les membres du clergé qui paraissaient aux fenêtres^ suivant leurs opinions y qu'on savait déjà. L'archevêque de Bordeaux , l'évêque de Chartres furent bien fêtés; un grand nombre de
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curés furent embrasses par la foule des spectateurs. L'abbé Maury et quelques autres furent poussés et assez maltraités. Je pensai qu'il n'était pas décent au président de l'Assemblée nationale de rester au milieu de cette foule dont on aurait pu croire qu'il partageait \ds écarts aussi-bien que la joie , et je rentrai bien coûtent de la bonne nouvelle que j'avais apprise.
Cette manière de faire connaître et à dessein y dans le public , les opinions des diflerens membres des assemblées y avait bien quelque avantage y mais aussi de grands inconvéniens. Elle contenait par l'opinion publique y et utilement toutes les fois qu'elle était saine ; mais elle a été la source et de toutes les calomnies qui ont été répandues pour décrier les meilleurs patriotes y et le commencement de la guerre des sans-culottes et des armées payées dans Paris. Dans la délibération pour la constitution y on avait délibéré par oui et par non. Le oïd préférait la motion de l'abbé Sieyes : le non annonçait qu'on en préférait un autre : ce qui était très-permis , très-légitime , et n avait rien de contraire aux intérêts du peuple y puisque ces motions rentraient toutes les unes dans les autres et avaient toutes le même objet. Mais on fit imprimer la liste de ceux qui avaient dit non ; on donna à croire qu'ils avaient voté contre la constitution; on indisposa le peuple contre eux, et on réchauffa au point que quelques députés de Paris vinrent me trouver le soir, et me dirent qu'ils
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étaient sur cette liste, et que Ton se proposait d'aller mettre le feu chez l'un d'eux , qui est un parfait honnête homme , bon patriote , et qui n'a jamais varie dans l'Assemblée. Ils désiraient que j'écrivisse une lettre qui pût leur servir de justification y en garantissant les faits vrais et en expliquant leurs motifs. Je leur observai que d'abord il était difficile de trouver quelqu'un à qui adresser cette lettre ; qu'ensuite le président de l'Assemblée avait une si haute dignité , que la moindre de ses démarches était importante ; qu'il ne pouvait parler qu'au nom de l'Assemblée et par son ordre , ou avec son consentement ; qu'il ne devait garantir que les faits qui pouvaient intéresser l'Assemblée même , et qu'il se compromettrait en expliquant les motifs particuliers de ses membres. Je leur ajoutai que presque toujours ces menaces étaient sans eflet. Ce qu'il y avait de vraiment inquiétant , c'est que la femme de ce député était récemment en couche , et que le moindre bruit autour de sa maison aurait pu lui donner la mort. Mais je l'engageai à recourir à la protection de la police y ainsi que ses collègues , et à faire mettre dans les journaux, en leur nom, l'explication qu'il neconvenaitpasqaejedonnasse moi-même. Ils goûtèrent mes raisons , et je déplorai avec eux que de pareilles manœuvres souillassent une révolution qui était l'ouvrage des lumières et de la raison.
Samedi 20 juin. — Ce jour est le second jour mémorable <ïui doit être inscrit dans les fastes de
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la nalion. Dès six heares et demie du matin, un de mes amis , le chevalier de Panges , qui , fort curieux des travaux de l'Assemblée et d'en suivre la marche , s'était établi à Versailles et assistait à toutes les séances, vint chez moi , et m'annonça qu'ayant été à la saHe , comme il faisait tous les jours , on lui en avait refusé l'entrée. Il me demanda si j'avais donné des ordres^ ' je lui dis que non. Depuis plusieurs jours on nous annonçait une séance royale , mais ce n'était qu'un bruit de Versailles, qui n'avait pas plus de consistance. J'envoyai à la salle : on m'apprit qu'elle était entourée de gardes-françaises. On me fit part d'une affiche conçue en ces termes : De par le roi. Je ne doutai plus qu'il ne fût en effet question d'une séance royale, (c Le roi ayant résolu de tenir une séance royale aux états - généraux le ^32 juin , les préparatifs à faire dans les trois salles qui servent aux assemblées des ordres exigent que ces assemblées soient suspendues jusqu'après la tenue de ladite séance. Sa Majesté fera connaître par une nouvelle proclamation l'heure à laquelle elle se rendra lundi à l'Assemblée des états. » Ce n'était pas ainsi que la séance royale devait m'être notifiée. Cette conduite du ministère était étrange , et elle prouve combien il était inconsidéré, combien il avait peu d'idée du corps à qui il avait affaire , et de la manière dont on devait traiter avec lui. On ne conçoit point qu'il n'ait pas senti qu'une Assemblée qui représentait la ma-^
jeure partie de la nation , devait être extrêmement^ choquée d'apprendre ainsi qu'on eût fermé sa salle^ et suspendu ses séances y sans en avoir reçu une notification officielle. Un quart d'heure après y je reçus la lettre suivante de M. le marquis de Brezé^ grand-maître des cérémonies.
Versailles, ao juin 1789.
a Le roi m'ayant ordonné y Monsieur ^ de faire M publier par des hérauts l'intention dans laquelle » Sa Majesté est de tenir lundi, 22 de ce miois^ M une séance royale y et en même temps la suspen-^ » sion des assemblées y que les préparatifs à faire » dans la salle des trois ordres nécessitent, j'ai » l'honneur de vous en prévenir. Je suis , etc. w
Cette connaissance officielle venait trop tard> parce qu'on en avait été déjà instruit par le bruit public et par l'occupation de la salle. Elle n'était pas suffisante y parce que ce n'était pas seulement à moi qu'elle devait être faite, maïs à l'Assemblée; et la salle étant fermée et la séance suspendue , il ne me restait plus de moyen de la lui communia quer. Etait-il décent que les membres de l'As*?semblée nationale , même les députés des communes , comme on voulait encore les considérer , fussent instruits des intentions du roi , de la sus^ pension de leurs séances et de la fermeture de leurs salles , par des crieurs publics et par des affiches, comme on instruit les habitans d'une ville de la clôture d un spectacle ? 11 fallait m'écrire la
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veille avaat la fin de l'Assemblce^ afin que je pusse lui faire part et des intentions du roi et des . raisons qui nécessitaient la suspension des séances : mais ces raisons n'existaient pas ; on ne voulait pas livret la chose à l'examen. Je me suis assuré depuis qu'il ne* fallait que seize heures pour les changemens et les préparatifs nécessaires. L'Assemblée pouvait donc tenir et ses séances du Samedi 20^ et niéme celle du dimanche matin 21; il restait un temps suffisant jusqu'au lundi S2. Mais il est évident qu'on voulait arrêter les opérations de l'Assemblée y et Fempécher de prendre d'autres arrêtés à la suite de ceux du 17 ; il y a lieu de croire aussi qu'on voulait prévenir et arrêter la réunion de la majorité du clergé dont on sentait to%te l'importance , et qui immanquablement se serait effectuée sans cet obstacle le samedi matin. Enfin on voulait frapper un coup sur les communes seules y et sans leur laisser le temps d'y penser, et de prendre des mesures défensives contre ce qui pouvait se passer dans la séance royale. Cette séance était un véritable litMle-sjustice ; mais l'Assemblée nationale n'était pas le parlement émané de l'autorité du roi et sujet à cette autorité créatrice y et d'ailleurs le temps des lits-de-justice était passé. Âpres avoir pee^ toutes les difficultés dé la circonstance critiqilè où je me trouvais y je senjtis que la lettre dp M. de Brezé ne me dispensait point de mes devoirs envers FAssemblée. Le vendredi au soir
j'avais indiqué la séance pour le lendemain huit heureâ. Rien ne pouvait me délier de cet engagement contracté avec elle y et la séance devait avoir lieu y sauf à F Assemblée y lorsqu'elle aurait connaissance de la lettre y a prendre dans sa sagesse le parti qu'elle jugerait à propos. J'écrivis sur-lechamp à M. de Brezé.
« Je n'ai encore reçu aucun ordre du roi , Mon- » sieur^ pour la séance royale , ni pour la suspen- » sion des assemblées ; et mon devoir est de me » rendre à celle que j'ai indiquée pour ce matin à » huit heures. J'ai l'honneur d'être y etc. >»
Je m'habillai en diligence y et je réunis MM. les secrétaires pour les consulter sur ce que nous avions à faire. Nous convînmes qu'il fallait ignorer la fermeture de la salle y nous y rendre comme à l'ordinaire 9 et dresser procès - verbal du refus de laisser entrer. En effet , nous nous sortîmes présentés à l'entrée principale sur l'avenue de Paris , que nous avons trouvée entourée d'une grande foule, dans laquelle il y avait beaucoup de députés. La sentinelle nous a arrêtés et nous a interdit le passage* J'ai demandé l'ofScier de garde y M. le comte de Vossan , qui me dit que le roi étant dans l'intention de tenir lundi une séance royale , les dispositions nécessaires avaient fait ordonner la fermeture de la salle. Je lui répondis y suivant ce qui avait été convenu , que Je protestais contre l'empêchement mis à l'ouverture de la séance indiquée le jour d'hier, et que je la déclarais tenante. Après
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celte précaution nécessaire pour la conservation des droits de l'Assemblée légitimement constituée, M. de Vossan nous fit entrer, MM. les secrétaires et moi , dans la cour , pour nous tirer de la foule : en tout il se comporta à notre égard avec la plus grande honnêteté. Comme nous nous disposions à dresser procès- verbal et qu'il pleuvait un peu , il nous engagea à entrer dans le bâtiment et à voir la salle , ou nous pourrions nous convaincre par nous-mêmes qu'occupée comnie elle était, il était impossible d'y tenir la séance. Comme nous allions y entrer, la foule des députés qui était hors la grille dans l'avenue, fit un mouvement pour nous suivre. M. de Vossan fit prendre les armes, et courut après moi pour me demander d'interposer l'autorité du chef pour empêcher qu'on n'essayât de forcer : il m'observa l'embarras où il se trouvait entre les égards qui étaient dus aux députés , et sa consigne qui , suivant les lois militaires^ ne lui permettait , dans aucun cas, de se laisser forcer. Je frémis du danger, je courus à la gri}le, et je conjurai les députés qui étaient dehors de ne faire aucune tentative pour forcer la garde et la porte ; je les assurai que nous allions sortir pour les rejoindre: à ma voix, les efforts cessèrent, et tout resta tranquille. C'est dans ce moment qu'un jeune député me dit : « Pourquoi vous mêlez-vous de cela? laissez faire. » Je lui répondis : « Monsieur, vous me donnez un conseil de jeune homme. » Et, en effet, que serait-il arrivé.
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si on avait oppose la force armée aux efforls des députés y s'il y en avait eu de tués et de blessés ; mais seulement si on les avait maltraités y en usant de main mise sur des personnes inviolables^ et presque sacrées par leur caractère ? On allumait un incendie général ; on est parvenu au but ^ on a réussi par des moyens plus sages et plus légaux.
Nous entrâmes dans un cabinet; c'est là que je reçus une seconde lettre de M. de Brezé , qui , ne m'ayant pas compris ^ m'expliquait que sa lettre contenait les ordres du roi.
Versailles , so jmn 1789.
« C'est par un ordre positif du roi que j'ai eu » l'honneur de vous écrire ce matin , Monsieur, » et de vous mander que Sa Majesté, voulant tenir » une séance royale qui demande des préparatifs à » faire dans les trois salles d'assemblée des ordres, » son intention était qu'on n'y laissât entrer per- » sonne , et que les séances fussent suspendues » jusqu'après celle que tiendra S. M. Je suis, éit. it
11 ne m'était pas possible de prendr^è seul un. parti sur les intentions manifestées du roi , ni même sur des ordres , parce que je ne pouvais pas engager l'Assemblée : c'était à elle à délibérer sur ce qu'elle avait à faire; je lui répondais de mes démarches , comme elle répondait des siennes à la nation.
Nous étions dans ce cabinet avec MM. les secrétaires et une douzaine de députés qu'on avait
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laisse passer avec nous; M. de Vossan vint nous représeater qu'un plus long séjour dans l'intérieur pourrait le compromettre. Nous vîmes qu'il avait réfléchi qu'un acte que nous dresserions et qui se-* rait daté de l'intérieur, serait en contradiction avec ses ordres , et démontrerait qu'il n'en avait pas exactement rempli les dispositions ; nous ne voulûmes pas risquer de causer du chagrin à un homme qui s'était comporte avec autant d^égards et de politesse, et nous sortîmes. Nous rejoignîmes dans l'avenue un grand nombre de députés : tous furent d'avis qu'il fallait former l'Assemblée pour qu'elle délibérât dans une conjoncture si délicate , et chercher en conséquence un local convenable» M» Guillotin proposa le jeu de paume : on arrêta de s'y rendre. Je marchais à la tête de cette foule de députés ; et , dans la crainte que quelque raison de politique ne nous en fit fermer l'entrée , je priai cinq ou six députés de se détacher et d'aller s'en emparer. Le maître du jeu de paume nous reçut avec joie , et s'empressa de nous y procurer le plus de commodités qu'il put; n'ayant point de garde, je priai deux députés de se placer à la porte pour empêcher les étrangers d'entrer. Mais bientôt les gardes de la prévôté de l'Hôtel vinrent demander à y continuer leur service ordinaire comme à la salle ; ce qui leur fut accordé avec plaisir» •
Voilà donc l'Assemblée nationale de France dans un jeu de paume , dans un lieu témoin d'exer-* cices et de jeux, et qui allait l'être des destinée»
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de Tempire ; dans un lieu où les murs étaient sombres et dépouilles y où il n'y avait pas un sîége pour s'asseoir. On m'offrit un fauteuil^ je le rejetai y je ne devais pas être assis devant l'Assemblée debout : ja restai akpi "toute cette journée pénible. Nous n'eûmes pendant toute la séance que cinq ou six bancs et une table pour écrire ; mais ce lieu s'agrandit par la majesté qu'il contenait ; les galeries se remplirent de spectateurs , la foule du peuple entoura la porte et dans les rues à une grande distance, et tout annonça que c'était la nation qui honorait un jeu de paume de sa présence.
Les députés arrivaient successivement y et chacun sentant le coup que le ministère avait voulu porter , se félicitait de se revoir et de se retrouver réunis. Aussitôt que l'Assemblée put se former et que le silence fut fait y je communiquai les deux lettres que j'avais reçues de M. de Brezé , et toutes les démarches que nous avions faites, MM. les secrétaires et moi. Notre conduite fut universellement approuvée. L'Assemblée pensa qu'une lettre du grand-maître des cérémonies n'était pas suflSsante , et qu'il fallait une lettre du roi lui-même au président de l'Assemblée , pour lui faire connaître directement ses intentions. En effet, quand le roi avait quelque chose à faire savoir au parlement , il écrivait au premier président; il écrivait à l'archevêque de Paris pour des actes de piété. L'Assemblée même, dans ses commencemens, pouvait de-
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mander d être traitée aumoins comme le parlement. La maladresse du ministère était alors inconcevable , mais il favorisait par-là l'Assemblée nationale , et sa sagesse mettait à profit toutes les fausses mesures qu'on prenait contre elle. On ne traita point ouvertement la question si le roi avait le droit de suspendre les séances de l'Assemblée, mais les sentimens furent qu'il serait très-dangereux que le roi eut ce droit. On pensa que la séance ne pouvait pas être suspendue y au moins de cette manière. La question principale et du fond n'était pas mure ; il suffisait au moment présent d'avoir évité le Ranger de la séparation. IL fallait s'occuper des moyens d'empêcher qu'il ne pût renaître. Les esprits étaient échauffés ; il y en avait qui étaient portés à des partis extrêmes, et qui étaient d'avis que l'Assemblée transportât sa séance à Paris, et partit sur-le-champ et à pied et en corps. Un membre en écrivait la motion ; tout était perdu si on eût pris ce violent parti. Peut-être eût-on fait monter une troupe à cheval pour arrêter la marche , au moins on se séparait du roi , et cette démarche eût été de grande conséquence. Si l'avis eût été proposé , il y avait à craindre que l'effervescence du moment ne le fit adopter par acclamation et sans examen. Un autre membre eut l'idée du serment, il s'éleva à l'instant un cri général d'approbation ; et , après une assez courte discussion , l'Assemblée prit l'arrêté suivant , si simple mais si ferme
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a L'Assemblée nationale^ considérant qu'ap- ^ pelée à fixer la constitution du royaume y opérer » la régénération de l'ordre public, et maintenir M les vrais principes de la mcHiarchie , rien ne peut » empêcher qu'elle ne continue ses délibérations, » dans quelque lieu qu elle soit forcée de s'établir, » et qu'enfin partout où ses membres sont réunis , » là est l'Assemblée nationale ;
n Arrête que tous les memlnres de cette Assem*- 1) blée prêteront à Finstant serment solennel de M ne jamais se séparer , et de se rassembler par- » tout où les circonstances l'exigeront , jusqu a ce » que la constitution du royaume soit établie et » affermie sur des fondemens solides; et que ledit » serment étant prêté, tous les membres, et cha- » cun d'eux en particulier , confirmeront par leurs >i signatures cette résolution inébranlable. »
L'arrêté pris , je demandai , en ma qualité de président, à prêter le serment le premier; MM. les secrétaires firent la même demande. Lorsque nous eûmes prêté ce serment solennel , l'Assemblée entière le prêta entre mes mains. J'en prononçai la formule à voix si haute et si intelligible , que mes paroles furent entendues de tout le peuple qui étMt dans la rue , et sur-le-champ , au milieu des applaudissemens, il partit de l'Assemblée et de la foule des citoyens qui étaient dehors , des cris réitérés et universels de vii^e le roi ! L'Assemblée , dans sa conduite ferme et courageuse , si elle prenait des précautions utiles contre le ministère , si
elle s'armait contre son despotisme y était donc unie de cœur et d'esprit avec le roi, et n'avait pas intention de rien faire contre son autorité légitime; elle . avait même eu soin de déclarer dans son arrêté qu'un de ses devoirs dtait de maintenir les vrais principes de la monarchie, afin de bien prouver à tou$ que ce qu'il pouvait y avoir d'hostile dans ses démarches , était dirigé contre le despotisme , et non contre la monarchie.
Cet arrêté est encore pn des monumens de la sagesse de l'Assemblée nationale. Il faisait sa sûreté , il mettait à couvert les intérêts de la France , et il assurait la constitution à faire et non encore commencée. 11 n'y a pas à douter qu'on n'eut le désir et le projet de séparer cette Assemblée qui s'annonçait comme trop redoutable ; on s'y préparait , et c'est sans doute dans l'intention d'un grand changement dans le ministère , et d'un coup à porter à l'Assemblée , qu on réunit des troupes ea assez grand nombre autour de Paris et de Versailles. Il est certain que, par l'acte que l'Assemblée venait de faire , la séparation devenait impossible. Quand on eut osé l'ordonner, elle n'eût pas été exécutée. L'exemple du jour prouvait que, la salle fermée , on se fût formé ailleurs ; si on n'avait pas trouvé de local à Versailles , on aurait été à Paris ou dans une autre ville. Comment l'empêcher ? on eût bien pu arrêter quelques députés , mais comment en emprisonner a» cents? ce qm serait resté aurait encore été et partout FAssem-*
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blée nationale y et la violence commise eût soulevé et armé le royaume.
Aussitôt après la prestation du serment y on fit l'appel des bailliages y sénéchaussées y provinces et villes ; et chacun des membres présens , en répoadant à l'appel y s'est approché du bureau et a signé. Un seul, M. Martin d'Auch y eut la témérité d*a^ jouter à sa signature le mot opposant. Dans l'ias^ tant il s'éleva un grand tumulte : une grande douleur avait frappé l'Assemblée de cette défection k l'unanimité de la délibération ; l'indignation sug-^ céda a la douleur y et la fureur s'empara de la plupart des membres de l'Assemblée. A ce bruit y je m'élançai au milieu de la foule et sur la table, pour dominer et être entendu. Après m'étre fait expliquer le fait dont j'étais confusément instruit, je fis approcher M. Martin d'Auch; il me répéta ce qu'il avait déjà dit , qu'il ne croyait pas pouvoir jurer d'exécuter des arrêtés qui n'étaient pas sanctionnés par le roi. Je lui ai répondu que l'Assemblé était dans ces principes , qu'elle reconnaîtrait toujours la nécessité de la sanction du roi. (Point du Jour, tom. I, pag. 25. ) Je lui remontrai que les résolutions intérieures de l'Assemblée et celle du serment actuel, n'étaient pas des actes qui parussent susceptibles de la sanction. Il persista : je lui fis alors et les observations dont son opiniâtreté était susceptible, et les reproches qu'il méritait; j y mis même une très-grande sévérité pour satisfaire le mécontentement général et calmer les esprits.
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Je lui dis que chaque député avait sa conscience et était maitre de son opinion , mais qu'il ne lui était pas permis d'associer son opinion particulière à l'opinion de l'Assemblée ; qu'il pouvait refuser sa signature à un avis qui n'était pas le sien , mais non le motiver sur l'acte du procès-verbàl ; que la protestation d'un individu ne pouvait y être insérée qu'après une délibération expresse. Cela dit, je le fis retirer, pour qu'il ne restât pas exposé aux suites d'une indignation bien légitime , • et je le fis sortir par une porte de derrière , pour le dérober à une indignation bien plus redoutable, celle du peuple , à qui la nouvelle était déjà parvenue. On délibéra sur l'espèce de protestation qu'il s'était permise , et le mot opposant qu'il avait osé insérer dans le procès -verbal. Quelques-uns voulaient que la signature et le mot fussent rayés; mais les esprits étant plus calmes, l'Assemblée reprenant toute sa sagesse dans la délibération , arrêta que le mot opposant subsisterait , et que l'on mettrait à la tête de l'arrêté , qu'il avait été pris à l'unanimité des voix , moins une.
. Si cette défection avait affligé l'Assemblée , elle fut bien consolée par l'empressement général de tous ceux qui demandèrent à ajouter leurs signatures à celles des députés admis et vérifiés. Les députés de Saint-Domingue supplièrent qu'on les admit sur-le-champ pour pouvoir signer ; ce qu'on leur accorda provisoirement. Les députés dont les
pouvoirs n'étaient pas jugés , les suppléans pré* I. i3
sens sollicitèrent et obtinrent cette même favear. Ainsi se termina cette grande et glorieuse journée, et l'Assemblée ajourna au lundi 22 sa séance y qui devait être en même temps la séance royale.
Dimanche 2 1 juin. — Le matin , le malheureux M. Martin d'Auch m'écrivit ; je dis le malheureux^ parce que y s'il était blâmable d'avoir abandonné son corps ^ il était à plaindre. Je lui fis dire que s'il voulait venir me voir y nous nous expliquerions : il vint y et la sincérité de ses discours me convainquît de son honnêteté ; je vis que c'était un homme de bien y et je ne pus me défendre d'être touché de sa douleur. Ce n'était pas qu'il rétractât son opinion y il n'y était pas moins affermi ; ce qu'il avait exprimé y il le pensait toujours : mais il était au désespoir d'avoir manqué par la forme à l'Assemblée , et de voir qu'on soupçonnât et son patriotisme et sa droiture. 11^ ne savait s*il devait se . présenter aux séances : je lui dis que ni cette circonstance y ni rien au monde ne pouvait le dépouiller de sa qualité de représentant de la nation y et lui ôter son droit de voter ; mais que la prudence exigeait qu'il s'absfint pendant quelques jours de paraître à la salle y afin de laisser à la chaleur des esprits le temps de s'amortir, et que je me chargeais de l'excuser auprès de l'Assemblée , et de lui ménager une rentrée facile et paisible. En effet , cinq ou six jours après , je fis part de sa douleur à l'Assemblée : j'observai qu'il fallait qu'il vint aux séances pour exercer ses droits et remplir ses de-
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-voîrs ; que , inébranlable dans son opinion* y il faisait preuve de probité et de courage ; que sa faute et son erreur venaient d'une conscience scrupuleuse et timide et d'un esprit peu éclairé qui croyait obéir à son mandat; et l'Assemblée ayant témoigné sa satisfaction y j'énonçai que je l'avertirais de revenir à l'Assemblée y après qu'il eut été bien convenu cpe personne ne parlerait du passé , ^l qu'il n'éprouverait aucun désagrément.
J'eus dans la matinée , chez moi y un comité y où se trouvèrent MM. Target ^ Rabaud-de-Saint- Étienne y Bamave et plusieurs autres ; je ne m'en rappelle pas l'objet y à moins que ce ne fût pour la rédaction de l'adresse au roi^ arrêtée le 17.
Ce même jour la noblesse fut admise à l'audience du roi y et lui a adressé un discours y arrêté dans la séance du 19 (i)-
Dans ia nuit suivante , je fus réveillé à deux lieures du matin par un héraut d'armes y qui m'apporta un paquet de M. de firezé y renfermant une lettre du roi*
« J'ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur^ une » lettre que le roi m'a ordonné de vous faire tenir.
(1) On trouve ce discours au Journal de F'ersailles, n^ 6^ supplément , page 37, et dans le Courrier de Protfence, ia« lettre , et la protestation de^44 membres de la noblesse contre les principes de ce discours du même jour 19 , dans ledit journal , page 46 *,
* Voir à la fin du rolume let piéoes et Maircissemem (H).
igS MEMOIRES
serait point ouverte le lendemain^ ne dit point quil ne doit pas y avoir de séance. Les ministres y frappés des coups successifs que portaient les arrêtés de T Assamblée ^ n'osèrent pas sans doute le lui conseiller^ ou peut-être pensèrent-ils que tout était prévu et paré par le coup qu'ils se proposaient de porter à la séance royale.
Lundi :^2 juin. -— La salle étant toujours fermée y je réunis chez moi MM. les secrétaires et un membre de députés pour savoir ce que nous avions à faire. Il fut décidé que la séance que j'avais indiquée le samedi pour ce matin y devait avoir lieu. On avait pour ce jour l'espérance de la vé«nion de la majorité du clergé : réunion arrêtée par sa délibération du vendredi 19^ On jugea que le jeu de paume n'était pas un lieu convenable pour que le clergé vint nous y trouver ; et comme il était du plus grand intérêt que rien ne retardât cette réunion importante , on chercha un autre local. L'église des Récollets fut d'abord proposée : on s'y rendit ; mais elle était trop petite et incommode. D'ailleurs nous aperçûmes que les religieux n'étaient pas frappés ni touchés, comme l'avait été le maître du jeu de paume , de l'honneur i|ae leur faisait l'Assemblée y et qu'ils craignaient que la tenue de cette séance dans leur maison ne put leur nuire ; nous ne voulûmes pas les chagriner et encore moins les exposer. On proposa l'église de la paroisse de Saint*Louis, et nous fûmes nous y dans la nef. On établit le président devant
uae table y les secrétaires près de lui : oa disposa à la droite un nombre de chaises qui représentaient les places que le clergé avait dans les états-généraux ; les places de la gauche étaient celles de la noblesse ; tous les autres députés étaient en face. On arrêta d'abord qu'on laisserait entrer le public , et l'église fut bientôt remplie. Je dois dire que M. le curé de Saint-Louis ni personne ne fît la moindre difficulté à notre établissement. L'Assemblée formée, je rendis compte et de la lettre de M. de Brezé y dont je lui avais accusé la réception y et de celle du roi.
Quelques-uns des députés absens à la séance du jeu de paume y et des suppléans y demandèrent à signer la délibération : ils ont déclaré y adhérer ; et ayant prêté serment , ils ont signé.
Pendant ce temps y la majorité du clergé se formait dans le chœur de l'église. Bientôt on annonça sa députation , présidée par M. l'évêque de Chartres , et où je vis avec plaisir ce digne abbé d'Abbecourt y qui a eu grande part à cette démarche si utile et si décisive y et qui a perdu sa fortune avec tant de douceur et de résignation. M. l'évêque de Chartres a dit : « Messieurs , la majorité de l'ordre » du clergé ayant pris la délibération de se réunir » pour la vérification des pouvoirs , nous venons M vous en prévenir , et vous demander sa place » dans l'Assemblée. » J'ai répondu :
<( Messieurs les représentans de Tordre du » clergé aux états -généraux seront reçus avec
» tout l'empressement et le respect qiiî leur est n dû : leur place ordinaire de préséance est prête n pour les recevoir. »
Bientôt après y on annonça MM. du clergé : seize députés furent les recevoir. Le clergé se plaça à la droite dans les places qui lui étaient destinées. Le respectable archevêque de Vienne , qui était l'ancien d âge de cette majorité y sur l'invitation de l'Assemblée y prit séance immédiatement à côté du président. L'archevêque de ^ Vienne dit :
« Messieurs, nous venons avec joie exécuter l'ar- » rêté pris par la majorité des députés de l'ordre » du clergé aux états-généraux. Celte réunion , » qui n'a aujourd'hui pour objet que la vérification » des pouvoirs , est le signal , et je puis dire , le pré- » lude deTunion constante qu'ils désirent avec tous » les ordres , et particulièrement avec celui de » MM. les députés des communes. » J'ai répondu : « Messieurs , vous voyez la joie et les accla- » mations que votre présence fait naître dans » l'Assemblée : c'est l'effet d'un sentiment bien » pur y l'amour de l'union et du bien public» » Vous sortez du sanctuaire , Messieurs , pour ^ vous rendre dans cette Assemblée nationale ^ » où nous vous attendions avec tant d'impa- » tience ! Par une délibération où a présidé » l'esprit de justice et de paix , vous avez voté » cette réunion désirée. La France bénira ce n jour mémorable ; elle inscrira vos noms dans
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» les fastes de la patrie y et elle n'oubliera point » ceux des dignes pasteurs qui vous ont pré- » cédés , et qui vous avaient annoncés et pro- » mis à notre empressement. Quelle satisfac- » tion pour nous , Messieurs ! le bien , dont le » désir est dans nos cœurs y le bien auquel nous » allons travailler avec courage et avec persévé- » rance , nous le ferons avec vous , nous le ferons » en votre présence ; il sera l'ouvrage de la paix >) et de l'amour fraternel.
» Il nous reste encore des vœux à former. Je » vois avec peine que des frères d'un autre ordre » manquent à cette auguste famille. Mais ce jour » est un jour de bonheur pour l'Assemblée natio- » nale ; et s'il m'est permis d'exprimer un sentiment » personnel, le plus beau jour de ma vie sera celui }} où j'ai vu s'opérer cette réunion , où j'ai eu » l'honneur de répondre au nom de cette auguste w Assemblée , et de vous adresser ses sentimens » et ses félicitations, n
Rien en effet n'était plus important que cette réunion. Nul doute que les communes , composant les 96 centièmes, ou la presque totalité delà nation^ ne dussent tout déterminer par le poids de leur volonté et de leur force. Les communes ouïe tiers-état, c'était la nation; mais ceux qui voulaient envisager la chose autrement , ceux qui y avaient intérêt, tous les faibles qui se laissaient entraîner , tous les aveugles qui ne savent point voir et qui ont besoin des yeux d'autrui , pouvaient dire : « De temps
immémorial , il y a eu trois ordres ; je n^en vols qu'un y où sont les deux autres ? et depuis quand et par quelle loi les trois volontés qui ont tout décidé dans ces assemblées , sont-elles réduites à une ? » La raison répond qu'elle ne connaît point trois volontés dans les représentans de la nation , et qu'il y a autant de volontés que de représentans. Mais il y avait de l'avantage à une forme qui repoussait même cette objection. C'est ce qu'opéraitla réunion. La majorité du clergé , en arrivant à l'Assemblée nationale ^ y amenait Tordre du clergé ; car ce n'est pas l'unanimité ^ mais la majorité , qui cons* titue la détermination de Tordre entier. Le clergé réuni aux communes faisait la pluralité aux étatsgénéraux ; et Ton pouvait répondre aux défenseurs des ordres et des vieux usages , et pour tous lé^ actes postérieurs de l'Assemblée : a Ici sont deux ordres y ici est la pluralité des états-généraux y et la volonté de cette Assemblée est la volonté nationale. » Et la preuve, c'est qu'aussitôt après cette importante réunion , nous vimes entrer M. le marquis de Blacons et M. le comte Antoine d'Agoust, membres de la noblesse du Dauphiné , députés par les trois ordres de cette province j et M. de Blacons a dit : h Messieurs , la majorité du clergé ayant » levé toutes les difficultés que présentait notre » mandat , nous venons vous soumettre la vérifiai cation de nos pouvoirs et vous demander comw munication des vôtres. » Ces Messieurs , les premiersde tous les nobles réunis>étaientune conquête
précieuse ; ils ont reçu de grands applaudissemens , et ils ont pris séance aux places de la noblesse.
On peut remarquer que la réunion des membres du clergé et des deux nobles n'avait que le seul objet de la vérification des pouvoirs. Je l'observais eï j'en étais fâché , dans la craiu:te que le vote par télé, les travaux subséquens n'élevassent de nou^ Telles tlifficultés y. et une perte de temps aussi triste que les divisions qui en sont la cause. Dans ma vépons&y je supposai que la réunion était pour tout et poxir toujours; itiais la vérité est que la déli«* bération du clergé n'avait rien décidé que pour la vtsrificationen commun. On verra bientôt comment le gouvernement a précipité les événement qu'il redoutait 9 et comment il a lui-même opéré la réunion complète.
Il y avait dans cette majorité du clergé , composée de 143 membres , i34 curés; ainsi il est Bien clair que c'est à eux que la réunion est due. 11 y avait cinq prélals , les archevêques de Vienne et de Bordeaux , les évêques de Chartres, de Rhodez et de Coutances , deux grands-vicaires , six chanoines , et un seul abbé commandataire , celui d'Abbécourt. On remit cfettlê liste sur le bureau ; on proposa de l'imprimer ; et dans la sensibilité dont j'étais affecté , je dis: « Il faut l'imprimer en lettres d'or. »
J'ai proposé à l'Assemblée d'admel?tre au comité de vérification seize iHembres duf clergé dont les pouvoirs seraient vérifiés sur-le-champ , pour con-
courir à la vérification des pouvoirs y tant de ceux des communes qui restaient à juger y que des pouvoirs des membres du clergé. Je fis demander à M. l'arche véque de Vienne de me faire passer les noms des seize que le clergé pouvait désirer , afin que je les proposasse à l'Assemblée. M. l'archevêque de Vienne a requis la communication du procèsverbal de la vérification ; ce qui a été sur-le-champ accordé y et j'ai levé la séance y emportant la satisfaction d'avoir vu un acte de paix et d'union y qui avait depuis long-temps tous mes vœux y et de pouvoir penser que l'Assemblée nationale renfermait dans son sein la majorité des représentans de la nation.
Il avait été agité dans l'Assemblée même y si je m'en souviens bien y ou au moins dans quelques conférences particulières , de ce qu'on devait faire dans la séance royale. Il fut convenu que le président ne ferait aucun discours. L'Assemblée n'avait rien à dire au roi dans ce moment , c'était au contraire le roi qui avait à lui parler. Il fut décidé qu'on resterait dans un profond silence , et avant et après la manifestation des intentions du roi, quelles qu'elles fussent. Le soir, infiniment fatigué, je m'étais couché de bonne heure. J'avais déjà trois semaines de présidence , le poste était difficile , pénible , et l'enrouement ne m'a pas quitté un seul jour. A dix heures , M. le garde-des-sceaux me fit prier de passer chez lui . Depuis long-temps je n'écontent du cérémonial pratiqué avec le
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doyen ou le président. Je trouvais bien peu convenable , entre autres formes, celle du garde-dessceaux , d'envoyer ainsi chercher le président de l'Assemblée nationale. Cependant , comme cette qualité n'était pas encore officiellement reconnue par la cour , et surtout comme on agitait les plus grands intérêts , je croyais qu'il n'était pas à propos d'élever des difficultés d'égards personnels et de cérémonial , et que ce n'était pas le moment de combattre pour des formes. Dans cette occasion , je fus tenté pourtant de lui faire dire que j'irais le lendemain matin. Mais ce matin même était la séance royale ; ce qu'il avait à me dire pouvait exiger des mesures pour lesquelles le temps serait précieux. Je me levai et je me rendis chez lui. Il me dit que le roi désirait qu'il ne lui fût point adressé de discours par les comjnunes , que les deux autres or-dres n'en feraient pas. Il me demanda si l'intention de l'Assemblée était que son président parlât. Je lui dis ce qui avait été convenu , et je l'assurai que les intentions de l'Assemblée étaient parfaitement conformes aux désirs du roi.
Au milieu de la nuit , je m'éveillai et je m'entendis appeler dans la rue. Je doutai un moment , mais je fus bientôt appelé une seconde fois. Je me levai et j'ouvris la fenêtre ; je vis trois hommes , dont l'un me dit qu'ils étaient députés et qu'ils avaient à me parler pour affaire de conséquence. Je couchais seul au premier, ainsi que madame Bailly . A Paris , on aurait eu de l'inquiétude d'in-
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troduire chez soi trois inconnus à une heure sî indue : l'idée m'en vint ; mais je sonnai ^ et on leur ouvrit la porte. Ils me dirent qu'ils étaient MM. le ,* f; haron de Menou (i) , le duc d'Aiguillon et le comte Mathieu de Montmorenci ; qu'ils étaient instruits qu'il y avait eu beaucoup de débats au conseil tenu le soir ; que M. Necker n'approuvait point 4es mesures qui avaient été prises ; qu'il avait déclaré qu'il n'assisterait point à la séance royale, et que toutes les apparences annonçaient c[u'il serait renvoyé dans la journée. Ils ajoutèrentqu'ils avaient cru devoir prévenir le président de l'Assemblée de ces faits et de ces dispositions. Ils se retirèrent; Le lendemain je ieur fis accroire que je les avais pris penr des Toleuiis y et nous en rlme^s beaucoup.
Mardlikijmn (2). — Ce jour est un de ceux qui furent. marqués à F AssemMée nationale , pour farire un pas àe pins et pour s'agrandir encore. Oh nous avait fait prévenir, que les deux premiers ordres entreraient par la porte de l'avenue ^les communes par une porté opposée donnant sur la rue des Chantiers, et qu'elles se réuniraient dans une galerie de bois y quLservait da vestibule à cette porte y
(1) lie même qui depuis a commande, fn .qualité de gëDëral, dans les annëes frànçaiseis , et qui a fait j^artie de Téxpédition A'Pgypte- {.Nêtedesnow.édk,)
(B).On adéjà h\x 49n$>to Mëmoivep de JFerrièws (T.I,ip,67)>
et on verra encore ^ daias Iqs Méf^ciires de H. Necli;^r, de3 détails
sur cette séance.
• ^ ■( Note des nout^. édii.)
DE BAILLÏ* HO']
et OÙ il y avait ordinairement un café. 11 n'y avait pas à délibérer sur cette inconvenance ; mais on la sentait. On s y réunit donc. J'y arrivai de bonne heure. On y attendît très-long-temps. Les murmures commencèrent. Cette galerie était trop petite pour contenir tous les députés , auxquels ^ à la vérité 9 s'étaient joints un nombre de curieux en petits manteaux^ imitant le costume de députés. Beaucoup de députés étaient dehors et à la pluie. Le murmure redoubla. Je fus frapper à la porte : les gardes -du -corps de poste m'ouvrirent, et me dirent qu'on allait bientôt entrer. Cependant , les esprits s'échauffaient. On parlait de se retirer. Je refrappai , et je demandai M. le grand-maître des cévémonies : on me répondit qu'on ne savait pas où il était. J'étais très-inquiet j je voyais qu'il était possible et même naturel que les communes blessées se retirasdeat. E^ ^1(hs quclUe inconséquence au ministère d^e^oser le roi , ou à tenir la séance len leur absence ^ ou à la rompre par le défaut de leur présence ! bientôt Tifitention de la retraite fut manifestée à grands cris. Le' soin de la dignité reposait en .moi. Je ï^fraj^pàî de tiottveàuj Redemandai l'officier commandant. Le capitaine des gardes , M. leducdeGùicbe, parut. Jelui^s^ Monsieur , vous pouvez circuler dans rintérieuï j je vous prie de joindre M. de Brezé , et de le prévenir que les Teprésentans de la qation ne peuvent pas rester où ils sont ; qu'ils «i'fttteniiront pas plus long-tempâ , et que û on n^nlire pas clans l'instant y ils yotit se
retirer. Un moment après , on ouvrit la porte : M. de Brezé vint nous prendre , et nous entrâmes. Je précédais , marchant entre le grand-maitre et le maître des cérémonies y et suivi de tous les mem-bres de l'Assemblée nationale y deux à deux y et dans le plus profond silence . Je fis sentir en chemin y à M. de Brezé y toute Finconsidération et le danger des mesures qui avaient été prises. Il m'apprit qu'un événement , la mort subite de M. Paporet , l'un des secrétaires du roi y et auquel on avait tenté d'administrer des secours , avait retardé l'entrée j ce qui était assez naturel. Mais, en entrant y nous trouvâmes les deux autres ordres en place ; et j'ai toujours été persuadé qu'on nous avait fait attendre ainsi y pour leur laisser le temps de prendre leur rang, dans la crainte que les communes, constituées en Assemblée nationale , ne voulussent prendre les premières places. Ce n'était pas là l'esprit des communes : on voit que le clergé avait eu la préséance à l'assemblée de la veille. Je ne sais si ma conjecture était fondée ; mais c'est avec ces vaines puérilités qu'on a souvent jeté des germes d'aigreur, qui ne pouvaient manquer d'avoir une grande influence.
Le roi n'a pas tardé à arriver : il a ôté son chapeau , a salué et à dit :
(c Messieurs , je croyais avoir assez fait tout ce » qui était en mon pouvoir pour le bien de mes » peuples , lorsque j'avais pris la résolution de vous » rassembler ; lorsque j'avais surmonté toutes les
» (lillicaltés dont votre convocation était entourée; *i lorsque j étais allé , pour ainsi dire , au-devant » des vœux de la nation y en manifestant à l'avance }} ce que je voulais faire pour son bonheur.
» Il semblait que vous n'aviez qu'à finir mon » ouvrage ; et la nation attendait avec impatience M le moment où , par le concours des vues bienfai- }} santés de son souverain et du zèle éclairé de » ses représentans ^ elle allait jouir des prospérités » que cette union devait lui procurer.
» Les états-généraux sont ouverts depuis près w de deux mois , et ils n'ont point encore pu s'en- » tendre sur les préliminaires de leurs opérations. }} Une parfaite intelligence aurait du naitre du seul » amour de la patrie ! et une funeste division jette » l'alarme dans tous les esprits ! Je veux le croire y » et j'aime à le penser y les Français ne sont point » changés. Mais pour éviter de faire à aucun de » vous des reproches , je considère que le renou- » vellement des états-généraux , après un si long » terme , l'agitation qui l'a précédé , le but de cette }) convocation y si difierent de celui qui rassemblait » vos ancêtres y les restrictions dans les pouvoirs, }) et plusieurs autres circonstances y ont dû néces- }) sairement amener des oppositions y des débats y » et des prétentions exagérées.
» Je dois au bien conunun de mon royaume ,
» je me dois à moi-même , de faire cesser ces fu-
» nestes divisions. C'est dans cette résolution y
» Messieurs y que je vous rassemble de nouveau
» autour de moi ; c est comme le père commun » de tous mes sujets ; c'est comme le défenseur » des lois de mon royaume , que je viens en re- » tracer le véritable esprit , et réprimer les atlein- » tes qui ont pu y être portées.
» Mais y Me^ieurs y après avoir établi clairement » les droits respectifs des difierens ordres y j'attends » du zèle pour la patrie des deux premiers ordres^ » j'attends de leur attachement pour ma personne y » j'attends de la connaissance qu'ils ont des maux » urgens de l'Etat y que y dans les afiàires qui re- » gardent le bien général y ils seront les premiers » à proposer une réunion d'avis et de sentimens^ » que je regarde comme nécessaire dans la crise )) actuelle y qui doit opérer le salut de l'État. »
Aussitôt après ce discours y le roi fît lire une première déclaration (i); mais auparavant le gardedes-sceaux étant monté à son trône ^ et lui ayant parlé à genoux^ suivant l'usage ordinaire y il dit : Le roi ordonne que l'on se couvre. Je mis mon chapeau; un nombre de députés des communes firent de même ; la noblesse ni le clergé ne se couvrirent pas. Sans doute que, dans le frivole amour des distinctions y ils ne se souciaient plus de se couvrir en présence du roi, quand nous étions couverts. En mettant mon chapeau y j'avais
(i) Voir, dans les pièces à la fin du volume (I) , les deux déclarations du 2 5 juin.
. ( Note des nouv, édit. )
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voulu conserver et marquer un droit. Dès' que je vis la majorité découverte 9 je le retirai , et tout le monde resta découvert.
Cette déclaration cassait les arrêtés de TAssemblée prétendue du tiers*état^ du 17 juin, comme illégaux et inconstitutionnels. 11 cassait les mandats impératifs, f il exhortait lès ordres à se réunir dans cette tenue d'états : seulement y pour délibérer en commun ^ et réglait dans quel cas cela devait être ainsi , et <{uels cas devaient être exceptés ; il déter* minait plusieurs autres des formé» à observer dans cette tenue des états. Cela fait^ le roi reprit là parole :
« J'ai voulu aussi, Messieurs, vous faire reitiettre » sous les yeux les différens bienfaits que j'accorde » à mes peuples. Ce n'est pas pour circonscrire » votre zèle dans le cercle que je vais tracer ; car I) j'adopterai avec plaisir toute autre vue de bien » public qui sera proposée par les états-généraux. » Je puis dire , sans me faire illusion , que jamais » roi n'en a an tant fait pour aucune natiou. Mais , » quelle autre peut l'avoir mieux inérité que la n nation française ! Je ne craindrai pas^e l'expri- » mer : ceux qui par des prétentions exagérées ^ » ou par des difficultés hors dé propos , retarde- » raient encore l'effet de mes intentions patèmeHes^ » se rendraient indignes d'être regaxtié$ comme » Français. ))
Alors le roi fît lire une seconde déclaration , intitulée Déclaration des intentions du roi , et qui con-
2Xa MÉMOIRES
treni les bienfaits qu'il accorde à ses peuples. Elle offre un plan de réforme des abus , un plan d'admi-^ nistratiôn,etdes droits accordés plutôt que reconnut à la nation.
On fut étonné qu'en parlant a la nation assem«* blée y on eût fait diret au roi y le roi veut y le roi entend ; qu'on lui eût fait casser des arrêtés prit par elle , lorsque le chef suprême y le représentant héréditaire de la nation ne peut avoir qu'un veto ; que dans la deuxième déclaration , qui est une es-* pèce de constitution nouvelle ^ on ne donne aux états-généraux aucune part au pouvoir législatif ; la nécessité du consentement de la nation à l'impôt par^dt plutôt une concession qu'une reconnaissance du droit national. Plusieurs députés remarquèrent l'expression , les bienfaits que le roi accorde à ses peuples ; le roi , seul maître et seul législateur provisoire en l'absence de la nation , pouvait-il parler ainsi à la nation assemblée en états-généraux ? (Courrier de Proifence , lettre i3. ) Les communes^ à cette lecture y sont restées dans le plus profond silence y tandis que les deux déclarations ont été accompagnées et suivies de nombreux applaudissemens de la majorité de la noblesse et de la minorité du clergé ; ce qui était juste y puisque c'était en partie leur ouvrage. On était fondé à le soupçonner ^ parce que les articles VIII et IX réservent à la délibération séparée les choses qui intéressaient particulièrement les deux oardres , les propriétés iéodales et seigneuriales y les droits utiles et les pré-
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Ipogàlives honorifiques des deux premiers ordres , la discipline ecclésiastique , le régime des corps séculiers et réguliers ; c'était dire que tout cela était affaire de classes privilégiées , et non affaires nationales : c'était établir les deux premiers ordres juges souverains dans leur propre cause. (Ibid. ) La lecture faite , le roi reprit la parole.
c< Vous venez , Messieurs , d'entendre le résul- » tat de mes dispositions et de mes vues ; elles sont » conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien » public ; et si, par une fatalité loin de ma pensée, » vous m'abandonniez dans une si belle entreprise y » seul, je ferai le biea de mes peuples ; seul , je M me considérerai comme leur véritable représen- » tant : et connaissant vos cahiers , connaissant » l'accord parfait qui existe entre le vœu le plus » général de la nation , et mes intentions bienfait » santés, j'aurai toute la confiance que doit inspirer » une si rare harmonie ; je marcherai vers le but » auquel je veux atteindre , avec tout le courage » et la fermeté qu'il doit m'inspirer.
» Réfléchissez , Messieurs , qu'aucun de vos pro- » jets , aucune de vos dispositions ne peut avoir » force de loi sans mon approbation spéciale. » Ainsi , je'suis le garant naturel de vos droits res- » pectifs , et tous les ordres de l'État peuvent se » reposer sur mon équitable impartialité. Toute » défiance de votre part serait une grande injustice. » C'est moi jusqu'à présent qui fais tout pour le » bonheur de mes peuples , et il est rare peul-être
:il4 MéllOIHES
D que l'unique sunbitioa d un souverain soit d'obte- » nir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour )i accepter ses bienfaits.
» Je vous ordonne ^ Messieurs , de vous séparer » tout de suite ^ et de vous rendre demain matin y » chacun dans les chambres affectées à votre ordre ^ » pour y reprendre vos séances. J'ordonne en conn séquence- au grand-maltre des cérémonies de » faire préparer les salles. » Et le roi s'est retiré (i).
Malheureux prince , où vous engage-t-on , et combien on vous a trompé ! Après le départ du roi 9 la totalité de la noblesse et une partie du clergé se retirèrent , les communes demeurèrent à leur place , tranquilles et en silence. Le grand-maître des cérémonies s'approcha de moi ^ et me dit : Monsieur^ vous avez entendu l'ordre du roi? Je lui répondis : Monsieur, l'Assemblée s'est ajour^ née après la séance royale ; je ne puis la séparer sans qu'elle en ait délibéré. — Est-ce là votre réponse , et puis-je en faire part au roi ? — Oui , Monsieur. Et j'ajoutai à mes collègues qui étaient autour de moi : Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. On a dit et répété que j'avais fait cette réponse a M. de Brezé. La réponse officielle à son message est celle que je viens de
(i) Nous ayons place, dans les pièces et dclaircissemens (J), les
rëflenons de madame de Staël, dans ses Considérations sur la répo^
lution française , et cgUes de, Mirabeau y dans ses Lettres à ses com-
mettatis, sur la*séancc royale du 23 juin.
( Noie des noup. édit. )
rapptflrter. Je respectais Irop le roi pour faire une pareille réponse ; je savais trop les égards qu'un président doit à TAssemblée pour l'engager ainsi sans son consentement. C'était à elle et non à moi à peser, connaître et déclarer ses droits. A la vérité^ Mirabeau prit la parole, et, s emportant contre le grapdomaitre des cérémonies , dit à peu près ce qu'on a répé té depuis : « Allez dire a ceux qui vous envQJlent, que la force des baïonnettes ne peut rien contre la volonté de la natiop. » Qn a beaucoup loué cette réponse , qu^ n'en est pas ui^ç , mais we apostrophe qu'il ne devait pas f^ire , qu'il n'avait p^ dfoit de faire , puisque le président seul doit parjier , et qui, en même temps que déplacée , était hors de toute mesure. La mesure veut qu'on ne réponde qu'à ce qui est dit. Ayait-on parlé de baïonnettes , av^it - on annoncé la force , était - il échappé une menace de la bouche de M. de Brezé ? •l^pn. Il rappelait , suivant son devoir, un ordre du roi. Le roi avai|t-il droit de donner cet ordre ? L'Assemblée ,.en continuant la séance , a décidé qu,e non : et moi ^n déclarant que l'Assemblée ne pouvait être séparée avant d'en avoir délibéré , je lui avais conservé ses droits et sa dignité; et j'étais resté diMis la mesiure dont uj;Le Assemblée et son président w doivent jamais s'écarter.
Les ouvriers se meittaient en devoir de travailler aux cbangejneus nécessçiires à 1^ salle : après avoir consulté l'Assen^blée , je leur fis donner ordre de suspendre. On proposa 4e Remettre au lendemain
:2l6 MÉMOIRES
pour discuter les délibérations du roi. Cet avis fut aussitôt rejeté que proposé. M. Camus ouvrit un avis plus ferme , en proposant de déclarer, en renvoyant la séance au lendemain y que rAssemblée persistait dans ses précédens arrêtés. L'abbé Sieyes dit : « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » M. Bamave observa « que les arrêtés de l'Assemblée ne dépendaient que d'elle. Le premier a déclaré ce que vous êtes, le second stalue sur les impôts que vous seuls pouvez consentir, le troisième est un serment que dicte votre devoir. Ce n'est pas le cas de la sanction. Le roi ne peut anéantir ce qu'il ne peut sanctionner. » La discussion ne fut pas longue. L'Assemblée , dans un ordre admirable , et dans un silence majestueux et en présence de 4o à 5o témoins , qui étaient sur l'estrade, adoptant la motion de M. Camus, déclara, et à l'unanimité , qu'elle persistait dans ses précédens arrêtés. Elle ne fut jamais si grande , cette Assemblée , que dans ce moment, et par cette déclaration si simple , si précise , et en même temps si ferme, relativement aux circonstances. Voilà ce que gagna le ministère à cette étrange séance. C'est de faire faire à la nation un nouvel acte de souveraineté; c'est de faire décider par un acte solennel , et à l'avantage de la nation , le conflit de pouvoirs qui existait alors entre la nation et le roi. Mirabeau fit la motion de déclarer Tinviolabilité des députés , et il y eut une grande discussion. Moi-même je m'y opposais, dans l'idée que Tinvio -
DE BÂILLY. 217
labilité était safBsammeirt établie par le fait ^ et que toute précaution , pouvant annoncer de Finquiétude et marquer du doute , n'était propre qu'à l'affaiblir. Mirabeau me répliqua avec chaleur : ce Vous ne savez pas à quoi vous vous exposez ! Si , vous ne portez pas le décret, 60 députés et vous le premier serez arrêtés cette nuit. » On nous a ^\l depuis , et je n'ai pas eu occasion de vérifier le fait, que, pendant que nous délibérions, les gardesdu-corps avaient reçu ordre de marcher et de se former dans l'avenue devant la salle (i) , et qu'ensuite ils avaient eu contre-ordre. Quoi qu'il en soit, on adopta la motion de Mirabeau, et on prit l'arrêté suivant :
« L'Assemblée nationale déclare que la per- » sonne de chacun de *ses députés est inviolable ; » que tous particuliers, toutes- corporations, tri- » bunal , cour ou commission qui oseraient , pen- » dant ou après la présente session , poursuivre , D rechercher, arrêter, ou faire arrêter, détenir ou » faire détenir un député pour raison d'aucunes » propositions, avis, opinions ou discours par lui ^) faits aux élats-généraux-5 de même que toutes )) personnes qui prêteraient leur ministère à au- » cuns desdits attentats , de quelque part qu'ils » fussent ordonnés, sont infâmes et traîtres envers •) la nation, et coupables de crime capital. L'As-
(1) Cela a eu lieu ; )*y ëlais, je Tai vu.
( Noie de M. Naigeon^)
» semblée nationale arrête que dans les cas susdite » elle prendra toutes les mesures nécessaires pour. » faire rechercher^ poursuivre et punir ceux qui eo » » seront lies ai^iteurs, ^istigaleurs ou exécuteurs. »\ Je finis par i^e ^^i^ger de cet avis^ parce que je sen-. tis qi;ie sji Vinviolabil^té n avait pas besoin d'être dé-^. clarée , il étajLt bon cependant de faire un.e loi qui put dieyenir i^ne arme dans la main de chacun des. députés dispersés^ une loi qui avertit que la nation était existante pour venger ses représentans ^ et qui effrayât ceux qui penseraient à se rendre les instigateurs de toutes mesures arbitraires et violen-^ tes. Ces dçux arrêtés ont été pris en présence de. plusieurs membres du clergé . Ceux dont les pouvoirs, étaient vérifias ont donné leurs voix lors des opi^ nions p et les autres ont demandé qu il fût C^it mention de Ijcur présence. £t l'Assemblée s':Ç:taqt ajournée au lendemain , je levai la séance.
Ainsi finit cette mémorable matinée y où Ton est incertain de ce qu'on doit le plus admirer^ de ce qui doit le plus étonner^ ou du courage de l'Assemblée ou de l'imprudence du gouvernement! Nous étions seuls j sans défense y au milieu d'une ville y séjour ordinaire du roi et peuplée de gens affidés au gouvernement et vivant d'abus , entourés de la garde du roi ^ environnés d'une ceinture de troupes qui enveloppait Paris et Versailles, exposés aux coups d'un ministère efTrayé qui sentait tout le danger dont il était menacé y et qui pouvait essayer de le parer à tous risques; qui aurait
ële'sans doute plus qu'imprudent de le hasarder; mois ce n'était pas sa prudence qui pouvait nous rassurer , nous pouvions devenir individuellement tes victimes de sa tëméritë. Et cependant nous avons eu la fermeté de dédarer, de constater les droits de la nation , et de prendre cinq arrêtés y les 17 ^ 30 et 23 juin^ qui ont établi sa souveraineté. L'antiquité n'a rien à opposer à la sagesse de ees arrêtés , et à la résolution de ceux qui les ont pris. Noug pouvions périr^ notre ouvrage eût survécu ^ et serait resté dans l'avenir pour servir de base k la constitution que des générations à la fois éclairées et fortes n'auraient pas manqué d'y fonder. Cet avenir fera connaître que dans ces trois jours , à jamais célèbres , ceux qui représentaient dabord les communes , puis la nation y ont fondé la liberté , non-seulement de la France y nuis de l'Europe entière.
Maintenant^ si nous parcourons lesdiscours qu'on a' engagé le roi a faire à l'Assemblée , et les deux déclarations qu'on lui fit rendre y on se convaincra que jamais ministère, dans une conjoncture si délicate, n'a montré plus d'incapacité et moins de lumières. Je dis défaut de lumières y parce que les ministres n'ont pas connu leur temps; je dis incapacité , parce qu'ils n'ont pas connu la véritable position où ils se trouvaient , le corps à qui ils avaient affaire, les droit3 réels et légitimes du roi etseçmoyens. Ils n'ont pas connu leur temps; car on ne parle pas au dix-buitième siècle comme au neuvième, on
n'adresse pas à des hommes, le choix et l'élite de la nation, éclairés par le grand progrès des connaissances humaines p à des hommes forts des principes de la raison , ^ la jnstilce et deâ droits naturels de toute société , un langage tjui ne con-' viendrait qu'aune multlffide ignorante. Il n*jSL€ffM deux puissances dans ^ monde , la raison et la ibrce j^ je leur aurais4it : Sachez donc laquelle vous devez employer, et ne parlez point à des gens raisonnables un langage qui n'est que la force déguisée. Us n'ont pas connu le corps à qui ils avaient affaire , car ils ont porté le roi à parler à l'Assemblée nationale , comme il aurait fait à l'assemblée des notables ou au parlement. On n'ordonne point aux représentans de la nation de se retirer; le parlement lui-même n'aurait pas obtempéré à cet or-dre. Enfin ils n'ont pas apprêté leurs moyens , iU n'en avaient pas pour appuyer ces mesures.
Il est évident que les ministres ont voulu établir les prétentions qu'ils regardaient comme des droits. Us ont cru ces déclarations nécessaires pour arrêter les entreprises des communes : il n'était plus temps^ la nation était assemblée, et la raison était en liberté. On établit le roi, dans ces déclarations, souverain, législateur : il annule les délibérations de l'Assemblée , il valide les pouvoirs , il en casse et annule les restrictions , il ne souffrira pas à l'avenir que les mandats soient impératifs. On peut demander au milieu de ces dispositions ce que devient la représentation nationale et la vo*
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lonté de la nation ? Dans la seconde déclaration , xm sont manifestées les intentions du roi y on ne peut disconvenir qu'il ne statue dune manière très-paternelle sur une infinité de choses que les ëtats-généraux pouvaient avoir en vue; même, une de ses intentions est qu'il n'y ait point d'impôt établi sans le consentement des représentans de la nation y que ces impositions ne pourront durer que ^'une session à l'autre. Tout cela était très-bon ; mais était-ce la forme , au moment où la nation y . et la nation éclairée était présente ? Un ministre me disait quelques jours après : Conunent n'est-oti pas content ? si le roi eut donné , il y a dix ans y ume pareille déclaration y n'eût-elle pas été reçue avec enthousiasme ? *— Oui y sans doute > il y a dix ans. -— Que veut donc l'Assemblée ? — Elle veut faire, et non pas que vous fassiez.
Il y avait une grande maladresse à annoncer comme une intention , et à faire regarder comme un bienfait du roi y ce consentement nécessaire de la nation aux impôts ; ce consentement qui était un droit, et qui, outre sa légitimité, avait été reconnu comme droit par plusieurs rois prédécesseurs. Il y avait un grand défaut de raisonnement dans la prétention que le pouvoir législatif ^tait concentré et uniquement dans la main du monarque. La nécessité du consentement à l'impôt décidait la question; car si vous ne pouvez pas disposer de ma propriété et de mon revenu sans moi , voiis pouvez encore moins disposer de ma perscmne ,
et de tout ce qui fait ma sûreté et compose moa existence sociale. Tont cela est ma propriété coimne ma terre , et tout cela ne peut être assure que par les lois ^ que f ai droit et intérêt de faire moi-même y comme celle dé l'impôt. Enfin il j a une yéritâble inconséquence à mettre en avant des choses qui ne peuvent avoir de valeur que par la force. Ou était leur force ? Étaient-ils sûrs des soldats? l'Avenir a prouvé que non. Pouvaient-ils même se croire sûrs des soldats? c'était ici la cause du peuple , les soldats sont le peuple. Qu'auraient)ils donc entrepris ? des emprisonnemens. Des em^ prisonnemens ont nécessairement un terme ^ et la justice est au bout, lis ont pu le vouloir^ ils n'ont pas osé. D'ailleurs on pouvait tromper le roi sur des opérations dont il n'était pas à portée d'appré^ cier l'événement ; mais les voies de rigueur n'étaient pas suivant son cœur, et je suis sûr qu'il les a toujours repoussées.
La fameuse déclaration des intentions du roi était une pierre d'attente pour des opérations ui* térieures y et posée par le ministère pour recevoir un plan qui remettait à sa place le pouvoir absolu.
M.Necker en effet ^ comme on me l'avait annoncé la nuit précédente ^ n'avait pas été . présent ii la séance 9 et cette circonstance lui fait beaucoup d'honneur (i). Il était en état de disgrâce : on par-
(i) Voir leJ5 fragmcns de notes qui se trouvent à la suite deâ Mémoires de Bailly, tome m. (Note des tiôup. édiu )
lait de son départ prochain. La nouvelle en fut bientôt répandue. Le peuple assiégea sa porte. Les âéputés des communes coururent en foule chez lui; On sentit bien le danger qu'il y avait à le renvoyer. La reine , m*a-t-on dit , le fit demander ; il s'y rendit , suivi d'une foule immense qui l'accompagna jusqu'aux portes du cliàteau. Je n'ai pas su quel fut l'entretien; mais j'en juge par la suite. Sans doute que la reine essaya et réussit à le rapprocher du roi. Il revipt chez lui, où il y eut toute la soirée un grand concours : on m'engagea d'y aller. Je ne crus pas devoir me permettre cette démarche ; j'estimais M. Necker , et je craignais sa retraite; mais il me parut que, président de l'Assembléç nationale, je l'engagerais en quelque sorte par cette visite , et avant d'avoir son approbation.
Mercredi 24 juin. — Nous rentrâmes dans notre salle pour la séance de ce jour. L'intérieur était rétabli dans son premier état; mais l'extérieur était changé. Tout était entouré , là salle et ses avenues, de postes et de sentinelles des gardes françaises. ^ Je reçus une lettre de M. le grand-maître des cérémonies, qui m'instruisait que dorénavant les députés des communes entreraient par la rue des Chantiers. La grande porte d'entrée, donnant sur là cour et sur l'avenue, était fermée. Les deux autres ordres devaient continuer à y passer pour se rendre à leurs salles respectives ; mais la communication avec la nôtre était interdite et fermée. Je m'înfor-
ïj4^ MEMOIRES
wuu i^ IVtat des choses avant d'ouvrir la séance ; .i je sus qu'il y avait une petite porte où il n'j .udit ui consigne ni sentinelle. L'Assemblée étant ^>ruiee^ et lui en ayant rendu compte^ je demandai, par son ordre y M. de Rennecourt y Tofficier des gardes de la prévôté de l'Hôtel y qui avait la garde intérieure. Il répondit, à mes questions , qu'il était chaîné d'empêcher les~ étrangers d'entrer dans la salle de l'Assemblée, et qu'il y avait une porte de communication intérieure dont il n'avait pas ordre d'empêcher l'usage à MM. les députés. L'Assemblée envoya trois commissaires , MM. de Rostaing, de Gersy et Pison du Galand , pour lui faire un rapport exact des faits. Revenus, ils dirent qu'ils avaient parlé à M. le comte du Belley, officier aux gardes, qui leur avait fait la même réponse que M. de Rennecourt, relativement à la consigne. U ajouta seulement que les gardes placées aux difierentes avenues n'étaient destinées qu'à indiquer les divers accès des salles particulières : cela était invraisemblable; je suis persuadé que la communication intérieure était fermée pour rendre plus difficile l'arrivée de la majorité du clergé à notre salle. On pensait que si elle était obligée de venir par dehors, cette marche processionnelle et publique pourrait la gêner et lui déplaire. On ne met point des postes et des barrières à la rue des C3kantîers et aux rues adjacentes pour indiquer des accès. Il était plus probable qu'on voulait empêcher absolument l'entrée des étrangers ; et comme
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on avait peut-être craint que le peuple ne forçât, on avait placé des postes et des barrières pour s'opposer aux attroupemens et aux violences.
Il y avait long-temps que cette admission des étrangers et qui s'étendait jusqu'au peuple , inquiétait les ministres. Ils m'en avaient parlé plusieurs fois. J'en sentais les inconvéniens aussi-bien que les avantages ; mais nous étions dans xm temps où nul avantage ne devait être négligé , ni balancé par des inconvéniens. Je me disais bien que partout où le peuple est en nombre , il maîtrise ; mais d'abord il était impossible d'empêcher cette publicité. Il n'y avait pas de moyens d'interdire la salle aux députés des autres ordres , aux femmes , aux parens, aux amis de nos députés, de nos gardes eux-mêmes ; et quand une fois il y a un nombre d'étrangers, je demande de quel droit on peut fermer la porte- aux autres. On me disait bien qu'au moins il ne fallait admettre que des personnes choisies, et donner des billets. Mais n'étionsnous pas les mandataires de la nation? était-il convenable , avions-nous le droit , le pouvoir de nous cacher? Les représentans du peuple pouvaient-ils choisir, dans leurs commettans, et donner des billets à la nation , pour être admise dans un lieu où l'on traitait de ses affaires , et où l'on discutait ses plus chers intérêts ? L'ouverture libre des portes était un devoir indispensable , quelles qu'en pussent être les suites. Les deux autres ordres n'étaient pas dans cet embarras , parce que I. i5
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leurs salles suffisaient à peine pour les contenir., Et cependant^ à 1 époque où nous sommes, la noblesse était occupée d'agrandir la sienne , et la minorité, qui plaidait pour les intérêts généraux, avait obtenu qu on y fit des tribunes pour le public : mais ces raisons de devoirs et de convenance n'étaient pas les seules. L'Assemblée nationale , qui avait montré une grande énergie , avait besoin d'appui y et elle n'en pouvait trouver que dans l'opinion publique y et en éclairant ses cornmettans à mesure qu'elle développait les lumières et qu'elle s'éclairait elle-même. Avant ce jour, il y avait toujours eu un grand concours à la salle, et du peuple et de personnes distinguées , et d'étrangers de tous pays. Les députés des autres ordres venaient être témoins de nos délibérations. Nous fumes obligés de faire poser des barrières pour déterminer l'enceinte de l'Assemblée. Une sentinelle n'y laissait entrer que nos députés vérifiés; et je me rappelle qu'un jour, entendant du bruit à cette barrière, et m'en étant approché, on me dit que des députés nobles, pour éviter la foule du dehors, en avaient forcé la consigne et étaient assis sur des tabourets placés en dedans. J'allai à eux, et je leur dis que je ne pouvais souffrir de les y voir, que ce n'était pas là leur place, et qu'elle était sur les bancs, aux places destinées à la noblesse. Je les invitai a y passer, et sur-le-champ ils se retirèrent.
Malgré l'ordre que le roi avait donné , malgré
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la consigne ^ les députés ^ nos gardes faisaient entrer ; et 9 quoique l'entrée de notre salle fût interdite ^ il y avait toujours plus de six cents spectateurs.
Après le rapport des commissaires y j'ai communiqué à l'Assemblée les expéditions des deux dé* clarations du roi y lues k la séance d'hier^ et que M. le garde- des-sceaux m'avait adressées; elles ne furent ni relues^ ni discutées. On proposa de les annexer au procès-verbal y avec la note pour mé^ moire; d! autres y pour jr recourir en cas de besoin. L'Assemblée plus sage arrêta y purement et simplement, qu'elles seraient annexées au procèsverbal de ce jour. Ensuite on décida qu'il y aurait une imprimerie à Versailles , à la suite de l'Assemblée. M. Baudouin fut agréé pour imprimeur, et il prêta serment.
M. Mounier a fait la motion de faire une députation au roi , pour lui exposer que les représentans de la nation doivent avoir la police du lieu de leur assemblée y que la garde doit être à leurs ordres , et qu'il n'y a point de délibération libre où existe une force armée. L'arrivée de la majorité du clergé a suspendu la délibération : cette majorité est entrée , conduite par le vénérable archevêque de Vienne , et avec une marche grave et majestueuse; je me rappelle encore l'impression de joie mêlée de vénération que j'éprouvai en les voyant. Cet appareil, cet acte qui influait sur les
plus grandes destinées, avait quelque chose qui
imprimait le respect et Tadmiration ; et alors y en songeant à l'union qui s'effectuait , je la comparai à la jonction de deux grands fleuves qui mêlent leurs eaux pour aller ensemble fertiliser les campagnes.
Nos nouveaux collègues furent reçus avec les plus vifs applaudissemens ; quoique M. Tarchevêque de Vienne ne fût ni président, ni doyen du clergé j l'Assemblée voulut par acclamation qu'il eût un fauteuil au bureau et à côté du mien. Il s'y plaça y et il dit :
ce Messieurs , la majorité du clergé a délibéré ce » matin dans la salle où étaient assemblés les dépu* }i tés de l'ordre aux états-généraux , qu'il fût référé » aux trois ordres réunis , du contenu au procès- » verbal de la séance royale tenue hier. Je prie » l'Assemblée à laquelle vient se réunir la majorité M du clergé , de procéder incessamment à la vérifi- » cation commune des pouvoirs des membres du » clergé , qui ne l'ont pas encore été , pour qu'ils » puissent délibérer dans l'Assemblée générale des » représentans de la nation de ce qui s'est passé » dans la séance royale dont je viens de parler. »
On adjoignit M. Dillon , curé du Vieux- Pouzanges , à nos deux secrétaires , comme on avait en quelque sorte adjoint M. l'archevêque de Vienne à la présidence. M. l'archevêque de Vienne y dans son discours du 22 , avait dit que le clergé venait seulement pour la vérification commune des pouvoirs ; ici , il demande qu'on délibère sur les faits
de la séance royale , et cela dans l'Assemblée générale.de la nation. La question du vote par tête est résolue sans avoir été proposée ; lunion est complète y intime y et les mesures qu'on avait prises pour l'empêcher , n'ont servi qu'à l'accélérer.
On a fait ensuite l'appel nominal des membres du. clergé présens, et on a rendu compte des pouvoirs déjà vérifiés. J'ai fait part à l'Assemblée d'une lettre de M, Necler , par laquelle il me priait d'être l'interprète de sa reconnaissance auprès d'elle pour les marques d'estime et d'intérêt qu'il venait d'en recevoir ; il parlait des nombreuses visites de députés qu'il avait eues la veille , et auxquelles je n'avais pas voulu joindre la mienne. L'Assemblée a vivement applaudi ; et j'ai offert de témoigner à M. Necker l'impression que sa lettre avait faite sur elle; et en conséquence j'allai le voir dans l'après-midi.
Ce même après-midi , la minorité du clergé assemblée en la salle ordinaire , avait prolongé sa séance fort tard ; le peuple , un peu nombreux , accueillit assez mal les différens membres à leur sortie . M. l'archevêque de Paris , entr'aulres , fut suivi , hué y et sa voiture fut assaillie de quelques pierres ; On fit marcher des troupes , monter les gardes-ducorps à cheval pour contenir et dissiper le peuple. Je ne sais ce qui put attirer cet orage sur M. de Juigné. Sa vertu et sa faiblesse devaient l'en préserver ; ses intentions étaient pures , et sûrement il n'était pas le chef des dissidens , il était seulement
âSo HÉMOIRES
entraîné. Je crois que la députation , vraie ou fausse , faite par le clergé secrètement et dans la niiit du 17 au 18 au roi ^ à Marly , y contribua beaucoup. Le peu[Je en était prévenu ^ on avait ajouté mille circonstances , sans doule fausses , pour Tanimer. On disait que M. l'archevêque de Paris était à la téte^ qull avait porté le crucifix, et qu'il s'était jeté aux genoux du roi ; c'est ainsi qu'on excite le peuple : mais pourquoi contre l'archevêque de Paris ? Le lendemain on prit des précautions ; on fit des patrouilles de gardes-françaises et suisses autour de la salle des états ^ jusque vers quatre heures. Deux escadrons des gardes-du-corps s'y transportèrent à une heure : on fit rester ceux qui devaient retourner à Saint-Germain ; on fit venir un nouveau détachement de hussards , qui furent dispersés dans différens quartiers de la ville (i). Mais cet appareil militaire qui augmentait tous les jours était trèsinconvenant dans le lieu où siégeaient les représentans de la nation.
Jeudi 35 juin. — L'Assemblée nationale s'est encore accrue : huit curés ou ecclésiastiques et M. le recteur de l'Université se sont réunis. Le curé de Saint-Louis deGienditque ses cahiers portaient le vœu de la délibération par tête. Comme il y avait quelque doute à cet égard sur les intentions du clergé y qui n'avait annoncé d'abord que celle de concourir à la vérification commune des pouvoirs,
(1) Point du jour ^ n« VIII.
DE BAILLY. sSl
je saisis celte occasion d'explication ; je lui dis r « Vous vous réunissez donc k la majorité de votre >) ordre , et vous venez dans cette salle pour tou-- » jours? « Sa réponse affirmative fut suivie des applaudissemens de toute l'Assemblée. Nous attendions un renfort plus puissant à dix heures : ce qu'on appelait la minorité de la noblesse arriva dans la salle : elle comprenait 47 députés. Mais je crois qu'elle n'y était pas tout entière : quoique faible dans la chambre de la noblesse , elle y était plus forte que ce nombre. Des raisons particulières , et même , s'il m'en souvient bien , de politique pour l'intérêt national, y fireht rester plusieurs députés. J'en juge même aujourd'hui par une circonstance j c'est qu'en parcourant la liste , je n'y vois pas M. de La Fayette (i) dont les sentimens étaient cependant déjà connus. Mais cette arrivée était un événement important ; quoique l'Assemblée nationale , déjà forte par elle-même , eut acquis la pluralité des états-généraux par la réunion du clergé , c'était beaucoup que la noblesse fût divisée , et qu'ayant à combattre les préjugés souvent plus puissans que la raison , on n'eût pas l'ordre entier contre soi.
(i) Je lis dans une brochure , /.-P. Brissot démasqué par Camille Desmoulins , en parlant de M. de L^ Fayette , pag. 25 : « Et sa pro- » testation contre la rëunion des ordres , d'abord secrète , mais rë- » vëlée ensuite par ses co~députés indignés de ses perfidies. » Cet ëcrit n'est pas une preuve ; mais l'original de la protestation doit être dans les actes de la noblesse , et son innocence y sera bien reconnue.
M. de Clermont (i) demanda la parole ^ et dît r
a Messieurs y les membres de la noblesse y qui » viennent en ce moment se réunir à ^Assemblée » des états-ge'néraux , cèdent à l'impulsion de leur » conscience et remplissent un devoir ; mais il se » joint y à cet acte de patriotisme y un sentiment » douloureux. Cette conscience qui nous amène y » a retenu un grand nombre de nos frères. Arrêtés » par des mandats plus ou moins impératifs y ils w cèdent à un motif aussi respectable que les nôtres. » Vous ne pouvez , Messieurs , désapprouver notre >i tristesse et nos regrets.
» Nous sommes pénétrés de la sensibilité la » plus vraie pour la joie que vous nous avez témoi- >i gnée. Nous vous apportons le tribut de notre » zèle et de nos sentimens y et nous venons tra* » vailler avec vous au grand œuvre de la régéné- » ration publique. Chacun de nous se réserve de j) faire connaître à l'Assemblée le degré d'activité » que lui permet sa position particulière. »
J'ai répondu : w Messieurs , votre présence ré- » pand ici la consolation et la joie. Nous disions y j) en recevant MM. du clergé , qu'il nous restait M des vœux à former , qu'il manquait des frères à M cette auguste famille ; ces vœux ont été presque » aussitôt remplis que formés. Nous voyons un » prince illustre , une partie imposante et respec- » table de la noblesse française , nous nous livrons
(i) Glermont-Tonnerre.
» à la joie de la recevoir , à l'espérance d'y voir » réunirla totalité de cette noblesse. Oui, Messieurs, » ce qui nous manque nous sera rendu ; tous nos » frères viendront ici. C'est la raison et la justice , » c'est l'intérêt de la patrie qui les appellent et » qui nous en répondent.
H Travaillons de concert à la régénération du » royaume, au soulagement du peuple. Nous por- » terons la vérité au pied du trône , et sa voix sera n entendue par un roi dont la religion peut être >^ surprise , mais dont les intentions sont justes et » la bonté inaltérable . »
La nouvelle de l'arrivée de cette partie de la noblesse fut bientôt sue dehors. Le peuple s'y attroupa. 11 voulut entrer; il força la porte, et bientôt un certain nombre parurent dans la salle : on les fit sortir , et je fus chargé , avec MM. de Vienne et de Clermont-Tonnerre , d'aller parler au peuple qui était dehors ; nous allâmes dans la galerie de bois où il était en foule. Nous lui dîmes que les ordres se réuniraient successivement pour le bonheur commun , et que l'Assemblée attendait la plus grande tranquillité de la part du peuple. Il se retira sur-le-champ. L'Assemblée se comporta en cela avec une grande sagesse. Elle se plaignait avec raison de la garde , de la consigne , et de l'interdiction de sa salle aux étrangers ; elle s'en plaignait comme d'entreprises contre ses droits ; mais elle pensait que, dans ce conflit d'auiorités , ce n'était pas au peuple à juger ; et elle
a 54 MÉMOIRES
connaissait tout le danger qu'il ne respectât pas la garde et méconnut les consignes.
On procéda ensuite à lappel nominal de MM. de la noblesse ^ et on adjoignit seize d'entre eux au comité de vérification. ^
M. de Clermont fut appelé au bureau y etplacé à magauche, comme M. de Vienne l'était à ma droite.
On arrêta une députation au roi y pour lui porter les plaintes de l'Assemblée sur ce que le lieu de ses séances est environné de soldats armés , son entrée interdite au public , et pour lui représenter que la police de la salle où l'Assemblée se réunit ne peut appartenir qu'à elle-même. La députation fut de vingt-quatre membres, six du clergé, autant de la noblesse , et douze des communes.
On finit par le rapport des pouvoirs vérifiés. Au moment de lever la séance, j'appris que M. de Rennecourt avait été mis aux arrêts , pour le compte qu'il avait rendu hier à l'Assemblée. Je fus trèsafHigé du malheur de ce brave homme. J'écrivis sur-le-champ à M. de Villedeuil , pour demander sa liberté ; j'engageai quatre membres de l'Assemblée à voir M. de La Chapelle , qui avait ordonné les arrêts , et M. de Villedeuil , de qui cela dépendait,^ comme ministre. M. de Villedeuil me répondit qu'il prendrait les ordres du roi. Il les prit, et M. de Rennecourt eut sa liberté le len-^ demain.
y^endredi a6 juin. — A l'ouverture de la séance , MM. les évêques d'Orange et d'Autun , ensuite
DE BÂILLY. aS5
deux curés ^ puis MM. de Créci^ de Saint-Albin et Dolomieu , députés de la noblesse , sont venus se réunir à l'Assemblée nationale. Toutes ces accessions, qui nous fortifiaient tous les jours, rendaient la réunion complète inévitable.
Ce jour fut remarquable par l'adhésion de la ville de Paris aux arrêtés de FAssemblée nationale. Ce fut la première que iHjçut l'Assemblée ; l'empressement des autres villes a été le même y mais Paris était la plus voisine : ce fut la plus solennelle et la plus importante , parce qu'elle venait de la capitale , d'un plus grand nombre de citoyens , et que le voisinage offrait un appui et un moyen de protection.
Il faut dire qu'en vertu d'un de nos arrêtés du lo mai à l'assemblée des électeurs, et par lequel il avait été décidé qu'elle continuerait ses séances , il en avait été question sans que ces séances eussent été reprises 9 du moins régulièrement , puisqu'il n'y a point eu de procèsfrverbal. On m'avait engagé d'en parler au ministre y et en effet j'en parlai à M. de Villedeuil. II me répondit que la mission des électeurs étant finie , il n'y avait pas lieu à s'as-^ sembler; et je ne voyais rien à répondre à cela. J'avais pensé de même le lo mai lorsque l'arrété^ fut pris. Je pressai cependant M. de Villedeuil , e^ il me dit qu'il soumettrait la demande à la commission nommée par le roi pour juger tout ce qui concernait les assemblées primaires. La commission décida qu'ils ne devaient point s'assembleré
Heureusement les électeurs de Paris ne se rendirent pas; la circonstance de la séance royale y qui donnait des inquiétudes pour l'Assemblée nationale y nécessita d'autant plus cette réunion ; et le 25 juin il y eut à la salle du Musée y rue Dauphine, une assemblée des électeurs du tiers. Les chosels s^y passèrent en petit, comme à l'Assemblée nationale en grand. Quelques députés nobles se présentèrent à cette séance , et quelques députés du clergé le lendemain, qui furent admis; mais la vérité est que les uns et les autres furent en petit nombre. Dans la séance du 25, on arrêta de demander une salle à l'Hôtel-de-Ville , où doit se former et se tenir toute assemblée représentative de la ville de Paris. On y arrêta aussi une députation à l'Assemblée nationale.
Électeur comme ceux qui la composaient , j'eus l'honneur de la recevoir ; et après avoir voté avec eux comme un des représentans des citoyens de Paris , j'eus le plaisiy de leur répondre comme président de l'Assemblée nationale , et de faire parler la nation à la ville de Paris.
La députation se présenta, et M. Moreau de Saint-Merry, portant la parole et exprimant les sentimens d'amour et de reconnaissance des habitans de la capitale , a présenté l'arrêté suivant :
w L'assemblée des électeurs de la ville de Paris , » pénétrée de respect et de reconnaissance pour la » conduite sage , ferme et patriotique de l'As- » semblée nationale , profite du premier moment
DE BAltLY. 25j
» OÙ elle a pu se réunir après des tentatives inutiles^ » pour lui porter l'expression de tous ses senti- » mens y et déclarer son adhésion aux délibéra- » tions de l'Assemblée nationale et particulière- » ment à celle du 17 de ce mois. Elle en soutiendra n les principes dans tous les temps et dans toutes » les circonstances. Elle consacrera à jamais dans » son souvenir les noms des députés du clergé et » de la noblesse qui se sont réunis h l'Assemblée » nationale. »
J'ai répondu : <c Messieurs , l'Assemblée re- » mercie MM. les électeurs du tiers-état de Paris , .i> des sentimens qu'ils lui ont témoignés. par votre » organe. Nous sommes charmés que vous soyez » ici les témoins du zèle qui nous anime pour le . » bien public; et vous redirez aux dignes citoyens » qui vous envoient vers nous , que les ordres sont » en partie réunis , et que nous espérons qu'ils le » seront bientôt complètement, w
La députation a été invitée à s'asseoir, à assister à la séance ; et ce sont les premiers étrangers qui ont reçu cet honneur , si prodigué depuis.
L'Assemblée a été presque entièrement occupée de rapports de vérification de pouvoirs. Il y avait une réclamation contre la députation de Dauphiné. Le bureau la jugea mal fondée, et les députés furent admis. M. de Vienne en remercia l'Assemblée , et dit que le Dauphiné avait droit à sa confiance pour son zèle pour la chose publique. Cette province est en effet celle qui , sur plusieurs
points y a prévenu rAssemblée nationale ^ et a donné , bien avant la tenue des états-généraux y les premiers exemples d'union , de civisme et de courage.
MM. de lially-Tollendal et de Clermont-Tonnerre ont déclaré que leurs mandats ne leur permettaient pas de voter par tête ; et ils ont dit qu'ils consulteraient Topinion de leurs commettans y et que jusque-là ils s'abstiendraient de délibérer. M. Target avait proposé de traiter une grande question y celle des mandats impératifs et des pouvoirs limités ; mais elle a été renvoyée après la vérification entière de3 pouvoirs. Dans ce montent on a vu entrer M, l'archevêque de Bordeaux, conduisant M. l'archevêque de Paris', et sa vue excita une grande joie. C'était l'archevêque de la capitale, un des plus considérables de la mino^ rite du clergé ; et d'ailleurs y pourquoi n'aurait-on pas pensé que sa vertu intacte et universellement reconnue manquait à l'Assemblée ? Il dit y en exprimant les sentimens qui lui étaient naturels : u Messieurs y l'amour de la paix me conduit au- » jourd'hui au milieu de cette auguste Assemblée. » Agréez, Messieurs, Texpression sincère de mon » entier dévouement à la patrie , au service du roi » et au bien du peuple. Je m'estimerais trop heu- » reux , si je pouvais y contribuer aux dépens de » ma vie. Puissé-je concourir à la conciliation si » nécessaire , et que j'aurai toujours en vue. Heu^ » reux encore, si la démarche que je fais en ce mo-
DE BAILLY. 23g
I) ment peut contribuer à cette conciliation^ qui » sera toujours l'objet de mes vœux. »
Je repondis : « Monsieur^ l'Assemblée s'apn plaudit de votre présence. Il y a long- temps » que ses vœux se portent particulièrement vers » vous ; et l'acte de piiix et d'union que vous M faites aujourd'hui est la dernière couronne qui » manquait à vos vertus. Je dépose ici les senti' » mens de bonheur et de reconnaissance qui sont » restés dans mon cœur. » Quels beaux jours ! quelles touchantes réunions, et combien il était satisfaisant de voir l'Assemblée nationale s'agrandir, et les difficultés , les obstacles fondre et disparaître devant elle.
On annonça une députation de la noblesse. On objecta que depuis la constitution de l'Assemblée on ne connaissait plus, aux états-généraux, de corps hors de son sein , et qu'on ne pouvait plus reconnaître un ordre de la noblesse. Il m'a été enjoint de leur déclarer qu'on ne pouvait les recevoir que cortime des députés dont les pouvoirs n'étaient ni connus , ni vérifiés. On a même décidé de ne point aller au-devant d'eux comme on avait fait jusqu'ici; je craignais ces résolutions rigoureuses et extrêmes qui augmentent les divisions. On ne pouvait disconvenir que cette résolution ne fût conforme aux principes. Les états-généraux étaient tout entiers dès lors à l'Assemblée nationale depuis la réunion de la majorité du clergé et de la minorité de la noblesse. Cependant, lama-
â4o MEMOIRES
jorité de cette noblesse pouvait encore prétendre à représenter l'ordre . Nous pouvions opérer sans lui y il était hors des principes et de sa place ; mais Tordre existait encore comme corps. Les députés nobles réunis proposèrent d'aller au-devant, ce qui leur fut permis y et cela sauva les apparences. Les députés apportaient un arrêté pris la veille, qu'il faut transcrire ici*
Kxtrait du procèsoerbal des séances de MM. les députés de la noblesse aux états -- généraux , du nS juin 1789.
« L'ordre de la noblesse , empressé de donner » au roi des marques de sa fidélité et de son res- » pect ; pénétré de reconnaissance des soins per- » sévérans que Sa Majesté daigne prendre pour » ramener les ordres à une conciliation désirable ; » considérant combien il importe à la nation de » profiter sans délai de la Constitution indiquée » dans la seconde déclaration du roi , lue à la séance » du 25 de ce mois; pressé encore par son désir de M pouvoir consolider la dette publique , et ratifier » l'abandon de ses privilèges pécuniaires , aussitôt » que le rétablissement des bases constitutionnelles » lui permettra de délibérer sur ces deux objets , » auxquels l'ordre de la noblesse attache l'honneur » national , comme aussi le vœu le plus cher de ses » commettans; sans être arrêté par la forme de » ladite séance, pour la présente tenue d'états*
»> généraux seulement y et sans tirer à conséquence M pour lavenir, a accepté purement et simple- » ment les propositions contenues dans la pre- M mière déclaration du roi^ lue à la séance du 23 » de ce mois.
» En conséquence , et pour exécuter Tarticle V » de ladite déclaration , a arrêté que Sa Majesté » sera suppliée d'assembler la noblesse des bailliages M dont les députés se jugeraient liés par des man- » dats impératifs, afin qu'ils puissent recevoir de » nouvelles instructions de leurs commettans , et >) prendre au plutôt en considération , dans la forme » indiquée par le roi, les articles contenus dans I) la seconde déclaration des intentions de Sa Mai) jesté y que Tordre de la noblesse considère comme y) le gage le plus touchant de sa justice et de son » amour pour le peuple. »
Je ne ferai point de remarques sur cette pièce. J'observerai seulement que la noblesse avait adhéré jusqu'à un certain point, la veille, à deux délibérations qu'elle allait abandonner demain. J'ai répondu :
a Messieurs , l'Assemblée nationale me charge » de vous dire qu'elle n'a pu vous recevoir et ne » peut vous reconnaître que comme des députés » nobles non réunis , comme des gentilshommes » nos concitoyens et nos frères; et elle s'est portée » à vous admettre avec d'autant plus de plaisir, » qu'elle désire que vous soyez les témoins des » vœux que nous ne cessons de faire pour votre I. i6
» rëanioo à cette auguste Assemblée^ que vous » semblez nous laisser espérer. »
En effet ils demaudaieat rAssemblëe des bailliages, pour être autorisés à voter par tête, au moins dans les cas indiqués par le roi ; ils montraient donc rintention de chercher les moyens de se réunir.
On Tint m'annoncer une députation du Palais- Ro<y^. Tétais instruit des assemblées qui s'y formaient y du mouvement et de la fermentation qui y régnaient. Quelque opinion que Ton put avoir sur la légitimité et l'utilité de ces mouvemens , il ne fallait pas dans ces commencemens les melitre contre soi; et, quelque irrégularité qu'il y eût à recevoir une députation de personnes inconnues et réunies sans qualité , j'observai à l'Assemblée qu'il y aurait du danger au refus , et j'obtins leur admission. Ils se présentèrent avec beaucoup de décence ; et l'un d'eux, M. de Mailly , portant la parole, lut l'adresse suivante , qui fit plaisir à l'Assemblée.
» Monsieur le président,(pioique tous les citoyens » de Paris reconnaissent que leurs vœux sont légitij> mement et suffisamment exprimés par l'assem- » blée de leurs électeurs, un grand nombre d'entre » eux ont pensé que, dans l'ardeur du zèle qui les » anime, il leur était permis de vous en faire » parvenir le témoignage d'une manière plus im- » médiate. Sachant avec quelle dignité , quelle » activité et quelle fermeté vous remplissez les >) glorieuses et pénibles fonctions qui vous sont
DE BAiLLY. S/jS
îj confiées , ils ne peuvent dlfl'érer plus long-temps » de vous marquer leur profonde sensîhilîté. Vos » efforts, secondés par ceux de tous nos représen- » tans , ont d'abord fondé notre confiance. Le » calme, la sécurité et la joie que nous goûtons )y après des jours de troubles , d alarmes et de » chagrin , sont encore l'ouvrage de votre com- » mune ardeur redoublée par les circonstances, » et celui des autres membres aujourd'hui réunis.
» Pénétrés dune juste admiration pour tant » d'actes patriotiques, nous vous supplions, Mon- » sieur, de vouloir être l'interprète de nos senti- » mens auprès de nos représentans , dont l'ame » sublime s'est manifestée courageusement; au- » près des illustres et respectables membres du » clergé, qui se sont publiquement déclarés nos » frères, et qui, par leur réunion à l'Assemblée » nationale , ont acquis un nouveau titre aux » hommages de la génération présente et à ceux » de la postérité ; réunion qui imprimera dans » l'esprit des peuples un caractère pour ainsi dire » plus sacré aux délibérations qui doivent leur » servir de lois; enfin, auprès de ces citoyens » nobles, qui sont disposés à confondre l'intérêt » particulier dans l'intérêt général, et à ne cher- » cher leur bonheur que dans le bonheur de tous.
» Quelle satisfaction pour nous de voir parmi » eux le premier prince du sang , objet de la véné- » ration publique ! Il ne nous serait pas possible de » vous peindre avec assez d'énergie , Monsieur, les
)) sentimens de tous les citoyens^ au nom de qui 9 nous vous parlons y leur amour pour leur roi y )) leur dévouement à la patrie y leur confiance en » ses représentans. Nous nous bornons donc à vous » exprimer ceux de reconnaissance et de respect » avec lesquels nous avons tous Thonneur d être y » Monsieur le président , les très-humbles et très- » obéissans serviteurs et frères. » Et ce discours est suivi d'un grand nombre de signatures.
Ces sentimens méritaient d'être bien accueillis par l'Assemblée. On me sut bon gré d'avoir fait admettre la députation. En effet les rassemblemens de ce moment n'étaient point séditieux; les événemens les avaient naturellement provoqués. Les arrêtés du 17 et du 20 ont excité l'admiration et la reconnaissance des citoyens. La séance du ^^5 leur a donné des inquiétudes, et ce sont ces émotions différentes et ces mouvemens qui les portaient les uns vers les autres. Je leur répondis :
» Messieurs, quoique vous ne soyez pas envoyés » par une assemblée régulièrement convoquée, )) l'Assemblée nationale a cru pouvoir vous ad- » mettre. Elle remercie les citoyens de Paris des » témoignages de satisfaction qui lui sont adressés. » Vous êtes témoins. Messieurs, de l'union qui )) règne dans cette Assemblée où nous voyons, » avec la joie la plus vive, siéger aujourd'hui votre » digne archevêque. Vous connaissez notre zèle, » et vous pouvez instruire la capitale que nous » allons travailler avec ardeur au bien public.
» Mais l'Assemblée croit devoir inviter tous les » habitans de Paris à calmer l'agitation qui pour- M rait s'élever dans le peuple , et à lui faire regarder i) la paix comme le premier moyen nécessaire au » travail de l'Assemblée nationale et à la régéué- » ration du royaume. »
L'Assemblée était en effet bien persuadée que la paix était nécessaire à la régénération du royaume.. Elle pensait que cette régénération ne pouvait être effectuée que par le bon droit et par les lumières. Elle était bien éloignée de croire , comme quelques personnes l'ont pensé depuis, que les mouvemens populaires pussent être utiles à la chose publique, et nécessaires à la défense des députés: l'Assemblée, dao§ ces momens où il pouvait y avoir du danger^ sans inquiétude pour elle-même , ne voyait que la chose publique, la constitution future , dont la paix devait être le but et le moyen. On n'a point assez vu, par la suite , combien les troubles et le défaut d'ordre ont fait d'ennemis ou du moins d'indifférens au nouvel ordre de choses, et ont favorisé ceux qui voulaient le renverser.
J'ai proposé à l'Assemblée de renommer ses officiers , ou du moins son président , afin que la majorité du clergé et les nobles réunis pussent y concourir. L'Assemblée , MM. du clergé et de la noblesse particulièrement , ont voulu que je continuasse mes fonctions.
On fit lecture du projet d'adresse au roi ^ arrêté dans la séance du 25 juin ; et M. de Vienriê rendit
compte , qu'ayant fait les démarclies nécessaîres y afin d'obtenir une audience du roi pour la dépulatîon , Sa Majesté lui avait fait répondre qu'elle lui ferait connaître ses intentions. Le ministère était embarrassé. 11 n'était pas en doute sur ce que dirait la députation ; mais il fallait déterminer ce qui serait répondu. On voyait bien que le coup qu'on avait voulu porter le 25 , était manqué. La fermeté de l'Assemblée nationale étonnait. Voyant qu'on ne pouvait annuler ses arrêtés précédens , et ce qu'on appelait ses entreprises , ne pouvant plus rien sur le passé , on voulut remédier à l'avenir. On pensa qu'il fallait presser la réunion des ordres qu'on avait tant suspendue et redoutée , envoyer la majorité de la noblesse et la minorité du clergé à l'Assemblée nationale , pour tâcher d'y établir un contre-poids , et gêner sa marche , pour la ralentir.
Le Journal de /Versailles dît , n"" 7 , siippL p. 49,que^la séance de ce jour étant levée, le courrier du clergé vint annoncer une députation des menibres restés dans sa chambre. Il lui fut répondu que la séance était levée; mais que, d'ailleurs, le clergé étant dans l'Assemldée , on n'avait aucune députation à recevoir de cet ordre. Je n'ai point mémoire de ce fait.
J'ajouterai ici un autre trait qui mérite d'être conservé. On dît que, ce jour, la majorité de la noblesse étant assemblée dans sa chambre , on a agité la question de la réunion totale» , et que
DE BAILLY. ^kfyf
M. de Montcalm a dit : « J'ai treize mille livres de » rente ; j'en sacrifierais la moitié pour obtenir » cette réunion si désirée , et mes six enfans. ne » me désavoueront pas. » {Point du Jour ; I y p^ 60. ) Trait sublime et vraiment patriotique , et qui montre ce qu'on aurait pu faire d'un accord unanime, si des esprits mal-intentionnés n'avaient pas fomenté la division. On prétend que la minorité du clergé s'étant assemblée , et le président ayant voulu faire usage de sa sonnette , y avait trouvé écrit ; Vox clamantis in deserto. (Ibid.)
Samedi 27 juin. — ^ Depuis long -^ temps il s'élevait y dans l'Assemblée , des réclamations contre l'usage déjà introduit desapplaudissemens. Plusieurs membres avaient demandé à plusieurs fois qu'ils fussent interdits ; mais lorsque la règle n'est que sollicitée , et n'est pas encore formellement établie , un président est assez embarrassé pour en essayer l'exécution. Le premier exemple de cette exécution peut déplaire au membre qu'on applaudit. A la lecture du procès- verbal d'hier, je crus avoir trouvé une occasion très-favorable : la réponse que j'avais faite à M. l'archevêque , avait été fort applaudie. Je voulus empêcher qu'on ne la relût avec le procèsverbal , comme étant suffisamment connue ; le secrétaire la relut cependant. Elle fut applaudie de nouveau. Je me levai, et observai à l'Assemblée la règle qu'elle s'était proposée, le danger que, les tribunes mêlant leurs applaudissemens à ceux de la salle , cette liberté n'amenât quelque jour celle du
.^nunnure et de l'improbalion. J'observai que le silence y qui annonçait le recueillement , avait bien plus de dignité. Je fus interrompu par un applaudissement universel. La règle fut encore écartée^ et cette désobéissance, dont je ne pouvais pas me plaindre, amusa beaucoup l'Assemblée. Ce qu ou demandait était alors trop sévère , et n'était pas possible. Sans doute la gravité , le recueillement , le silence , sont la majesté des représentans de la nation. Il faudra que le corps législatif y vienne un jour : mais alors tout était danger , fatigue , découragement; toutes les propositions étaient délicates y tous les partis avaient des inconvéniens : il fallait être approuvé , animé , électrisé. Tous les hommes sont hommes , c'est-à-dire faibles. Les sages, les législateurs de la nation étaient nouveaux, et, pour ainsi dire , enfans dans la carrière politique , et nous avions tous besoin du macte animo.
A l'ouverture de la séance, trois ecclésiastiques se sont réunis à la majorité du clergé,
M. le comte de Pardieu , député de Saint-Quentin , avait fait une course précipitée dans son bailliage, pour demander le changement de son mandat. Il l'avait obtenu , et vint aujourd'hui se réunir, ainsi que M. le marquis de Bouveau , député d'Agen.
C'était avec une bien grande satisfaction que je voyais toutes ces conquêtes, qui légitimaient tous les jours , de plus en plus , et en détail , la constitution de l'Assemblée. Une réunion plus grande et
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complète devait s'opérer ce jour même. L'Assemblée s'occupa des rapports des pouvoirs vérifiés , ce qui amena la question de savoir si on admettrait les députés de Saint-Domingue , admis provisoirement dans la séance du 20 juin y et en quel nombre ils seraient reçus. L'Assemblée décida à lunanimité, et par assis et levé, l'af&rmative de la première question; elle allait également prononcer sur la seconde y lorsqu'on annonça que la totalité des membres non réunis de la noblesse et du '' clergé allait se rendre à l'Assemblée. On jugea convenable de remettre à traiter la deuxième question y après la réunion générale. Cependant y les députés non réunis se firent long-temps attendre. Ils délibéraient dans leur chambre. Nous sûmes . que le roi avait écrit aux deux chambres. Voici la lettre qui fut adressée à M. le cardinal de La Rochefoucauld, et dont une copie nous parvint :
« Mon Cousin,
M Uniquement occupé de faire le bien général
» de mon royaume ; désirant par-dessus tout que
M l'Assemblée des états-généraux s'occupe des ob-
» jets qui intéressent la nation, d'après l'accepta-
» tion volontaire de ma déclaration du 25 de ce
» mois; j'engage mon fidèle clergé à se réunir
» sans délai avec les deux autres ordres, pour
» hâter l'accomplissement de mes vues paternelles,
i. Ceux qui sont liés par leurs pouvoirs peuvent y
M aller, sans donner de voix , jusqu'à ce qu'ils en
» aient de nouveaux. Ce sera une nouvelle mar-
» que d'attachement que le clergé me donnera.
» Sur ce je prie Dieu , mon cousin , qu'il vous ait
» en sa sainte garde.
» Louis. 1)
L'Assemblée résolut d'attendre , séante tenante , cette réunion , à laquelle il ne fallait pas opposer la moindre difficulté , dans la crainte de la faire manquer. Mais elle ordonna de retirer les deux fauteuils placés à côté du mien, et qui avaient été occupés par M. de Vienne et M. de Clermont- Tonnerre. Elle avait voulu reconnaître, par cet honneur , les obligations particulières que nous avions tous aux premiers députés réunis ; mais l'universalité des états-généraux étant formée , il n'y avait plus qu'un corps : il ne fallait plus qu'un seul président, qui devait être celui de l'Assemblée nationale, constituée le 17 juin, et qu'elle avait nommé le même jour. Cependant un nombre de députés sortit pour aller dîner. J'allai chez moi un moment : à peine y étais-je , qu'on vint me chercher, en m'annonçant l'arrivée des députés des deux ordres. Je courus à la salle , avec une joie et une vitesse difficiles a peindre. Je trouvai que tout le monde avait pris place au milieu d'une grande affluence de spectateurs. Le clergé était à droite , ayant a sa tête M. le cardinal de La Rochefoucauld , sou doyen , h la place d'honneur au haut bout de la première banquette ; la noblesse à
gauche , et son président , M. le duc de Luxembourg , occupant une place semblable. Mon fauteuil unique était , comme à l'ordinaire , devant le bureau , et vide. Je m'y plaçai. Je fis demander à M. de La Rochefoucauld et à M. de Luxembourg s'ils voulaient parler. Ils me firent dire d'abord que non. Et on ne peut disconvenir que l'on voyait , sur les visages des nouveaux venus , des marques de mécontentement et d'aigreur. On voyait aisément qu'ils venaient malgré eux. Mais il ne fallait pas s'en apercevoir, et on peut bien s'imaginer que le premier moment avait pu être pénible. Je fis insister auprès de ces messieurs; et enfin M. de La Rochefoucauld dit : « Messieurs , nous sommes » conduits ici par notre amour et notre respect >j pour le roi, nos vœux pour la paix et notre zèle » pour le bien public. «
M. le duc de Luxembourg a dit : « Messieurs, » l'ordre de la noblesse a arrêté ce matin de se » rendre dans cette salle nationale , pour donner » au roi des marques de son respect, et à la na- » tion des preuves de son patriotisme. »
J'ai répondu à l'un et a Tautre : « Messieurs, le » bonheur de ce jour, qui rassemble les trois or- » dres, est tel que l'agitation, qui accompagne » une joie vive, ne me laisse pas la liberté d'idées » nécessaire pour vous répondre dignement. Mais » cette joie même est une réponse. Nous possé- » dions l'ordre du clergé , nous possédons âujour- )i dliui l'ordre entier de îa noblcvsse. Ce Jour sera
252 MÉMOIBES
» célèbre dans nos fastes : il rend la famille corn-- » plète : il finit à jamais les divisions qui nous » ont tous mutuellement affligés : il remplit le » désir du roi ; et l'Assemblée nationale va s'oc- » cuper^ sans distraction et sans relâche^ de la ré- » génération du royaume et du bonheur public. >x L'Assemblée et les spectateurs témoignèrent leur satisfaction par des applaudissemens et par des cris répétés de vwe le roi! J étais alors debout devant le bureau. M. le cardinal de La Roche foucauld se leva, et se trouva bientôt près de moi. J'entendis un membre du clergé qui lui dit : Monseigneur , il faudrait que vous levassiez la séance. — Vous avez raison, reprit M. de La Rochefoucauld ; et il se disposait à retourner à sa place pour l'annoncer. Je l'arrêtai : Monseigneur, vous ne pouvez pas lever la séance; vous n'êtes pas président. — Mais il est tard ; personne n a dîné. — Chacun est libre de se retirer individuellement. Mais, quant à l'Assemblée , elle ne peut être rompue que par sa propre volonté; et c'est à son seul président, c'est à moi de la consulter. Il n'insista pas; mais il était évident qu'il y avait un projet de me déposséder, et d'attribuer la présidence au doyen du clergé. Ma fermeté en imposa pour le moment. Je me rapprochai du bureau; et ayant réfléchi que chacun avait en effet besoin et de repos et de dîner, qu'une sorte d'agitation et d'ivresse éloignait l'Assemblée du travail; après avoir consulté ceux qui se trouvèrent près du bu*
l'eau, MM. Camus, Pison, et entre autres M. le duc d'Orléans, je dis à l'Assemblée que l'heureuse réunion de ce jour ne lui permettait guère de se livrer à ses travaux; que c'était un jour de fête, où la joie devait être notre seule occupation , et je levai la séance.
Je partis sur-le-champ pour Chaillot, et j'emportai cette joie, que je voulus répandre tout le long de mon chemin. J'apprenais la nouvelle de la réunion à tous ceux à qui je pouvais parler; et je me rappelle, qu'ayant arrêté à Sèvres, où je vis quelques-uns des soldats qui y étaient de poste, et au nombre de ces troupes que l'Assemblée voulait repousser au loin , je leur criai la nouvelle de ma voiture. Ces soldats étaient des Suisses, et j'aperçus qu'ils ne comprenaient rien à ce que je leur disais.
J'ai appris depuis que le peuple , à cette nouvelle , s'étant porté en foule au château , avait demandé à grands cris le roi et la reine. Tout était confondu dans les cours, prélats , officiers , soldats , femmes, députés , peuple , etc. Le roi et la reine ont paru, et ont reçu mille bénédictions , avec des cris de vii^e le roi ! vive la reine! et lorsque le dauphin demandé a paru , les mêmes acclamations ont recommencé. La foule s'est portée ensuite chez M. Necker , et j'ai su qu'elle s'était aussi portée chez moi. Le soir , il y eut illumination générale dans Versailles. ( Point du Jour y n** lo, page 67. )
Quand je fus seul , et livré à mes réflexions , j'admirai le succès de la conduite sage et ferme des
communes. Par la forme de leur constiluliou où elles avaient appelé les deux autres ordres , les communes , composant la presque totalité de la nation , et comptant les deux autres ordres prcsens, avaient pu , sans usurpation , s'attribuer tous les droits des états-généraux , supprimer et rétablir les impôts illégaux , en borner la perception provisoire à la durée de la présente session ; par le serment du jeu de paume , par la déclaration de 1 inviolabilité des députés , elles ont opposé une barrière insurmontable à ceux qui auraient été tentés de les opprimer; en persistant dans leurs précédons arrêtés , après la séance royale , elles ont déclaré la souveraineté de la nation. Voilà ce qu'elles ont fait seules ; voilà ce qui fut la base de la constitution française. Tout est sorti de là. Les communes ont établi chez elles le centre du pouvoir national et contre l autorité ministérielle et contre le veto des ordres privilégiés ; c'est de ce centre qu'elles les ont attendus ; c'est là qu elles les ont attirés par une force irrésistible , et parla puissance des lumières et de la sagesse. Bans ce court intervalle de temps, du lo au 27 juin , elles se sont environnées d'une gloire impérissable ; et si ces lumières avaient toujours eu l'avantage , si la sagesse eût été sans intervalle , la plus grande et la plus étonnante révolution du monde se serait opérée sans trouble , sans désordre , sans coup férir , et surtout sans eflusion de sang.
Une autre remarque importante , c'est que , par
la lettre adressée aux deux premiers ordres , pour leur demander de se réunir aux communes dans la salle générale , le roi reconnaissait tacitement la constitution de l'Assemblée nationale y établissait autant qu'il le pouvait le voté par tête , opérait la destruction des ordres et anéantissait lui-même toutes les opérations de là séance royale. 11 mettait la dernière main à l'ouvrage des communes , et en consommait les résultats en même temps qu'il en déclarait la légitimité. Mais ce n'était pas rintention du ministère : il en avait une secrète. Il ne faut pas oublier la déclaration du 22 juin ; elle est ici rappelée dans la lettre du roi. On voulait tout établir sur cette déclaration ; on Jugeait bien que les communes ne l'accepteraient pas ; on envoyait les deux autres ordres à la délibération commune, pour faire mettre cet objet à l'examen, et tenter d'y faire accéder.
Dimanche 28 juin, — C'était la première fois que je venais dans ma retraite de Chaillot depuis que j'étais ou doyen des communes , ou président de l'Assemblée naïionale. J'y passais les étés depuis près de trente ans , et j'y étais assez aimé des habitans. La dignité dont j'étais honoré leur parut une occasion de réjouissance. On me prévint le matin que quelques personnes, qui m'étaient particulièrement attachées et qui travaillaient pour moi , voulaient tirer un feu d'artifice , et demandaient la permission que ce fût dans mon jardin. J'objectai la dépense pour eux \ l'embarras poiir
moi. On me dit qu'on poserait une garde suisses dans mon jardin pour empêcher le désordre. Je vis qu'il fallait ou les désobliger , ou consentir. Je cédai. J'eus le soir en effet un fort joli feu d'artifice y tout le jardin fut illuminé ; la maison y le jardin étaient remplis de spectateurs ; bourgeois , ouvriers , habitans , femmes , enfans , tout y était mêlé et confondu y et tout se passa avec beaucoup d'ordre et de décence. Je ne dis rien de trop , en disant que je fus embrassé par cette foule presque entière qui se pressait autour de moi , avec les plus vives expressions de l'amour et de l'estime , une joie pure et douce , une paix qui annonçait Tinnocence : cette fête était vraiment patriarcale ; elle m'a donné les plus délicieuses émotions y et m'a laissé le plus doux souvenir.
J'avais reçu à cinq heures un courrier de M. le garde-des-sceaux , qui me donnait à penser. 11 m'annonçait pour le lendemain, chez lui, à Versailles , une conférence avec les présidens des deux autres ordres sur les arrangemens a prendre concernant l'Assemblée. D'abord, forcé de retourner à Versailles le lendemain , je perdais un des jours de repos dont j'avais compté jouir dans ma retraite; ensuite je prévoyais bien que j'allais avoir un assaut à soutenir sur la présidence.
Lundi 29 /tt/n. — Bien déterminé à ne rien céder sur la présidence , et à maintenir de toute ma fermeté le droit que les communes avaient eu pour me nommer^ et le droit que j'exerçais pour elles de
DE BAILLY. ^Sj
présider une Assemblée, à la vérité augmentée ^ mais qui était encore telle qu'elle s'était constituée; )e voulus cependant consulter quelqu'un pour savoir si mes résolutions seraient approuvées , et si on ne me proposerait pas quelques modifications rai* soifnables. Tous les députés étant dispersés y je ne savais où en trouver facilement. M. le duc d'Orléans me vint dans l'esprit; je savais qu'il devait être au Roule , je pris le parti de m'adresser à lui. J'avoue ici avec simplicité mon ignorance. Bien neuf à toute intrigue y bien peu instruit des manœuvres qui devaient incessamment éclater, je l'étais encore moins de la part qu'on lui en a attribuée ; j'avais admiré y quand il passa avec la minorité de son ordre y et sa popularité qui trouvait la nation dans les communes y et sou zèle pour la chose publique qui le portait à la réunion. Je voyais alors en lui le premier de la noblesse des états y et je le jugeai plus propre à m'éclairer , et à me dire jusqu'à quel point je poiwais soutenir les droits contre les prétentions. Je fus au Roule , je le trouvai avec M. de Sillery ; je leur exposai la conduite que je me proposais de tenir, ils m'approuvèrent en tout et je re* vins content. Je partis à trois heures pour Versailles. Je trouvai chez M. le garde-des-sceaux M. le duc de Croy, vice-président de la noblesse, et la représentant en l'absence de M. de Luxembourg; M. le cardinal de La Rochefoucauld^ assisté de M. l'archevêque d'Aix, pour le clergé. On mit tout de suite sur le tapis la question de la prési- I. 17
2t58 MEMOIRES
deoce de rAsseiublée ; on me dit que chaque ordre ayant son président , c'était à celui du preniier ordre à présider l'Assemblée générale. On me dit dans la discussion beaucoup de choses sur l^s prétentions du tiersrétat^ sur la marche ^ sur les privilèges et les prééminences des deux autres ordres dont je ne rendrai pas. compte ici, et doBt je ne me souviens même pas. Je me borne à ce qui concerne la présidence. J'établis d'abord qu'on ne pouvait pas opposer un doyen à un président, et le chef provisoire d'une collection d'individus au président d'une Assemblée lé^lement constituée, et que les individus ecclésiastiques formant la minorité du clergé ne pouvaient pas , en arrivant à l'Assemblée nationale , y changer l'ordre établi, et adopté par la majorité de cet ordre ; ce qu!oa ne put pas me nier : ainsi j'écartai M. le cardinal de La Rochefoucauld. Restait la noblesse et son président : les mêmes raisonnemens leur étaient applicables. J'observai que la réunion du samedi 27 avait été complète; que son objet était la délibération en commun; que par-là, et au moins pow* ce moment , la distinction des ordres était efl]stcée et qu'en conséquence on ne pouvait plus argwer d'une certaine priorité pour régler la présidence; que l'Assemblée nationale, en se constituant, avait appelé les députés des deux autres ordres; qu'ils avaient été censés présens, et qu'ils étaient également censés avoir eu part et à la constitution et à. la nomination du président; que
DE feAiLLY. 259
!e matériel des faits appuyait ces principes; que ce n'étaient point les communes qui avaient été se réunir à la noblesse, mais la noblesse qui était venue se réunir et se confondre dans TAssemblée nationale; qu'il résultait de cette démarche même que la noblesse ne pouvait élever la prétention de faire aucun changement et de désorganiser TAssemblée , en ne reconnaissant pas son président* Je fis remarquer accessoirement qu« ce président, déjà reconnu et avoué par la majorité du clergé et même par la minorité de la noblesse, était, sous le point de vue le plus favorable à leurs prétentions, le président des états-généraux, et que le président d'une portion , même de la majorité d'un ordre , ne pouvait lui rien disputer. Je finis en obseiTant que, personnellement, je n'élèverais aucune prétention , et rendrais bien volontiers tout ce que je puis devoir, et pour le rang et pour le nom , aux chefs des deux ordres ; mais que, président de l'Assemblée nationale et chaîné de main<* tenir ses droits et sa dignité , je les soutiendrais et ne me relâcherais sur aucun point. On n'avait rien de solide à répondre à ees raisons; on finit par proposer que les deux chefs d'ordre, placés au haut bout des banquettes , eussent chacun une ta^^ ble devant eux, qui les fit reconnaître. Je répondis que dans une assemblée constituée, dont les officiers sont nommés , les distinctions appartiennent à ces seuls officiers; que celles qui étaient
proposées ne seraient sûrement pas du goût de
rAssemblée ; qu'il n était pas en mon pouvoir de les accorder, et que, si ces MM. persistaient à les désirer, c'était à l'Assemblée même qu'il fallait s'adresser pour les obtenir.
La conférence finie et en considérant le peu d'efforts qui avaient été opposés, je me retirai, persuadé qu'ils regardaient eux-mêmes et leur demande comme inadmissible et leur prétention comme peu soutenable. En effet, on n'en parla plus. Les ci-devant présidens continuèrent à s'établir à la place d'honneur des banquettes , mais cette distinction tacite qu'on ne chercha pas à leur disputer , ne tarda pas à disparaître , comme on le verra par la suite.
Je dois dire ici qu'il y avait plusieurs réunions de députations , qui se faisaient en espèce de comités, et qui ne plaisaient pas en général à l'Assemblée ; on craignait qu'il ne se formât un esprit particulier qui nuisit à l'esprit général. 11 y avait eu une convention entre tous les députés, qui a toujours été observée ; c'est de ne se point placer en groupes et par députations : il aurait été à souhaiter que cette convention eût été suivie en clehors comme en dedans. Mais les sociétés se formèrent, les députés de Paris se sont réunis ua jour par semaine, pendant quelque temps, chez moi , mais sans autre vue que de se voir et de causer. Une association plus sérieuse se forma entre les députés de Bretagne. Elle fut connue à Verbilles sous le nom de comité breton ; elle a été
l'origine et la source des jacobins. Tous ceux qui n'en étaient pas alors, la désapprouvaient. Les Bretons étaient d excellens patriotes , mais ardens^ excessifs; je ne doute pas que ce ne sait là que le désir de la liberté a enfanté les premiers- projets de république, et a préparé cette funeste division avec ceux qui voulaient la monarchie ;: division qui a causé tant de maux.
Mardi 5o juin, — A l'ouverture dé la- séance on renïarqua qiraucun dfes membres, réunis le 27, n'était arrivé ni séant à sa place. On a retardé la séance ; mais enfin , ne tes voyant point arriver , je l'ai commencée à onze heures . Plusieurs communes de France joignirent aujourd'hui leur adhé*sion et leurs félicitations à celles que l'Assemblée avait reçues le 26 de la ville de Paris. La commune dé Moncontour en Bretagne félicite l'Assemblée de son acte constitutif du 17 de ce mois. La ville de Laon , ayant eu connaissance des arrêtés des 17 , 20 et 23 , les approuve et déclare qu'elle y adhère. La ville de Ploërmel en Bretagne y adhéra également le lendemain. Je fais mention de ces premières adresses , qui furent suivies d'une infinité d'autres , et parce que ces marques de sa^ tisfaction de la part de nos commettans sont des preuves de la sagesse de notre conduite , et parce qu elles établissaient la base sur laquelle était ap«puyée lautorité de l'Assemblée nationale : l'ex^pression de la volonté générale était ici; la forcer était dans le peuple qui nous observait..
A onze heures et demie , les députes réunis^ qui n'avaient pas encore paru , sont arrive's , mais tous ensemble 9 et leur ancien président à leur tête. Cette manière de coalition et de corps, qu'ils voulaient faire à part , déplut à l'Assemblée. On n'en témoigna cependant rien, ^ je ne me rappelle pas que cela eut lieu plusieurs des jours suivans. Ils prirent leurs places^ leurs chefs au haut bout, mais il ne fut fait aucune réclamation pour la présidence. J'ai invité tous les députés nouveaux dans l'Assemblée à remettre leurs pouvoirs, ce qu'ils ont fait; mais plusieurs avec différentes déclarations de ne pouvoir délibérer en commun, les trois ordres réunis, avant qu'ils eussent reçu de nouveaux pouvoirs de leurs commettans. Quelques-uns y ajoutèrent des réserves et des protestations. Toutes ces déclarations et protestations ont été écartées par un moyen bien simple ; c'est que des députés réunis n'ont que deux choses à faire , se composer et délibérer. Mais avant de déterminer le mode de délibération , ou avant de protester contre , il faut se connaître ; toute déclaration et protestation e§t donc prématurée avant la vérification des pouvoirs. L'Assemblée arrêta que les pouvoirs seraient examinés; quant aux déclarations, elle a ordonné le dépôt au secrétariat, pour en être délibéré après la vérification des pouvoirs. Mais tous ces députés réunis, qui déclaraient qu'ils ne pouvaient voter, reconnaissaient bien par leur présence la suprématie de l'Assemblée, délibérant et ordonnant de-
vant eux ces disposilions. w On regardait comme un événement unique, dit l'auteur du Point au jour , M. Barrère de Vieusac , qu'un membre des communes présidât un prince de l'Eglise et des prélats , un prince du sang et des seigneurs ; mais tel est l'empire irrésistible des circonstances^ '^t la marche des révolutions. » (i7/* 12^ p^g^ yS.)'*'
Les nouveaux députés réunis affectèrent une singularité qui ne dura que pendant quelques jours. Ils ne s'asseyaient point sur les banquettes ; ils semblaient ne pas vouloir faire acte de séance; ils se tenaient débout derrière moi et entre les deux rangs de banquettes du clergé et de la noblesse. La remarque en fut faite par des députés qui vînrent me presser de les mettre à l'ordre et de les forcer de prendre leur place. Les forcer eût pu causer quelque rumeur et quelque désordre. Je pensai qu'il fallait fermer les yeux, comme président. Quand je passais au milieu d'eux, je les invitais à s'asseoir et à débarrasser le passage. J'en gagnais quelques-uns, et au bout de quelques jours je les eue. tous gagnés. J'ai été un peu tourr menté dans ces jours de ma pi^ésidence : un autre à ma place l'eût été plus que moi : personnellement, je ne' leur étais pas déàagréâble , mais , sans ces naénagen^ens , je l'aurais ^té davantage. Je ne leur, passais cependant rien. Un évéque, dont j'ai oublié le ûom , vint me demander quelque chose, fit me dît qu'il entendait que*.». Je le priai de se souvenir que j'étais le président de l' Assemblée,
qui sûrement n'entendrait pas qu'il prit un pareil ton. Il s'adoucit 9 et cela n'alla pas plus loin.
J'observai à l'Assemblée que l'augmentation du nombre des députés et la réunion complète des différentes classes semblaient exiger le renouvellement du président , afin qu'il fût élu par la totalité des membres de l'Assemblée nationale. 11 rae fut répondu que l'Assemblée s'en occuperait incessamment.
Mercredi i^^^ juillet 1789.
Au moment où je sortais pour me rendre à la salle , et y expédier quelques affaires avant l'ouverture, je trouvai à ma porte cinq ou six personnes venant de Paris , qui me remirent la lettre que voîci (i) :
a Monsieur L£ Président,
M Une sévérité inouïe et déplacée a porté hier » dans Paris l'alarme et la consternation ; on a
(i ) « Une multitude armée s'était portée (le 5o juin) vers la prison , » oh des soldats de la garde française du roi avaient été détenus 1» pour fait de discipline ; leis prisons avaient été forcées , et les » prisonniers conduits au Palais d'Orléans. Une députation sans » caractère public était venue demander leur grâce à T Assemblée ; » cette députation ne fut point admise , et TAssemblée , se tenant » dans les bornes constitutionnelles , se contenta d'appeler la clé- » mence du roi sur les coupables : le crédit de l'Assemblée était » tel que les soldats furent rétablis dans les prisons , et n'en sor- » tirent que sur un ordre du roi. » (Toulongeon. }
rious avons cru devoir transcrire ce récit , pour Tintelligence de ce qui va suivre. (Nofe des nouu, édit )
» couru en foule aux prisons de l'Abbaye y où les » ordres de M. du Chàtelet av/aient fait conduire » des gardes-françaîses qui, le même soir, de- » vaient être conduits à Bicétre. Ces malheureuses » victimes du patriotisme ont été arrachées à leurs » fers , et portées , au bruit des acclamations et des » applaudissemens généraux, au Palais -• Royal , n où ib sont actuellement sous la sauvegarde du M peuple qui s'en est rendu responsable. Incer- Il tains de leur sort, ils supplient que l'autorité » prononce sur leur liberté. Le public impatient n ose le demander ; il nous a députés au nombre » de vingt pour vous en rendre compte et en con- » férer avec l'Assemblée nationale, à laquelle n nous désirerions présenter une requête. Nous » attendons. Monsieur le Président, votre réponse, n pour rendre le calme à nos concitoyens et la li- » berté à nos frères. Nous avons l'honneur de vous >i offrir les vœux et les hommages de toute une M nation reconnaissante qui sait vous apprécier, et » nous y joignons les nôtres particulières. »
Vingt signatures étaient apposées.
JP. S. u Excusez, Monsieur, le costume peu » soigné sous lequel nous nous présentons; mais, I) forcés de partir à la hâte , nous n'avons pas eu }i le temps de songer à un objet aussi peu impor- » tant , et , sous nos simples habits , nous portons » tous des cœurs français. »
Je rentrai et fis nionter ces Messieurs chez moi , pour me mettre plus au fait de ce qui s'ét^t passé.
Cette afikire me parut également importante et pressée. Il n'y avait pas de doute qu'il fallait la mettre sous les yeux de l'Assemblée et sur-lechamp. Mais comment, et par quelle exposition des faits? Je n'avais pour garant que des noms et des personnes inconnues, envoyées par des personnes sans qualité. Cependant les faits seuls pouvaient diriger la détermination de l'Assemblée, et l'exposition de ces faits, c'était au président de la faire; la détermination utile, nécessaire, quelle qu'elle fût, c'était à lui à la provoquer pour l'intérêt public. Je voyais bien que la discipline militaire avait autorisé jusqu'ici le chef à faire mettre à l'Abbaye les soldats insubordonnés; que le peuple n'avait pas le droit de les en retirer; et que cet acte illégal avait le danger de favoriser l'insubordination. Ces réflexions pouvaient porter à la sévérité; d'un autre côté, si ces soldats avaient été arbitrairement arrêtés, et pour des sentimens patriotiques, ce despotisme , au moment où la liberté commençait à naître, cet acte contraire à l'intérêt national, devait fixer l'attention des représentans -du peuple. Après avoir fait rapidement ces réflexions , je dis à ces Messieurs de se rendre à la ^alle lorsque la séance serait ouverte, et je m'en allai chez M. Necker, pour savoir s'il était instruit de la nouvelle , et quels détails il en avait reçus. 11 m'en assura la vérité ; il en avait de l'inquiétude , et il me représenta le danger d'autoriser le peuple à se permettre de pareils actes. Ses principes à cet
égard étaicut ceux de l'Asseiriblée , qui improuvait toute émeute populaire , et qui l'avait fait connaître en faisant respecter par ce peuple une consigne illégale, contre laquelle elle réclamait : mais je lui observai aussi le danger de la sévérité. On ne pouvait pas se proposer de reprendre ces hommes, retirés de la prison et actuellement sous la sauvegarde du peuple. Il fallait donc, coupables ou n^n , leur donner leur liberté , mais d'une manière qui ne compromit pas l'autorité. Nous convînmes qu'il fallait tâcher que F Assemblée les re^ commandât à la bonté du roi. Je le quittai pour me rendre à l'Assemblée. C'est ce jour-là que, me parlant des agitations et des troubles qui avaient lieu dans Paiîs depuis quelque temps, il me dit que le meilleur moyen d'y remédier, et le plus confornie à la liberté publique , était d'établir une garde bourgeoise. M* Bonneville , électeur de Paris , en avait déjà fait la proposition à l'assemblée des électeurs, tenue au Musée le 26 juin (Procès^ verbaux des électeurs ^ t. /, pag. i5o, et t. III ^ pag. 146). J'ignore si M. Necker était instruit de ce vœu, au s'il y pensa lui-même, en appliquant ^Ja sûreté et à la police de Paris ce qui se pratique à* Genève (i). . -
JjB vins à l'Assemblée ouvrir la séance, et j'y fis
(1) M. Necker s'explique a cet égard dans ses Mémoires, qui doivent: faire partie de cette collcclion.
{ Noie, des noup^ édii.)
lecture de la lettre. Oa arrêta d'abord qu'on n'admettrait point les porteurs ^ qui étaient sans qualité. J'ai observé que la tranquillité de la capitale était un objet essentiel auquel l' Assemblée ne pouvait donner une trop sérieuse attentionr 9 et je l'ai engagée de peser dans sa sagesse les moyens de contribuer à l'assurer. Voyant que rAssembléé n'admettait pas les députés , ce qui me paraissait fondé en principe ^ je proposai de nommer des commissaires pour entendre les personnes venues de Paris^ examiiier le fait et en rendre compte. On observa d'abord qu'une lettre, souscrite de personnes inconnues et sans qualité, ne pouvait faire l'objet d'une délibération. M. de Clermont-Tcmnerre ajouta que les choses d'ordre et de police sont du ressort du pouvoir exécutif, et que nous ne pouvions nous mêler de celles-ci : ce serait empié^ ter sur les droits du monarque. Un autre disait que l'impassibilité est le caractère du pouvoir législatif; que l'autorité militaire était la sauvegarde de la sûreté publique , et qu'il fallait lui laisser tout soa empire. Mirabeau a proposé une adresse au peuple, à nos commettans , pour l'exhorter à la paix; il en a lu le projet, mais il a été écarté , parce que, pour une affaire du moment , il fallait un moyen également du moment. Tout cela était bien, les principes doivent être respectés : mais on peut s'écarter de leur rigueur dans les temps extraordinaires. On proposa le renvoi de la lettre à M. le garde-des-sceaux ; j'observai qu'il fallait en relran-
DE BAILLT. 269
cher les signatures : on insistait pour qu'elles y restassent , pour qu'on les fît connaître sur-le-champ à r Assemblée; comme je savais qu'on écrivait tout, je frémis du danger auquel on pouvait exposer les signataires en les livrant au despotisme ministériel. On fut aux voix y et j'obtins que les signatures ne seraient point connues. Je revins sur le fond , et je représentai qu'il y avait dans cette occasion beaucoup de danger à la sévérité ; qu'il serait difficile de déterminer les moyens de l'exercer; que, d'un autre côté, si on ne sévissait pas, l'autorité était compromise, et que l'on préparait de nouveaux désordres ; qu'il n'y avait que l'intercession de l'Assemblée qui put aider et couvrir l'indulgence de l'autorité. Il s'agissait uniquement d'intercéder auprès du roi pour les coupables. Je fus appuyé par M. de Mounier et par M. l'archevêque de Bordeaux; enfin M. Le Chapelier établit que , quelles que soient la distinction et les limites des pouvoirs, il y avait des cas et des momens où ils venaient se confondre. Cette discussion dura quatre heures. Toutes les différentes motions furent rejetées; enfin M. Target, saisissant ce qui avait été approuvé et ce qui demandait d'être modifié dans celle de M. de Boufflers, proposa la rédaction suivante qui fut adoptée , et qui , sans mêler les pouvoirs et sans empiéter sur celui du roi , remplit le but que je proposais à l'Assemblée, d'intéresser la bonté du roi , et de lui fournir un moyen de céder sans faiblesse.
a<^0 MÉMOIRES
ce 11 sera répondu par M. le président , aux » personnes venues de Paris, qu'elles doivent » reporter dans cette ville le vœu de la paix et » de l'union , seules capables de seconder les in-
» tentions de l'Assemblée nationale, et les tra- » vaux auxquels elle se consacre pour l'utilité » publique.
n L'Assemblée nationale gémit des troubles qui >) agitent en ce moment la ville de Paris ; et ses » membres , en invoquant la clémence du roi pour » les personnes qui pourraient être coupables, M donneront toujours l'exemple du plus profond » respect pour l'autorité royale, de laquelle dc- » pend la sécurité de l'empire. Elle conjure donc » les habitans de la capitale de rentrer sur-le*- » champ dans l'ordre, et de se pénétrer des sen- » timens de paix , qui peuvent seuls assurer les )) biens infinis que la France est près de recueillir » de la réunion volontaire de tous les représentans » de la nation.
. » 11 sera fait an roi une députation pour Fins- » truire du parti pris par l'Assemblée nationale , » et pour le supplier de vouloir bien employer, )) pour le rétablissement de l'ordre, les moyens )) infaillibles de la clémence et de la bonté cpi » sont si naturelles à son cœur, et de la confiance » que son bon peuple méritera toujours.
» Le présent arrêté sera imprimé et rendu » public. »
J'allai en faire part aux envoyés de Paris ; je fus
Irès-coatfint d'avoir réussi,, et nous rimes a\rec quelques-uns de mes collègues d'une expression de l'arrêté , la réunion volontaire de tous les représentans de la nation. Le reste de la séance et celle du soir ont été employés à la formation des bureaux.
Jeudi 2 juillet. — A l'ouverture de la séance , M. l'archevêque de Paris a rendu compte de l'audience qu'à la tête de la dépatation il avait eue, la veille au soir, du roi, en lui portant l'arrêté de l'Assemblée relatif aux soldats retirés de l'Abbaye. Le roi st répondu : « Votre arrêté est fort sage, j'apu prouve les dispositions de l'Assemblée des états- » généraux , et tant qu'elle continuera à me donner >i djds marques de confiance , j'espère que tout ira » bien. » Voilà une réponse du cœur du roi , et il ne peut ignorer que la nation a toujours aimé à se confier à lui.
M. le cardinal de La Rochefoucauld me fit demander la parole : je la lui donnai; en partie, parce que cette demande était un acte par lequel il reconnaissait le président de l'Assemblée; en partie , parce que je craignis qu'il ne l'obtint de haute lutte , et malgré moiv Ces commencemens , où tout s'établissait, exigeaient beaucoup de ménagemens; voici son discours et sa déclaration : c< Messieurs, il est de mon devoir de vous déclarer » que, lorsque les membres du clergé , qui étaient » restés dans la chambre de leur ordre , sont venus » avec moi daas la salle commune aux trois or-
2*^2 MÉMOIIlEâ
» dreSy nous avons fait préalablement des réserves^ » portant que^
» Vu la déclaration du roi du 25 juin ^ la lettre H de Sa Majesté à moi adressée le !27 juia^ les » membres du clergé , toujours empr&ses de don- » ner à Sa Majesté des témoignages de reâpect^ » d amour et de confiance ; justement impatiens » de pouvoir se livrer enfin à la discussion des >} grands intérêts d'où dépend la félicité nationale^ » ont délibéré de se réunir dès aujourdlmi aux » deux ordres de la noblesse et du tiers-état chttis » la salle commune^ pour y traiter des afiaires » d'une «kilité générale , conformément à la dé- » claration dii^ioi^ sans préjudice du droit qui » appartient avt clergé y suivant les lois constitua » tives de la monarchie ^ de s'assembler et de voter » séparément; droit qu'ils ne veulent ni ne pen- » vent abandonner dans la présente session des » états - généraux 9 et qui leur est expressément » réservé par les articles VIII et IX de la même n déclaration.
» Je vous prie , Messieurs ^ de trouver bon que » je remette sur le bureau la présente déclaration, » et que je vous en demande acte.
» La Rochefoucauld. >i
C'est par de pareilles démarches que l'on sait brouiller les affaires et aigrir les esprits; c'est en voulant tout sauver que l'on est parvenu à tout perdre. Comment les prêtres ne voyaient-ils pas, à cette époque y que le temps était passé de soutenir
DE BAiLVY. ayS
la prétçntioa de former à eux seuls un ordre séparé dans la constitution civile de l'État? Il s est élevé sur-le-champ 9 dans TAssemblée, un mouvement tumultueux d'improbation. M. Tarchevêque de Vienne observa avec chaleur que, lorsque cette délibération avait été prise, la majorité du clergé était absente , et séante dans cette salle ; que, par conséquent , cette délibération n'était point louvrage du clergé. Mirabeau a dit qu'il était étonnant qu'on se pennlt de protester dans l'Assemblée contre l'Assemblée. 11 a ajouté que nul ne pouvait rester dans l'Assemblée des états-généraux, s'il n'en reconnaissait pas la souveraineté, qu'on ne pouvait pas même délibérer en présence de quiconque se croirait le droit de protester, et qu'il était hors de toute convenance de recevoir de pareilles pièces et d'en donner acte. Un prélat a voulu distinguer entre la majorité de fait et la majorité de droit; au reste, il a déclaré que les membres du clergé ne protestaient contre aucune délibération à prendre , mais qu'ils se faisaient une simple réserve de$ droits que le clergé estimait lui appartenir. M. Mounier a fait voir que la déclaration des individus, et, en général, sur des questions de fait, ne pouvait s'appliquer à une prétention d'ordre et à une question de principe. M. Pétion-de- Villeneuve a montré qu'un acte enté sur les déclarations lues dans la séance royale , pe pouvait pas être admis , puisque ces déclarations
annulaient des arrêtés dans lesquels, l'As^mblée I. i8
avait persiste. Mirabeau a dit, sur l'expression du droit , qu'ils ne veulent y ni ne peuvent abandonner ^ que c'était un ordre impératif intimé à l'Assemblée , qu'on y exprimait une volonté difierente du vœu de l'Assemblée, tandis qu'aucune puissance sous le ciel, pas même le pouvoir exécutif, n'avait le droit de dire je veux aux représentans de la nation. On a réclamé enfin l'ordre du jour, et l'Assemblée a déclaré ne pouvoir reconnaître l'acte lu par M. le cardinal de La Rochefoucauld , que comme un vœu particulier et individuel. La séance a fini par l'examen de quelques articles du règlement. On a arrêté celui qui concerne le président et les secrétaires : le président sera renouvelé tous les quinze jours , et les six secrétaires tous les mois. En conséquence , j'ai prévenu l'Assemblée de se former le soir en bureaux pour la nomination du président.
J'étais extrêmement fatigué de la présidence , je souhaitais d'être remplacé. Beaucoup avaient envie de me renommer ; mais , outre que mes forces n'y auraient pas suffi , la politique s'y opposait. Quoique les ordres fussent mêlés , ils subsistaient encore ; ils avaient encore les places marquées et la préséance : les communes auraient paru usurper lu présidence. J'insistai pour qu'on prit de suite un président dans chaque ordre ; mais j'insistai plus fortement encore pour que le troisième après moi fut un iiiembre des communes, afin que, tant que les ordres subsisteraient, l'égalité du droit de la
présidence fût conservée : il me fut bien assuré <jue je serais le second président des communes. Je jouissais de ces marques d'estime, sans compter infiniment sur ces promesses, sans le désirer. Cette estime était mêlée d'une affection véritable et touchante; et c'est ce qu'exprimait M. Barrère-de- Vieusac , en disant : « Un sentiment de douleur » se mêlait au plaisir de voir M. Bailly présider » encore hier l'Assemblée nationale; on était au » moment de le perdre. ». ( Point du Jour y n** 1 5 , p. 8i.)
J^endredi 5 juillet, — • M. l'drchevêque de Paris a communiqué la lettre qu'il a reçue du roi.
« Je me suis fait rendre un compte exact , mon M cousin , de ce qui s'est passé dans la soirée du 3o » juin. La violence employée pour délivrer des n prisonniers à l'Abbaye est infiniment condam- » nable ; et tous les ordres , tous les corps , tous » les citoyens honnêtes et paisibles ont le plus M grand intérêt à maintenir dans toute sa force » l'action des lois protectrices de l'ordre public. Je » céderai cependant , lorsque l'ordre sera rétabli , » à un sentiment de bonté ; et j'espère n'avoir » point de reproches à me faire de ma clémence , n lorsqu'elle est invoquée pour la première fois » par l'Assemblée des représentans de la nation. M Mais je ne doute pas que cette Assemblée rt^atte-- » che une égale importance aux succès» de toutes ». les mesures que je prends pour ramener l'ordre » dans kl capitale. L'esprit de licence^t d'însubor-
» dination est destructif de tout bien ; et s'il pre- » nait de raccroissement , non-seulement le bon- » heur de tous les citoyens serait troublé , et leur » confiance serait altérée , mais Ton finirait peut-* » être par méconnaître le prix des généreux tra- » vaux auxquels les représentans de la nation vont » se consacrer. Donnez connaissance de ma lettre » aux états-généraux y et ne doutez pas , mon cou- » sin , de toute mon estime pour vous. Louis.
» 2 juillet 1789. »
J'ai annoncé que y dans lelection du président y M. le duc d'Orléans avait réuni la grande pluralité des voix y 555 voix sur 660 votans. Ce choix a été vivement applaudi. Je lui ai sur-le-champ cédé le fauteuil ^ et il a dit : « Messieurs y si je croyais » pouvoir bien remplir la place à laquelle vous » m'avez nommé , je la prendrais avec transport. » Mais, Messieurs, je serais indigne de vos bontés » si je l'acceptais y sachant combien j'y suis peu » propre. Trouvez donc bon , Messieurs , que je >) la refuse , et ne voyez dans ce refus que la preuve A) indubitable que je sacrifierai toujours mon inté-* » rêt personnel au bien de l'Etat. »
Le seul acte de sa présidence a été d'ordonner que l'Assemblée se formât sur-le-champ en bureaux, et, dans le nouveau scrutin , la pluralité de 700 voix sur 795 a nommé M. l'archevêque de Vienne. 11 a dit : a Messieurs y une bouche plus éloquente que >i la mienne n'exprimerait pas dans ce moment les
M sentimens qui pressent mon coïur ; elle n ëgale- » rait pas le prix de Tfaonneur que je reçois. La » carrière que j ai parcourue ne me promettait pas M wevs son déclin un événement aussi glorieux. M Que me laisse-t-il à dësiret* ? de m'ensevelir , » Messieurs , au milieu de vos triomphes ^ et de I) porter mes derniers regards sur l'heureuse restau- }} ration de notre commune patrie, o
M» l'archevêque de Vienne annonçait ici , ce qui est en effet arrivé. Il est mort au milieu des travaux de l'Assemblée (f ). Nous lavons perdu et regretté; il a laissé un touchant souvenir de sa vertu y de sa sagesse , et des véritables services que ses dernières années ont rendus à la patrie.
Les secrétaires nommés ont été MM. Grégoire, Alouoier, le comte de Lally-Tolïendal, Chapelier^ l'abbé Sicyes , le comte de Cleiroont-Tonnerre.
On a proposé de décider le nombre de députés qu'il convenait d'accorder à la colonie de Saint- Domingue ; oii a proposé aussi de déclarer nulles les clauses des diflerens mandats. Ces deux affaires ont été renvoyées à l'examen des bureaux. On n'avait pas encore pris dans l'Assemblée la forme des rapports de toute affaire ; on les discutait seulement dans les lïureaux , pour préparer et éclairer la discussion de l'Assemblée.
J'extrairai du journal , rédigé par un de nos collègues , ce qui me concerne dans cette séance.
(1) Le jo décembre 1790.
« La satisfaction générale qui a éclaté après te » discours de M. larchevêque de Vienne , n'a pas >» fait perdre de vue son prédécesseur.
» M. le duc de La Rochefoucauld a dit que les » fonctions honorables que M. Bailly avait si bien }) remplies y méritaient une marque particulière » d'approbation de la part de F Assemblée. Il a pro- >î posé de faire une députation à M. Bailly, pour » le remercier de la manière noble et sage avec la- » quelle il a présidé, et que le remerciment fut » inséré dans le procès-verbal. M. l'archevêque de » Bordeaux a appuyé. cette motion honorable; Il » était beau de voir deux membres distingués des }) deux premiers ordres , réclamer de pareils hon- )) neurs pour un membre des communes , dont ils » vantaient la dignité , la sagesse et la fermeté dans » les séances orageuses qui ont précédé et accom* » pagnéla plus belle des révolutions. Ces motions » ont été adoptées par acclamation. » (Point du Jour y n^ i5 , pag: 98. — Mirabeau , Courrier de Provence , lettre 16®. )
J ai reçu le soir la députation de six membres , à la tête desquels étaient M* de La Rochefoucauld et M. larchevêque de Bordeaux , à qui je devais ces marques d'estime et de bonté si honorables pour moi ; M. Populus , et trois autres députés dont les noms me sont échappés. L'Assemblée ne voulut pas cependant que cette députation fut inscrite au procès-verbal , pour que cela ne tirât pas a conséquence.
DE BAILLY. 2jÇf
Samecli /^juillet. — A l'ouvcrlure de la séance , } ai demande la parole , et j'ai dit : w Messieurs^ je » viens vous offrir Thommage de ma respectueuse » reconnaissance. Votre choix m'a élevé à une » grande et importante place ^ vous m'avez décoré » d'un titre qui honore mon nom à jamais. 11 ne » pouvait me rester que le regret ou l'inquiétude » de n'en avoir pas suffisamment rempli les devoirs , » de n'avoir pas toujours réussi à vous plaire comme » je l'ai toujours désiré. Les témoignages desatis- » faction que l'Assemblée nationale a daigné m'ac- » corder , mettent le comble à mon bonheur. Je » me suis trouvé dans les circonstances les plus » remarquables. J'ai vu commencer vos travaux , » j'ai été témoin de votre vertu et de votre /ermelé , » j'ai vu s'opérer la réunion des trois ordres , et la » paix ramener parmi nous les plus heureuses es- » pérances. Ces momens ont été les plus beaux de » ma vie. J'ose vous supplier. Messieurs , de ci- » menter ce bonheur qui est votre ouvrage , en » me continuant vos bontés , et de me permettre » de mêler au souvenir des honneurs dont vous » m'avez comblé, une tendre et respectueuse sen- » sibilité de ces bontés qui me seront toujours » chères. »
M. le président a répondu :
« Dans l'exercice de la place qui vous a été con- » liée , vous avez laissé un excellent modèle à tous » ceux qui la rempliront après vous ; mais vous
a8o MÉMOIRES
}) leur avez laissé en même temps un juste motif A de craindre de ne pas l'égaler. »
L'Assemblée a reçu de nouvellels adresses des tilles et des communautés qui adhéraient à ses mesures et à ses arrêtés. Je n'en ferai plus mention y il me sti%t de dire qu'elles sont arrivées de tous les points de l'empire , qu'elles ont prévetiu toutes les difficultés qu'on aut^il pu foire à l'Assemblée sur l'ettiploi qu'elle a fait des pouvoirs qui lui ont été tx)nfiés , et qu en même temps elles lui dontaàient et l'assurance et raulorité nécessaires poulr
aller en avant dans la régénération qu'elle allait entreprendre.
On traita la question du nombre des députés à accordes à Saint-Domingue. Entre autres orateurs qui parlèrent sur ce sujet, M. Garât le jeune lut Un discours qui fut peu entendu et par conséquent mal écouté , niais qui est très-beau (i). Il y discuta de grandes questions et y développa de grandes vérités. 11 penchait à croire que Saint-Domingue devait avoir une assemblée particulière , législative et isouveraine coiftme la nôtre , et , comme la nôtre , de concert avec le roi. Mirabeau allait plus loin , et pemsâît qu'il fallait en faire des États indépendant et alliés. C'est ce qui sera un jour (2) , et je me fais
(1) Ce discours , très-remarquable en effet , est textuellement rapporté dans les hetti-es de Mirabeau à ses commettans.
( Note des noup, édiL )
(a) Les ëvénemens ont déjà en partie confirmé cette prévoyance de Bailly. ( Note des noup, édit, )
honneur de l'avoir prévu dès 1 776. '{Lettres sur les Sciences.) M. Garât, pour rester dans son sujet, ei^amine les bases de la représentation, et il en exclut les richesses. Les lois, dit-il à l'Assemblée , sont l'expression de la volonté générale : vous, destinés k faire les lois, vous représentez donc ici non pas les terres , mais les volontés, et ce qui a d&i volontés, les homthes.
Ce jîrincîpe est vrai , en observant que nous représentons les hommes capables de volontés ; car si la multitude aveugle gouverné , les plus grands intérêts peuvTent étresacrifiés. lies ambitieux , les riches l'agitent et la dirigent, cette multitude. Lés lumières doivent être la base de tout pouvoir politique. Si les AïTglais , siTurgotout adopté lés propriétés pour base de la représentation , c'est qu^ils ont regardé leii projprîétés , ou la richesse y comme une sorte dé mesure iîes lumières ; M. Carat , en se réglant d'abord sur la population , et en admettant une représetitatîon un peu plus étendue par diverses considérations , pense que cette représentation ne doit être réglée que sur les blancs, puisque , contre toute justice, les gens de couleur ont été exclus des élections, puisque les nègres sont dés esclave* ^ et ne sont pas -des hommes dans lés colonies. Mais M. Garât ne dissimule pas que cette grande opération de justice et d'humanité , la cessation de l'esclavage,/a motion du siècle doit être préparée longtemps avant d'être accomplie. Ainsi il exposa des vues très-philosophiques avec la mesure djun esprit
sage. L'Assemblée accorda six députés h l'île St.- Domingue , et aux douze autres présens le droit de séance. Cette grâce particulière leur fut accordée , parce qu'ayant des intérêts différens , presque étrangers , étant à une grande dislance de leurs commettans , les députés avaient besoin d'être observés , éclairés et soutenus.
On a appris aujourd'hui qu'une partie de la noblesse a été convoquée par billets imprimés et non signés y ni clos : l'assemblée a eu lieu dans la salle de la noblesse (i). Elle a prolesté, connue la minorité du clergé , et a pris l'arrêté suivant :
« L'ordre de la noblesse aux états-généraux , » dont les membres sont comptables à leurs com- » metlans , à la nation entière et à la postérité , » de l'usage qu'ils ont fait des pouvoirs qui leur » ont été confiés , et du dépôt des principes qui » leur ont été transmis d'âge en âge dans la monar- » chie française •
» Déclare qu'il n'a point cessé de regarder comme » des maximes inviolables et constitutionnelles , » La distinction des ordres ; » L'indépendance des ordres ; )) La forme de voter par ordre ; » La nécessité de la sanction royale pour l'éta- » blissement des lois :
» Que ces principes y aussi anciens que la monar-
(1) Voir à ce sujet les Mémoires de Ferriorcs, loiiic I«r.
(iVy/c (las Jiouu. cdii.)
» chie , constamment suivis dans ses assemblées ,
» expressément établis dans les lois solennelles pro-
» posées parles états-généraux et sanctionnées par
» le roi , telles que celles de i o55 , de i SSy et 1 56 1 ,
» sont des points fondamentaux de la constitution y
» qui ne peuvent recevoir d'atteinte , à moins que
» les mêmes pouvoirs qui leur ont donné force de
» loi , ne concourent librement à les anéantir ;
» Annonce que son intention n'a jamais été de
» se départir de ces principes , lorsqu'il a adopté ,
» pour la présente tenue d'états seulement, et sans
» tirer à conséquence , la déclaration du 23 juin der-
» nier^puisque l'article dernier de cette déclaration
» éûonce et conserve les principes essentiels de la
» distinction , de l'indépendance et du vote séparé
» des ordres : que rassuré par cette reconnaissance
» formelle ; entraîné par l'amour de la paix et par
» le désir de rendre aux états-généraux leur actî-
» vite suspendue ; empressé de couvrir l'erreur
» d'une des parties intégrantes des états-généraux,
» qui s'était attribué un nom et des pouvoirs qui
» ne peuvent appartenir qu'à la réunion des trois
» ordres ; voulant donner au roi des preuves de
» leur déférence respectueuse aux invitations réi-
» térées par sa lettre du 27 juin dernier > il s'est
» cru permis d'accéder aux dérogations partielles
» et momentanées que ladite déclaration appor-
» tait aux principes constitutifs ;
» Qu'il a cru pouvoir (sous le bon plaisir de la » noblesse , des bailliages et en . attendant des
» ordres ultérieurs ) regarder cette exception » comme une confirmation du principe qu'il est » plus que jamais rÀolu de maintenir pour Tave- » liîr ;
» Qu'il s'y est cm d autant plus autorise , que » les trois ordres peo\iBiii , lorsqu'ils le jugent à » propos ^ prendre séparément ia résolution de se » réunir dans une seule et même assemblée.
H Par ces motifs , l'ordre de la noblesse fait au » surplus la présente déclaration des principes de » la monarchie et des droits des ordres > pour les » conserver dans leur plénitude et sous toutes les » réserveis qui peuvent les garantir et les assurer.
» Fait et arrêté le 3 juillet 1789 ^ dans la cfaâm-- » bre de la noblesse y sous la réserve des pouvoirs » ultérieurs des commettans y et des protestations » ou dédarations précédentes d un grand nombre » de députés de diflerens bailliages. »
L'assemblée était composée d'environ 1 58 membres, et l'arrêté n'a cté adopté que par 89. ( Courfier de Prov&ice , lettre i6e. )
Cet acte d'une partie de la noblesse a , dans le temps, fort indisposé les esprits. On juge bien que l'on n'a pas goûté les principes établis et diamétralement opposés à ceux des communes. On a trouvé un peu singulier qu'il fallut le consentement des ordres pour l'abolition des ordres , et la décision des mêmes pouvoirs qui les avaient établis ; mais ces pouvoirs étaient ceux de la force. Tels étaient les titres de la noblesse qui d'abord composait les
Seules assemblées du champ-de-raars. Lie clergé y fut admis. Les rois y opprimés par les nobles , y ont ensuite appelé les communes ^ en leur rendant cette partie des droits des hommes : mais ces droits sont imprescriptibles dans toute leur étendue. Quand les hommes y pensent et qu ils veulent les reprendre , on ne peut leur alléguer les droits fondés sur la force y puisqu'ils ont la force de leur côté. Il vaut donc mieux consulter la raison et la justice , et s en tenir à ce qu'elles prescrivent. Les communes n'applaudirent pas à l'attention de la noblesse de se réunir pour couvrir la faute qu'elles avaient faite . Cependant , pour être juste y on doit convenir qu'au moment où la destruction des ordres était inévitable y cet acte pouvait paraître nécessaire à ceux que leurs mandats chargeaient de voter séparément pour la conservation des ordres. C'était la dernière preuve qu'ils pouvaient donner de leur fidélité à ces mandats. La prétention avait été soutenue aulant qu elle pouvait l'être. Ils ont persisté jusqu'au bout du préjugé. Leur mission a été rem* plie.
Il faut observer que cet arrêté , du moins à ma connaissance 9 n'a pas été notifié à l'Assemblée nationale.
Dimanche 5 juillet. — * Je l'ai passé dans mon Chaillot.
Lundi 6 juillet. — Deux objets également importons ont occupé la séance y la proposition des moyens indiqués par le comité des subsistances
pour remédier à la disette des grains, et celle de s'occuper incessamment de fixer la constitution du royaume. Sur le premier point, le comité propose, 1° de favoriser la circulation de province à province; 2° de porter des secours de denrée dans les lieux où elle manque ; 3° de répandre des salaires et même des aumônes où la denrée suffit^ mais où la misère ne peut atteindre. Ces deux derniers articles exigeaient des fonds. On proposa un emiprunt , ou des cotisations qui en tiennent lieu. De grandes réclamations s'élevèrent contre cette proposition. Tous les mandats étaient impératifs à cet égard. Point de secours d'argent avant que la constitution soit faite. La délibération a été interrompue par l'arrivée d'une lettre marquée pressée, et venant de la' part des boulangers de Paris. Ce message était apporté par M. Rutlège , que j'ai bien eu occasion de connaître par la suite. Cette lettre a été renvoyée au comité des subsistances, avec invitation de se réunir sur-le-champ. Dans le temps de disette où l'on était, une lettre pressée des boulangers de Paris était un objet important. On arrêta de nommer un comité pour préparer le travail de la constitution. On annonça une députation des électeurs de Paris. On peut se rappeler que le peuple avait délivré , le 5o juin au soir , quelques gardes-françaises détenus à l'Abbaye ; que l'Assemblée nationale avait député au roi , et en avait reçu, le 5 juillet, une réponse qui annonçait la. clémence aussitôt que l'ordre serait rétabli . L'assem-
blce des électeurs , ayant eu connaissance de cette lettre, prit, sur la proposition de M. l'abbé Bertolio, l'arrêté suivant :
it L'assemblée des électeurs de la ville de Paris » pense que la grâce des prisonniers actuellement » au Palais-Royal , est contenue dans la lettre du » roi à M. l'archevêque de Paris; qu'il n'est pas » permis de douter de la parole de Sa Majesté. Si M les prisonniers consentent à se réintégrer dans » les prisons de l'Abbaye , et si le calme renaît » sur-le-champ , particulièrement au Palais-Royal , M vingt -quatre électeurs, nommés par l'assem- » blée , se rendront aussitôt auprès de l'Assemblée » nationale pour y annoncer que l'ordre est rétabli, M aux termes de la lettre du roi à M. l'archevêque; » solliciteront, avec la plus grande activité, l'exé- » cution de la parole de Sa Majesté, et s'engagent M à ne point rentrer dans Paris sans rapporter la )) grâce des prisonniers. » La députation introduite , M. l'abbé Bertolio , portant la parole , a dit en substance: « Que les députés des électeurs de Paris » étaient arrivés pour remplir leur mission , mais » que la grâce se trouvant accordée, les prisonniers » étaient libres ; qu'il ne restait aux députés qu'à » prier l'Assemblée nationale de porter leur re- » connaissance jusqu'au trône, et à la remercier » de son zèle pour le bien général, et de l'intérêt » qu'elle a pris au sort de la capitale. »
Ainsi mes soins avaient réussi à obtenir, d'une part , soumission à l'ordre par la réintégration des
prisonniers ^ et de lautre leur liberté , par la clémence du roi*
On a repris Texamen des propositions du comité des subsistances , qui ont paru peu admissibles. Cet examen a été précédé d'un Mémoire de M. Necker^ où il rend compte de tout ce qui a été fait et prévu pour la subsistance de la capitale et du royaume. Il en résulte qu'à cette époque , le gouvernement y avait fait venir en blé , fariues , seigle, orge et riz, quatre-vingt-dix-sept mille quintaux ; que soixante-^^piatre mille étaient attendus incessamment, et que quatre-vingt-dix-^aeuf mille étaient achetés , sans qu'on put assurer quand ils arriveraient. Ces achats furent coûteux 9 mais l'expérience en a prouvé la nécessité et a fait honneur à la prudence qui les avait ordonnés. M. de ToUendal a proposé de voter au roi des remercîmens pour ses soins et sa prévoyance paternelle dans cette branche importante de l'administration. 11 a demandé la liberté de la circulation , défense d'exporter. M. Pétion s'est opposé aux remercîmens, en disant que, pour louer les mesures précédemment prises, il fallait savoir avant tout si elles avaient été sages; il a laissé percer le républicain, et il a opiné pour un emprunt de soixante millions, qui était contraire aux mandats et aux intentions uniformes de la nation. Les mesures du gouvernement sur les subsistances ont été aussi sages que prévoyantes. 11 en faut louer et M. Necker et le roi , et je puis témoigner que , sans ces mesures ,
DE BAlLliï* 389
aux mois de juillet et daoùt la ^famine aurait été dans Paris ^ et la constitution anéantie , ayant son établissement.
M. Mounier a observé sur les décrets de liberté intérieure et dfe prohibition extérieure, proposés par M. de Tollendal , que ces décrets exigeraient la sanction royale y et qu'il était dangereux de prendre nn parti sur des principes de législation qui devaient entrer dans le plan de la constitution nationale ; que , si Ton demandait la sanction dans ce moment-ci, le roi seul en réglerait les formes, par un provisoire qui pourrait influer plus ou, moins sur le définitif. Il a fini par observer que les objets importans étaient une décision sur les mandats impératifs et la constitution. On a renvoyé une seconde ibis au comité des subsistances , pour fournir de nouveaux moyens.
Les bureaux se sont formés pour élire les membres du comité qui devait préparer les travaux de la constitution., et il a été arrêté que les commissaires commenceraient leur travail dès ce soir même. J'ai été nommé par mon bureau, qui était le 19®.
Nous nous sommes en effet assemblés le soir,
et nous avons commencé par l'aperçu et par la
division de notre travail. Nous avons arrêté de
prier l'Assemblée nationale de statuer le plus
promptement possible sur tous les objets présentés
jusqu'ici à la discussion , afin qu'elle puisse se Ijivrer
sans obstacle au travail de la constitution, aussi- I. 19
agO MÉMOIRES
tôt que nous serions en état de lui présenter notre plan. Cette prière lui a été en effet portée le lendemain matin.
M. de Nérac, député de Bordeaux, m'a appris une nouvelle flatteuse ; il m'a remis une délibération des électeurs de cette ville pour me féliciter sur ma présidence, et un arrêté de la chambre du commerce qui demandait mon portrait. Ce portrait^ qui a été peint par M. Mosnier , peintre du roi, a été exposé au salon de cette année , et j'ai remercié les habitàns de Bordeaux des bontés dont ils cotnr' blaient un citoyen qui n'avait fait que son devoir.
Mardi j juillet* — Le comité des subsistances a rendu compte de la lettre reçue la veille , et du résultat des annoncés quWait faites M. de Butlège qui en était le porteur; annonces qui avaient fait concevoir des espérances , mais qui se réduisaient à rien pour le moment actuel y et que , ses observations n'ayant rapport qu'à des objets antérieurs j le comité avait cru devoir le renvoyer à M. le directeur général des finances.
Lorsqu'on a lu la liste des membres du comité central et d'ordre de travail , on a reconnu un effet singulier du hasard ; c'est qu'il n'y avait pas un seul membre du clergé. Ce sont les membres des communes et du comité qui en ont fait l'observation; et comme il y avait six membres de la noblesse^ on a proposé d'y adjoindre six ecclésiastiques. 11 s'est élevé un combat honorable et satisfaisant entre les communes qui appuyaient de toutes parts cette
proposition, et le clergé qui s'est obstiné à s y refuser et à donner toute sa confiance à ceux qui formaient le comité. Le clergé l'a emporté. Heureuse Assemblée , heureuse nation , si cet accord et cette confiance y eussent toujours régné 1
Mercredis juillet. — Adresses envoyées de toutes parts et tous les jours, ren>plies de respect et d'attachenient pour le roi:, de reconnaissance pour l'Assemblée, et portant l'adhésion à ses décrets.
J'observe qu'alors , dans le procès-verbal même , le roi était encore nommé avant l'Assemblée;
On a repris la question des mandats impératifs limitatifs ; on les a considérés et par rapport à l'Assemblée et par rapport aux députés, qui les ont reçus sous le serment. L'évêque d'Autun a trèsbien montré qu'un député , représentant lé bailliage , ne pouvait faire que ce que ferait le bailliage lui-même s'il était présent. Le député ne doit pas être lié pour une opinion, puisque l'opinion doit être toujours dépendante de la lumière de la discussion : il ne doit pas l'être pour ne délibérer que dans tel cas , comme par exemple par ordre ou par tête ; car il n'empêchera pas les autres de délibérer, et sa voix est perdue pour son bailliage : il ne doit pas lui être ordonné de se retirer, si telle ou telle opinion ne prévaut ; ce serait opposer la volonté particulière à la volonté générale ; ce serait rompre l'unité de la nation et faire scission avec elle. M. Barrère de Vieusac a observé que les mandats de particulier à particulier peuvent être, aussi
impératifs qu'on le voudra^ parce que, dans ce cas 9 le mandataire est seul et unique législateur sur l'objet qui le concerne seul ; mais quand il s'agit d'objets généraux dans une nation assez nombreuse pour exiger le système représentatif, le bailliage peut donner des instructions à sou député, mais son mandat doit se borner à dire : (c Vous voudrez pour moi. » M. de Vieusac n'a point été d'avis, comme M. d'Autun, qu'il fallait déclarer aux bailliages que l'empêchement devait être levé. Il a pensé qu'il fallait le déclarer nul ; et l'Assemblée n'excédera pas son pouvoir , en annulant ces mandats; ce sont ceux qui les ont donnés qui ont excédé les leurs. Si, en outrepassant ainsi ses pouvoirs, im bailliage pouvait commander à l'Assemblée nationale, il pourrait aussi se refuser à ses décrets. M. de Vieusac concluait à déclarer les mandats nuls. M. Pétion pensait qu'il fallait retourner aux Commettans. M. Barnave établissait que , pour cette première législature , on avait pu , avant que la constitution et la loi des mandats fussent faites , prescrire à ses députés telle condition qu'on a voulu; mais il pensait que tout député qui n'a pas ordre de se retirer, doit délibérer et se soumettre à la majorité. MM. de Tollendal , Target, de Castellane, de Chartres, de Bordeaux, de Vienne, de Dijon, etc. , etc. , ont successivement parlé. Enfin, M. l'abbé Sieyes, considérant que c'est à chaque député à savoir ce que lui impose son serment ; que c est l'intérêt de chaque bailliage à être représenté ,
DE BAILLT. 2g5
a pensé que TAsseniblée ne devait point connaître les mandats^ et qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cette question; et, après avoir fait l'appel nominal, on a pris, à la pluralité de ySi voix contre 38, l'arrêté suivant :
a L'Assemblée nationale , considérant ses principes comme fixés sur les mandats , et considérant que son activité ne peut pas être suspendue, ni la force de ses décrets affaiblie par des protestations , ou par l'absence de quelques représen tans des bailliages, arrête qu'il n'y a pas lieu à délibérer. »
Les principes de l'Assemblée étaient les mêmes que lorsqu'elle s'est constituée. Elle a regardé alors comme absens les députés des deux autres ordres. Aujourd'hui , elle regarde comme absens les porteurs de mandats impératifs, qui n'ont pas la liberté de délibérer.
Aussitôt après cet arrêté, Mirabeau demanda la parole, pour un objet très-important, et qui, quoique étranger à la constitution , devait cependant en précéder et en interrompre le travail par la nécessité des circonstances, ce Déjà, dit-il, un grand nombre de troupes nous environnait : il en est arrivé davantage ; il en arrive chaque jour. Des trains d'artillerie les suivent, on intercepte tous les passages; nos chemins, nos ponts, nos promenades , sont changés en postes militaires ; les préparatifs de la guerre frappent tous les yeux , et remplissent d'indignation tous les cœurs. Ce n'était pas assez que le sanctuaire de la liberté ait été
souillé par des troupes , que l'Assemblée ait été soumise à la consigne et à la force-armée , il fallait déployer tout l'appareil du despotisme, et montrer à la nation assemblée plus de soldats menaçans qu'il ne serait nécessaire d'en montrer à l'ennemi. Et pourquoi cet appareil? Pour l'ordre, pour contenir le peuple? Le peuple a été ramené à l'ordre y a été contenu par un acte de clémence et de bonté , dans une circonstance récente et remarquable : la raison seule ^suffit donc pour le rappeler à ses devoirs. Jamais le peuple n'a dû être plus calme , plus patient qu'au moment où il a des représentans qui font valoir ses droits, ses plaintes, et qui vont améliorer son sort. » Mirabeau rend justice au roi , qui ignore par quels projets et à quel but on prétend le conduire. Mais , par un esprit prophétique , il ajoute « que ces précautions, au lieu de calmer le peuple , lui inspireront des alarmes, et l'agiteront; que les soldats s'éleclriseront par le contact de la capitale j qu'ils s'intéresseront à nos discussions politiques; et que , citoyens inquiets, soldats insubordonnés, ils se livreront à des mouvemens impétueux ; la sédition marchera tête levée : que deviendront les auteurs de ces mesures, quand l'incendie général sera allumé, quand le peuple enivré se sera précipité dans des excès dont l'idée fait frémir? Savent-ils avec quelle horreur ce bon roi regardera ceux qui auront allumé les flambeaux de la sédition, qui l'auront exposé à verser le sang de son peuple , et qui se-
ront la cause première des violences , des rigueurs^ des supplices dont une foule de malheureux seront les victimes ?»
Mirabeau pouvait avoir des connaissances particulières pour diriger cet esprit de prophétie. Oa sait quel était son art pour remuer le peuple ; et peut-être n'y était-il pas plus étranger ici quen Provence (i).
Cette motion a été universellement applaudie. L'abbé Sieyes, appuyé de M. Chapelier, a observé que les états de Bretagne ne se croiraient pas libres y si des troupes étaient rassemblées à dix lieues de leur séance. M. de Mirabeau proposait, dans sa motion^ d'établir une garde bourgeoise à Paris. M. de Biauzat a fait l'amendement de réserver pour un autre temps la proposition de la garde bourgeoise; cet amendement a été adopté, et l'Assemblée a arrêté : « Qu'il sera fait au roi une » très-humble adresse, pour peindre à Sa Majesté » les vives alarmes qu'inspire à l'Assemblée natio- » nale de son royaume l'abus qu'on s'est permis, » depuis quelque temps, du nom d'un bon roi, » pour faire approcher de la capitale et de cette w ville de Versailles, un train d'artillerie et des » corps nombreux de troupes, tant étrangères
(i) Je ne sais que penser de cette rëflexîon , de cette apostrophe contre Mirabeau ; elle donne trop de choses à penser, qui sont invraisemblables et même impossibles.
( Note de M. N(ùgeon, )
2g6 MÉMOIRES
» que nationales 9 dont plusieurs sont déjà canji tonnées dans les villages voisins y et pour la for- H mation annoncée de divers camps aux environs » de ces deux villes; qu'il sera représenté au roi, j» non-seulement combien ces mesures sont op- H posées aux intentions bienfaisantes de Sa M a- » jesté y pour le soulagement de ses peuples dans » cette malheurisuse circonstance de cherté et de » disette de grains ; mais encore y combien elles H sont contraires à la liberté et à l'honneur de j» l'Assemblée nationale y propres à altérer entre w le roi et ses peuples celte précieuse coi;ifiance , n qui fait la gloire et la sûreté du monarque y qui » seule peut assurer le repos et la tranquillité du » royaume , et procurer enfin à la nation les fruits H inestimables qu'on attend des travaux et du zèle Ji) de cette Assemblée ; que Sa Majesté sera sup- Ji pliée très-respectueusement de rassurer ses fidè- N les sujets 9 en donnant les ordres nécessaires » pour la cessation immédiate de ces mesures ^ » également inutiles , dangereuses et alarmantes^ » et pour le prompt renvoi des troupes et du train j» d'artillerie au lieu d'où on les a tirés. »
M. le président a annoncé que le roi lui avait fait dire de se rendre auprès de lui à six heures^ et il a été convenu qu'il demanderait l'heure du roi pour recevoir la députation.
J'avais plusieurs fois parlé à difTérens ministres des troupes que l'on appelait autour de Versailles et de Paris. Je leur avais témoigné combien cela
DE BAILLY. ^Qy
déplaisait à rAssemblëe nationale ^ quelle atteinte cela donnait ou à sa liberté , ou au moins à lopinion de cette liberté : on me répondait toujours que ces troupes n'étaient destinées qu'à maintenir l'ordre dans Paris, et qu'à s'opposer à toute fermentation. J'objectai, de mon coté, comme Mirabeau l'avait fait avec tant d'éloquence , que ces précautions n'étaient propres au contraire qu a faire naître et entietetôr cette fermentation. (On s'autorisait avec force des émeutes qui avaient eu lieu à Versailles le 24 juin , et à Paris le 5o.) Je finissais par les avertir que toutes leurs mesures peu sages retomberaient sur eux-mêmes, et qu'ils exposaient la France à des malheurs dont ils auraient long-temps à se repentir. Je causai avec un de mes collègues, homme de la cour, mais patriote; et je lui deman^ dai s'il devinait le motif de cette force-armée ? 11 me dit, qu'il ne doutait pas qu elle ne fût destinée au renvoi de M. Necker, et à parer aux suites du mécontentement qui pourrait en résulter (i).
Je crois qu'on peut retrouver le plan et suivre la marche du gouvernement. Lorsque M. Necker avait obtenu du roi la double représentation du tiers, ce n'était pas sans doute l'avis de fout le ministère. On a trouvé le moyen de rendre cette représentation illusoire, en maintenant la distinction des ordres : de là toutes hé difficultés qu'ont
(1 ) Cette réponse était, ou fausse ou mal réfléchie.
( Noie de M. Naigeôn.)
2g8 HÉMOIRES
éprouvées les communes , pour la vérification dey pouvoirs ; difficultés qui pouvaient bien être concertées entre quelques chefs des deux ordres et quelques ministres. Pour détourner l'attention des communes, pour les embarrasser, on porta le clergé à faire , le 6 juin , la motion relative aux subsistances et au soulagement du peuple ; on ne s'attendait pas que la réponse des communes serait de sommer le clergé de se rendre dans la salle commune, pour délibérer sur cet objet important : on s'attendait moins encore à la résolution vigoureuse prise le 10 , et exécutée le 17 , de se constituer seuls. Alors, pour empêcher les communes d'agir seules, on a pris le parti de faire de soimême tout ce qu'on présumait pouvoir être demandé; d'accorder comme concessions, bienfaits^ ce qu'on ne voulait pas reconnaître comme droits; enfin, d'exercer la souveraineté, pour que l'Assemblée nationale ne l'exerçât pas. Quand on vit qu'elle avait persisté dans les arrêtés que le conseil du roi avait jugé à propos d'annuler; quand on vit la majorité du clergé et la minorité de la noblesse se réunir, on fut vraiment effrayé de la marche aussi sage et légale que hardie et pressée de l'Assemblée ; on se hâta de faire réunir les ordres au tiers, d'àbord pour gêner et ralentir la marche des communes y ensuite pour favoriser le parti qu'on se proposait de prendre. Quel fut ce parti? voici ce que J'en présume. On ne croyait pas impossible que les. deux premiers ordres déterminassent^ T A ssem-
blée à examiner el a accepter, du moins avec des modifications 9 la déclaration du 25 juin. Si Ton ne pouvait pas y parvenir, alors on était déterminé à renvoyer d'abord M. Necker , comme opposé aux mesures arbitraires et vexatoires, puis peut-être à dissoudre l'Assemblée nationale , comme méconnaissant les droits du roi, comme refusant le bien du royaume en rejetant les bienfaits du roi ; puis on aurait été porter au parlement la fameuse déclaration , et on aurait réalisé ce que le roi avait annoncé dans son dernier discours , le 25 : « Je forai seul le bien de mes peuples; seul^ je me con-' sidérerai comme leur véritable représentant. » Ce coup d'autorité absolue et arbitraire, si étrange dans les circonstances , aurait été appuyé par les vingt ou trente mille hommes qui étaient rassemblés avec de l'artillerie. On n'avait garde d'éloigner ces .troupes , malgré les instances de l'Assemblée , puisqu'elles étaient nécessaires pour l'exécution du plan. Voilà , sans que je puisse l'assurer, le système d'opérations qui m'a paru le mieux lier les différens faits que j'ai eus sous les yeux ; c'est le plan qu'on suivait alors (i).
Le soir j'allai au comité central pour la distribution du travail de la constitution ; j'y parlai peu à
(i) M. Necker, dont nous nous proposons de publier -/&« Mé^ moh'es , ou , pour parler plus exactement , l'ouvrage sur la réuolution française, s'exprime ainsi à cet égard:
<c Je n'ai jamaÎB connu d'une manj/ère certaine le buA oii.lW » voulait aller : il y eut des secrets et des arrière- secrets , et je
mon ordinaire. On y lut quatre projets des opéra-» tions du comité* Dans les quatre étaient ceux de M. Mounier et de M. Bergasse : l'un , travaillant avec sa raison et ses connaissances assez prof ondes ; lautre , abusant de son esprit y et mettant partout son imagination. M. Bergasse , pour parler de la constitution et des droits de Thomme^ nous faisait remonter aux temps de la nature , à Tétat sauyage: c'était bien le cas de dire : Avocat , passez au dé^ luge. Nous lui objectâmes qu'il s'agissait de l'homme en société ; que c'était la société qui avait besoin d'une constitution. Dans l'état de nature tout appartient à l'homme ; il a tous les droits , il est la nation y la loi , le roi ; ses droits sont fondés sur ses besoins y l'exercice n'en est limité que par son intelligence et par sa force. M. Mounier a été d'abord dans son sujet : il parle d'un royaume habité par vingt-quatre millions d'hommes y et c'est de là que tout doit partir. J'avais fait aussi un projet de déclaration de droits. Peu empressé de mettre mes idées en avant ^ peu porté à croire qu'elles aient de la valeur 9 je ne l'ai point lu au comité, je le communiquai à mon bureau ^ et à quelques-uns de mes collègues qui en furent contens et en prirent copie; il ne m'en est pas resté. J'étais persuadé qu il fallait déclarer tous les droits à la fois ou du
» crois que le roi lui-même n^était pas de tous. On se proposait » peut-être, selon les circonstances, d'entraîner le monarque à » des mesures dont on n*avait pas osé lui parler. »
( Note des noup. édit. )
DE BAILLY. 5oï
iiioins successivement : d'abord ceux de rhomme , ceux des citoyens , enfin ceux du roi. C'est sûrement une idée très-belle et très-philosophique que d'établir pour base à la constitution , la déclaration des droits de l'homme ; mais ces idées métaphysiques égarent plus qu'elles n'éclairent la multitude , c'est un moyen d'isoler l'homme et de lui faire oublier qu'il est entouré de ses semblables. Lui apprendre ses droits avant ses devoirs , c'est préparer les abus de la liberté et le despotisme individuel ; c'est ouvrir un passage à deux eaux réunies en torrent p avant de leur avoir fait un lit et des digues. J'en ai bien senti depuis les inconvéniens y j'ai souvent gémi des maux qui en ont résulté ^ et j'aurai plus d'une occasion d'y revenir. Le plan de M. Mounier était bien plus conforme à mes idées ; j'opinai , ainsi que la pluralité du comité, pour son adoption : il fut décidé qu'il serait porté le lendemain à l'Assemblée.
Jeudi 9 juillet. — M. le président a dit que , s'étant rendu hier chez le roi y Sa Majesté lui a dit qu'il avait voulu le voir pour lui manifester ses intentions y relativement aux troupes qui se sont approchées de Paris et de Versailles ; qu'elles ne porteront jamais aucune atteinte à la liberté desiétatsgénéraux ; que leur rassemblement n'a d'autre but que de rétablir l'ordre , et que leur séjour ne durera que le temps nécessaire pour garantir la sûreté publique. Le roi a ajouté qu'étant instruit de la délibération prise par l'Assemblée à ce sujet y il rece-
5o3 MÉMOIRES
vrait sa députation , et lui ferait une réponse ostensible. On voit que le roi fait ici la même réponse que les ministres m'avaient faite : le roi était de très-bonne foi, il ne comptait prendre des mesures que pour l'ordre et la paix publique (i) ; il ne savait pas où on voulait le conduire , et l'usage que l'on ferait des forces ainsi réunies pour les avoir sous la main au besoin. Ce besoin aurait encore été celui de la tranquillité , et il y a eu un art de lui déguiser les choses , de manière que des moyens de violence lui fussent donnés pour des moyens de paix. Après avoir lu des adresses de félicitation et d'adhésion et des rapports de vérification de pouvoirs, on a lu deux fois le projet d'adresse fait par Mirabeau, et unanimement agréé par le comité de rédaction. Celte adresse, qui est très-éloquente , parfaite par la mesure et par la force , avait pour objet la nécessité de réloîgnement des troupes : elle a été accueillie et adoptée avec applaudissement. 11 y a dans cette adresse une déclaration forte et remarquable. Après avoir parlé du mot de paix , prononcé par le roi , du rétablissement de l'ordre qui en a résulté dans Paris , et avoir admiré cet empire : a Nous vous tromperions , Sire , si nous » n'ajoutions pas , forcés par les circonstances , cet » empire est le seul qu'il soit aujourd'hui possible » en France d'exercer. La France ne soufiFrira pas » qu'on abuse le meilleur des rois , et qu'on l'écarté ,
' (i) Yoir la note précédente.
PE BÀILLY. 5o5
» par des vues sinistres , du noble plan qu'il a luin même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer *) de concert avec vous la constitution y pour ope* » rer la régénération du royaume : l'Assemblée » nationale vient vous déclarer solennellement que » vos vœux seront accomplis y que vos promesses >) ne seront point vaines , que les pièges y les diffi- » cultes y les terreurs ne retarderont point sa mar- » che^ et n'intimideront point son courage. »
On ne peut se dissimuler que Mirabeau a été le principe de la force dans l'Assemblée nationale : on ne peut rien dire de plus grand y de plus fort y de plus digne en même temps que ce morceau; il est^ avec la forme convenable de respect, conforme à l'arrêté du :23 , où l'Assemblée déclare qu'elle persiste; ici, elle déclare au roi lui-même qu'elle persistera. La qualité principale de Mirabeau était l'audace : elle fortifiait son talent, elle en dirigeait l'usage , et en développait la force. Mais quel que fut son caractère moral , quand il était porté par les circonstances, il s'agrandissait, il s'épurait avec elles , et alors son génie relevait à la hauteur du courage et de la vertu (i).
(i) Mirabeau a joue, comme orateur et comme homme d'Etat, un si grand rôle dans la révolution française , que nos lecteurs aimeraient sans doute à comparer les différens portraits qui ont ëté transmis 3ur cet homme célèbre; ils poun^ient en effet, au moyen de cette comparaison , prendre une idée précise dç son car ractère et de son éloquence. L'étendue des pièces que contient ce volume ne nous permet pas de faire ici ce rapprochement, qui trouvera place à la auilt d'autres Mémoires. ' ( Note dês now. édii. )
5o4 MÉMOIRES
On a été aux voix pour l'admission d'une dés députations de la noblesse d'Amont en Franche- •Comté, qui en avait nommé deux. L'Assemblée générale a jugé tout autrement que la chambre de la noblesse; elle a admis la députation que la'ntH blesse avait exclue. Il se trouva que celle-ci a:vait la liberté pour le vote, au lieu que l'autre avait des mandats impératifs. On fît part ensuite à l'Aissemblée d'une lettre des électeurs de la noblesse d'Agen, qui révoquaient les pouvoirs limités, et qui laissaient leurs députés libres de faire tout ce qui serait pour le bien de l'État, sans compromettre néanmoins les privilèges, les droits uniquement honorifiques de la noblesse, et en leur ordonnant de persister pour obtenir la constitution désirée, avant de consentir ni à subside ni à emprunt. Voilà donè deux députations entièrement libres de voter en conxmun; beaucoup de députés avaient demandé et obtenu de pareilles révocations. Ainsi , on s'approchait de l'unité de l'Assemblée, du moins de la partde ceux qui la désiraient ou qui y consentaient de bonne grâce.
On dit qu'une partie de la noblesse, qui s'assemblait quelquefois clandestinement, se réunit le lendemain dans la chambre jadis de son ordre, pour protester contre ce jugement: elle était au nombre degS; cette protestation n'a pas été notifiée. {Jour'nal de Fersailles , 7i° 1 1 , supp. pag. 8i . )
M. Mounier a lu le projet adopté par le comité pour l'ordre du travail de la constitution : il établit
DE BAILLY. 3o5
tf abord ce que c'est qu'une constitution ; c^est la forme précise et constante du Gouvernement. 11 a exprimé alors ces vérités claires et sensibles qui traçaient à la fois la leçon de l'Assemblée et du roi :
H Quand la manière de gouverner ne dérive pas de u la volonté du peuple clairement exprimée, il D n'a point de constitution ; il n'a qu'un gouverne- » ment de fait qui varie suivant les circonstances , » qui cède à tous les événemens. Alors l'autorité a » plus de puissance pour opprimer les hommes » que pour garantir leurs droits ; ceux qui gou- A vernent et ceux qui sont gouvernés, sont égaleèi ment xmflieureux. »
Comme la volonté du peuple n'a jamais été clairetnent exprimée , il s'ensuit que nous n'ayions pas de constitutions ; nous avions cependant quelques lois reçues comme fondamentales, n Depuis qua- » torze siècles nous avons un roi ; le sceptre n'a h pas été créé par la force , mais par la volonté de » la nation ^ mais par l'élévation sur le bouclier". » Delà plusieurs lois : la monarchie , l'indivisibilité, l'hérédité du trône , les femmes exclues dç^ la copronne , le consentement libre du peuple à l'impôt. H faut aine constitution qui détermine précisément les droits de la nation et du roi. Gette constitution n'est ni dans le despotisifiô royal, ui dans l'aristOHcratie féodale , nîdans une liberté sans' règle ^ qui placerait un pouvoir arbitraire dans la multitude , et qui appeUerAit l'anarchie , puis le despotisme qui marche à sa «oîte pour se composer de ses débris ,
3o6 MÉMOIRES
réunir et dévorer tout ce qu'elle a divisé. M. Mouuier proposa de faire précéder 1^ constitution par la déclaration des droits y piais de ne la pas faire paraître séparément. Il pensait comme moi , et le comité avait partagé notre opinion : « Que des » idées abstraites et philosophiques , si elles n'é* ij taient accoippagnées des conséquences y permet- » traient d'en supposer d'autres que celles qui seront » admîmes par l'Assemblée. » Cet avis était bien sage. Une publication précipitée a ouvert lé champ libre à une infinité d'abus > a autorisé à des usurpations : oq a ^ pour ainsi dire y légitimé l'habitude f «t puis j quand on a voulu arrêter ces usurpations ^ •en dépouiller les violateurs de l'ordre , la multitude Vy est opposée ^ on a rencontré la force j et ime espèce de droit acquis contre la loi. La loi s'est trouvée sans appui , l'ordre n'aurait pu être rétabU ^uepar des moyens difficiles , d'un succès incertain ^ «t surtout trop coûteux. Cette anarchie ^ défendue par le peuple qui en jouit j a des suites dont on ne peut eqcore prévoir ni la durée , ni la fin : il faut espérer qu'elle ne sera pas le despotisme (i). Nous proposions trois jours de bureaux pour l'examen des objets de la constitution ^ et trois jours d'assemblée pour les disciUer. Ces dbjets étaient successivement: : les droits de rkomme ; principes de la monarchie ; droits de la nation ; droits du roi ;
(i>Ges paroles de Bailly sont d'une prévoyance remar^piaMe«
DE BAILLt. 507
droits des citoyens ; organisation de l'Assemblée nationale ; formes de l'établissement des lois ; organisation des assemblées provinciales et municipales ; principes du pouvoir judiciaire ; fonctions tt devoirs du pouvoir militaire « Mirabeau trouvait dans <re morceau de Tanalyâe et de la clarté , mais le vague d'ilnpi^ogramiïie. (Courrier de Proifencej lettre 9*. ) Ce n'était paa là une critiqfue , ce morceau contient totri ce qu'il faut : un plâcn de travail n'est , en effet , qu'un progranmie« L'Assemblée a ordonné rimpression du rapport, et chargé les bureaux de s'en occuper.
M« Moimier ,avec une connaissance approfondie de l'histoire et du droiit public de la France , des droits politiques dés homniés , assez^ de philosophie-^ un esprit d'analyse^ de& idées précises et claires y une réputation faite d'honnêteté et d'amrour de Ici liberté , un caractère dont la ferm^eté était Côiïnue , aurait eu une grande prépondérance dans FAssem-^ blée , et- l'aurait coi\sérvée , s'il n'avait quitté la Kgne de la liberté y et si la juste haine qu'il a pu prendre pour les factieux ne s'était pas tournée et contre l'Assemblée élle-«iéme et eontte-les vriais patriotes, ■ ' : -■ '
' J^endredi io juillet* -*^ Ea séance n'a été employée qrf à des rapports *de vérification de pouvoirs , et autres objéf& peu importans.
Ce jour-là j'étais invité à diner chez M. de Villedeuil , j'y allai ; c'était la première fois , et il était temps ; car huit jours après il n'était plus en place.
3o8 MÉMOIRES
Je dois plaoer ici un mot sur mes relations avec M. de Villedeuil et M. de Breteuil.
M. de Breteuil, entrant au ministère en i ySS, était favorablement prévenu pour moi par des amis conununs , et par des sentimens d'estime pour mes ouvrages et ma conduite. Afles relations avec Iqî ont été fondées sur les deux commissions pour le magnétisme .animal et pour les hôpitaux ; commisâons d'où ont résulté deux rapports qui ont en du succès et dont j'ai été le rédacteur. M. de Breteuil^ voyant de longs services gratuits et sans aucune récompense , m'en a fait obtenir du roi, et je lui àou les grâces qui m'ont été accordées depuis 1785 jusqu'en 1788 ; je ne puis l'oublier. Je m'étais aïlaché à lui , parce que , comme homme , je l'ai vu bon , sensible , droit, et loyal ; comme ministre , aimant toujdui:^ ce. qui était utile , grand , et à rhonneur de la nation et du roi : voilà l'homme tel que je l'ai connu , et auquel j'ai été siQcèrement attaché* Quant à ses principes politiques , ils n'étaient ni révolutionnaires , ni constitutionnels : ambassadeur pendant trente ans , accoutumé à parler au nom du roi , il ne connaissait que son autorité ; justice d'une part , obéissance de. l'autre : voilà ses maximes. Il avaitune réputation de despotisme qui n'était pas favorable pour être rappelé au ministère dans la circonstance des états-généraux. Je dois dire que, dans quelques conversations que j'ai eues avec lui entre les notables et les étatsgénéraux , le tact acquis dans les affaires et le bon
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esprit qu il a y lui avaient fait sentir que les cir^ constances exigeaient des changemens dans le gouvernement et des modifications dans l'autorité royale. Cependant , l'intérêt que je prenais à lui me faisait désirer qu'il ne rentrât point dans le conseil ^ que la grande querelle de la nation et du ministère ne fût terminée, que les droits de lanatioa et du roi ne fussent fixés. Au reste, provisoirement^ et eu égard à la difierenee de principes et de situa* lion , consacré tout entier à mes devoirs , je n'avais eu aucune relation avec lui , depuis ma nomination aux états-généraux jusqu'à ce moment. Voilà les faits dans la plus exacte vérité ; et lorsque l'occasion vient de rendre compte de sa vie , on est bien heureux de pouvoir tout dire. Quanta M. de Villedeuil , je l'ai connu chef de la librairie , et dans ce poste y à Tintendance de Rouen , au contrôle général , et au ministère de Paris , il m'a constamment montré une estime et une amitié que je lui ai rendue. Il a suivi avec zèle l'affaire des hôpitaux commencée par M. de Breteuil; et dans ce qui a été à ma connaissance de sa gestion avant les états-généraux , je ne lui ai vu rien faire qui ne fût honnête , et voulant toujours ce qui pouvait être utile.
Après le dîner , M. de Villedeuil me prit à part , et il m'apprit que le baron de Breteuil était venu à Versailles le matin. Je lui demandai tout de suite s'il était question qu'il rentrât dans le ministère ; il me répondit très-affirmativement que non ^ qu'ik
5lO MEllOIRES
^iait venu à huit heures et reparti a midi y peut-* être pour faire sa cour^ ou pour toute autre chose que le ministère. M. de Villedeuil pouvait bien me dire non y quoiqu'il sut le contraire ; mais je crois qu'il me disait le vrai , et qu'il y avait un mystère dont il n'était pas instruit. En général , à la cour un seul ministre a le secret des grandes opérations ^ et ce n'était pas lui; il n'y avait pas la prépondérance : une raison qui me parait démonstrative y c'est que s'il avait été dans le secret des dispositions de la cour à l'égard de M. Necker et dç M. de Breteuil y s'il avait prévu ce qui devait arriver le lendemain et le dimanche, il ne m'aurait pas dit cette nouvelle ; il ne m'en a parlé que conux^e d'une chose parfaitement indîfl^rente^ que par conversation et à raison de mes liaisons avec M« de iBreteuil. Cependant^ je fus frappé de la nouvelle y et j'eus bien de la peine à me persuader que, dans le milieu de l'été et dans les circonstances où nous nous trouvions, M. de Breteuil eût quitté sa terre où il se plait , pour venir à la cour , sans quelque mystère et sans un puissant motif.
Samedi 1 1 juillet. — 'M. le président a annoncé que la députation vers le roi avait été admise la veille au soir , que l'adresse lui avait été lue ; voici la réponse du roi :
tt Personne n'ignore les désordres et les scènes » scandaleuses qui se sont passés et se sont renou-^ M velés , à Paris et à Versailles , sous mes yeux et >» ceux des états-généraux ; il est nécessaire
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>i que je fasse usage des moyens qui sont ^n ma » puissance, pour remettre et maintenir Foi'dre » dans la capitale et dans les environs. C'est un » de mes principaux devoirs de veiller à la sûreté » pipblique ; ce sont ces motifs qui m'ont engagé » a faire un rassemblement de troupes autour de » Paris. Vous pouvez assurer l'Assemblée dea » ëtats-gétiëraux qu'elles ne sont destinées qu'à » réprimer, ou plutôt à prévenir de nouveaux » désordres, à maintenir le bon ofdre et l'exer— M cice des lois , à assurer et protéger même la li- » berté qui doit régner dans vos délibérations;. » toute espèce de contrainte doit en être bannie^ » de même que toute appréhension de tumulte » et de violence doit en être écartée. 11 n'y avait » que des gens mal intentionnés qui pussent éga- V rer mes peuples sur les vrais motifs des mesures » de précaution que je prends; j'ai constamment » cherché tout ce qui pouvait tendre à leur bon- » heur; et j'ai toujours lieu d'être assuré de leur » amour et de leur fidélité .
H Si pourtant la présence nécessaire des troupès^ » dans les environs de Paris causait encore de » lombrage , je me porterais , sur la demande dés » états-généraux, à les transférer à Noyon ou à » Soissons; et alors je me rendrais à Compiègne , » pour maintenir la communication qui'ddit avoir M lieu entre l'Assemblée et moi. »
On dit que M. de CleriflOnt-Tonnerre lut l'afdresse avec un ton successivement ferme et stnàr-
ble, et que la voix du roi parut altérée, lorsqu'il parla de Famour et de la sensibilité de ses peuples. ( Journal de J^ersailles y 7i° 1 2 , pag. 85. )
Cette réponse négative à une adresse si forte et si pressante 9 affligea une partie de l'Assemblée; une autre partie n'y vit que des motifs de confiance. Mirabeau dit a que nous avions confiance dans le roi et non dans un ministère qui avait creusé un abk&e sous no3 pas. La crise présente nous avertit des dangers d'une confiance illimitée ^ et , s'il faut le dire, de Tinconsidération de cette con* fiance qui nous 4 conduits au point où nous en sommes. Nous n'avons pas demandé à fuir devant les troupes , nous avons demandé qu'elles s'éloignassent de nous; irons-nous nous placer entre deux camps ? En même temps que cette réponse et ces paroles de bonté légitiment la confiance , l'état des choses nous ordonne la vigilance ; et il n'y a d'autre parti à prendre que d'insister sur le renvoi des troupes. » Mais la réponse du roi avait tellement inspiré de sécurité y que l'on mit en avant la proposition déjà faite d'établir un comité des finances; on y passa y et l'Assemblée ne décida rien sur la lettre ; c'était laisser les choses dans le même étal, et, comme l'observe Mirabeau , insister sur le renvoi des troupes.
J'avoue que je vis quelque chose de plus dans la proposition de transférer FAssemblée à Noyon ou à Soissons. On ne pouvait douter que la cour ne fut inquiète et de Versailles et du voisinage de Paris ;
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elle n'était pas à se repentir d avoir réuni les députés à Versailles. Je n'avais aucune connaissance des manœuvres et des agens employés, mais le peuple était agité, et c'est un instrument formidable. At-on bien , a-t-on mal fait de l'agiter , c'est un grand problème. Quoi qu'il en soit , les essais présens faisaient craindre les suites. Je ne doute pas que la cour ne préparât la translation. Aujourd'hui on nous disait que le roi y consentirait sur la proposition de l'Assemblée : au premier mouvement , au premier désordre où la cour aurait déployé la force et se serait rendue maltresse , on nous aurait montré la nécessité et on nous aurait donné des ordres. Cette translation eût été un grand mal. Nous aurions été plus facilement serrés par les troupes; l'Assemblée aurait été esclave ou dissoute , et nous aurions eu la guerre civile.
La formation proposée d'un comité des finances souffrait quelques difficultés , parce que tous les mandats des députés étaient formels pour défendre qu'on s'occupât ni d'impôts ni d'emprunts avant que la constitution ne fut faite. Mais il était évident qu'on n'allait point contre cette disposition trèssage y en prenant connaissance de l'état des choses. 11 fallait y avant de penser à juger , acquérir des lumières nécessaires ; il fallait constater la dette ^ évaluer les dépenses légitimes , détençiner le montant des recettes, dresser des plans de réforme et d'amélioration : tout cela pouvait se faire dans un comité , pendant que l'Assemblée entière s'occupeM^
vl« U coosUtution ; et le résultat du travail ne pa* nUtre qu au moment où elle viendrait d'être terminer. L^Assemblëe a arrêté la formation du comité Ue$ finances composé de 64 de ses membres,
M. de La Fayette lut ensuite un projet de déclara^ lion des droits de l'homme. Cette déclaration a le défaut de n^être pas toujours assez claire et assez précise ; d'avoir mêlé par anticipation les droits du citoyen qui lui sont assurés par la constitution , avec ceux de l'homme qui lui appartiennent par la nature ; mais les principes en sont très-bons , et dans un moment où tout le monde était occupé de cette déclaration , M. de La Fayette a l'honneur d'avoir présenté la première. M. de Lally-ToUendal , qui eut la parole après lui y dit un mot heureux; « M. de La Fayette a parlé de la liberté comme il l'a défendue. » Ce mot fut senti et vivement applaudi.
M. de Tollendal ne voulait pas qu'on isolât de la constitution la déclaration des droits. Je Tai déjà observé avec M. Mounier ; M. de Tollendal ne considérant pas que les droits de l'homme sont naturels et imprescriptibles, insistait sur la différence énorme d un peuple naissant qui fait choix d'un gouvernement , à un peuple antique qui se rassemble pour perpétuer une monarchie subsistante depuis i4siècles. a Remontons, dit-il, au droit natu- » rel^mais hâtons-nous de redescendre au droit posi- » tif j que la déclaration de nos droits soit la déclara- » tion des droits de tous; que l'homme et le citoyen , et et le monarque , y trouvent chacun ce qui
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i) doit lui appartenir ^ et que ce soit y pour ainsi dire ^ » un pacte social^ un contrat universel qui^ en disa tribuant la justice à toutes les parties , force toutes » les parties d'être justes , et qui , en leur procu- » rant le bonheur y les ramène à l'union. »
Mirabeau demanda si les pouvoirs du gouvernement , nommés improprement des droits , peuvent être mis sur la même ligne que les droits du peuple ; si ce n'est pas violer les principes fondamen* taux de toute société, en admettant l'existence d'un contrat entre le peuple et les chefs qu'il se donne. ( Courrier de Provence , lettre 19 , pag. 12.) Non, sans doute. M. de ToUendal et ses contradicteurs avaient raison. En principe toute so||^veraineté réside dans la nation ; nul pouvoir , nul droit qui n^émane d'elle ; au moment où elle recouvre ses droits , elle les exerce en entier. Un peuple âgé de quatorze cents ans , et comprimé par des abus, est comme un peuple libre , tout neuf, et formé d'hier. Voilà le droit , mais la prudence ? Ces droits ne valent que par la force. Il faut connaître et la force qui peut les soutenir et la force qui peut leur résister. On a droit de tout vouloir; en voularit tout , ne perdra-t-on pas tout ? Voilà ce qu'on pouvait considérer alors , et sur quoi l'événement seul pourra décider. Mais M. de ToUendal , en ne rendant pas assez hommage au principe , avait peutêtre assez de sagesse de dire : a Voilà d'un côté le droit rigoureux, de l'autre des usurpations; mais des usurpations consacrées par des siècles , mais la
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possession armée. Que de combats à livrer pour déposséder ! que de sang à verser pour la victoire ! Je préfère une transaction entre ]es droits et les usurpations , qui rétablisse les uns sans dépouiller tota-lement les autres^ où chacun cède, et dont tout le monde puisse être content. Je sais que cette manière de voir sera traitée de faiblesse : je sais cependant m'élever comme les autres à la rigueur des principes et à la hauteur des grandes conceptions; mais il ne s'agit pas ici de théorie , il y va du bonheur des honunes, et c'est le succès et les jouissances qui l'assurent. » M. de ToUendal avait pour lui l'exemple des Anglais y qui ont consacré la prérogative royale et les droits des barons, en même temps que ceux du peuple . Nous sommes plus dans les principes; si nous réussissons, nous aurons eu pleinement raison, nous aurons fait mieux qu'eux r mais si nous ne réussissions pas , nous aurions perdu une occasion inretrouvable, et manqué le bonheur de la France. M. de ToUendal a conclu « à ce qu'il fût arrêté par l'Assemblée de ne déli- » bérer que provisoirement sur la déclaration des » droits , et de ne rien statuer en définitif sur cet » objet , qu'en statuant sur tous ceux de la consti- » tution. » La motion de M. de La Fayette et celle de M. de ToUendal ont été renvoyées à l'examen des bureaux.
On dît que quelques membres de la noblesse , au nombre de quatre-vingts , se sont réunis dans leur saUe , à sept heures et demie du soir. Un
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d'eux a fait remarquer la désertion journalière de leurs assemblées séparées ( lesquelles étaient illégales). En effet, celle du 5 avait eu cent trentehuit membres, celle du lo, quatre-vingt-treize, et celle-ci quatre-vingts seulement. Un autre a proposé de faire une protestation contre tout ce qui s'était fait ou se ferait dans la prétendue Assemblée nationale. On a adopté , dit-on , cette idée ; on a nommé huit membres pour la rédiger et la présenter à l'Assemblée , ajournée à lundi 1 3 , à six heures du soir. On a proposé aussi de la faire distribuer dans les bailliages , pour la faire adopter par les comme ttans. (Journal de J^ersailles ^ 7i° 12, supplément y p.5'j.) Les événemens du lundi ont fait oublier, je crois, l'adresse, et changer l'ajournement fixe en ajournement indéfini.
Je partis le soir pour Cbaillot, et je vais rendre compte de ce qui s'était passé à Paris la veille , 10 juillet, et aujourd'hui. Le vendredi soir 10, il y avait eu assemblée des électeurs à THôtel-de- Ville. On y fit diverses motions relatives à l'établissement d'une garde bourgeoise à Paris , proposée la première fois aux électeurs, le ^5 juin, par. M. de Bonneville ; établissemient dont M. Necler m'avait parlé lui-même le i®' juillet, et dont la proposition fut faite à l'Assemblée nationale le 8 juillet. Dans cette séance , le même M. de Bonneville proposa la convocation des districts. M, Bancal des Issarts renouvela la motion de la garde bourgeoise. Il parait que déjà les alarmes étaient vives
3l8 MÉMOIRES
à Pirîs. Après avoir rappelé ce qui s'était passé en 1788, à l'égard des magistrats, il dit : « Les » baïonnettes, l'étendard du despotisme et de la » mort qu'on présentait l'année dernière aux mi- » nistres de la justice, sont tournés aujourdliui, » avec un appareil menaçant et plus terrible , » contre les représentans de toutes les provinces » rassemblés dans un même Heu. On dirait €[ue » l'ennemi le plus redoutable est à nos portes. TJà » camp de troupes étrangères est établi au sein de » votre ville ; tous les environs de Paris et de Ver- » sailles âont occupés par des soldats. Jamais on » ne fit des préparatifs plus formidables. Il ne nous » reste plus que les horreurs de la guerre civile ou » le joug de l'esclavage. Quels malheurs pour une » nation fîère et sensible, à laquelle il ne manque » qu'un bon gouvernement ! » 11 finit par proposer une adresse au roi pour demander le renvoi des troupes et l'établissement d'une garde bourgeoise, délibérée dans les dîstîicts convoqués à cet effet. M. Bonneville fit encore les motions suivantes: <c Se constituer en corps de communes; confirmer provisoirement les officiers municipaux actuels, les inviter à prendre séance pour délibérer avec lés électeurs; convoquer les districts et lès engager à nommer chacun un représentant pour se joindre aux électeurs. >j Je rapporte toutes ces propositions parce qu'il semble que , par un mouvement d'in- * térêt et de prévoyance, on posait dès bases^pour les jours suivans.
En effet, suivant les récits qui m'ont été faits, les régimens de Provence et de Vintimille étaient à Neuilly; royal-Cravatte , Helmstadt, royal-Pologne, à Sèvres et k Meudon ; Salis-Samade , Châteauvieux et Diesbach, suisses; Berchini, Esterhazy et royal-drag<His, étaient au Champ-de-Mars , avec un équipage d'artillerie; d'autres régimens étaient à Saint-Denis , Besançon et La Fère , et plusieurs régimens allemands étaient cantonnés ou à Saint-Denis, ou ailleurs aux environs de Paris. J'ai vu moi-même le pont de Sèvres gardé par des troupes avec du canon > et des patrouilles de hussards et de dragons répandues sur la route. La garde bourgeoise était excellente pour calmer les inquiétudes des citoyens et pour faire leur sûreté ; elle ôtait d'ailleurs tout prétexte à la présence des troupes. On aurait dit aux ministres : (c Si vous ne les gardez que pour la police , nous nous chargeons de maintenir l'ordre ; faites retirer vos soldats» » Mais on balança trop à prendre cette mesure. Il n'était plus temps. Le gouvernement sentait bien qu'il ne pourrait pas conserver les troupes; il se hâta da passçr à l'exécutioa ^ et se prépara sérieu-* sèment à les faire agir.
Aujourd'hui 1 1 , on» a demandé , à l'ouverture de la séance., beaucoup de recueillement dans les membres die cette assemblée , et un grand silence dans le poblic pour les matières, importantes qui allaient être traitées. Les. conunissaires , nommés la iveiUe pour examiner les motions qui avaient été
faîtes, en ayant fait leur rapport, l'assemblée fl décidé qu'il n'y avait pas lieu à faire une adresse au peuple ni à se constituer en communes ; ce qui était en effet très-sage, car on ne peut ni ne doit se déclarer ce qu'on n'est pas. Les électeurs étaient alors ce que les faisait la nécessité , les représentans du peuple et les sauveurs de la patrie. A l'égard de la garde bourgeoise, il a été pris l'arrêté suivant :
(c L'assemblée des électeurs de la ville de Paris ^ }) ne pouvant se dissimuler que la présence d'an » grand nombre de troupes dans cette capitale et » aux environs , loin de calmer les esprits et d'em- » pêcher les émotions populaires , ne sert au con- » traire qu'à donner des alarmes plus vives aux » citoyens , et occasioner des attroupemend dans » tous les quartiers , demeure convaincue que le » seul et vrai moyen qu'elle puisse proposer dans » une pareille circonstance , pour ramener la tran- » quillité , serait de rétablir la garde bourgeoise ; )} que cette garde est suffisante pour prévenir tous }} les dangers; qu'elle est même nécessaire; que jo les babitans de cette ville ont d'autant plus rai- » son de désirer de se garder eux-mêmes, que tout » récemment la plupart des villes de Languedoc » viennent d'y être autorisées par les ordres du » roi, eit que les communes voisines ont de même » armé leurs bourgeois pour la police des {marchés.
}} Par tous ces motifs, rassemblée a arrêté de » supplier , par l'entremise de ses députés , l' As- » semblée nationale de procurer , au plutôt , à la
» viU^ de Paris rétablissement d'une garde bour- » geoise. »
On voit que y malgré la présence des troupes y les alarmes des citoyens , la vivacité de quelques motions > l'arrêté dé cette assemblée est parfaitement dans la mesure convenable. Elle s'adresse à, F As-
semblée nationale au lieu du roi ^ et là on voit per-^ cerla défiance tacite du ministère.
M. Guillotin ^ député de Paris , a été introduit vers neuf heures du soir^ et. a dit que tout est cialme à Versailles; qu'on croit M. Necker plus solidement établi que jamais dans la confiance du roi^ et qu'il n'y aurait pa$ de séance royale aprèsdemain lundi, comme on l'avait annoncé. Ces nouvelles furent applaudies par le grand nombre , mais révoquées en doute par plusieurs qui préten-daient en avoir de contraires^ Si l'événement eût été su y si l'on eût reconnu la fausseté de la nou^ velle, M. GuiUptin eût été soupçonné d^étre venu pour tromper et endormir les Parisiens; et, malgré son patriotisme et son innocence, il aurait pu courir quelques dangers; mais ses paroles calmèrent les esprits. Dans ce moment le président proposa de. s'ajourner au jeudi suivant lôw C'est alors que. M. de Leutres se leva et dit ces paroles remarquables et prophétiques : u Que l'Assemblée » nationale et la ville de Paris sont menacées des » plus grands malheurs; que des troupes nouvelles >; viennent se joindre aux troupes déj» tantonnées » k Saint-Deoi^ e( aux environs de Piùis; que ceft I. ax
» apprêts de guerre doivent jeter lalarme dans lès » cœurs de tous les bons citoyens; que VersaUles » n'est pas tranquille , inalgré l'assurance ^e vient » d'en donner l'honorable membre de l'AsseiîiI^ëe; » qu'au lieu de renvoyer l'assemblée à jeudi pro- » chain, il serait prudent de ne pas désemparer; }} qu'enfin^ si l'on ue prend pas les mèâtlres les » plus promptes et les plus sages ^ le lundi 1 5 juillet » de cette année sera plus désastreux que le 1 3 juiln let de l'année dernière. »
Ce discours ramena les citoyens ek FassemMee vers l'inquiétode. Sans doute il eût été utilci dé ne pas désemparer; mais<>0t avenir que Ton peignatit si. redoutable 9 était inconau, au moins bien incertain. M. de Leutres n'étal)4issait ses craintes* sur «ucunfait; les nowrelles'de M.- Guillotin étaient consolantes; les nf'esw^^i£tnâk)rdinaires d'un corps €ont elles^naéraes une catise d'alartne : on desem* para donc; mais l'assemblée , cepèwfent^ frappée du discours, s'ajourna au lundi qua^'tré heerres après midi^ '^
Et moi aussi j'étais «ranquille. Parti de^VièrsaiHes à quatre Iteares , avant que rien fût changé , n'étant lié à aucun parti y ni au fait d'^ucutfè iiifrigtte, en ne s'empressait pis de m'avértîi'; et fêtais instruit avec'^lé public. Cette ignorance me Valut trne Boit de tranquillité ef^^n jour' de ééctirité; ' Himanche x:t jmÙèêi^-- TiiXktiVé maân m^ 'promener k 9strjm\ J'y • vis' phisie tM^ - per!Â>ti neir al^e^ Yépattdfk^Sï^dsiBs-le monde',' etqurétmént orcEnDrai-
rement au courant des nouireUeâ; je ïl'â{${>ri$ riéti. Je revins à Chaillot pôtir diner. Nous y avions quelques amis. L'un, M. Thierry, àldrs ptticurétir au parlement , me parlant dë^ discôUt^ qui se té'niûent à Paris et pàrticulièremetit âU Pàlais4tOyal , me dit : « Savez^voùs Id briiit qili y cotart ? On dit que vcms ^ere^ pfëvôt des i)iai*chandë. >> M. de Flessellesétait en place; il y était diêfpni^ ttois riRns et pour trois ans : à propoé de qiibi péfaser à rétiiplir une place qui n'étaitpâd VÀéânte; et j^é^^ellë raison itie la destiner > à tlibi qtti b'kvàië ^ëîÉIt Sùi^ la carrière par où l'on y arrivé ? t3ék mef parut à extraordinaire et si dénué dé iôuté tràiëemUâncè, que je n'y fis aucune atténtidîi. Gës dbctemi*s pu^ bHcs s'accordent adSési àVëë k nmtïàn faite àftk «lecteurs de cénfirmét pro^f^oi^eniëùi; y bârèkù de là Ville) qtti confirme peut croire &^Uî^lè dfoit dé destituer. Je dis ce qui Suit dé râp^r^chéttièbs faits postérieurement ; alorâ je M Savais pas bù était l'opinion. Une autre personne arrivant dé Fan^ nous apprit lé renvoi dé M. Nfecker. Je il'èrt votilus d'abord rien croire ; tààië un dé mes amis étant survenu , me cita un homme qui le lui avait fait lire , et je n'en pus pas douter. Je fus consterné de cet événement inattendu, si dangereux dans l'état actuel des finances , et si effrayant par lés stdtes que ce coup d'autorité ^nàbiâit afinôncer.
M. Necker reçut le samiédi ii , pendant sou dîner y un billet du roi qui lui ordonnait de s^éloigiiér sur^lé^chaàip. Il n'en dit iiëh péudant le
Sa4 HâiioiB^
diner ^ monta en voiture aussitôt après avec mtr dame Necker y sous prétexte de promenade ^ et fit prendre le chemin de Saint-Qpen , d'où il partit a minuit ^ après avoir écrit à sa fîUe , pour la prévenir lui-même de l'événement et de. son dépari; et il prit la route de Bruxelles (i).
L'après-midi^ sur les quatre heures 9 on vint nous apprendre que M. de Breteuil était arrivé à Versailles le matin ^ et qu'il était {Nrerôier ministre ^.çejyte dernière circonstance n'était pas exacte^ je ne crois pas qu'il ait jamais été déclaré tel. C'était, bien l'intention; mais les événemens qui oot suivi 9 n'en ont pas laissé le temps. Je me refusai 9 tant 4}ue je pu^^ à. croire la nouvelle que K cerlir tude du voyage , fait le vendredi^ me rendait trèsvraisemblable ; je finis par en être sincèrement affligé. J'aimais M. de Breteuil, et je lui devais cet attachement ; j'avais même de l'estime pour plu- 6ieurs de ses bonnes qualités ; je le croyais capable d'être utile à l'État , même dans le nouvel ordre de choses : mais je désirais qu'il ne parût au ministère, que lorsque cet ordre de choses serait assis , lorsque les formes du futur gouvernement seraient fixées, et que , forcé de prendre de nouveaux principes, au lieu de ses anciens que je redoutais, il pourrait travailler pour le bien public qu'il aimait, dans les vues de la constitution , et du roi et du peuple. Jusque-là je craignais son administration :
( I ) Voir les Mëmoireg de M. Necker. (^ote dts noup, HU. )
je la craignais pour lui y parce qu il me paraissait indubitable qu'il se perdrait; je la craignais pour inà patrie^ parce qu avant de se perdre, il pouvait entraver les opérations de l'Assemblée y et peut-être > par des coups d'autorité , faire beaucoup de maux à la France. Je ne pouvais pas concevoir comment il revenait dans des circonstances si effrayantes. Il m'avait dit mille fois qu'il ne désirait pas rentrer dans les affaires : il m'avait ajouté qu'il ne rentrerait jamais 9 si M. Necker sortait de sa place , à moins * que ce ne fût l'opinion publique qui le fît renvoyer ; et il venait se jeter au milieu de la mêlée , et il entrait au moment même où sortait M. Nec^ ker, et où l'enthousiasme de Paris et de l'Assemblée, pour ce ministre, allait jusqu'à une espèce de culte. 11 était évident qu'on méditait des chan* gemens graves , qu'on renvoyait M. Necker qui n'aurait pas voulu s'y prêter. Mais celui qu'on appelait , il avait donc promis de s'y prêter ? C'est ce qui m'affligeait. On m'a dit depuis qu'il avait demandé cent raille hommes et cent millions. Quant aux cent millions , on m'a assuré que, dans un conseil tenu le samedi 1 1 , on avait arrêté de faire pour cent millions de billets d'État, espèce de papier-monnaie ; et plusieurs de mes collèg^ies. >jii'ont dit eu avoir vu depuis tout imprimés.
Je restai dans toutes ces réflexions , impatient de me rendre à Versailles , où je devais retourner le lendemain à sept heures avec M. Treilhard , habitant comme moi de Cbaillot : vers six heures ^^ fdn^
sieurs; personnes partirent pour Paris. Madame de B^auhamais arriva ^ et un de ses gens disait avoir vu des bqas^rds poursuivis par le peuple , se réfugier dans les Tuileries. Les personnes parties pour Paris revinrent^ et nous dirent qu'elles avaient tfpuvé la place de Louis XV remplie de troupes avec du canon , et que le bruit de la mousqueterie les avait engagées à retourner sur leurs pas. Mon cœur se brisa à ces nouvelles ; je frémis du sang qui allait peut-être couler dans Paris. Je fus viveiqent embarrassé pour mon retour à Versailles ; je craignis que si le tumulte augmentait, je ne pusse pas avoir le lendemain un carrosse des voitures de la cour ( ma voiture ordinaire ), et me rendre à ipou poste , où j'étais surtout jalpux de ne pas ms^nquer dans un moment si critique. Le chevalier de Pange , alors présent , m'offrit de m'envoyer sa voiture à six heures du matin , ce que j'acceptai avec empressement; et il partit pour aller reconnaître, ce qui se passait aux Tuileries. Tout ce qui çtait chez moi se retira par d'autres chemins que par la place de liOuis XV. Quand je fus seul, et que je réfléchis sur M. de Breteuil à Versailles , je me déterminai à ne point l'y aller voir. Plus j'avais été lié avec lui , plus mon devoir m'interdisait aujourd'hui les plus simples relations. Mais , inquiet de sa rentrée au ministère , et présumant un peu de l'estime qu'il avait pour moi , je lui écrivis, et je disais dans ma lettre que j'étais affligé qu'il fût ministre ; mais que puisqu'il avait tant fait que de se
résoudre à Tétre y mon amitié le priait de ne pas se méprendre dans le jugement qu il porterait de l'Assemblée : que ce n'était point un parlement , mais la nation; qu'elle ne reviendrait point sur ses arrêtés ; qu'elle ne reculerait point devant lautorité; qu'il était digne de son caractère, qui m'était connu^ de faire le bien public , et d'être autant le ministre de la nation que celui du roi. Je fis cette lettre pour la lui envoyer le lendemain matin. Un de mes gens y qui était à Paris et dont j'étais fort inquiet, revint à neuf heures , et me dit qu'il avait trouvé la place et le quai parfaitement libres^ et tout fort tranquille dans ce quartier.
Cependant^ la nouvelle de l'exil de M. Necker avait répandu la consternation dans Paris. On s'as-^ sembla au Palais-Royal ; on fut faire fermer les spectacles en signe de deuil public. On alla chez Curtius; on y prit les bustes de M. Necler et de M. le duc d'Orléans; on prétend qu'on croyait alors ce dernier également exilé. On porta ces bustes couverts de crêpe et en triomphe ; le peuple criait chapeau bas. Dans la rue Saint-Martin, on engagea un détachement du guet à accompagner cette pompe pour maintenir l'ordre ; elle vint de la rue Saint-Honoré jusqu'à la place Vendôme. Là se trouva un détachement de royal-allemand; il tomba sur cette troupe qui , n'ayant que des pierres pour se défendre, fut bientôt rompue : le buste de M. Necker a été brisé. On dit qu'un garde-française , aaêlé à la foule , y fut tué , et qu'un soldat
de la garde de Paris tua le dragon auteur de ce coup. Cependant les troupes mandées arrivaient de toutes parts y et remplissaient la place de Louis XV et le boulevart : elles avaient leur canon. Un détachement de royal-allemand était près du dépôt des gardes - françaises. Un des jours précédens y quelques-uns de ceuy-ci avaient été maltraités à la Muette par les cavaliers de ce régiment. Les gardes-françaises^ irrités de cette insulte y sortirent dans ce moment y s'élevèrent dans la contre^allée y et firent feu sur royal-ailemand qui se replia dans la place, et que M. de Lambesc conduisit bientôt dans les Tuileries par le pont - tournant , soit comme retraite, soit pour faire évacuer le jardin. Mais il y entra avec sa troupe le sabre à la main ; mais on tira sur des citoyens paisibles ; mais il ef^ fraya au moins et sans sujet une foule désarmée : il parait difficile que cet acte ne soit pas plus ou moins coupable. Alors Teffroi et le ressentiment n'eurent plus de bornes ; on courut au Palais-Royal, on y cria aux armes!
Une foule immense se porta à FHôtel-de-VilIe : la grande salle était pleine et les électeurs sans pré-* sident et en trop petit nombre pour délibérer; cependant on demandait et des armes et le tocsin. Une patrouille du guet à pied, rentrant au poste, est désarmée; on demande impérieusement aux électeurs un ordre pour autoriser les citoyens à s'armer et à repousser le danger qui menace la capitale. Je remarque que dans cet horrible moment
OÙ tous les habitans de Paris étaient justement effrayés et du présent et de l'avenir, dans un moment où on pouvait ne reconnaître d'autre loi que celle de la nécessité , on respectait cependant la loi y et on n'imagina pas que le peuple pût s'armer sans l'autorisation d'une autorité quelconque. C'est au moment de ces demandes réitérées que les électeurs ont reçu leurs pouvoirs du peuple, en même temps que de la nécessité et du danger. Les ordres étaient d'autant plus pressés , que l'on apprenait qu'une foule de gens sans aveu , une foule armée infestait les rues de la capitale; que les troupes de ligne environnaient la ville de toutes parts et pouvaient survenir à chaque instant. Les électeurs , prenant leur parti , ont ordonné au concierge de l'Hôtel-de-Ville de délivrer tout ce qui s'y trouverait d'armes ; on n'attendit point le concierge , les portes furent enfoncées , les armes pillées , toute la garde de la ville se trouva désarmée , et l'on vit à sa place un homme en chemise et sans bas comme sans souliers , monter la garde, le fasil sur l'épaule, à la porte de la grande salle. On demandait toujours le tocsin et la convocation des districts ; le peuple procédait en règle pour cette convocation comme pour l'acte de prendre les armes. Le petit nombre des électeurs , alors présens , se conduisit avec beaucoup de prudence. Il avait donné les armes qu'on aurait fini par prendre sans sa permission ; mais il ne jugea point à propos m da^^onner l'ordre exprès de s'armer, ni de faire soiuiv eu
33o MÉMOTRES
tocsin qui aurait augmenté des alarmes déjà gran* des, et il prit l'arrêté suivant:
cr Sur les demandes pressantes de nombre de ci- » toyens qui se sont rendus à l'Hôtel , et qui ont » témoigné leur appréhension aux électeurs déjà » assemblés pour tâcher de prévenir le tumulte,
» Lesdits électeurs ont arrêté que les districts » seront sur-le-champ convoqués , et que les élec- » teurs seront envoyés aux postes des citoyens ar^ » mes , pour les prier de superséder, au nom de la » patrie , à toute espèce d'attroupement et voie de » fait. PI
Plusieurs électeurs se dispersèrent en effet dans différens quartiers de Paris , pour engager à l'ordre et à la paix , et à rentrer chacun chez soi. J'ai passé la nuit dans la plus grande inquiétude de ce qui s'était passé ; j'ignorais alors le détail que je viens de faire, plus inquiet encore de ce qui devait se passer et de la possibilité de mon retour à Versailles.
Je vais revenir ici sur quelques autres faits qui m'ont été assurés , et que je tiens d'assez bonne source. Aussitôt qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de M. Necker, les agens de change s'assemblèrent pour délibérer sur les suites du coup que cet événement allait porter au commerce et aux finances. Ils décidèrent que , pour éviter de mettre a découvert un discrédit total de tous les effets , la bourse serait fermée le lundi ; ils dépêchèrent l'un d'eux, M. Madiiher, a Versailles , pour avoir des
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noiiveUes et connaître l'état des choses. Quand il revint ^ il fut arrêté au pont de Sèvres^ où on ne voulut absoluo^ent pas le laisser passer, à moins qu'il n'eut des ordres ; il retourna et s'adressa d'àbord à M. de Villedeuil , qui dit que cela regardait M. de Braglie. Il y fut. M. de BrogUe était bien embarrassé ; appelé depuis plusieurs jours pour commander les troupes autour de Pans , on^ assure qu'il s'était opposé au renvoi de M. Necker, qu'il avait du moins demandé à ea être prévenu. Il fut pris au dépourvu. Les ordres furent donnée dans la nuit du ii au i2. La générale fut battue h Courbevoie , à trois heures du matin , et les Suisses qui y sont casernes se rendirent dans le bois de Boulogne , ou on les mit en dépôt : on les fit marcher le soir à la place de Louis XV. On n'avait point dit aux officiers ni ce qu'ils devaient y faire , ni comment ils devaient se conduire* Sans doute les ordres furent donnés la même quit ou le diipanche pour intercepter le pont de Sèvres; peutêtre est-ce sur la nouvelle des attroupemens de Paris. L'agent de change eut bien de la peine à obtenir la permission de passer ; il était fort alarmé de l'obstacle à son retour, parce qu'un honnête homme y qui a des fonds de confiance , ne veut pas être soupçonné de disparaître et de les emporter r et comme il insistait avec ichaleu», le nvaréchal lui dit : (c Vous avez la tête bien vive ! »^ Il répondit : « Monsieur le maréchal , ne vou& f méprenez pas, vpus en trouverez de phis vîy^s t^ P^am»' n
Lundi 1 5 juillet. — J'envoyai de grand matia chercher une voiture de la cour, j'en eus une heureusement. Le chevalier de Pange m'envoya la^ sienne , je le fis remercier. Il m'écrivit en même temps qu'il avait été aux Tuileries > et témoin de \zt scène ; qu'il avait vu tirer, mais qu'il lui avait para que les coups avaient été dirigés en l'air. 11 parait donc qu'on n'avait que l'intention d'effrayer ;. mais pourquoi effrayer dans une promenade? qu'y fait-on de mal? C'est un grand mal et un terrible despotisme que celui qui veut inspirer l'efiroi à des citoyens paisibles. Je partis enfin avec M. Treilbard; mon inquiétude était que les mouvemens de Paris n'en eussent excité de semblables à Versailles ; que l'épouvante de la cour n'eut fait garder toutes les avenues , et que le passage du pont de Sèvres ne fût interdit. Nous ne rencontrâmes aucun obstacle sur la route, si ce n'est quelques patrouilles de dragons qui ne nous dirent rien ; nous trouvâmes des troupes en grand nombre et du canon à Sèvres, mais nous passâmes sans difficulté.
J'appris en arrivant que, sur la nouvelle du renvoi de M. Necker, un grand nombre de députées s'étaient réunis hier au soir dans la salle. La consternation était générale, c'était une famille qui avait perdu son père. Telle était l'opinion alors sur M. Necker, la destinée de la patrie semblait liée à la sienne. Mirabi^au lui-même dit : a On ne mesu- » rait qu'avec tei^euc l'abime de maux où la réso- )» lution de la veilt^^-pouvait entraîner la patrie ;
DE BÀILLY. S5S
» l'exil de M. Necker, depuis long- temps lobjet » des vœux de nos ennemis , était consommé. >» (Courrier de Provence^ lettre 19.) Voilà le langage que fut forcé de tenir un ennenod personnel de M. Necker. 11 faut cependant convenir que Mirabeau considérait moins peut-être la perte de lliomme que les événemens désastreux dont elle était le présage.;
J appris que MM. de Montmorin y La Luzerne y de Puiségur et de St.-Priest étaient ou renvoyés ou retirés (i). On annonçait M. de Breteuil ^ comme chef du conseil des finances ^ M. de La Yauguyon ^ pour les affaires étrangères ^ M. de Broglie , pour la guerre. 11 avait outre cela le commandement des troupes autour de Paris ^ M. de Besenval commandait sous lui. Le ministre de la marine n'était point désigné : on parlait de M. Fou- Ion, ou de M. Damécourt pour la finance.
A l'ouverture de la séance , après la lecture de plusieurs adresses d'adhésion aux décrets y écoutées dans le morne silence de l'Assemblée y moins attentive à la lecture qu'à ses propres pensées ^^ M. Meunier dénonça publiquement les changemen3 du ministère , le renvoi de ministres vertueux, le choix d'hommes justement suspects y ne fût-ce que par leur acceptation dans une pareille circons^ tance. « En reconnaissant y dit-il y le pouvoir qu'a le
(i ) Voir à ce sujet les Mémoires de M. Necker.
{Note dès houp.idii,)
554 MÉlftOlHÉg
roi de changer ses ministres ^ nous devons lui àite que la nation ne leur a pas retiré sa cohfiabcé ; que cette confiance ne reposera poiilt Sur leurs successeurs. Le crédit public et le salUt du |)^uple sont en danger. On brave son désespoir ^ on le provoque par un appareil mehaçânt j on l'etiVirontie , ôti attente à la liberté ^ les routes sont fermées et les passages interceptés. On apprend au roi à tedoutêt son peuple j nous devons éclairer lé roi > et lui montrer les dangers qui menacent lé royaume. » Mf Mounier proposa linë adresse au roi pcnir lui demander le rappel des miniistré^ y le danger dé ces changemens et des mesurés vîoléntcà ; il était instruit déjà sans doute et dés billets d'Etat jpro}etés et imprimés , et peut-être d'une résolution plus terrible ^ celle de né point payer ; car il fitlit en disant qail iallàit déclaret* au roi que l'A^seniBléé ne consentirait janiàiis à ùhë banqueroute infâme. M. Target a appuyé là motion. M. La:Iîy-Tblîendal l'a appuyée aussi , et , avec l'éloquence sensible et touchante qui le caractérise , il a fait l'éîogè d'un mînistré qu'il aimait , il â cblnbattu ses ennemis et par les traits connus de sa vertu et par les services qu'il avait rendus à l'Etat et au peuple (i). M. de Gouy d'Arcy rappela le mot célèbre de
(i)Le dLsconrs éloquent dd M. deLally-Tollendal se trouve dans le Choix de rapports, opinions et discours; il est également rapporté dans les Considérations sur la répolution française , de madame de Staël , et dans les-I/éttres de ISfiraibnâaù à $eè commettàns.
f Note des noup. édit. )
DE BÀiLlY. 555
Tacite , après la mort de Burrhùs : Cwitati grande desiderium ejus mansit. ( Annal, lib. 14 , § 5î. ) . La mort d'un seul homme est une calamité publique. M. de VirieU observa que l'Assemblée était entre deux écueilsy la fureur de.ses ennemis et la fougue du peuple : « L'appareil de la violence nous eùvirontie; .l'Assemblée ne craint point le danger y nous ne d^ ; vous craindre que d'être emportés parle courage ; ne touchons point au sceptre ^ en empiétant sur le droit du roi de nommer les ministres. Ex|)rimons des regrets , faisons parvenir au roi la vérité des joAlh^urs préseos ^ et le danger des conseillers per- £des« Réunis pour la constit ution y faisons la constitution ^ resserrons nos liens mutuels y renouve^ lotis ^ confiriBons y consacro^ns ces glorieux arrêtés du 17 )uin ; unissons-nous à cette résolution célèbre du 20 du même- mois. JuroDS toiis^ , ou^i toûè^ lous les^ Oi^dres réunis y d'être fidèles à ces illustrés arrêtés ^ qui seujb peuvent aujourd-htii sauver le rpyauTtie. ».Je remarque avec plaisir cette adhésion ^ cet homfuagie rendu aux arrètéà^ des coûiiHuMè p^ un JWmbre de la noblesse ; ces arrêtée ont éïé lia: base de notre liberté et de notre constitutiolii* M. de h^ Rochefoucauld a appuyé ^ ainsi que M. de ÇlerngiQnt-Tonnerre. Quant au serment, dit-il , il est inutile de le renouveler , et il ajouta ce beaii mot : La constitution sera faite y ou nous ne serons pbiS' Ces momens désastreux étaient dés moment de grandeur, l'Assemblée était aloiris vtairhent ro^ màine. Il (Kkau8gl.iMie chose bk^ truie, sut la situ»-"
lion de Paris : w On s'y égorge , et les troupes y présentent deux spectacles bien différens : des Fran* çais indisciplinés qui ne sont dans la main de personne y et des Français disciplinés qui sont dans la main du despotisme. » M. Biauzat toucha le point essentiel y le remède nécessaire au danger pressant; il montra la nécessité de faire l'article constitutionnel de la responsabilité des ministres. L'abbe Grégoire tonna contre eux y c'est-à-dire contre ceux qui restaient ; et il appela sur eux y sur les crimes ministériels y la recherche et la vengeance des lois par le moyen d'un comité de l'Assemblée. L'archevêque de Vienne , toujours modéré et sage , trouva qu'il s'emportait trop y et s'écartait du caractère ô^ua ministre des autels et du Dieu de paix et de clémence. L'abbé reprit la parole y et déclara qu'il rétractait les expressions inspirées par son patriotisme et qui cependant auraient pu déplaire à FAs^ semblée. Mais des applaudissemens et un cri de l'indignation publique l'en dispensèrent : le vertueux président avait montré la douceur de soii caractère y l'Assemblée plus rigoureuse fut juste. MM. de St.-Fargeau,Barnave,Castellane parlèrent successivement; enfin M.Guillotin présenta l'arrêté pris par les électeurs le 1 1 ^ pour demander qu'on autorisât rétablissement dune garde bourgeoise. L'Assemblée en était là y lorsqu'arriva le récit des malheurs et de la nuit et du matin dans Paris. Dans la nuit toutes les barrières y depuis le faubourg St.- Antoine jusqu'au faubourg St.-Honoré y et celles
des faubourgs St.-Jacques et St.-Marcel , ont élé forcées et incendiées ; les marchandises ap^ortéed à Paris n'ont plus payé de droits. Des brigands , armés de bâtons et de piques , se sont portés partout en plusieurs divisions, pour livrer au pillage les maisons dont les maîtres sont regardés comme les ennemis du bien public. On sent bien que ce prétendu patriotisme n'était que le manteau du crime et du vol. Des citoyens , mêlés exprès avec eux, les ont contenue. Oti â'est fait délivrer les canons des gardes et les drapeaux de la ville. On a forcé les boutiques des armuriers. Les prisons ont été ouvertes , la maison de St.-Lazare a été dévastée ; on en a commencé l'incendie , heureusement arrêté à temps. Le dépôt des meubles de la couronne a été violé, les armes enlevées. Les électeurs étaient assemblés à l'Hôtel-de-Ville , et la consternation dans toute la ville. Tous ces mouvemens avaient deux causes : l'inquiétude, l'efiroi des bons citoyens dans le danger public , à la vue et des changemens du ministère , et des troupes rassemblées pour quelque grand dessein ; citoyens , qui demandaient à s'armer pour sauver la patrie, leurs propriétés , ou pour défendre leurs derniers jours : les brigands , qui avaient déjà servi dans l'affaire de Réveillon , et depuis dans tant d'autres , et qui étaient mis en œuvre par ceux qui voulaient précipiter la révolution , et qui hasardaient peut-être cette révolution, plus assurée par la marche sage 6t légale de l'Assemblée* Mais FÀssemblée, quin^
connaissait pas ces mesures ^ et qui ne les eût pas employées , ne fut frappée que du malheur de Paris y du danger de la chose publique y ébranlée à la fois et par ses ennemis et par ses défenseurs. L'alarme fut dans tous les esprits , et une profonde tristesse dans tous les cœurs : plusieurs membres de la noblesse s'écrièrent que le âouvenir des divi* sions momentanées devait être effacé y et que tous les députés réuniraient sans doute leurs efforts pour secourir la patrie. Élans sublimes et touchans ! Pourquoi sont-ils instantanés ? Le danger est une source d'union ; pourquoi le sentiment n'en est-il pas assez durable pour assurer les remèdes et guérir les maux? Enfin une voix sortie de l'indignation profonde , un mouvement général^ appelèrent l'Assemblée vers le roi; il fut décidé de verser dans son sein les alarmes des représentans y les dangers du peuple , les siens propres , et on prit l'arrêté suivant :
« Qu'il serait fait une députation au roi pour » lui représenter tous les dangers qui menacent la )) capitale et le royaume, la nécessité de renvoyer » les troupes dont la présence irrite le désespoir » du peuple , et de confier la garde de la ville à )) la milice bourgeoise.
» 11 a été de plus arrêté que , si l'Assemblée ob- » tient la parole du roi pour le renvoi des troupes » et rétablissement de la milice bourgeoise^ elle » enverra des députés à Paris, pour y porter ces
» nouvelles consolantes et contribuer au retour de » la tranquillité. »
Le président fut le porter h la tête de quarante députés* Quant à la députation de Paris, M. de Custine réclama , pour les provinces , d'en partager rhonneur et le danger. Nous , députés de Paris , nous fîmes valoir nos droits. Il fut décidé qu'il y aurait quatre-vingts députés pris dans les diverses provinces , et tous les députés de Paris.
Le président et la députation sont revenus avec la réponse du roi ; mais ils ne rapportaient ni la garde bourgeoise ni l'approbation du voyage de Paris. L'archevêque de Vienne, en présentant l'arrêté , avait peint au roi le véritable état des choses, le danger de la capitale , la nécessité de la garde citoyenne , et les sentimens de l'Assemblée qui, en reconnaissant le droit du roi pour nommer les ministres , ne lui déguisait pas que le changement des ministres était la première cause des malheurs actuels. Le roi répondit :
« Je vous ai déjà fait connaître mes intentions » sur les mesures que les désordres de Paris m'ont » forcé de prendre; c^est à moi seul de juger de » leur nécessité , et je ne puis à cet égard apporter » aucun changement. Quelques villes se gardent » elles-mêmes; mais l'étendue de cette capitale » ne permet pas une surveillance de ce genre. Je » ne doute pas de la pureté des motifs qui vous » portent à offrir vos services dans cette affligeante » circonstance : mais votre présence à Paris ne
34o MëMOIKES
I) ferait aucun bien, elle est nécessaire ici pour » raccélcration de vos importans travaux, dont » je ne cesse de vous recommander la suite. »
Ce n'était pas là le cœur du roi. On ne voyait encore dans les troubles de Paris que l'ouvrage des brigands. Le ministère ne pouvait s'élever à la hauteur de la conGance duc aux bons citoyens. On avait toujours le vieux principe qu'il faut contenir le peuple , et on oubliait que quand une force tend à se développer, et qu'on ne peut la détruire, la politique est de la diriger , plutôt que de tenter de la comprimer. Pendant qu'on faisait parler ainsi le roi, les citoyens de Paris, recouvrant les droits naturels , et émancipés par le besoin , se donnaient celte garde qu'on leur refusait; et que devient un gouvernement lorsque , sans calculer les cir- .constances, il hasarde de refuser aujourd'hui ce qu'il sera obligé d'approuver après-demain ?
L'Assemblée fut consternée, glacée d'efiVoi par celte réponse : mais ses forces se sont redoublées avec les malheurs publics; elle n'en a eu que plus de courage et d élévation. M. de La Fayette, reprenant la motion de M. Biauzat , a demandé qu'on déclarât la responsabilité des ministres; il a été appuyé par M. ïarget et par M. Gleizen, et, surle-champ et à l'unanimité des suflrages , l'Assemblée a pris l'arrêté suivant, digne du sénat de Rome, lorsqu'Annibal était aux portes de la ville.
« Il a été rendu compte par les députés envoyés }} au roi de la réponse faite par Sa Majesté.
DE DAILLY. 34l
» Sur quoi, T Assemblée nationale, interprète H des sentimens de la nation , déclare que M. Nec- » ker, ainsi que les autres ministres qui viennent >• d'être éloignés, emportent avec eux son estime » et ses regrets.
)) Déclare que , effrayée des suites funestes que » peut entraîner la réponse du roi , elle ne cessera » d'insister sur l'éloiguement des troupes extraor- » dinairement assemblées près de Paris et de Ver- » sailles, et sur l'établissement des gardes bour- » geoises;
» Déclare de nouveau qu'il ne peut exister d'in- » termédiaire entre le roi et l'Assemblée natio- » nale;
» Déclare que les ministres et les agens civils et » militaires de l'autorité sont responsables de toute » entreprise contraire aux droits de la nation et » aux décrets de l'Assemblée;
» Déclare que les ministres actuels et les con- » seils de Sa Majesté, de quelque rang et état » qu'ils puissent être , ou quelques fonctions qu'ils » puissent avoir, sont personnellement respon- » sables des malheurs présens et de tous ceux qui » peuvent les suivre;
» Déclare que la dette publique ayant été mise » sous la garde de l'honneur et de la loyauté fran- » çaise , que la nation ne refusant pas d'en payer » les intérêts, nul pouvoir n'a le droit de pronon-» » ccr l'iiifàme mot de banquerQUiey nul pouvoir
» n'a le droit de manquer à la foi publique y sous » quelque forme et dénomination que ce puisse )) être ; ^
» Enfin 9 l'Assemblée déclare qu'elle persiste » dans ses précédens arrêtés y et notamment dans » ceux du 17, du 20 et du 25 juin dernier;
» Et la présente délibération sera remise au roi » par le président de l'Assemblée y et publiée par » la voie de l'impression. »
L'Assemblée y par cet arrêté y interdisait la ressource de la banqueroute^ sous peine d'un soulèvement général; elle effrayait les ministres qui sont avertis que les suites pèseront sur leurs têtes; en parlant des conseils du roi , elle voulait atteindre plus haut ; elle annonçait du danger à ceux qui mettaient et la chose publique et le peuple en danger.
Je n'ai jamais été fort alarmé du péril que nous pouvions courir nous-mêmes. Nous étions défendus par notre inviolabilité; d'ailleurs, je voyais, et on devait voir comme moi, la nation derrière nous. On disait qu un grand nombre de nous seraient enlevés et arrêtés; je ne le croyais pas, du moins dans ce moment. Je ne voyais qu'un coup d'autorité possible; c'était la fermeture de la salle pendant la nuit, dans l'intention de rompre l'Assemblée et de nous disperser. Cet acte était impossible, séance tenante , à moins de violences que je ne soupçonnais pas. 11 était peu probable qu'on osât répéter aux états-généraux la scène de M. d'A-
goult (i) au parlement. Je désirais que la séance fût tenante pendant la nuit prochaine; je communiquai cette idée à plusieurs de mes collègues. Enfin M. de Montesquiou la proposa; elle fut saisie sur-le-champ. 11 fut décidé que la séance serait prolongée et perpétuelle jusqu'à nouvel ordre; qu'une partie des députés passerait la nuit, et que l'autre viendrait de grand malin la relever. Seulement , comme le bon et vieil archevêque de Vienne n'aurait pu résister à celte fatigue , on ouvrît l'avis de nommer un vice-présîdent de circonstance. On fut dans les bureaux pour le scrutin , et M. de La Fayette fut nommé.
L'Assemblée a chargé son président d'écrire à M. Necker et aux autres ministres éloignés, pour leur faire part de l'arrêté qui les concerne.
Parmi les adresses présentées à l'ouverture de la séance, il y en avait que je ne me rappelle pas, mais dont la mention se trouve consignée dans le Journal de Paris du i5 juillet. Les déclarations du roi, du 23 juin, ont été envoyées dans toutes les paroisses et les municipalités; ces adresses portaient que les procureurs du roi avaient requis dans leurs tribunaux contre ces actes qui , sans sceau légal , ne doivent pas même être considérés comme des actes émanés dé l'autorité du roi.
(i) Cett© scène esl rapportée d'une manière fort intéressante dans les Annales françaises , ouvrage de M. Sallier, ancien conseiller au parlement de Paris. Voir les pièces et éclaircissemens [ nota L ). ( Note des noup» édit. \
Je dois dire que, lorsqu'il fut question de dé-»» clarer que l'Assemblée persistait dans ses arrête's des 17 , 20 et 23 juin , M. le duc de Praslin , lié par son serment , crut devoir réclamer contre l'adhésion à l'arrêté du 17, mais son exemple ne fut pas suivi; au contraire, M. de Cuisy y adhéra for-;mellement, et il fut suivi des députés d'Ageoois, de Nimes, de Montfort et de plusieurs autres. M. de Montmorenci dit : « Les applaudissemens semblent prouver que nous adhérons tous. » Personne ne réclama, et M. de Praslin même se leva pour dire : « J'ai parlé suivant mon mandat ; quant a moi, je pense comme l'Assemblée. »
Ainsi , dans cette séance , l'Assemblée entière des trois ordres réunis a confirmé et la constitution de l'Assemblée nationale , et le serment du jeu de paume, et les arrêtés souverains des 17 et 25 juin. M, de La Fayette est venu remercier , et il a dit : « Messieurs , dans un autre moment je vous » rappellerais mon insuffisance et la situation par- » ticulière où je me trouve : mais la circonstance » est telle que mon premier mouvement est d'ac- " » cepter avec transport l'honneur que vous me » faites, et d'en exercer avec zèle les fonctions » sous notre respectable président ; comme mon » premier devoir est de ne me jamais séparer de >.) vos efforts pour maintenir et consolider la paix » publique. »
Un grand nombre de députés restèrent dans la ^a\\e toute la journéç ; j'y restai constamment et
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le soir et la nuit jusqu'à cinq heures du matin. La séance fut tenante , mais suspendue sans délibération ; le courage était partout , et l'inquiétude ne se montrait nulle part. Au milieu du danger qui nous entourait , nous étions calmes et les fronts étaient sereins.
Nous ignorions en grande partie ce qui s'était passé à Paris. Le jour , en éclairant la ville , avait révélé les désordres de la nuit, l'incendie des barrières, le pillage de la maison de Saint-Lazare. Plusieurs électeurs s'étaient réunis à l'Hôtel-de- Ville, et avaient arrêté de se retirer sur-le-champ dans leurs districts, pour en presser la convocation. D'autres s'y sont réunis à huit heures, et ils ne pouvaient dire autre chose à la multitude qui s'y trouvait assemblée , sinon que la garde bourgeoise avait été votée , et qu'inviter chaque citoyen à se rendre dans son district. Partout on demandait des armes. M. Hay annonça que ses drapeaux venaient de lui être enlevés. Au milieu du bruit, les électeurs parvinrent cependant à faire entendre qu'ils' n'avaient point l'administration de la ville. La multitude dit qu'il fallait mander le prévôt des marchands. On le fît dire à M. de Fiesselles , qui demanda une réquisition en forme. On lui députa MM. Bancal des Issarts, de Leutre, Legrand de Saint-René. Ils ramenèrent M. de ï'iesselles , aux applaudissemens de tout le peuple qui était dans la place. M. de Corny , procureur du roi, MM. Buffaut, Vergue, Bouen et Sageret,
échevins^ M. Veitard^ greflSer^ s'y réunirent^ et le bureau de ville se trouva complet. Ce bureau ne voulut rien faire sans se joindre aux électeurs , et il était prudent y devant un peuple disposé à reprendre ses droits^ qu'une municipalité, qui n'était pas de son choix , s'appuyât de citoyens qu'il avait lui-même nommés. On déféra la présidence à M. de Flesselles, comme chef de cette municipalité. Il ne voulut exercer d'autorité que celle qui lui serait donnée par les habitans de la capitale; et par acclamation tout ce qui était là le. nonuna président. Alors on délibéra et l'on arrêta que les citoyens se retireraient dans leurs districts; que M. le lieutenant de police serait invité à se rendre à THôtel-de-Ville pour donner les détails qui lui seraient demandés; qu'il serait établi un comité permanent , nommé par l'assemblée actuelle, et augmenté à volonté par les électeurs , lorsqu'ils seraient tous réunis; que ce comité se diviserait en autant de sections que l'exigerait l'expédition des affaires; qu'il serait en relation suivie avec chaque district ; que y pour former la milice parisienne, chaque district commencerait par fournir deux cents hommes; que tous ceux qui ont des armes iraient les porter au district pour qu'elles fus^ sent distribuées également par les chefs; que les at- 1 troupemens étaient expressément défendus; enfin, que les districts seraient priés de sanctionner les dispositions qui venaient d'être faites par l'assemblée, et qu'elles seraient imprimées et affichées.
DE BAILLV. 547
Ainsi voilà le premier acte d'autorité légale et municipale qu'aient exercé par eux-mêmes et librement les citoyens de Paris (i).
^ Les membres du comité permanent ont été :
MM. le prévôt des marchands , de Corny, Buffaut. Vergue, Sageret, Rouen, Veitard, deux copseillers de ville , un quartinier , le marquis de La Salle, l'abbé Fauchet, Tassîn, de Leutre, du Mangin , Giron , Duclos du Frenoy , Moreau de Saint-Merry, Bancal des Issarts, Nyon, Legrand de Saint-René, Jeannin.
Un citoyen, nommé M. Grêlé, observa qu'il n'y avait que des municipaux et des électeurs dans le comité : on l'y agrégea sur-le-champ. Tout-àcoup on est venu annoncer que les drapeaux de la ville, qu'on avait rapportés, étaient enlevés une seconde fois. Les nouvelles désastreuses se succédaient : l'incendie des barrières, la cessation de tous droits 9 le pillage de Saint-Lazare et du Garde- Meuble. On annonçait des troupes qui s'avançaient vers la barrière du Trône ; la place était pleine de voitures d'apprqvisionnemens de toute espèce, qui y étaient conduites, de voyageurs arrêtés. L'Hôtelde-Ville retentissait des plaintes des personnes empêchées dans leurs affaires , et sur l'interruption de la circulation et du commerce ; et, au milieu de tout ce désordre, on demandait au comité de four-
(i) Voir dans les pièces ( note M ) cet arrête , et les réflexions de Toulongeon à ce sujet ( Noie des nouv. édii. )
iiir des armes. M. de Flesselles déclare que M. de Pressoles, manufacturier de Charleville, lui avait promis 12,000 fusils, qui devaient être apportés d'un moment à l'autre ; il promettait encore 3o,ooo fusils sous peu de jours : on n'a point su ni quand, ni comment M. de Flesselles avait fait ce marché. On a en conséquence renvoyé toutes les demandes a cinq heures du soir (i).
Le comité permanent s'est occupé du plan d'organisation provisoire et précipité de la milice parisienne. L'ordonnance du comité fut publiée à deux Heures. Ainsi ce plan, en moins de quatre à cinq heures, fut rédigé, discuté , adopté, imprimé et affiché ; mais l'urgence des circonstances exigeait cette célérité. 11 ne s'agissait pas tant de bien faire que de faire proniptement. Les électeurs, par leur courage et leur activité , ont sauvé la ville de Paris. Les commissaires étaient MM. de La Salle, de Corny, de Leutre , Nyon, Legrand de Saint-René. La milice devait être composée de soixante bataillons, formant seize légions, et commandée par deux commandans-gcnéraux, un major-général et un aide-major-général. On avait pris la veille pour marque distinctive un ruban vert; ceux qui ne trouvaient pas de ruban, prenaient les feuilles des arbres. C'était la couleur d'un prince, aujourd'hui
(i)En effet, ce marché dtait un j^u prématuré : il donne des soupçons contre M. de Flesselles *. ( Noie de M. Naigeoti, )
* Voyez les Mémoires de Dusaulx. ( Note des nou\'. cdit. )
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on là rejeta : on adopta les couleurs de la ville, la cocarde bleue et rouge. Tous ceux qui la porteraient, sans être enregistrés au district, seraient arrêtés. Les armes distribuées dans les corps-degarde y seront laissées après le service , et les officiers en seront responsables. Je rapporte ces dispo-^ sitions comme très-sages, et il aurait été bien à souhaiter qu'elles eussent été maintenues.
L'après-midi, MM. le ducd'Aumont, de Semonville. Talon , Barquier, Bourcher d'Argis, électeurs nobles , sont venus se joindre à l'assemblée, et il était beau d'y arriver au moment du péril. Les électeurs assemblés ont adjoint au comité permanent, MM. de La Vigne, du Veirier, l'abbé Bertolio , Boucher, Dusaulx , Perrier, Chignard, Peregueux. Le Couteulx de La Noraie et Ganilh. M. le lieutenant de police a été introduit pour rendre compte de l'état des approvisionnemens. 11 a déclaré que ce soin ne le regardait pas ; que son ministère se bornait à assurer la distribution. IL a indiqué M. de Montaran, intendant des finances, et M. Doumer, entrepreneur des vivres , comme chargés de ces soins sous le ministre des finances , et comme plus instruits que lui sur cet objet. 11 a proposé que deux électeurs l'accompagnassent pour tirer de ses bureaux tous les renseignemens qui s'y trouveraient; MM. Dusaulx et Gibert ont été nommés, et M. de Crosne s'est retiré. M. Chignard a observé que, par la retraite du ministre des finances , personne n'était plus réellement chargé de la
subsistance de Paris ; il a requis que le comité permanent en fut chargé y conjointement avec le bureau de ville et M. de Q*osne ^ ce qui a été arrêté par l'assemblée et accepté par M* de Crosne.
Les districts apportaient successivement leur accession à Farrêté du matin et à l'établissement ins* tantané de la milice ; vingt-neuf accessions envoyées par écrit ont été mentionnées au procès- verbal, toutes les autres étaient portées verbalement par les électeurs du district. L'assemblée a en conséquence ratifié les premiers arrêtés , et surtout celui du comité permanent ; et la milice parisienne a été ordonnée. Les clercs du Châtelet , ceux du palais, les élèves en chirurgie sont venus comme corps, prêts à prendre les armes, offrir leurs services ; ils ont été acceptés.
Mais la députation la plus importante fut celle des gardes-françaises, dont le réf;iment était caserne à Paris, et qui, troupe militaire au milieu des citoyens , devaient dans ce premier moment de liberté être pour ou contre la cause commune. Un nombre d'entre eux avaient déjà agi pour elle en s'armant contre le régiment de royal - allemand ; beaucoup s'étaient déjà présentés à leurs districts pour se dévouer à la défense commune ; ils sont venus répéter dans l'assemblée cet acte de zèle , de civisme et de courage. L'assemblée a applaudi avec transport et a nommé des députés pour aller les remercier dans leurs casernes , et concerter avec leurs chefs les mesures qu'il y avait à prendre. M. de
Rulbières est venu , au nom du guet à cheval qu'il commande , pour déclarer que ce corps et lui agiront pour la défense commune sous les ordres de l'assemblée. Ainsi toutes les autorités et toutes les forces venaient se remettre à la disposition de rassemblée. Parmi les voitures saisies, les sieurs Lafortune et Cailleau en amenèrent une de poudre. C'était alors un coup de la fortune ; en effet, il y en avait cinq milliers. M. l'abbé Le Febvre , électeur, s'offrit pour en faire la distribution , et il a exécuté cette commission avec zèle et sans crainte , dans le hasard ou d'être égorgé par ceux qu'il ne pouvait satisfaire , ou de sauter en l'air avec l'Hôtel-de- Ville par l'effet de la confusion dans une distribution faite en partie à la lumière : on a tiré un coup de fusil à côté de lui et des barils de poudre. On avait arrêté tous les courriers et toutes les lettres ; le peuple présent à l'assemblée a voulu qu'elles fussent ouvertes , et il est évident que toutes les lois se taisent dans de pareils dangers (i). La voiture de M. de Lambesc fut saisie et brûlée ; le peuple ne lui pardonnait pas , et avec raison, son entrée aux Tuileries. MM. de La Vigne et Agier sont venus et ont rendu compte de la mission qu'ils s'étaient
(i) Nous oserions sur ce point ne pas penser tout-à-fait comme Baill y ; mais la règle que nous nous sommes imposée , de ne point élever de discussion sur les opinions exprimées par les auteurs des Mémoires que nous réimprimons , nous engage à nous en remettre sans réflexion au jugement de nos lecteurs.
( Note des nouif, édit. )
55i MÉMOIRES
donbée près de FAssemblée nationale. M. de La Vigne pensa que, dans des conjonctures aussi déli-^ cates , il était utile d'aller consulter les représentans de la nation. J'en ai rendu compte et de son^ récit des malheurs de Paris. Il rapporta l'approbation de la milice avec l'exhortation d'être aussi sage que courageux ; il rapporta aussi l'inscription de M. Dupont, député de Nemours, et de son fils, dans notre milice.
Ces embarras de l'assemblée n'étaient rien auprès de ceux du comité. Ce comité était le centre de l'administration; c'était le pouvoir exécutif, toutes les demandes s'adressaient à lui. Les députés des districts étaient venus à cinq heures; il n'y avait pas plus d'armes que le matin. A travers quelques cris à la perfidie et à la trahison , on parvint à les remettre à sept heures. Effectivement, sur les six heures, il arriva des caisses étiquetées artillerie ; on a dit que ces caisses contenaient les armes promises à M. le prévôt des marchands, et on a envoyé demander des gardes-françaises pour en escorter la distribution aux districts. Les députés ont été diversement reçus par les officiers des casernes, mais partout merveilleusement par les soldats , qui les embrassaient et pleuraient da joie et de zèle de prendre les armes pour la conservation de Paris. On a dit qu'au surplus, dans ces différens postes, il y avait des ordres des cbefs; que les troupes étaient distribuées dans les districts pour y maintenir l'ordre , et qu'on n'avait pas
tru devoir insister pour faire changer ces dispositions. Quand on ouvrit les caisses où devaient être les armes, on n'y trouva que du vieux linge; ce fait offre un mystère inexplicable. M. de Flesselles at-il été trompé ? mais par qui et pourquoi ? A-t-il voulu tromper? On a soupçonné qu'il voulait gagner du temps et empêcher de prendre des armes pour que les forces pussent arriver et trouver Paris sans défense ; mais comment s'expose-t-on au danger d'une pareille trahison? Comment d'ailleurs cela s'accorde-t-il avec le reste de sa conduite, avec la précaution sage de n'avoir pas voulu prendre l'autorité sans y être autorisé par l'Assemblée, c'est-à-dire par le peuple (i)? L'avenir nous éclairera peut-être sur ce mystère. Le cri de trahison s'est élevé de nouveau contre M. de Flesselles et le comité permanent. 11 y avait du danger au milieu d'une foule animée de crainte et de fureur.
(i) C'était peut-être pour mieux cacher sa trahison; car enfin > dans l'ëtat actuel des choses , je veux dire , à partir de l'organisation du ministère d'alors, tous les ministres ne pouvaient rien faire sans avoir le prévôt des marchands dans leur manche ; c'était lui qui avait la grande , la haute main sur tout ce qui concernait Paris: j'avoue donc être persuadé , car je n'o^e dire convaincu, que M. de Flesselles était complice avec les ministres , et qu'il a mis la plus grande finesse, adresse, etc. dans sa trahison; il y aurait trop de faits inconcevahles , même impossibles , s'il n'eût pas été un traître *. ( Note de M, Naigeon, )
''^ En rapportant ce jugement de M. Naigeon, nous devons ajouter que Bertrand de MoUeville , dans son Histoire de la résolution, énonce une opinion contraire. {JYote des noiw, édit.)
qui ne s'enteodait pas elle-même , el à qui il fallait faire accepter des raisons au lieu d armes. On dit qu il y en avait aux Chartreux. Le comité expédia des ordres à ces religieux d en fournir, et il fit une grande faute.: car, à moins de certitude , il ne fallait pas que Tordre fût positif; il fallait qu'il exprimât le doute où l'on devait être raisonnablement. Mais comme le bruit et le désordre environnaient de toutes parts le comité , la précipitation présidait à tout avant la réflexion. Faute de fusils, on ordonna à tous les districts de faire fabriquer des hallebardes. M. de La Salle observa la nécessité d'un chef militaire pour donner des ordres, distribuer les postes , faire agir les troupes, et établir l'unité d'intention. On le nomma commandantgénéral en second. On offrit la première place à M. d'Aumont, qui demanda vingt-quatre heures; mais comme le temps pressait, on mit M. de La Salle en chef. Le premier acte de son autorité fut d'envoyer à l'hôtel de Bretonvilliers, pour le préserver du pillage, la compagnie de l'Arquebuse qui , tout armée, vînt offrir ses services : tous les ordres furent promptement donnés; les soldats sortaient de dessous terre, ou plutôt sortaient des asiles de tous les citoyens ; les brigands étaient poursuivi» et désarmés ; les patrouilles nouvelles faisaient le service dans les rues illuminées ; et la garde bourgeoise , déjà formée au moment de sa naissance y fît , dès cette première nuit , la sûreté de la capitale. Cette magie, ce pouvoir de création était ce-
ïiii des électeurs. Leur sagesse avait fait de'jà les tneilleurs règlemens, et le courage dès citoyens leur avait soumis des soldats.
On arrêtait aux barrières les petsonnes qui entraient ou qui sortaient ; mais surtout celles qtli venaient de Versailles , et (Jui {)at'àissai6t)t venir de la cour mêrtie. On arrêta ainsi, à dix heures Ait soir, M. de Saron, premier pirésidènt , fet M. d'Ahimecourt, conseiller at( parlement, arrivant tn effet de Versailles. Ils ont été coiïdtiits à i'Môtel-de- Ville, où ils ofnt été reçus par les électeurs: lié ont dotmé la tiôuvelle que toriï f était tranquille. On rendit compte au premier président dés déù± arrêtés qui étâLiîssaient le côirrîté pe'ï^niaiietit et la niilicé parisienne ; car dans ce t^otible il n^y HViîi point d'afiarChie , on reridait hotntAdge aux autorités constituées. Mais On avait dit à Paris que M. d'Ammecourt succédait à M. Necker; cette succession n'était pas un titre de faveur. Le voyage de Versailles, dans ce moment critique, pouvait paraître une preuve ; les soupçons et les inurmiurès commençaient , les esprits s'échaùffaîerit ; les électeuï*s avertirent M. de Saron et M. d'Ammecourt qu'il était prudent qu'ils se retirassent. Trois d'entité eux, avec des flambeaux et des gardes de la ville , les conduisirent à leur voiture ; on ordonna* à la garde bourgeoise de les accompagner chez eux. Ces égards et ces précautions sauvèrent M. d^Ammecourt qui était en grand danger, et M. de Saron à catisB de lui.
M. de Flesselles n'a point quitté; il a passé la nuit à THôtel-de-Ville , et s'est reposé quelques heures chez M. Veitard.
Le peuple ou plutôt les brigands s'étaient portés le soir à Thôtel de la Police pour y chercher M. de Crosne qui n'avait pas sûrement mérité la haine du peuple. Il fut enfoncé^ dévasté^ toutes les glaces brisées; ils respectèrent cependant l'appartement du premier^ où était madame de Crosne. M. de Crosne s'était sauvé par la porte du boulevart; M. de Gervilliers , son frère, l'avait accompagné et mis en sûreté. Le lendemain il envoya sa démission.
Voilà ce qui s'était passé dans la journée à Paris, et où la ville a couru le risque du pillage. La prédiction de M. de Leutre s'était vérifiée. Le iS juillet 1789 devait être plus désastreux que le i5 juillet 1788*
Si je suis entré dans beaucoup de détails sur ces événemens, où je n'ai point eu de part, c'est que ce sont eux qui ont fait la révolution, préparé la renaissance de la municipalité, et qui sont néces-^ sairement liés à toutes les opérations dont j'aurai par la suite à rendre compte.
Je me retirai de l'Assemblée nationale à cinq heures du matin , et j'y revins à dix heures.
Mardi 1.4 juillet. — Nous ne quittons un jour mémorable que pour passer à un autre. Tous les jours de cette semaine ont été marqués par de grandes scènes. Cependant l'Assemblée , quoique pénétrée de douleur et d'inquiétude sur le dan-
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ger de la chose publique , revenait à ses travaux ordinaires , aussitôt que les événemens et les soins du moment lui en laissaient le temps. L'essentiel, le plus pressant, celui vers lequel tendaient tous les vœux, était la constitution. Mais quel serait le mode de travail , si on laissait la liberté de proposer les questions? La diversité des objets , la confusion des idées , la divagation des opinans rendraient l'ouvrage long et difficile. Comment concilier les avis et réunir les volontés, au milieu de questions profondes et de grands intérêts, sans beaucoup de temps? M. Pétion de Villeneuve a proposé le moyen le plus expéditif , celui de former un comité de huit membres choisis au scrutin, qui s'occuperaient à tracer un plan de constitution , pour être porté a l'assemblée générale, et y être discuté et délibéré. Cette proposition a été débattue et discutée. On est revenu sur la déclaration à placer avant ou dans la constitution. On a dit qu'il fallait tracer les lois qui règlent la liberté, avant de l'établir en principe : la liberté est le droit naturel, le premier bien de l'homme; mais ce bien , dont il peut user à son gré dans l'état de nature , il faut qu'il apprenne à en jouir dans l'état social , sans quoi il nuirait et aux autres et .1 lui-même. 11 eût été peut-être à souhaiter que ce principe eût dirigé l'Assemblée, et qu'elle eût aperçu les précautions qui devaient suppléer aux barrières qu'on allait renverser. La proposition du comité a été fortement appuyée. M. Buzot pensait
q\i^ le pls^n d unis bonne constitution devait sortit^ d'une seule léte , qui put lier les ide'es et r^pprochpr les principes- On a cité Lycurgue, Selon, Numa, Penn, qui, seuls , avaient été les législateurs des peuples. A cette unité de conception , à ce législateur unique que l'on ne peut admettre ici, il faut substituer le moins de têtes possible pour le travail préparatoire; il faut donc un comité. M. Barrère de Vieusac, craignant le trouble, les dangers qui nous environnaient, les interruptions qui pouvaient en résulter, a été plus loin et a pensé qu'on pouvait en poser les bases en trèspeu de temps , et en arrêter provisoirement les articles principaux, sauf à leur donner dans un te^ips à,c calme et de sécurité les développemens convenables, a La constitution , a-t-il dit, est déjà » faite dans tous les esprits. Ce ne peut être ici I) un enfantement laborieux ; c'est peut-être l'au- » vrage d un jour, parce qu'il est le résultat d^ >) lumières d'un siècle. » Il avait raison , la pjensee de l'Assemblée , du moins alors , je le crois , était de reprendre sous-œuvre l'édifice, pour le poser sur des bases solides et éternelles , et non pas d^ le détruire en entier. Si M. Barrère eût été écoulé, bien des objets que le temps et les événemens ont amenés n'auraient pas été décrétés , la révolution aurait été moins complète; mais il nous aurait sauvé de l'anarchie qui a exposé et qui expose encore la constitution, (^aujourd'hui 25 février 1792.) Enfin , il a été décidé que le comité serait forme ,
DE BÀILLY. 359
€l on s'est relire dans les bureaux pour le scrutin. On doit admirer l'Assemblée délibérant entre des scènes d'horreur, discutant avec tranquillité et maturité, et prononçant les oracles de sa sagesse.
Les membres du comité furent MM. l'évêque d'Autun, l'arche vêque de Bordeaux, de Lally, Clermont-TonneiTe , Mounier, Sieyes , Chapelier et Bergasse.
Les huit suivans , destinés k les suppléer, furent MM. J'évéque de Chartres , l'archevêque d'Arles , de La Fayette, Freteau, Mirabeau, Bailly, Rabaud de Saint-Etienne et Pétion de Villeneuve.
Lorsque l'Assemblée a été reformée, M. le président a rendu compte qu'il avait remis ce matin même au roi l'arrêté de la veille, et que Sa Majesté avait répondu qu'elle l'examinerait. La séance du matin a fini par des rapports de vérification de pouvoirs; quand je dis que la séance a fini , c'est-à-dire qu'elle a été suspendue, car l'Assemblée est toujours restée tenante.
Un de mes collègues , M. de M. . . , m'avait confié qu'il avait écrit a M. de Breteuil. il me fit voir sa réponse : j'en venais de recevoir une que je lui montrai aussi. Elles étaient pleines de protestations de zèle et de désir du bien , mais vagues ; elles ne touchaient point le fond de la question. Il me faisait d'ailleurs beaucoup d'amitié. J'ai cependant su , par un témoin , que la lecture de ma lettre l'avait mis en colère. Je fus un peu fâché, je l'avoue , qu'il n'eût pas tenu secret et gardé
pour lui Tavis que laniitië lui donnait. Mes intentions étaient pures; mais si cela avait été su alors ^ il pouvait m'exposer au soupçon.
Je n'ai pris que le temps d'aller dîner : je suis revenu ; la salle et la cour étaient remplies de monde, il y en avait beaucoup dans l'avenue. Ce mouvement peignait Tagitation des esprits , entretenue et sans cesse augmentée par les nouvelles qu'on recevait , ou par les bruits alarmans qui se répandaient. Nous allions sans cesse au bord de l'avenue, et les yeux se tournaient involontairement vers Paris. On disait que les chemins et le pont de Sèvres étaient interceptés ; M. le prince de Robeck^ arrivant, nous assura que cela n'était pas vrai. C'est alors que je vis passer avec la rapidité de l'éclair M. le prince de Lambesc, entouré de plusieurs officiers. Sa voiture avait été saisie, brûlée la veille ; il fuyait la fureur du peuple irrité. Mais la nouvelle de son incursion et des excès commis aux Tuileries était venue à Versailles ; et j'entendais dire autour de moi que, s'il n'avait pas été au milieu de beaucoup d'officiers serrés , sans doute à dessein , près de sa personne, on aurait tiré sur lui. De temps à autre des bruits parvenaient jusqu a nous , que l'insurrection était générale dans Paris , que le peuple marchait à Versailles. On ajoutait que les troupes de Sèvres avaient ordre d'arrêter son passage : puis on disait qu'on entendait le canon qui y était placé. Le moindre bruit était de l'artillerie ; nous portions
l'oreille à terre pour entendre mieux. Les esprits étaient continuellement tendus y et les alarmes sans cesse renaissantes. On venait dire que le roi partirait dans la nuit; et en effet on assurait qu'une voiture était attelée tous les soirs. Il est de fait que les gardes-du-corps , depuis quelques jours , ne quittaient pas leurs bottes : on ajoutait que les gardes - françaises 9 qui paraissaient nous être trop attachés^ allaient être renvoyés dès le soir même; il paraissait donc que le roi y en partant , nous laissait sous la garde et à la merci de plusieurs régimens étrangers et allemands campés à l'Orangerie. Si ces bruits étaient fondés y ils cachaient quelque grand dessein , quelque projet désastreux ; ils étaient appuyés par un fait dont nous étions sûrs. Dans l'après-midi y M. le comte d'Artois et madame la duchesse de Polignac avaient été se promener à rOrangerie. Les officiers , les soldats nveme avaient été caressés ; la duchesse avait ramené les officiers chez elle , et leur avait fait servir, dit-on , des rafraichissemens et des liqueurs. Les intentions pouvaient être plus ou moins éloignées y mais cette conduite avait des intentions : quelques-uns soupçonnaient des proscriptions pour la nuit suivante. Toutes ces nouvelles , toutes ces pensées nous jetaient dans la consternation , mais sans nous décourager. C'est ainsi que se reforma l'Assemblée à cinq heures du soir. 11 a été lu un acte de la noblesse de Vendôme, qui reconnaissait le vœu de la majorité des représentans de la nation aux états-
généraux^ librement et volontairement énonce par les députés y et votait des remercimens aux quarante-sept gentilshommes qui se sont rendus le ^5 juin dans la salle de l'Assemblée nationale. On a lu cinq délibérations y et de la commission intermédiaire du Dauphiné, et des villes de Iiaon^ d'Aurillac, de Joigny et de Hedé , qui toutes félicitaient l'Assemblée et adhéraient aux décrets et à la réunion des ordres. Si Ton joint ces adresses à toutes celles qui avaient été reçues depuis un mois, ou connaîtra les dispositions générales. Nous étions approuvés sur tout ; nous n'aurions eu d'inquiétude que sur le vœu des provinces. Assurés de la confiance du peuple , sûrs de n'exprimer dans nos résolutions que la volonté nationale y nous pouvions braver le danger , comme des citoyens qui soutiennent leurs droits et qui remplissent leur devoir. A ce moment 9 la constitution était sûre, et la régénération commencée ; les commettans auraient soutenu ou vengé leurs députés. Alors Mirabeau, qui avait fait le premier la mokion pour le renvoi des troupes , demanda qu'elle fût renouvelée a l'instant, qu'on insistât constammeat et qu'on suspendit tous travaux , jusqu'à ce qu'on eût satisfaction. Cette partie de sa motion nous aurait fait trahir les besoins et l'espérance du peuple; elle eût favorisé d'ailleurs le ministère qui trouvait que nous en avions trop fait et désirait notre inaction : elle fut unanimement rejelée. Mais ouail^crété la députation ; au moment même y un de nos colle-
gues, le vicomte d^ Noailles, arrivant de Paris, nous a exposé les détails alarmans de tout ce qu'il a vu et eniendu : le ressentinient du peuple porté à son comble et à une insurrection générale ; les Invalides pris , les canons livrés à ce peuple , et le projet d'assiéger la Bastille. Il a dit que les familles nobles avaient été toutes obligées de se renfermer dans leurs maisons. Uq autre député y je crois M. de Wimpfen , revenant aussi de Paris , a peint TefiFroi général, a raconté comment il avait été arrêté et conduit à la Ville, où une multitude armée lui avait montré le cadavre vêtu de noir d'un homme décapité , en lui annonçant que lui-même allait être bientôt exécuté. Ou disait que cet homme était M. de Launay, gouverneur de la Bastille. Un ordre des électeurs rendit à M. de Wimpfep sa liberté. D'après ces faits alarmans , on ne s'est p^s arrêté à nommer une nouvelle députatioa , on a chargé celle qui a été envoyée hier au roi de retourner vers lui. M. de La Fayette, occupant le fauteuil, a observé qu'il était de la dignité comme du devoir de l'Assemblée de reprendre ses travaux ; mais la pensée de Paris éloignait toutes les autres, et dirigeait toutes les motions. On a proposé d'établir une communication et des courriers, pour avoir des nouvelles toutes les deux heures ; de rester séance tenante jusqu'après l'établissement des lois constitutionnelles, ou au moins jusqu'après le danger: mais l'arrivée de deux électeurs de Paris et des nouvelles sinistres ont suspendu ces proposition^. Us
ont raconté tout ce qui s'est passé jusqu'à leur départ, et confirmé le récit de M. de Noailles (je donnerai ci-après les détails); et ils ont présenté l'arrêté suivant du comité permanent de l'Hôtel-de- Ville.
c( Le comité permanent de la sûreté publique , » assemblé à l'Hôlel-de- Ville , a arrêté qu'il sérail » en correspondance journalière avec l'Assemblée )) nationale ;
» Et de députer M. Ganilh , avocat au parle- » ment, et M. Bancal-des-Issarts , ancien notaire, » tous deux électeurs de la ville de Paris , et mem-> » bres du comité ,
» A lefFet de peindre à l'Assemblée nationale » rétat affreux où est la ville de Paris ; les malheurs » arrivés aux environs de la Bastille ; l'inutilité des » députationâ qui ont été envoyées par le comité » au gouverneur de la Bastille, avec un tambour et » un drapeau, pour y porter des paroles de paix, >i et demander que le canon de la Bastille ne fût » pas dirigé contre les citoyens ; la mort de plu- » sieurs citoyens, tués par le feu de la Bastille; » la demande faite par une multitude de citoyens » assemblés, d'en faire le siège; les massacres qui » peuvent en être la suite ; et de supplier l'As- » semblée nationale de vouloir bien peser dans sa » sagesse, le plus promptement qu'il lui sera pos- » sible , le moyen d'éviter à la ville de Paris les hor- )) reurs de la guerre civile ;
» Enfin d'exposer à l'Assemblée natioiiale que
» rétablissement de la milice bourgeoise et les
» mesures prises hier, tant par rassemblée des
» électeurs que par le comité , ont procuré à la
» ville une nuit plus tranquille qu'elle n'avait pu » l'espérer, d'après le nombre considérable des par-
» ticuliers qui s'étaient armés le dimanche et le
» lundi avant l'établissement de cette milice ; que,
» par le compte rendu par difierens districts , il
» est constant que nombre de ces particuliers ont
» été désarmés et ramenés à l'ordre. Signé Fles-
» selles , Moreau-de-Saint-Merry , Bancal-des-
w Issarts, Rouen, Vergue, Chignard, Fauchet,
» Ganilh. »
Dans le récit des électeurs, lorsqu'ils dirent que le gouverneur, pendant les négociations, ayant reçu une députation , avait fait tirer sur le peuple, qui attendait la réponse, un cri d'indignation s'é-^ leva dans toute la salle, qui, comme le dit Mirabeau , appelait sur la tête du coupable la vengeance du ciel et des hommes. La vengeance! Elle était alors accomplie.
M. de La Fayette répondit aux députés :
w L'Assemblée nationale, pénétrée des malheurs }) publics, n'a cessé de s'occuper, jour et nuit, des » moyens de les arrêter. Dans ce moment, M. le » président, à la tête d'une députation nombreuse , M est chez le roi , et lui porte de notre part les ins- » tances les plus vives pour l'éloignement des trou- *
» pes. J,e vous invite, Messieurs, à rester parmi
S66 MÉMOItVES
3) nous pour être témoins du rapport qui va nous }) être fait. )j
On a demandé , à grands cris , une seconde députation qui portât au roi ces détails douloureux, et l'arrêté de la Ville. La seconde députation nommée allait partir , lorsque la prertiière est rentrée avec la réponse du roi.
(> Je me suis sans cesse occupé de tofutes les fne- » sures propres a rétablir la tranquillité dans Pa- » ris. J'avais en conséquence donné un ordre aa » prévôt des marchands et aux ofBciers rhunîci- » paux de se rendre ici pour concerter avec eux » les dispositions nécessaires. Instruit depuis d^ la )) formation d'une garde bourgeoise , j'ai donné » des ordres à des officiers-généraux de se mettre » à la tête de cette garde, afin de laider de leur » expérience , et seconder le zèle des botis ciw foyens ; j'ai également ordonné que les troupes » qui sont au Champ-de-Mars s'écartent de Paris. M Les inquiétudes que vous me témoignez sur les » désordres de cette ville , doivent être dans tous » les cœurs , et affectent vivement le mien. »
Cette réponse n'a point satisfait. On a demandé Penvoi de la seconde députation. Elle eét partie , M. l'archevêque de Paris à la tête; et, revenue sur-le-champ, elle a dit avoir Id au roi Farrêté de ta Ville, et a rapporté cette seconde i^ponse.
(( Messieurs, vous déchireiz mon cœur de' plus » en plus par le récit que vous me faites des mal- )> heurs de Paris. Il n'est pas possible de croire
» que les ordres qui ont été donnés aux troupes » en soient la cause. Vous savez la réponse que » j'ai faite à votre précédente députation; je n'ai M rien à y ajouter. »
On n'a point eu connaissance , à THôtel-de- Ville , de la lettre qui mande le prévôt des marchands et les échevins. 11 n'en est point fait mention sur le procès-verbal des électeurs et du comité permanent. On dit que le roi, lorsqu'il apprit que les Parisiens s'étaient formés en garde bourgeoise, dit : Ils ont bienfait. On voit ici qu'on lui fait approuver dans sa première réponse cette formation qu'il avait désapprouvée dans sa réponse du samedi. C'est que les événemens du dimanche et du lundi matin avaient tout changé, c'est qu'on n'était plus maître de l'empêcher. L'ordre donné aux officiers-généraux de se mettre à la tête , était un moyen réservé pour maîtriser ce corps armé que l'on redoutait (on n'a pas entendu parler non plus de cet ordre) ; M. de La Fayette recommanda aux électeurs, qui vinrent le lendemain à Versailles , de se défier des officiers-généraux que le gouvernemeut mettrait à la tête de la milice bourgeoise. (Procès-perbal des électeurs. /, 4^5. ) Il y a un sentiment de douleur bien marqué dans la seconde réponse ; elle doit être du roi lui-même. 11 n'est pas possible de croire , dit-il , que les ordres qui ont été donnés aux troupes en soient la cause. Qui ont été donnés ! 11 ne dit pas que j'ai donnés; ce n'est donc pas lui. Et quand il dit : Ils ont bienfait d'établir une mi-
lice bourgeoise j ce n'était donc pas lui qui l'avait défendu* On voit que le conseil et le roi ne sont pas la même chose.
Le président s'étant retiré , parce qu'il était tard , M. de La Fayette a fait déterminer la réponse à faire à la députation de Paris. La voici :
(( L'Assemblée nationale , profondément affec- » tée des malhears quelle n'avait que trop prévus, » n'a cessé de demander à Sa Majesté la retraite » entière et absolue des troupes , extraordinaire- » ment rassemblées dans la capitale et aux envi- » rons. Elle a encore envoyé dans ce jour deux » députations au roi sur cet objet y dont elle ne » cesse de s'occuper puit et jour. Elle fait part aux » électeurs des deux réponses qu'elle a reçues. Elle )) renouvellera demain les mêmes démarches ; elle » les fera plus pressantes encore , s'il est possible ; » elle ne cessera de les répéter et de tenter de » nouveaux efforts , jusqu'à ce qu'ils aient eu le » succès qu'elle a droit d'attendre et de la justice }) de sa réclamation et du cœur du roi y lorsque » des impressions étrangères n'en arrêteront plus » lesmouvemeus. »
Cela fait , il était deux heures du matin ; la séance , sans être levée, a été suspendue par M. le vice-président. Je vais donner le détail des événemens de la journée à Paris.
La nuit s'était passée assez tranquillement dans tous les quartiers , mais dans des alarmes perpétuelles à l'Hôtel-de-Ville , à qui on annonçait per-
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pctuellement l'arrivée des troupes. C'est dans ce moment qu'on montra aux donneurs d'avis des barils de poudre , en leur disant ; On fera sauter l'Hôtel-de- Ville ; et ils se retirèrent. Le comité permanent était sans cesse en activité ; comme les gens sans travail , et souvent sans aveu, étaient dangereux dans ce moment , on rouvrit les travaux de la Gare. L'agitation avait redoublé avec le jour. . Les voitures saisies arrivaient toujours et remplissaient la place y les rues étaient pleines d'une multitude innombrable et armée, qui les parcourait sans ordre et sans chef. On renouvela les ordres affichés de se rendre à son district , de s'y faire inscrire dans le rôle de milice et de ne paraître armé que sous des chefs. Mais ces chefs, mais leurs soldats n'avaient point d'armes ; mais les promesses, les ordres donnés la veille , n'avaient point été remplis. On s'était présenté aux Chartreux, il n'y avait pas un fusil : à l'Arsenal il n'y avait point de cartouches ; de là de nouveaux soupçons et de nouveaux cris de trahison. Le comité a envoyé M. de Corny aux Invalides pour demander au gouverneur les armes qui pourraient s'y trouver. Il a fait défendre de rouvrir les spectacles , il a fait établir des gardes au trésor royal et à la caisse d'escompte , dont on craignait le pillage. Une foule effrayée est venue dire que les troupes de Saint- Denis s'étaient avancées jusqu'à la Chapelle , que royal - allemand et royal - cravate entraient au faubourg Saint-Antoine , et massacraient tout sans I. 24
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distioction dage ni de sexe. Malgré rincertitude de ces bruits , et en attendant le retour des courriers envoyés pour s'en informer ; autant pour rassurer 1 les esprits alarmés par des dangers plus ou moins réels , que pour préparer des défenses , en cas de danger véritable ^ on a ordonné de sonner partout l'alarme , de dépaver les rues, de creuser des fossés, de former des barricades ; on a fait rassembler et marcher dans les faubourgs le plus grand nombre possible de gardes-françaises et de citoyens armés. La position du comité permanent était embarrassante et critique : entouré de nouvelles désastreuses et des images de tous les désordres /croyant à tout moment voir arriver et l'envahissement des propriétés et la dissolution générale ; le comité , sans pouvoir légal au milieu de tous les pouvoirs détruits y répondait de la ville dé Paris , à tous ises | concitoyens , au roi et à la nation. Il n'avait pour titre que le choix du peuple , mais il n'avait pas reçu le pouvoir d'administrer ; ce choix lui donnait droit à là confiance, la nécessité a fait le reste. Les électeurs avaient eu la prudence de joindre leur comité an bureau de la Ville , qui dans ce moment était une autorité constituée. Mais devaient -ils opposer la force armée aux troupes du roi , si elles entraient dans Paris , comme on l'annonçait de toute part ? Ils se décidèrent par les sentimens et les paroles du roi lui-même. Le roi avait dit : « Vous pouvez » assurer les états-généraux que les' troupes ras- » semblées autour de Paris ne sont destinées qu a
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» réprimer, ou plutôt prévenir de nouveaux dé- » sordres , à maintenir le bon ordre €t l'exercice » des lois , à assurer et protéger même la liberté » qui doit régner dans leurs délibérations, m Le cottrîté pensa que les désordres ne ^pouvaient être îmieux réprimés que par la garde bourgeoise, que c'était aux magistrats du peuple , échevins et électeurs à y veiller , que leur premier devoir était de calmer ses inquiétudes, de ne s^opposer même k ses mouvemens , en eût-il de repréhensîbles , que d'une manière prudente et paternelle , qui h'étabHt pas un massacre datis la viHe. Car lorsque la massé eiitière du peuple , agitée par l'effroi , se soulève pour sa défense , la loi n^est plus la réglé ; c'est le salut du peuple qui est la loi. Le roi leur aurait demandé compte du sang des Français ; ils jugèrent donc que si des troupes entraient dans Paris satis se concerter avec eux , et exerçant des violences ou desrigueurs , elles agissaient contré les intentions, du roi et ne venaient point par 5es ordres ; et il a inscrit «ur son procès^verbal « qu'il ne pouvait donner » une marque plus signalée de sa fidélité à son de*^ n voir, et de son dévouerâènt aux volontés du roi, » comme aux intérêts de la patrie , qu'en oppo- » saut une défense légitime à une attaque erimi- » nelle. »
On vint hri rendre compte que toyal^lletnand n'occupait que les dehors de la barrière du Trône , et que les troupes de Saint*Denis ne s'étaient pas
avancées même jusqu'à la Chapelle. Cependant, il
jest difficile de croire que les troupes n'eussent pas reçu des ordres de marche y ordres qui furent suspendus , puis révoqués. Voici ce qui le fait croire et parait même le démontrer : on avait arrêté toutes les lettres à la poste ; le peuple assemblé dans la salle de l'Hôtel-de-Ville avait exigé impérieusement qu elles fussent lues. Il y en avait (c qui étaient I) écrites à des personnes domiciliées à Paris y par » des officiers campés aux environs de Paris. Ces » officiers instruisaient les Parisiens du prompt » trajet qu'on leur avait fait faire pour se rendre » au poste qu'ils occupaient ^ des projets hostiles }) qu'ils attribuaient à leurs chefs contre la ville de » Paris; quelques-uns annonçaient avoir reçu » l'ordre de s'approcher davantage de la capitale^ » d'autres attendaient le même ordre à chaque ins- M tant. On lisait dans l'une : Nous craignons que les » soldats ne veuillent pas obéir; dans l'autre : Nous » marchons à l'ennemi. » Dans une autre lettre, trouvée dans la poche de M. de Flesselles, un commis de l'intendance écrivait à sa femme , pour elle seule et pour une autre personne : a Sois tranquille y tout » ici l'est parfaitement; on ne craint rien, et on » va prendre des mesures pour vous secourir (i) . >> On était un peu rassuré sur le danger des troupes y par le nombre considérable de soldats des régimens cantonnés aux environs y qui se rendaient
( 1 ) Le lecteur sentira la nécessité de rapprocher , pour tous ces détails y les Mémoires de Bailly de ceux qu'a laissés Dusaulx y et que contient la troisième livraison. ( JNote des nouu, édii. )
DE BAILLT. SyS
à Paris pour servir la nation. On a nommé des officiers et donne des brevets à M. de La Salle , comme commandant-général ^ à M. Desaudrais^ commandant-général en second , M. de La Canssidière , major général, M. d'Ermigny, major suppléant. Ces officiers montraient autant de courage et de dévouement que de patriotisme , car il y avait alors bien du danger à commander les forces parisiennes contre les troupes royales ou plutôt ministérielles. Quoiqu'ils fussent autorisés par le conseil permanent , qui n'avait agi que par la nécessité et pour sauver la ville, qu'auraient fait ces raisons légitimes contre le pouvoir arbitraire , qui eût voulu répandre et de Teffi'oi et des exemples ? La compagnie de l'Arquebuse a fait le service. M. Soûlés a offert de lever une compagnie de cavalerie. On a établi six hommes d'ordonnance de chaque district h l'Hôtel-de-Ville pour porter les ordres aux districts.
M. de Corny avait été envoyé aux Invalides pour avoir des armes, mais l'impatience des citoyens ne permettait pas d'attendre son retour. Il fallut expédier de nouveaux ordres. M. de Corny est revenu et a dit : « Qu'ayant été d'abord chez M. de Sombreuil, gouverneur de l'Hôtel , cet officier lui avait dit qu'ayant prévu dès hier ce qui arrive , et n'étant que gardien et dépositaire des armes , il avait cru devoir, pour se mettre en règle y envoyer un courrier à Versailles pour demander des ordres ; qu'il désirait que l'on voulût bien at-
tendre la réponse qu'il attendait lui--niênie ; qu'il répétait , au surplus , les protestations les pjus sincères d'attachement , de déférence et d'amitié^ tant pour THôtel-de- Ville que pour tous les citoyens de la capitale. » M. de Corny fît part de cette réponse à la foule assemblée au dehors , qui en fut d'abord satisfaite. M. de Sombreuil vint lui-même^ fît ouvrir la grille et parla au peuple. On l'écoutait assez ; un seul homme réclama , et dit que tout délai était un péril nouveau , et dans l'instant la foule se précipita dans l'Hôtel; les invalides furent désarmés; toutes leurs armes ^ toutes celles qui étaient en dépôt furent prises , on s'empara des canons ^ on y attela les chevaux de la voiture de M. de Corny, tous ceux qu'on put trouver, et on les ramena en triomphe. L'état - major a été invité de veiller à la conservation et à l'usage de ces canons , et de prévenir Tabus de cette immensité d'armes , pillées et non distribuées aux meilleurs citoyens. On y a retourné dans la journée ; cent mille âmes assiégeaient l'Hôtel, pour demander les armes qui n'y étaient plus. L'Hôtel était prêt d'être pillé. M. de Sombreuil fît avertir la Ville. On a envoyé M. de Leutre , électeur; sa pirésence a un peu calmé les esprits : il leur a dit qu'il venait visiter la maison , et leur a proposé de lui adjoindre quatre commissaires. Ils ont été nommés sur-le-champ , et M. de Leutre a voulu leur laisser faire seuls la visite , en leur remettant tous ses pouvoirs» Ces marques de confîance et de
DE BÂILLY. SyS
loyauté ont calmé le peuple. Ou a fait la visite , on n'a rien trouvé , la multitude s'en est allée , et l'Hôtel a été préservé de tout dommage. Cependant ^ à la ville deux officiers aux gardes ont amené devant THôtel-de-Ville deux de leurs compagnies ; ils sont venus sur un billet ainsi conçu y sans date et sans signature : « Les deux compagnies
» de la caserne de viendront à onze heures
» précises se mettre en bataille devant l'Hôtel-de- » Ville. » Ces officiers croyaient que le billet leur venait de l'Hôtel-de- Ville : ils offirirent leurs services. On leur,f a demandé s'ils voulaient recevoir les ordres de la« commune et lui prêter serment. Us ont répondu qu'il fallait consulter leurs chefs. Sur ces entrefaites , une alarme de troupes qui se présentaient dans le faubourg Saint-Antoine a fait qu'on leur a proposé d'y aller; ils ont refusé. Les soldats ont dit qu'ils marcheraient , et on les a fait partir sous les ordres de M. de Rulhières; c'était encore une fausse alarme ^ comme on en donnait mille par jour.
Dès les huit heures du matin , on avait annoncé que les canons de la Bastille étaient braqués sur la rue Saint- Antoine. Le comité députa MM. Belloa^ officier de l'Arquebuse, Billeford, sergent-major d'artillerie, et Chaton, ancien sergent des gardesfrançaises , pour engager M. de Launay , gouverneur de la Bastille , à retirer ses canons, à ne commettre aucune hostilité; l'assurant de leur côté que le peuple ne se porterait à aucune entreprise coa-
SyÔ MÉMOIRES
tre lui ni contre le château. La députation n'était pas revenue , et les mêmes craintes se manifestaient; déjà même on disait que des citoyens avaient été blessés par le feu de la place. U y a bien lieu de conclure, par tous les bruits faux et toutes les alarmes qu'on semait partout , qu'on voulait entretenir, accroître l'agitation et porter au siège de la Bastille. M. Thuriot de La Rosière arriva; il en venait, il y avait été envoyé par son district, celui de Saint-Louis-de-La-Culture. 11 a dit qu'il était entré à la Bastille , à travers un peuple immense qui déjà l'environnait; qu'il avait vu en effet des préparatifs de défense, mais que le gouverneur lui avait donné sa parole de ne pas tirer s'il n'était pas attaqué. Les trois députés sont revenus et ont dit la même chose; et l'on allait faire proclamer cette réponse, lorsqu'on a entendu un coup de canon du côté de la Bastille. On a apporté un homme blessé au bras par les coups de fusil qui en ont été tirés, un garde-française expirant sur un cadre. On annonce un nombre de blessés, et de toutes parts on crie à la trahison. Le fort tirait avec avantage : les citoyens , pêle-mêle , sans ordre et sans armes, avaient besoin de chefs et de secours. Le comité avait un parti à prendre, et, dans cette circonstance si critique et si pressante , une députaton vient accuser M. de Flesselles d'avoir amusé et trompé les citoyens, en leur promettant des armes. Nous réunirons bientôt ces faits. C'est pourtant au milieu de ces agitations.
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de ce tumulte , de l'effroi général , du danger particulier pour le comité sans cesse accusé et menacé^ qu'il fallait délibérer. On prit l'arrêté suivant : (( Le comité permanent de la milice parisienne y » considérant qu'il ne doit y avoir à Paris aucune » force militaire qui ne soit sous la main de la » Ville , charge les députés qu'il adresse à M. le » marquis de Launay , gouverneur de la Bastille , » de lui demander s'il est disposé à recevoir dans » cette place les troupes de la milice parisienne , » qui la garderont de concert avec les troupes qui » s'y trouvent actuellement , et qui seront aux or- » dres de la Ville. » Le comité, en invitant M. de Launay à prendre ce parti, espérait épargner le sang aes citoyens. L'arrêté fut porté par MM. de La Vigne, Chignard et l'abbé Fauchet, auquel s'est joint M. de Boutilliers , député suppléant à l'Assemblée i^ationale. On amena trois invalides pris en dehors de la Bastille, et accusés d'avoir tiré sur le peuple. Un d'eux, froid et tranquille au milieu des menaces de mort, disait : « Comment aurais-je tiré sur les citoyens, puisque j'étais sans armes ! » On affecta de les traiter avec rigueur, et on les envoya en prison pour les sauver. Bientôt on amena un homme qu'on disait être le gouverneur de la Bastille; il avait été battu, maltraité, il était tout couvert de contusions j il aurait péri sans le courage de M. Desaudrais , qui fut blessé d'un coup de sabre à la tête, et de M. de La Salle qui acheva de le délivrer de ceux qui en voulaient
SyS MÉMOIRES
à sa TÎe : ce n était point M. de Launay, c était M. Clouet y régisseur des poudres.
L'inquiétude et l'agitation du peuple s'étaient changées en fureur, il voulait absolument forcer la Bastille ; et il y avait lieu à craindre que le feu de la place ne fit une boucherie de la multitude. La seconde députation n'était pas revenue; on jugea nécessaire d'en envoyer une troisième, mais avec des signes qui la fissent reconnaître , c'est-àdire un tambour et un drapeau. Les députés furent MM. de Cîorny , Francotai , électeur ; Milly , Beaubourg , Pignot de Sainte-Honorine , Boucheron , Coutans , Jôannon et Fils : on leur donna la même mission qu'à la précédente. La. seconde députation est revenue ; ils ont dit , qu'arrivés à la Bastille , ils out vu tirer et d'en haut et d'en bas: d'en haut sur la multitude ; d'en bas, sur le fort : ils ont fait des signaux , le feu n'a pas cessé : qu'après avoir fait le tour , s'être présentés aux différentes portes, avoir engagé plusieurs troupes de citoyens à cesser le feu, pour que leurs signaux fussent mieux compris , les uns y ont accédé , les autres s'y sont refusés. Il était, en effet, assez difficile de s'entendre et d'obtenir un accord connu , consenti et suivi par une grande multitude. Le fait , c'est qu'on veut le siège de la Bastille, sa destruction, la mort du gouverneur. On répète partout que plusieurs citoyens s'étant approchés pour demander des armes , le gouverneur en avait fait entrer un certain nombre, qui avaient été fusillés dans la première cour. Cett^
trahison du gouverneur^ ont dit les commissaires y a été le signal de la guerre qu'il % déclarée à ses concitoyens^ et qu'il parait décidé à continuer ^ puisqu'il a refusé d'entendre noire députation. On a demandé de nouveau et à grands cris le siège de la BastiUe ; on a demandé du canon ; le chevalier Desaudrais en a fait marcher cinq pièces. M. de Comy est revenu avec la troisième députation : il a rapporté que^ s'étant placés bien en vue de la plate-forme ^ ils avaient fait signaler le drapeau ; qu^lors on avait vu arborer^ sur la plateforme y un pavillon blanc ; que les soldats avaient l*enversé leurs fusils y le canon en bas. On parle méoie d'un billet que M* Élie avait entre les mains, billet par lequel la garnison de la Bastille annonçait la volonté de se rendre. « Nous avons » vingt milliers de poudre y nous ferons sauter la >) garnisoa et tout le quartier, si vous ne Tac- V çeptez. x> Mais, au milieu des cris et du tumulte, ce billet ne fut ni vu ni entendu. Les commissaires n'en font pas mention; ils disent ~^qu'en conséqueQçe des signes de paix, ils avaient engagé le peuple à se retirer dans les districts , et que cette retraite commençait à s'effectuer, lorsqu'on a vu pointer un canon du fort, et faire une décharge de mousqueterie , qui a jelé trois personnes aux pieds des commissaires. Alors la fureur a transporté tous ceux qui étaient présens , les commissaires mêmes ont été maltraités, ont couru des nsque» ,, ^t ils sont revenus, ayant rencontré en
38o MÉMOIRES
route une multitude de gens armés ^ trois cents gardes-françai^s et des canons^ qui allaient former en règle l'attaque de la Bastille.
Le comité 9 au milieu des soins de détail qu'exigeait l'état de la capitale , était environné de deux causes de trouble et de danger : l'une était le désirde prendre la Bastille ; l'autre celui d'avoir des armes; désir plusieurs fois trompé , désir qu'on ne pouvait satisfaire. On soupçonnait le comité , surtout M. de Flesselles ; on les menaçait ; on parlait tout haut de les égorger, de mettre le feu à l'Hôtel-de-Ville. Un vieillard dit : « Mes amis, que faisons-nous avec ces traîtres ? Marchons à la Bastille. » Cela faisait présager quel serait le retour. C'est dans ces momens que le comité a pris l'arrêté , et envoyé à TAssemblée nationale la députation dont j'ai parlé. Les PP. chartreux sont venus se plaindre qu'on les ait exposés en envoyant chercher chez eux des armes qu'ils n'avaient pas. D'autres ont reproché à M. de Flesselles les douze mille fusils promis , les Chartreux sans armes , et l'Arsenal sans cartouches, et les promesses , et les délais , et les espérances frustrées. 11 répondait qu'il avait été indignement trompé. M. Dusaulx et plusieurs électeurs ont défendu M. de Flesselles , et rendu témoignage à son zèle et à son assiduité. On venait à tout moment avertir le comité de la fermentation qui existait et dans la maison commune et dans la place. On disait autour d'eux qu'ils travaillaient là en secret, et hors de la présence des citoyens , pour les trahir.
M. de Flesselles , avec les membres du comité , ont passé dans la grande salle. Cepen(kint on parlait de trahison^ de complots^ de manœuvres; on accusait hautement M. de Flesselles : alors il dit : « Puisque je suis suspect à mes concitoyens , il est indispensable que je me retire j » et il a voulu descendre de son estrade ; on Fen a empêché. On lui a redemandé les clefs du magasin de la Ville ; on a parlé de se saisir de lui ^ et de le garder comme otage j d'autres opinaient pour le conduire au Châtelet j d'autres ont proposé de le mener au Palais- Royal, pour qu'il y fût jugé : cet avis est devenu général. M. de Flesselles a répondu simplement : « Eh bien, Messieurs, allons au Palais-Royal. » Il est descendu de l'estrade , a traversé la salle , est sorti y la multitude se pressant autour de lui et sur ses pas , mais sans lui faire aucune violence. Il a traversé la place de même; et, au coin du quai Pelletier, un inconnu (i) lui a tiré un coup de pistolet dans la tête. M. de Flesselles n a donc pas été la victime de la fureur populaire ; il a été réellement assassiné. 11 est bien vrai que , vu la disposition des esprits., il; courait de grands risques en allant au
(i) C'est un des frères Morin, de Charlevîllé , et qui dtaît petit marchand de bijoux , cloître Saint-Crermâin-r Auxerrois *J
\Note de M^> Ntùgeon.)
* Noas transcrivons cette note de M. Nâigeôà , mais ^ans en garantir rexactïtudei ignorant â queHe source l^criyain -a ^oisë ee renseignement.
{Wote dea nauif. édit.)
environné de faisceaux. On lui a offert rargenlerie de la Bastille ; apportée devant lui , il Ta refusée. On apportait successivement le drapeau , le grand registre de la Bastille , tout cela devant le peuple , affamé de vengeance et ivre de sa victoire. Le brave Hulin et plusieurs autres qui s'étaient signalés à la Bastille , étaient restés pour protéger la conduite et la vie du gouverneur; c'était un gardefrançaise nommé Arné qui l'avait arrêté : leurs efforts furent irapuissans. Une foule furieuse l'emporta ; Hulin fut renversé et presque étouffé. On apprit bientôt que M. de Launay^ pris et traîné à l'Hôtel-de-Ville , venait d'être massacré au bas duperron. MM. de Sialbray, major. Mirai , aide-major , Person , lieutenant d'invalides , furent tués dans d'autres endroits. Il était question de sauver les trente prisonniers , et les électeurs étaient bien embarrassés: trois en tr'autres étaient plus exposés, on les disait canonniers, on disait qu'ils avaient tiré sur le peuple; l'un était blessé. M. de La Salle, avec le tonde la sévérité, demanda à s'emparer des coupables, pour qu'ils fussent punis. Il fit passer le blessé dans la salle de la reine; mais pendant qu'il lui sauvait ainsi la vie, les deux autres furent entraînés, et pendus sur-le-champ au réverbère , en face de l'Hôtel -de -Ville. Il en restait encore un grand nombre ; les gardes-françaises demandèrent cette récompense de leurs services ; M. Élie dit que cette grâce lui serait plus précieuse que tous les honneurs. Une voix cria : Grâce ! ce cri fut ac-
bueilli^ répété dans le peuple. Les gardes-^-françaîses s'emparèrent des prisonniers , les emmenèrent sans résistance, et les malheureux furent sauvés. Ainsi finit cette grande scène de fureur, de vengeance , de victoire , de joie , d'atrocités , et où ont brillé quelques traits d'humanité.
Une grande question se présente : jusqu'à quel point M. de Launay a-t-il été coupable ? On l'accusfi d'une trahison détestable , c'est d'avoir fait entrer un nombre de personnes dans la cour , et de les avoir fait fusiller. 11 n'y a point de preuves au procès-verbal , mais le cri public en dépose ; et cette prévention vraie ou fausse justifie la fureur du peuple (i). 11 est certain, par le témoignage de la députation , qu'on a arboré le drapeau blanc^ qu'on a renversé les fusils , et que cependant ces signes de paix ont été bientôt suivis d'une décharge. Les hostilités qu'il pourrait alléguer ne l'excuseraient pas : dans un pareil tumulte il est bien deç erreurs j il fallait réitérer les signes de paix. Oa ne peut douter qu'il n'eût des ordres de se défendre jusqu'à l'extrémité ; et je n'en conçois pas la raison , car la Bastille n'était ni une citadelle , ni un poste important. Jusqu'à quel point devait-il exécuter ces ordres ? c'est ce qui était très-délicat. La posi^ iion de ce moment était extraordinaire. Entre deux
jn
(i)Gette imputation parait démeiltie par les témoignages les plus ctignes de foi. Voir, entre autres, les Mémoires de ûusaulx.
{Note des nouu. édit.)
auloritës dont l'une ancienne , jusqu'ici seule reconnue , et une nouvelle qui se montre , quelles sont les limites , les cas où l'une doive céder à l'autre ? C'était une question pressante , et difficile pour un homme qui aurait eu plus d'esprit et de tête que M. de Launay . Quels que fussent ces ordres, l'insurrection générale n'avait sûrement pas été prévue; elle devait nécessairement les modifier. La Bastille était une prison et non une citadelle , elle ne mé- Tpitaît pas d'être défendue au prix du sang du peuple ; un commandant de poste même doit se défendre différemment quand il est attaqué par le peuple ou par les ennemis de la nation. Il fallait des ordres bien plus précis , bien plus appropriés aux circonstances du moment , que l'on ne connaissait pas à Versailles y pour se décider au parti iBxtrême de tirer et de massacrer des Français. 11 n'a point eu connaissance des députations qui lui ont été envoyées ; mais il fallait qu'il demandât luimême à traiter avec la Ville : il avait prévu en partie l'événement , puisqu'il avait déménagé , et qu'on n'a trouvé que Içs gros meubles. Il fallait du moins , is'il croyait de son devoir de ne pas laisser pénétrer dans la prison qui lui était confiée , qu'il s'y enfermât et qu'il ne fît point tirer.
On dit que dans l'après-midi , un ordre du omité permanent fit occuper les hauteurs de Paris du côté du nord , par des piquets de milice parisienne et par sept pièces de canon. On aurait découvert les troupes qui seraient venues de Saint-
BR BAILLY. SSy
Denis 9 la Chapelle^ Goiiesse, qui daiileui's au* raient passé sous le feu du canon.
La défiance et l'inquiétude du peuple se portant sur tous les objets ^ une infinité de personnes ont été arrêtées et conduites à la Ville ^ souvent avec beaucoup de danger. M. et madame de Montbarrey en ont couru de pressans^ par la qualité d'anciea ministre que portait M. de Montbarrey ; mais il parl^ lui-même au peuple , il l'assura de ses sentiment patriotiques^, et il fut sauvé et applaudi quand il eut observé que c'était son fils, le prince de Saint- Moris, qui avait fait la révolution en Franche- Comté* M. le baron de Bachman, major des Suisses, M. Bouchotte, député, ont été conduits à la Ville , puis escortés pour se rendre à leur destination. Le président des électeurs. M* Moreau de Saint-Merry , a prié le député de rendre compte à l'Assemblée des soins que prenaient les électeurs pour maintenir l'ordre au milieu des troubles publics , de lui demander son secours et son autorité pour y parvenir d'une manière pjus efficace , de se joindre à la ville de Paris y pour supplier le rôi d'y faire revivre son autorité , en n'employant d'autre arme que lamour de ses peuples. Cette arme suffit, toutes les autres seraient inutiles.
Les grenadiers des gardes-françaises sont venus déclarer qu'ils n'entendaient plus retourner à leurs casernes, dans lesquelles ils craignaient d^être les victimes de mille embûches. On les a envoyés dajis *dffi!érentes xnaisons religieuses, en chargeait les
SSS MÉnOIRES
religieux de les recevoir et de les aourrii^ jusqu'l nouvel ordre.
Tels sont les détails de cette terrible et mémo^ râble journée , où la révolution a été opérée par le courage et la résolution des habitans de Paris ^ et où la ville a été sauvée par la sagesse des élec-^ teurs. A côté des bons citoyens qui ont tout fait pour la défense commune y agissaient un nombre de factieux qui voulaient précipiter la révolution et la porter au-delà de la mesure. On ne peut douter que déjà le parti républicain n'eut agité et dirigé bien des esprits; mais les électeurs ont tout contenu , et les ennemis publics et ceux qui y sous le nom de nos amis, déguisaient un intérêt partie culier par Fintérét général. En rendant justice aux électeurs, on la doit à leurs présidens : M. de Lia Vi^ gne, qui, malade, s'est transporté sur-le-champ à Versailles , le lundi , pour prendre les ordres de l'Assemblée nationale , qui , le mardi , a été luimême en députation, aux portes et au milieu du feu de la Bastille; M. Moreau de Saint-Merrj, second président, qui a tenu le plus souvent le fauteuil à THôtel-de- Ville , et qui , tranquille au milieu d'un tumulte dont on a peine à se faire une idée, a donné tous les ordres, avec la présence d'esprit et te sang-froid qui paraissaient inconciliables avec la célérité qu'exigeaient les circonstances et le danrger qui les accompagnait toujours , et a montré y dans ces momens périlleux et critiques, une constance et un courage qui lui assurent à jamais la lo*
connaissance et l'estime des habitans de la capitale « La nuit qui suivit eut peu d'ë vénemens , mais ne fut pas plus tranquille que le jour. M. Moreau de Saint-Merry la passa tout entière à l'Hôtel-de- Ville. L'inquiétude était extrême j on s'attendait à être attaqué cette nuit : les alarmes se renouvelaient à chaque instant. On avait trouvé , dit-on, un billet.de M. de Flesselles à M. de Launay ^ qui lui mandait qu'il serait secouru dans la nuit. Ce biUet, je ne l'ai point vu. On dit qu'il est déposé au district de Saint-Louis-de-la-CuIture. Je tâcherai de vérifier le fait. Mais, vrai ou faux, le bruit qui en courait suffisait pour effirayer. On forma des barricades , des retranchemens dans tous les faubourgs et dans tous les quartiers; je les ai vus moi-même le lendemain sur le quai des Tuileries. On dépava les rues; les grès furent portés dans les appartemens pour pouvoir être jetés par les fenêtres. Il y avait cent pièces de canon disposées : tous leç serruriers avaient forgé des piques; tous les plombiers étaient employés à fondre des balles ; toutes les ruqs étaient illuminées; bons et mauvais ci-^ toyens, tous ne pouvaient agir, la nuit même, qu'à découvert. Paris était un camp, il recelait une armée innombrable; une grande puissance s'y était développée, et tout-à-coup des citoyens accoutu-i mes au repos et aux délices avaient été tifansformé^ en soldats et en Romains.
Deux choses marqueront éternellement cette célèbre journée. L'établissement de la garde i^i-
5qo mémoibes
tionale ^ qui devait être imité daûs tout le royaume ^ a établi une force nationale qui^ dirigée "psr les magistrats populaires et toujours suivant la loi constitutionnelle 9 opposait une barrière au despo-, tisme^ tenté de relever ses débris. L'autre, la prise et la démolition de la Bastille y commencée le jour même de sa prise y et qui était pour le peuple une image physique et matérielle de la chute de l'an-* cien gouvernement , et de la destruction du pou-* voir arbitraire. Ces grands changemens avaient été opérés j et complètement , par les arrêtés des 17 , 20 et 25 juin, mais c'était aux yeux et à la connaissance des législateurs et des esprits éclairés. La Bastille , prise et rasée , parlait à tout le monde ^
Je reviens à la nuit de Versailles. Jusqu'à ce moment , je n'avais pas été inquiet. Je le fus cependant dans l'après-midi du i4 9 par tous les indices et les faits que j'ai rapportés page 36o de ce volume. On a soupçonné un grand dessein , et que l'exécution de ce grand dessein avait été fixée à la nuit du 14 au 1 5. Il est certain que le gouverneur de la Bastille, prévenu, avait tout déménagé plusieurs jours avant ; il ne restait que les gros meubles , lorsqu'on y mit le scellé-
On m'a assuré que les casernes des Suisses à Paris étaient remplies de munitions ; que plusieurs d'eux ont vu un plan pour envelopper et occuper le Palais-Royal. On m'a dit qu'à Magdebourg , avant dé pouvoir avoir des nouvelles des événemens des iS et 14 juillet, les fils d'un officier gé?
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néral français ^ employé sous M. de Broglie autour de Paris , avaient la nouvelle que Paris devait être investi y et qu'on y devait former sept attaques. On a dit qu'on avait demandé y pour l'exécution du projet ^ cent mille hommes et cent millions. Il est certain qu'un nombre considérable de troupes étaient autour de Paris ^ et que des billets d'État ont été fabriqués. M. Necler était un témoin in-^ commode ; il a fallu s'en débarrasser. On Ta exilé , et il y a lieu de croire que le moment en a été avancé , puisque M. de Broglie s'est plaint de n'a-: voir pas été prévenu , et que les ordres ont été expédiés précipitamment dans la nuit du lO au 1 1 . On voit y par les lettres saisies des officiers ^ qu'ils avaient des ordres ^ le i5 ou le i4 9 de s'approcher de Paris. Si l'on rapproche les termes des réponses qu'on avait suggérées au roi ( « Il est nécessaire » que je fasse usage des moyens qui sont en ma }} puissance y pour remettre et maintenir l'ordre » dans la capitale et les environs ; » voilà ce qui est dit le 10 : le i5 ^ il dit : « Je vous ai déjà fait » connaître mes intentions sur les mesures que les >» désordres de Paris m'ont forcé de prendre. C'est » à moi seul de juger de leur nécessité y et je ne » puis à cet égard apporter aucun changement ») y on voit que le dessein est suivi. Le bruit avait couru qu'il devait y avoir une séance royale le 1 3 • Je pense que ce devait être plutôt le i5. On avait sans doute le projet de s'emparer de Paris dans la nuit du 14 au i5 ; de tenir le lendemain une séance
royale pour faire accepter la délibération da 2S juÎQ y on de la porter au parlement ^ après avoir dissous TAssemblée , si elle se refusait à j accéder, Les cent mille hommes étaient prêts pour appuyer cette démarche violente y et les cent millions de billets d'État y pour suppléer au déficit des finances qui avait fait convoquer l'Assemblée. 11 est bien possible qu'avant cette séance royale , on eût le dessein de saisir et éloigner les membres de F Assemblée nationale qui paraissaient les plus redoutables. Voici sur quoi je le présume. Je tiens de deux personnes y et dont une était membre du conseil d'État y qu'il y a eu une occasion où M . de Breteuil fit mon éloge et y prit ma défense. M. de Breteuil arrivé à Versailles le 1 2 , en est reparti le 17 ; c'est donc dans cet intervalle 9 il y a lieu de le croire 9 que M. de ]9reteuilqui m'aimait ^^ en rendant témoignage à ma probité et à la modération de mon caractère , a voulu me faire séparer de ce qui concernait mes collègues , à qui j'ai cependant toujours été uni de cœur , d'intentions et de démarches y toutes les fois qu'il a été question de nos devoirs , des droits de la nation et de l'intérêt du peuple. J'aurais dans ce cas tenu à injure l'excepliop ; mais enfin le procédé du ministre prouve que l'exception pouvait lui paraître néces^saire.
Eu égard au danger des circonstances, je pensai que, quoique j'eusse passé la dernière nuit et projeté de ne point passer la suivante, il était prudeqt
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Ae rester à rAssemblée , pour ne courir que le danger commun. J'allai cependant faire un tour ctez moi. Tëtais a table , lorsqu'on frappa un grand coup à la porte , et ce coup me parut frappé par un porteur d'ordre ; mais un second qui succéda , m'apprit que c'était pour le second étage , et je ris de ce moment d'eflFroi. J'aurais pu en rire , d'autant plus qu'à ce moment le danger était passé. 11 y avait une grande agitation dans le château de Versailles. On ne s'était pas attendu aux mouve-^ mens qui avaient eu lieu dans cette journée à Paris 9 et à leur succès. La milice armée le lundi , et la Bastille prise le mardi y avaient tout changé. Je revins à la salle à onze heures. Vers minuit , je fus abordé par un de mes collègues , député de la noblesse y qai m'était inconnu et dont le nom ne me revient pas. Il me dit qu'il avait à me consulter , et qu'il me priait de l'entendre un moment. Nous passâmes dans un corridor , et voici ce qu'il me dit : « J'ai été en quelque sorte élevé avec M. le comte d'Artois , et j'ai l'honneur d'être dans sa familiarité. J'étais ce soir à son coucher. Je lui ai dit: Monseigneur, vous êtes inculpé, et fortement, dans le public. lonocent, comme je le crois, vous devez vous justifier ; coupable, il est digne de vous tie tout réparer. Un moyen remplit les deux objets et rétablit la paix dans le royaume; c'est d'engager le roi à aller demain à l'Assemblée nationale et à se réunir à elle. M. le comte d'Artois , »jouta-t-il , a paru goûter cette proposition , et il
ma dit de revenir demaia à soa lever , k sep^ heures et demie. Je voudrais en y retournant pouvoir lui indiquer quelles sont les choses qu'il conviendrait que le roi dit à l'Assemblée ; et comme vous connaissez l'état des choses et l'esprit de l'Assemblée que vous avez présidée y j'ai voulu concerter avec vous ce qu'on pouvait proposer. » Je lui dis : « Ce que vous demandez y c'est un projet de discours du roi à l'Assemblée. » Nous passâmes dans im cabinet pour y travailler. Lie projet de discours fait, il me prévint qu'il dirait à M. le comte d'Artois que j'en étais l'auteur. Je le priai instamment de n'en rien faire y en l'assurant que je n'y mettais que l'intérêt de la chose publique ^ et celui d avoir fait ce qu'il désirait. 11 me donna des raisons pour persister dans sa résolution ; et comme je n'avais point non plus de raisons pour me cacher y je le quittai en le laissant maître de faire ce qui lui conviendrait. Sur les deux heures et demie , on vint instruire l'Assemblée que , conformément à la parole du roi y les troupes campées au Champ-de-Mars s'en étaient retirées et étaient à Sèvres. Cet avis fut donné par M. Le Cointre (i), qui rapporta aussi que des voitures de farine y destinées pour Paris, avaient été arrêtées à Sèvres. Ce fait isolé, dans la défiance extrême où l'on était
(i) Depuis commandant de la garde nationale de Versailles.
( Note des noup. édii, )
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alors 9 inspira les plus grandes alarmes. Ou remit au matin à s'en occuper.
Les passages à Sèvres furent interceptés toute la nuit et même une partie de la matinée. M. Bancal des Issarts et M. Ganilh^ députés des électeurs ^ y furent arrêtés à leur retour. Arrêtés sur la route, on leur permit d'aller jusqu'à Sèvres. Arrêtés de nouveau , ils montrèrent et leur mission de l'Hôtel' de-Ville et la délibération de l'Assemblé nationale qui les concernait ; on leur répondit toujours qu ils ne pouvaient passer sans un ordre exprès du roi. On écrivit pour le demander ; en attendant ils causèrent avec les officiers , assez fatigués du métier qu'ils y faisaient ; avec les soldats déterminés à se défendre, mais à ne pas attaquer les citoyens. L'entrée du pont de Sèvres était hérissée de soldats et de canons , et les tentes des régimens couvraient la grande allée du parc de Saint-Cloud. Les deux électeurs ne purent passer sur le pont ni sur les routes trop bien gardés ; mais ils s'échappèrent sur un bateau qui allait à l'École militaire , dans lequel ils ont été reçus clandestinement, et parce qu'ils étaient du tiers-état et électeurs de Paris. Voilà quel fut l'état des choses autour de nous pendant cette nuit redoutable.
Je me retirai à cinq heures du matin , pour me coucher quelques momens.