II
» des moyens de ramener la paix dans le Palais- » Royal; elle n'a rien de plus à vous répondre. » Une seconde députation vint faire les mêmes demandes, et fut également reçue et renvoyée.
Mardi ier septembre.
J'ai oublié de dire que , lorsque j'eus résolu d'écrire aux districts pour proposer de nommer vingt officiers provisoires, je voulus cependant consulter et sur le fond et sur la forme de ma lettre ; je la lus au comité des subsistances, dans lequel je passais la plus grande partie de la journée , et où l'on me marquait de l'intérêt; ma lettre y fut approuvée et pour le fond et pour la forme. Ceux des représentai qui en étaient irrités , imaginèrent que c'était M. Boucher qui me l'avait conseillée et qui l'avait faite ; de là la haine qu'ils ont portée cons^ tamment et avec acharnement à M. Boucher. Ils surent aussi, je ne sais comment , que je l'avais lue au comité des subsistances ; et leur haine enveloppa tout le comité des subsistances. Us prirent aujourd'hui un arrêté , pour exiger que le comité rendît compte de l'état actuel des approvisionnemens destinés à la subsistance de Paris; ils ordonnèrent la représentation de tous les registres et journaux. On voulait perdre le comité, ou en le mettant , s'il refusait , dans l'état de désobéissance, ou en constatant le défaut de registres , ou enfin en le troublant d'une manière quelconque dans ses opérations. Des registres, il y en avait peu, et ils
n'étaient point parfaitement en ordre : ce comité n'avait qu'un commis; tout le monde alors faisait sa besogne; d'ailleurs les opérations étaient toujours tellement pressées, tellement importantes, que l'on avait bien juste le temps d'en délibérer et de les exécuter. On était si tourmenté par les districts , dont les députations assiégeaient le comité ; on l'était encore par les représentans , et il n'y avait pas moyen de se refuser à des" éclaircissemens, sous peine de se rendre suspect. A peine avait-on le temps d'agir et de donner les ordres : on n'avait pas celui de se rendre compte à soimême et de réfléchir sur la meilleure forme d'administration. L'assemblée demandait une réponse par écrit : elle envoya tard , il n^y avait plus personne au comité. C'était le matin.
J'ai toujours eu pour principe que l'affiche et la proclamation pouvaient , sans nuire à la liberté , être réservées à la puissance publique. Il me semblait qu'en bonne administration, il ne faut pas laisser à un particulier le moyen d'agir sur le peuple en masse, et c'est ce que font l'affiche et la proclamation. En laissant tout crier dans les rues , les colporteurs , pour mieux vendre , crient d'abord, les titres tels qu'ils sont , ensuite ils les altèrent pour attirer davantage les curieux ; enfin , ils finissent par annoncer même ce qui n'est pas dans la feuille. L'assemblée fit défense aujourd'hui aux colporteurs de crier autre chose que les actes de la puissance publique.
Elle arrêta aujourd'hui aussi la forme et les légendes de la médaille des gardes -françaises; d'un côlé un faisceau de chaînes brisées y avec cette légende : La liberté conquise ; à l'exergue : 14 juillet 178g; et de l'autre côté, une épée surmontée d'une couronne de laurier et de chêne 9 avec cette inscription :
Ignomntne dçitos , ne quisquam serviat , enses ? Ignorent-ils que les armes ont été données contre la servitude ?
Ce projet de médaille fut arrêté sans m'avoir été communiqué. On dit que c'est Vauvilliers qui a choisi le vers latin qui sert d'inscription; je le crois de Lucain (1). Mais une chose plus curieuse : l'assemblée arrêta aujourd'hui la forme des billets à ordre à distribuer aux gardes-françaises , pour le partage de leurs neuf cent mille livres. Elle régla qu'ils seraient signés par deux de ses membres. Fort bien! mais elle ajouta qu'ils seraient visés par un de ses présidens et un secrétaire. Quel oubli , ou peut-être quel mépris du chef! L'Assemblée nationale , par son décret de l'organisation municipale , a bien conservé le principe que tous les
(1) Ce vers, sauf un léger changement, est en effet de Lucain (Pharsale, liv. IV, vers 579 ) ; mais ce ne fut point M. de Vauvilliers qui le proposa à l'Hôtel-de- Ville. Ce fut M. de La Fayette, comme il l'a rappelé lui-même à la tribune de la Chambre des députés, dans son discours du 27 mai 1820 , prononcé à l'occasion des événemens du mois de juin de la même année.
{Note des noiw. édit. )
actes de la commune doivent porter le nom du chef de la commune.
Mais je loue les représentans de l'arrêté ferme et vigoureux qu'ils prirent aujourd'hui. Les troubles et les désordres du Palais-Royal continuaient. Nous avions soin, M. de La Fayette et moi, d'entourer ce lieu dangereux de forces et de patrouilles ; mais on craignait de hasarder l'emploi de la force. Les habitans envoyèrent à la Ville de nouvelles députations , pour menacer les députés de l'Assemblée nationale, qui ne paraissaient pas disposés à voter à leur gré. Il faut observer que , non-seulement les députés admis osèrent menacer les représentans, mais, en se retirant mécontens, ils osèrent, en portant le doigt au cou , faire le signe qu'ils seraient pendus (i). L'assemblée ne fut point intimidée. Voici son arrêté.
« L'assemblée des représentans de la commune, >' profondément indignée de ce qui s'est passé ces » jours derniers au Palais- Royal ;
» Voyant, avec une nouvelle douleur, que, lors- » que soixante districts sont ouverts au zèle des » citoyens pour discuter leurs vues sur 1 e bien public, » on continue à profaner, par des calomnies ajroces »» et des motions sanguinaires , la demeure d'un » prince chéri et honoré de la nation; voyant dans
(1) L'auteur des Révolutions de Paris révoque en doute ce fait qu'il regarde comme peu probable , et qu'il juge contraire aux intentions des habitués du Palais-Royal.
{Note des nouv. édit. )
» ces mouvemens séditieux les derniers efforts des » ennemis de la nation, qui essaient, par une sub- » version générale , de nous faire regretter l'af- )) freuse paix du despotisme;
» Sentant combien il importe à la prompte ré- » génération du royaume de s'en rapporter, sur » les grandes questions qui s'agitent aujourd'hui » dans l'Assemblée nationale , aux grands prin- » cipes qui l'ont dirigée, et au sincère dévouement » d'un roi citoyen , qui s'honore de concourir au » bien général ;
» Convaincue de la nécessité d'éteindre , dès sa » naissance, un incendie qu'on voudrait répandre » dans tout le royaume , et d'étouffer des com- » plots secrets et pervers dont des citoyens hon- » nêtes et trompés pourraient devenir eux-mêmes » les victimes, après en avoir été involontairement » les complices ;
» Persuadée qu'il est de l'honneur de la ville de » Paris de préserver le royaume de la crainte des » troubles les plus désastreux, après l'avoir sauvé » des attentats de la tyrannie ministérielle ;
» Egalement blessée d'avoir vu la dignité de la » chose publique compromise par les menaces et » les gestes que se sont permis , jusque dans son » sein, des particuliers qui se sont dits députés » par les habitués du Palais-Royal , et qui n'avaient » été reçus dans l'assemblée que parce qu'ils s e- » taient annoncés comme des amis de l'ordre et de » la paix;
DE BAILLY. 5/fî
» Avertie , par ce cri qui s'est élevé dans l'As- » semblée nationale , les chefs de la commune de » Paris peuvent-ils assurer aux représentons de » la nation la tranquillité de leurs délibérations ? » qu'elle a un devoir sacré à remplir , sur lequel » elle regarderait un doute comme le reproche le » plus humiliant ;
» Déterminée par de si puissantes considérations :
» L'assemblée déclare qu'elle persiste invariable- » ment dans ses arrêtés contre les attroupemens » et les désordres du Palais-Royal ;
» Que rien ne pourra plus l'engager à suspendre » les mesures les plus sûres , pour réprimer des » désordres qui pourraient enlever à la France les » fruits de la plus heureuse révolution , et déshon norer le caractère des Français ;
» En conséquence, elle charge M. le comman- » dant-général de déployer toutes les forces de la » commune contre les perturbateurs du repos pu- » blic ; de les faire arrêter et constituer dans les » prisons, pour leur procès être instruit, selon la m nature des délits.
» Elle ordonne que le présent arrêté sera sur-le- » champ envoyé dans tous les districts , pour qu'ils » aient à veiller et à concourir à son exécution , » et elle invite tous leurs membres à en signer un » exemplaire , afin qu'il devienne un désaveu au- » thentique de tous les excès et désordres dont la » ville de Paris aurait éternellement à rougir, si de
» vrais citoyens pouvaient être soupçonnés d'y » avoir eu part. »
La mesure de faire signer les citoyens des districts était excellente pour justifier les honnêtes gens et les vrais citoyens de Paris; mais je ne sache point quelle ait été remplie. Jamais on n'a pu obtenir de faire marcher les districts ensemble.
L'assemblée, déterminée à tourmenter le malheureux comité des subsistances ,ya renvoyé le soir. On a répondu que le comité allait rassembler les pièces que demandait l'assemblée. Elle a pris sur-le-champ un nouvel arrêté , pour sommer de répondre par oui ou par non , s'il y avait des registres , si on voulait les communiquer ; et elle a envoyé des commissaires pour porter l'arrêté et dresser procès-verbal. Ce ne sont pas là des citoyens et des frères réunis pour faire le bien public , et qui traitent ensemble : c'est le despotisme des ministres absolus ou celui des cours de magistrature , dont les ressentimens étaient intraitables.
L'assemblée a écrit une lettre à l'Assemblée nationale, pour lui rendre compte des mesures qu'elle avait prises, et pour l'assurer de sa fermeté à les soutenir. Je ne me rappelle pas d'avoir signé cette lettre , ni même peut-être d'en avoir eu connaissance. Cependant la veille, quand M. deClermont- Tonnerre avait parlé sur les désordres de Paris y il avait proposé de mander à la barre le commandant et le maire de Paris. L'arrêté des représentans disait lui-même que l'on avait demandé si les chefs
de la commune pouvaient assurer la tranquillité de l'Assemblée nationale : elle ne connaissait que nous; c'est en effet à eux que tout s'adresse. Je ne pensais pas que je dusse répondre sans l'assemblée; mais l'assemblée répondre sans moi, c'était l'oubli de toutes les convenances! Je note tous ces petits détails pour qu'on puisse juger les torts.
On avait écrit des lettres menaçantes ou au président ou aux membres de l'Assemblée nationale. Une de ces lettres était signée de M. de Saint- Huruge (i); M. de Clermont-Tonnerre dénonça cette lettre, et demanda qu'on informât contre son auteur. Cette lettre ayant été dénoncée aussi a la commune, elle ordonna que M. de Saint-Huruge serait amené pour être entendu (2).
Mercredi 2 septembre. — Plusieurs districts (5) se sont assemblés pour délibérer sur le veto , plusieurs ont député à la commune pour la prier de demander à l'Assemblée nationale de suspendre sa décision; cela était extravagant. L'assemblée a répondu qu'elle n'avait pas le droit de demander cette suspension.
L'assemblée , pour me donner une marque de sa défaveur, imagina aujourd'hui de régler le traite- Ci) Voyez à cet égard les notes précédentes.
(2) Le marquis de Saint-Huruge fut en effet arrêté ; mais sa détention ne dura que quelques jours,
(3) Notamment le district de Saint-Nicolas-des-Champs.
f Note des noup. édit. )
ment du commandant-général, de le fixer à cent vingt mille livres , et de lui offrir cent mille livres en dédommagement des dépenses énormes et forcées que les circonstances l'ont mis dans la nécessité de faire. Je demande que l'on juge les inconséquences que dicte l'humeur. D'abord il était de la bienséance de songer au chef civil qui est le premier, le chef militaire n'étant que le second; le chef civil étant en même temps celui de l'assemblée. Il était aisé de juger, sur les seules apparences, entre M. de La Fayette et moi, lequel pouvait être le plus pressé d'être indemnisé. Les dépenses de l'entrée avaient été en effet énormes pour moi , j'étais arrivé avec neuf ou dix mille livres comptant que j'avais par hasard, et qui étaient en partie destinées à des paiemens. Mon receveur m'avait avancé trois mille livres , c'est avec cela que j'avais vécu. Les échevins m'avaient bien proposé de toucher les appointemens de prévôt des marchands, qui, me disaient-ils, étaient de cinq mille livres par mois : tout était changé. Je ne voulus rien toucher jusqu'à ce que la commune eût réglé le traitement du maire ; et je fis bien : car j'ai reconnu depuis que les cinq mille livres n'étaient attribuées que par des ordres particuliers du contrôleur-général , que je n'étais pas homme à solliciter, et qui d'ailleurs n'étaient plus de saison. Mais ce qui est bien le comble de l'inconséquence, c'est d'aller offrir à M. de La Fayette, riche, et à qui un état de maison n'était point nouveau , et ne
pouvait peser comme à moi , une indemnité de cent mille livres , comme si, depuis six semaines qu'il était en place , il avait pu les dépenser.
M. de La Fayette leur répondit que le traitement qu'on lui attribuait était trop fort; que celui de maire , dont la supériorité devait être marquée par une représentation plus considérable, devait être réglé le premier ; enfin , que sa fortune lui avait suffi jusqu'ici , et qu'il remerciait de l'indemnité , en les invitant de remettre à régler le traitement à d'autres circonstances. M. de La Fayette leur répondit par une leçon : il m'avait prévenu de cette réponse qu'il avait déjà faite verbalement, et qu'il fit ensuite par écrit.
Aujourd'hui encore l'assemblée prit, à mon insu, un autre arrêté pour demander à l'Assemblée nationale, i° que chaque fermier soit tenu de porter chaque semaine au marché deux setiers de grains par charrue; n° que dans les marchés, après le temps accordé de préférence aux habitans du pays, il soit accordé , aussi de préférence sur tous autres, une heure aux boulangers et marchands de Paris. On arrêta aussi de demander au ministre de faire connaître par détail les achats faits chez l'étranger pour Paris , les époques de leur arrivée , et les mesures prises pour l'assurer. On nomma des commissaires pour l'exécution de l'arrêté, et on les autorisa à prendre avec M. Necker toutes les mesures pour assurer l'approvisionnement de la capitale.
Cet arrêté n'était ni bon, ni convenablement
pris; le premier article était contraire à la liberté et à l'action du commerce. Le second , quoique privilège, pouvait être toléré dans les circonstances critiques où se trouvait la ville de Paris. Mais les questions que l'on faisait faire, mais la faculté donnée aux commissaires de traiter surtout avec le ministre, lorsqu'on savait que depuis que j'étais en place j'avais tout quitté, tout sacrifié pour cet unique objet des subsistances , si important au salut de Paris; que seul j'avais bien le fil de ses affaires; que seul , ou du moins de concert avec le comité , je les avais traitées avec le ministre ; c'était me faire une injure que sûrement je n'avais pas méritée. Au reste , je suis bien convaincu que la majorité de l'assemblée n'avait pas cette intention ; mais c'est l'inconvénient des assemblées de ne voir pas souvent au-delà des motifs qu'on leur expose , et de ne pas apercevoir qu'ici, par exemple, on voulait me dépouiller; on avait l'envie de me donner un désagrément, envie peut-être jointe à celle de paraître devant le ministre, et de se ménager un crédit au besoin. C'est à ces petites vues particulières que le bien public est sacrifié.
Aujourd'hui un artiste, M. Nuger, graveur, a présenté mon portrait à l'Assemblée nationale.
M. le duc de Chartres (i) a été nommé, dans le district de Saint-Roch , capitaine d'honneur.
(i) M. le duc d'Orléans actuel.
( Noie des nouv. èdit.
Jeudi 3 septembre. — Aujourd'hui nouvel exemple. Je reçois une lettre du comité des subsistances de l'Assemblée nationale, je la communique à l'assemblée. Elle y répond directement, au lieu de me charger de répondre à la lettre que j'avais reçue ; ni les ministres, ni les comités ne concevaient rien à cette manière de correspondre : ils me demandaient si c'était qu'il n'y avait pas d'unité à la Ville.
Enfin, le soir quelqu'un sans doute représenta à l'assemblée combien il était extraordinaire et ridicule qu'ils se fussent occupés du traitement et de l'indemnité à offrir à M. de La Fayette , et qu'ils n'eussent pas l'air de songer à moi : et comme les assemblées dépendent beaucoup et d'un homme qui se lève tout-à-coup pour leur donner le mouvement, et de la' composition de la majorité du moment, on eut honte de l'oubli, et on voulut le couvrir; mais, pour me punir, on ne régla point mon traitement. On avait été compétent pour le général, on ne crut pas l'être pour moi, et l'on en renvoya la décision à ces trois cents que je venais de convoquer. Pour me punir encore mieux , on ne m'offrit qu'une indemnité de cinquante mille livres, tandis qu'on en avait voulu donner cent à M. de La Fayette. Il avait à la vérité une grosse dépense que je n'avais pas ; il nourrissait sa garde de vingt-cinq volontaires, et la traitait bien. Moi j'y avais réfléchi, plus d'une fois on me l'avait demandé, mais il s'agissait d'un objet de plus de vingt mille francs par an, je ne crus pas devoir charger la commune
de cette dépense : mais, à cela près, tout était beaucoup plus cher pour moi. Tout ce qui était pauvre s'adressait à moi : on veut absolument aujourd'hui retrancher ces sortes de frais ; si l'on y parvient , le sort du maire sera misérable . Celui à qui tous les malheureux s'adressent, peut-il toujours refuser? Dépenses de bienfaisance, dépenses de dignité, voilà qui est inséparable du maire ! J'en ai fait beaucoup ; je puis dire que, dans les commencemens , j'ai dépensé grandement les louis et les écus. A mes audiences je ne refusais personne. Le nombre s'augmentant, je descendis des écus aux pièces de menue monnaie. Il m'est arrivé un jour de donner treize louis en pièces de douze sous. A ce taux je fus obligé de cesser ; cela devenait trop cher : d'ailleurs, il en résultait un attroupenient qui, dans les circonstances, pouvait être dangereux; il me fallut pendant quelque temps une double garde. M. de La Fayette me renvoyait les pauvres; et quand on lui demandait, dans les momens où nous étions ensemble , il disait : « Adressez-vous à M. le maire. »
Une députation m'apporta ce bel arrêté. J'avoue que mon amour - propre me portait à le rejeter : je ne voulais rien tenir de cette assemblée dont j'avais essentiellement à me plaindre ; ce qui m'avait été dur , en sortant des électeurs et de l'Assemblée nationale dont j'avais eu tant à me louer. Cependant je pensai que ce refus pourrait être mal pris. Je répondis que je remerciais l'assemblée;
que je n'avais pas dépensé la moitié de cette somme; que jusqu'ici ce que j'avais d'argent m'avait suffi; que la bourse de mes amis m'était ouverte ; que je ne devais pas dans ce moment appauvrir le Trésor et les ressources de la commune ; que cependant je gardais l'arrêté par égard pour l'assemblée.
L'inquiétude et le mouvement duraient toujours pour les subsistances ; mais il y avait un complot et au moins celui de l'intérêt. Les boulangers les plus riches étaient ceux qui tourmentaient le plus à la Halle. Un nommé Tabouin avait fait du tapage ; il fut constaté qu'il avait cent sacs de farine chez lui. Un autre jour le district de Saint-Louis-de-la- Culture dénonça le fait d'un boulanger nommé Berger, qui avait reçu à la Halle de mauvaises farines dont on donna des échantillons. Il a été convaincu de fausseté ; il n'avait point de farine semblable chez lui ; il n'y en avait point de cette espèce à la Halle; mais c'était une manœuvre de quelques boulangers qui prenaient de la farine que l'on vend aux amidonniers , et qui , en ayant fait du pain , le livraient à d'autres qui allaient crier par les rues : Voilà le pain dont on nous nourrit, voilà la farine que la Ville fait vendre bien cher à la Halle!
Les gardes-françaises , à qui la commune avait accordé une médaille , me firent une députation. L'orateur s'exprima très-bien et noblement , pour me prier de porter cette médaille , et j'y consentis. Je crus que c'était une distinction que le chef de
la commune devait leur accorder. L'orateur observa très-bien toutes les formes ; car il me demanda la permission de l'offrir à MM. de Vauvilliers , président de l'assemblée , d'Espagnac et de Sémonville , qui avaient été leurs commissaires.
On a dépouillé de l'uniforme, sur la place de l'Hôtel -de - Ville, un sieur de Saint - Génies, se disant faussement aide-de-camp de M. de La Fayette.
Vendredi 4 septembre. — On a vu que j'avais été plusieurs fois à l'assemblée pour la prier de s'occuper de l'importance d'un nouvel approvisionnement , et de la nécessité de trouver des fonds. Nous cherchions, en attendant, dans le comité toutes les ressources. J'avais trouvé un homme,
M , qui m'avait été amené par M , et qui
m'avait promis dans le Soissonnais et la Picardie des soumissions pour cent mille setiers de grains de la nouvelle récolte. C'était un objet considérable ; j'étais d'accord avec le comité. Tout a changé depuis. 11 y a eu un nouveau comité; M. de Vauvilliers est venu à la tête des subsistances ; les marchés n'ont point été tenus ; on a prétendu qu'ils avaient été mal faits ; il n'y a point eu de tracasseries que cet homme n'ait essuyées. Un officier de la garde nationale de Paris a osé le faire arrêter, je crois , à Noyon ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire payer ses déboursés de voyage. Cela prouve qu'on a pu se passer de ces grains ; cela prouve aussi que dans ces temps malheureux
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et si critiques , on ne voulait pas que les secours vinssent de moi.
Les magasins du gouvernement allaient être épuisés. Les derniers achats chez Fëtranger n'étaient pas arrivés. Nous demandions qu'on battît promptement les gerbes de la nouvelle récolte. Nous avions fait écrire une lettre aux fermiers par le comité des subsistances de l'Assemblée nationale. Un moyen plus actif était nos districts , dont les détachemens se répandaient dans les campagnes et forçaient un peu les laboureurs à battre. Ce moyen était propre à faire resserrer le grain par la crainte. Tout devait renaître par le commerce et la confiance; mais, dans ces temps de trouble , je n'osais pas trop compter sur un prompt rétablissement de la confiance. Les secours que tout cela produisait étaient faibles. Le marché de cent mille setiers, quelque défectueux qu'il pût être , me faisait respirer plus à l'aise. C'est au milieu de ces inquiétudes, de ces soins et de ces mesures que l'assemblée nomma des commissaires pour aller sans moi , et à mon insu , conférer avec M. Necker. Un de ces commissaires vint chez moi , ce jour, à cinq heures, pour, disait-il, me rendre compte. Je lui demandai pourquoi il ne m'avait pas prévenu; il me répondit qu'il était venu la surveille à l'Hôtel, et que je n'y étais pas. En effet, personne ne pouvait ignorer que je ne quittais pas l'Hôtel-de- Ville, et que venir chez moi était un moyen bien sûr de ne me pas joindre. Je lui dis qu'on avait agi sans moi, que je n avais aucune con-
naissance de cela , et que je m'en rapportais à rassemblée.
Le soir , à minuit , des personnes du district de Saint-Etienne-du-Mont vinrent me trouver, et me dirent que Ton était instruit que je n'étais pas content de M. de Vauvilliers; que Ton savait qu'il me susci tait des tracasseries, et que l'on me priait de m'expliquer franchement à cet égard, parce que certainement , si j'avais à m'en plaindre , il ne serait pas renommé. Plus je fus touché de cette marque d'allachementdes citoyens du district, plus je me fis un devoir de ne pas nuire à M. de Vauvilliers. Je répondis que j'avais pHis à me plaindre de l'assemblée actuelle que de lui ; qu'un vice-président n'est pas le maître d'arrêter ses délibérations, et qu'il est obligé de les faire exécuter. Les députés , entre lesquels
étaient MM. C et R , se retirèrent. Le
vrai est que j'avais trouvé beaucoup de zèle à M. de Vauvilliers dans l'exécution des arrêtés contre le comité des subsistances, que j'étais incertain si cétait l'assemblée qui l'avait dirigé , ou lui qui avait dirigé l'assemblée. Ce que je ne sais, je ne puis le dire; je le dis encore moins quand il s'agit de nuire. Deux jours après, M. de Vauvilliers me prit en particulier pour me dire qu'on répandait partout que nous n'étions pas en bonne intelligence ; il me protesta qu'il n'avait eu aucune part à tout ce qui avait pu me déplaire. Je ne pouvais pas dire que cela ne fût possible ; je lui répondis qu'on avait tort, que jusqu'ici j'avais fait profession
*le l'estimer , et que je prouverais toujours qu'il n'y avait point de mésintelligence entre nous. Le surlendemain , dimanche, il y avait assemblée du district; il me proposa d'y venir. Je vis que, conséquemment à la députation qui m'avait été faite , il avait besoin de cette démarche pour être nommé. Je ne voulus pas que mes préventions intimes et particulières, en me retenant , pussent lui faire ce tort. J'y consentis, et j'y allai le soir avec lui. Je fus parfaitement bien reçu. Un particulier voulut élever la voix contre lui ; je pris la parole, je dis que j'étais instruit des bruits répandus; qu'il était faux qu'il y eût aucune mésintelligence entre nous. Il me remercia, m'embrassa , et peu de jours après il fut nommé. On m'a blâmé de cette démarche, de cette embrassade; on m'a dit que je n'avais pas introduit un ami à l'PJotel-de-Ville. Je ne sais rien de tout cela : ma démarche était honnête ; on lui opposait un fait faux, je l'ai détruit; j'ai fait mon devoir. Je m'expliquai dans l'assemblée, et je dis ma pensée et mes sentimens sur M. Cousin que je désirais qui fût nommé. Il le fut.
SamediS septembre. — Nous avons assisté, l'assemblée et moi , à la prestation de serment faite sur la place de l'Hôtel-de-Ville par le régiment des gardes-suisses.
Avant cette cérémonie, l'assemblée avait délibéré sur une proposition que je lui avais faite par ma lettre , pour m'autoriser à solliciter un décret ou des lettres-patentes qui m'attribuassent les
pouvoirs judiciaires qu'avait eus le lieutenant de police. Comme la proposition venait de moi , elle fut rejetée , quoique nous fussions tous les jours arrêtés par mille détails. L'assemblée renvoya aux trois cents représentans que j'avais convoqués.
Nous voyions diminuer à vue d'œil l'approvisionnement des blés et farines du gouvernement. M. Necker m'écrivait , le 29 août , qu'il en restait peu au Havre et à Rouen , et que cette dernière ville n'en laisserait passer que ce qui lui serait inutile. Il y avait bien cent mille setiers achetés chez l'étranger , qui devaient être en mer et qui devaient incessamment arriver; maison ne savait pas quand; mais il fallait le temps du transport et de la mouture ; mais une partie seulement nous était destinée. M. Necker m'invitait à faire faire des achats en France; c'est ce que j'avais fait par M. Salady de Ferrières, par M. Le Febvre-Gineau et par d'autres ; mais il fallait attendre que les grains fussent battus. Jusque-là on ne pouvait guère tirer de secours, les grains anciens étant épuisés ou cachés. J'avais communiqué toutes mes inquiétudes au comité des subsistances : nous avions calculé nos ressources , tout ce qui était dans les magasins , dans les moulins , et jusqu'à nos espérances , et nous avions trouvé que nous n'avions de subsistances que pour dix à douze jours , et jusqu'à un certain mardi dont la date m'échappe , mais auquel je ne pense pas sans effroi. Ce jour venu y si les grains étrangers et attendus n'étaient pas arrivés , nous
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manquions net, et Paris était sans pain. Je necrois pas qu'il y ait jamais eu de position plus terrible. Toutes les probabilitc's nous autorisaient à croire que les grains arriveraient ; mais personne ne pouvait répondre qu'il n'y eût une interruption de trois jours, et un seul jour pouvait amener une insurrection : il fallait s'y attendre. Ce n'est pas que nous n'eussions en riz de quoi nourrir Paris pendant quatre à cinq jours; mais le peuple croit mourir de faim quand le pain manque. Les districts avaient alors une grande influence sur le peuple ; je proposai au comité d'instruire les présidens ; le comité m'approuva, et je convoquai, à trois jours difïérens, les soixante présidens de districts, vingt à chaque fois. Je leur exposai l'état des choses, le terme de nos subsistances actuelles, la très-grande probabilité que les grains de l'étranger arriveraient à temps , mais aussi la possibilité qu'il y eût un retard de deux ou trois jours. Je leur demandai le plus profond secret, qui, entre soixante personnes, m'a été assez bien gardé. Je leur montrai que j'avais quinze à vingt milliers de riz qui, à une demi-livre far tête, étant même beaucoup plus qu'il ne faut , suffisaient pour nourrir huit cent mille personnes pendant quatre à cinq jours. Le tout était de faire agréer paisiblement cette nourriture nouvelle et unique : c'est pour cela que j'avais besoin de leurs soins et de leurs exhortations. Je les priai , et ils me promirent de faire sentir au peuple, s'il était nécessaire, que son intérêt était d'être tranquille;
qu'il serait nourri; que les séditions ne feraient pas venir du pain ; qu'elles détruiraient Paris , la liberté et la constitution tant désirée. Ils convinrent de mettre ce qu'il faudrait de leurs soldats pour contenir les mutins et les malintentionnés, et de distribuer le riz de la manière la plus convenable. Le succès de ces mesures était très-incertain , mais nous n'en avions pas de meilleures à employer. Je leur dis de ne rien faire jusqu'à nouvel avis de ma part. Les grains arrivèrent à temps, et nous ne manquâmes pas.
Mais en même temps que j'étais inquiet du présent, je l'étais de l'avenir. Pour que nous pussions être débarrassés du soin de pourvoir à la subsistance de Paris, il fallait que le commerce se rétablît. Je voyais que nous jouissions tard du produit de la récolte, apporté librement par les marchands. Je pensais encore que la récolte, mangée deux ou trois mois plus tôt, pourrait avoir de la peine à atteindre la récolte suivante, et que, si elle s'annonçait mal , nous aurions cherté, au moins au printemps ou dans l'été. Je jugeai donc qu'il était prudent de mettre à couvert le plus cher intérêt de la ville de Paris ,* en renouvelant en grand l'approvisionnement. C'est ce qui me fît , ainsi que le comité , accepter le marché de cent mille setiers de grains , proposé par M. Salady de Ferrières; et, pour avoir une autre ressource encore en grand , j'écoutai les propositions que me fit M. Hogguer, ancien banquier, et qui m'offrit son crédit à Hambourg, pour en faire
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venir des grains en aussi grande quantité que j'en voudrais , soit cent mille , soit trois cent mille setiers. J'allai exprès à Vei'sailles en parler à M. Necker qui me dit que M. Hogguer était mal instruit; que Hambourg ne pouvait pas fournir cette quantité ; qu'il en avait demandé quarante mille setiers; que déjà la moitié était achetée, mais qu'il était convaincu que l'autre moitié ne serait pas complétée, et cependant il a eu ses quarante , et moi j'ai eu les cent mille. Et tout ce grain est venu pendant que M. de Vauvilliers était lieutenant-maire des subsistances , et il n'en a pas moins dit , sans parler de moi à qui ce grand approvisionnement était dû, que c'était lui qui avait nourri Paris. On verra que Paris a été ingrat envers son père nourricier.
Aujourd'hui des gens ont été donner des coups de couteau dans les sacs de farine à la Halle , pour qu'elle se perdit.
Dimanche 6 septembre. — Aujourd'hui le bataillon des Feuillans, de mon district, a fait bénir ses drapeaux à Saint-Roch. Madame Bailly , qui s'est fait un principe de se peu montrer en public , et qui l'a soutenu, a fait la quête ; je lui ai donné la main , et j'ai cru que cet exemple d'union devait être utile aux mœurs. J'aurais voulu régénérer les mœurs en même temps que l'empire et la liberté.
J'étais prié du dîner que le bataillon a donné ensuite au pavillon de Flore. Mes affaires ne m'ont pas permis d'y assister. J'y ai été au café. J'a
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trouvé tout le monde dans la joie. J'ai été Lien accueilli , fêté , baisé. On m'a fait passer sous la voûte d'acier (i) , une épée m'a même piqué au front ; mais c'était l'effet de la joie et de l'amitié ; car je suis sorti comblé des marques d'attachement de mes anciens camarades.
Lundi 7 septembre. — L'Assemblée nationale a décrété hier qu'il n'y avait aucune raison qui pût autoriser l'arrestation de M. de La Salle > ni prolonger sa détention ; en conséquence , il est sorti de prison par ordre de la commune. Il est venu remercier l'Assemblée.
Elle a invité les districts à envoyer , pour le samedi 12 , les délibérations de nomination de leurs cinq députés.
MardiS septembre. — M. de La Fayette a rendu compte à l'assemblée des mesures qu'il avait prises pour l'organisation des compagnies soldées ? et pour y distribuer les soldats attachés à la commune. Il profita de cette occasion pour faire à l'assemblée une proposition que j'avais déjà plusieurs fois rejetée. Il me dit un jour que je devrais proposer à l'assemblée de demander à l'Assemblée nationale de nous faire jouir d'un des plus grands biens attendus de la révolution , la réforme de la jurispru-
(1) Ceci confirme ce que nous avons dit ci-dessus ( pag. 65) à l'occasion d'une cérémonie pareille , lors de la visite de Louis XVI à l'Hôtel-de-Ville. C'était un ancien usage de faire passer sou& la voûte d'acier les personnes auxquelles on voulait rendre des honneurs particuliers. ( Note des noiw. édit. }
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dence criminelle , comme le conseil aux accusés , la publicité de l'instruction , etc. Je lui répondis que ces objets étaient en effet très-importans , mais que je croyais qu'il fallait attendre ce que ferait , à cet égard , l'assemblée , et ne pas précipiter un changement si important dans des temps de troubles. Il revint à la charge plusieurs fois : alors je développai davantage mes raisons ; je le priai d' observer qu'un changement si notable amènerait nécessairement une interruption très-préjudiciable dans la justice , une interruption qu'il serait d'autant plus impolitique de provoquer , que nous étions dans un. temps où la justice avait besoin de toute sa sévérité , et surtout de la plus grande activité , pour réprimer la licence qui multipliait partout les désordres ; que les tribunaux devaient être supprimés ; que les obliger à faire l'apprentissage de formes nouvelles , c'était exposer le public à toutes les lenteurs qu'exigeraient l'établissement de ces formes et l'inexpérience de ceux qui les emploîraient. Je crus l'avoir convaincu; mais aujourd'hui il fît la proposition. L'assemblée ajourna à l'après-midi même. M. de La Fayette eut soin de revenir presser la décision , et en effet elle fut portée dans la soirée (i). On prit un arrêté par
(1) Il est remarquable que cette demande de M. de La Fayette à l'Hôtel-de- Ville fut adoptée plutôt par un sentiment de bienveillance pour celui qui la faisait que par la conviction de son importance.
lequel on demanda à l'Assemblée nationale des formes provisoires , en attendant des formes définitives pour la procédure criminelle. Je ne puis qu'applaudir aux vues de M. de La Fayette , elles étaient pures : mais il se mêlait d'un objet qui ne le regardait pas , et, n'ayant pas assez de connaissances et d'expérience sur cet objet , il fit un très-grand mal. L'Assemblée nationale fit, le 9 octobre , un décret provisoire , en 28 articles ; elle institua les notables ; elle régla que les procédures anciennes faites jusqu'alors subsisteraient, mais que toutes celles qui seraient faites après le décret , le seraient suivant les nouvelles formes. Il fallut élire des notables , il fallut que les juges apprissent un nouveau métier : pendant ce temps , c'est-à-dire pendant deux ou trois mois , nous fumes sans justice , les prisons se remplirent , les formes plus longues les vidèrent lentement , et l'impunité eut l'air de s'établir en proportion de la licence. De là la hardiesse des scélérats et le découragement des honnêtes gens. Aujourd'hui que les jurés commencent à travailler , nous nous sentons encore , plus de deux ans et demi après , de cet encombrement des prisons et de cette impunité apparente des crimes.
Si ou lit le procès-verbal de ce jour , des représentai , on y verra que les demandes réitérées de plusieurs districts , les réclamations particulières de divers membres , ont enfin déterminé l'assemblée à prendre un parti relativement à ceux de
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MM. les électeurs qui , après avoir e'té admis au comité des subsistances , s'y étaient perpétués jusqu'à ce jour : et ce parli a été de renouveler eu entier le comité , et cela à la veille de la dissolution de rassemblée elle-même , sans m'en faire part , soit pour me consulter , soit pour me prévenir. L'arrêté a été exécuté le lendemain matin par M. de Vauvilliers, sans aucune reconnaissance des papiers , et les membres de ce comité ont été, on peut le dire , indignement chassés. Voilà la reconnaissance que ces citoyens ont eue et d'un travail obstiné et pénible , et du risque de leur vie. Quant à moi qui en étais le président naturel , qui même le présidais d'une manière toute particulière , puisque , à cause de l'importance du travail d'où dépendait à chaque minute le salut de Paris , j'y donnais tous mes soins et y passais tous mes momens , si quelqu'un ne m'avait pas averti , j'aurais appris ce changement en arrivant à l'Hôtelde-Ville. Je ne connais point d'acte plus arbitraire, plus injuste à l'égard des membres du comité , et moins décent à mon égard ; mais c'était la vengeance de la lettre du 5o août , écrite par moi , et approuvée par ce comité.
Mercredi 9 septembre, — Je vois que j'ai été compris dans les trois cents représentans de la commune; car les Feuillans ayant demandé aujourd'hui si je leur appartenais , il fut décidé que j'appartenais aux Jacobins Saint-Honoré , et que ce district n'aurait que quatre représentans.
La tranquillité paraissant bien rétablie , l'assemblée a décidé que les passe-ports seraient supprimés.
Aujourd'hui il a été décrété que l'Assemblée nationale serait permanente (1).
Jeudi 10 septembre, — L'assemblée a nommé douze commissaires pour aller , clans les environs de Paris , engager les fermiers à battre les grains , et à porter au marché , afin qu'on pût jouir , le plus tôt possible , de la nouvelle récolte.
Aujourd'hui il a été décrété que l'Assemblée nationale ne serait formée que d'une chambre (2).
Vendredi n septembre. — Aujourd'hui madame la comtesse d'Artois est partie pour rejoindre son mari à Turin. Elle a annoncé son retour pour le printemps.
M. de Voltaire écrivait à M. Chauvelin , le 2 avril 1 764 :
« Tout ce que je vois jette les semences d'une » révolution qui arrivera immanquablement , et » dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les » Français arrivent tard à tout ? mais enfin ils ar- » rivent. La lumière s'est tellement répandue de
(1) La discussion de cette question importante avait commencé le 4 septembre; l'Assemblée lavait fait marcher de front avec celle de la sanction royale et de la division du pouvoir législatif en deux chambres. (Note des nouv. èdit. )
(2) Ce décret passa à la majorité de 849 voix contre 211 : le côté droit s'était réuni au côté gauche pour en décider l'adoption.
(Note des nouv. édit^.
» proche en proche , qu'on éclatera à la première » occasion , et alors ce sera un beau tapage. Les » jeunes gens sont bien heureux ; ils verront » bien des choses ! » ( Correspondance générale , tome Vil ', page 3i5, édition de Beaumarchais. )
Aujourd'hui le veto suspensif a été décrété , niais on n'a pas réglé pour combien de temps.
M. Necker a envoyé des observations lues au conseil du roi sur le veto. On a trouvé d'abord que M. Necker écrivait trop pour un ministre ; et , quoique j'aie peut-être au moins autant de facilité que M. Necker , j'ai vu combien le peu que j'ai écrit est difficile à un homme en place , et combien cela prend sur les affaires. On a trouvé que le ministre avait l'air ou paraissait désirer de diriger l'Assemblée j d'autant plus qu'il lui disait : « J'attache mon bonheur à vos succès ; et au moment où la France renoncerait a ses hautes destinées , accablé de la même tristesse , j'irais cacher au loin ma honte et ma douleur. » Au reste , il était d'avis que la sanction royale ne fût obligée qu'à la troisième législature (i) : et c'est l'avis qui a passé dans l'Assemblée.
(1) Voici, d'après madame de Staël, les motifs sur lesquels M. Necker fondait son opinion :
«En Angleterre, disait-il, le roi n'use que très-rarement de son veto , parce que la chambre des pairs lui en épargne presque toujours la peine; mais comme il a été malheureusement décidé qu'en France il n'y aurait qu'une chambre, le roi et son conseil se trouvent réduits à remplir, tout à la fois , les fonctions de
Samedi 12 septembre. — Comme rien ne se faisait encore en règle , M. de La Fayette était considéré comme disposant de la force militaire. On s'était adressé à lui , pour la main-forte , à une exécution d'un jugement prévôtal , qui devait être faite le i3. Sans m'en parler, il vint à l'assemblée , proposer de demander un sursis à l'exécution de. tous jugemens rendus et à rendre par le prévôt de l'Isle-de-France ; sans examen , sans
chambre haute et de pouvoir exécutif. La nécessité de se servir habituellement du veto oblige à le rendre plus flexible , comme on a besoin d'armes plus légères quand il faut les employer plus souvent. On doit être assuré qu'à la troisième législature , c'està-dire au bout de trois ou quatre ans , la vivacité des Français , sur quelque sujet que ce soit , sera toujours calmée ; et , le cas contraire arrivant , il est également certain que , si trois assemblées représentatives de suite demandaient la même chose , l'opinion serait assez forte pour que le roi ne dût pas s'y refuser.
» Dans les circonstances ou l'on se trouvait , il ne fallait pas irriter les esprits par le mot de veto absolu, quand, dans le fait, par tout pays le veto royal plie toujours plus ou moins devant le vœu national. On pouvait regretter la pompe du mot ; mais il fallait aussi en craindre le danger, quand on avait placé le roi seul en présence d'une Assemblée unique , et , lorsqu'étant privé des gradations du rang, il semblait, pour ainsi dire, tête à tête avec le peuple , et forcé de mettre sans cesse en balance la volonté d'un homme et celle de vingt -quatre millions. Cependant M. Necker protestait , pour ainsi dire , contre ce moyen de conciliation , tout en le proposant : car, en montrant comment le veto suspensif était le résultat nécessaire d'une seule chambre , il répétait qu'une seuîe chambre ne pouvait s'accorder avec rien de bon ni de stable. » Considérations sur la révolution française ,
tom.Ier.
(Note des nouv. édit.)
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me rien communiquer , l'assemblée prit un arrêté conforme à sa demande : et, comme si elle n'avait pas un chef que la commune lui a donné , elle a chargé son président d'écrire à M. le garde-dessceaux. Ce n'est pas que je pense que les jugemens prévotaux soient maintenus à l'avenir, quand les nouvelles lois seront faites ( peut-être serait-il à souhaiter qu'ils subsistassent pour les cas de sédition ) ; mais certainement il fallait les conserver jusqu'à la fin de la révolution , c'est-à-dire jusqu'à l'achèvement de la constitution.
L'assemblée a fait bien mieux le lendemain ; car elle a écrit au procureur du roi du Châtelet , pour le prier de surseoir à l'exécution des sieurs Gervais et de Saint-Geniés. M. le procureur du roi ne devait pas y céder ; je ne sais s'il l'a fait. M. le garde-des-sceaux l'ordonna ensuite.
Dimanche 1 5 septembre. — L'assemblée a admis l'affiliation des gardes nationales de la banlieue à la garde nationale de Paris, et sous le commandement de M. de La Fayette. Cette fois , bien prévenu , je m'étais rendu à l'assemblée le soir. Nous savions que l'on avait le dessein de former un corps de la garde nationale de la banlieue , qui aurait un commandant-général. 11 s'était tenu des assemblées chez M. Davigrand , avocat ; M. le comte de Perney devait être commandant : l'assemblée manda M. Davigrand pour le lendemain.
Les domestiques ont voulu s'assembler , sous prétexte d'établir une caisse pour soulagement
en cas de maladie , ou pour secours lorsqu'ils sont sans place ; mais , dans la vérité , pour une coalition contre les maîtres , et toujours très-dangereuse dans un si grand nombre d'hommes. Je m'y suis opposé ; la commune m'a soutenu , et nous avons prévenu ou dissipé ces assemblées. La Chronique > alors assez raisonnable, était de notre avis. Elle pensait que toute autre assemblée que celles de l'Hôtel-de-Ville et des districts , était nuisible. Elle avait grandement raison. ( Chronique , i3 septembre 1789. )
Les journaux commencent à changer. Aujourd'hui les Révolutions de Paris disent que, si les rois s'arment contre nous , on trouvera ici trois cents Scœvola contre les Porsenna. ( 'Révolutions de Paris, n° X y 1 3 septembre. )
Lundi 14 septembre. — M. Davigrand a comparu. Il a dit que l'assemblée formée chez lui était des syndics des communautés. Us étaient réunis alors. On leur a envoyé des députés qui les ont tous ramenés à l'Hôtel-de-Ville avec M. de Perney. Le président leur a remontré le danger et de ces assemblées et de ces confédérations illégales. Les syndics ont assuré qu'ils y renonçaient ; M. de Perney a donné son désistement à sa nomination de commandant-général , et tout a été arrangé et ainsi pacifié. On a' invité M. Davigrand à s'abstenir dorénavant de recevoir chez rlui de pareilles assemblées , n'ayant point de qualité pour cela.
DE fcAHLY, 369
M. le cardinal de Rohan a pris séance , et alors il reconnaissait bien l'Assemblée (1).
Mardi i5 septembre. — Nomination de M. de Sain t-Martin,comme aumônier de la garde nationale.
De MM. Dumas , de Bazoncour , de Laleu , de St. -Vincent , de Vinezac et d'Herblay ? comme majors de division.
Il y avait aujourd'hui cinquante-six districts qui avaientnommé leurs cinqdéputés. L'assemblée a fixé à vendredi i8,la réunion des députés des soixante-un districts.
Le garde-des-sceaux a mandé qu'il avait pris les ordres du roi , et qu'il avait écrit au procureur du roi pour surseoir même aux jugemens rendus ou à rendre par le prévôt de l'Ile-de-France. C'est ainsi que nous avons été un temps bien long sans justice.
Il a été question de créer des compagnies soldées pour la garde des barrières ; ces compagnies ont été les chasseurs.
(1) Le cardinal de Rohan avait été nommé par le parti opposé à la cour, et qui voulait l'humilier par ce choix. Député du clergé du bailliage de Haguenau et de Weissembourg , il n'avait pas Voulu accepter cette nomination , et l'abbé Louis avait été nommé en sa place. Celui-ci étant morf, la nomination du cardinal fut renouvelée ; l'Assemblée nationale fit lever l'exil prononcé contre lui à la suite de l'affaire du collier (voyez les Mémoires de Besenval , et les Mémoires de Ferrières , tome 111 , note de la page 70 ) , et il parut le 12 septembre à l'Assemblée. Il présenta des excuses sur son retard , alléguant la faiblesse de sa santé , et félicita les représentans du peuple sur leurs travaux.
(Note des nouv. êdit. )
5jO MKMOIRKA
Il y a toujours embarras pour les subsistances ; les portes des boulangers sont assiégées.
Mercredi 16 septembre, — Les papiers de la Bastille étaient dispersés dans différentes mains; je crus qu'il était nécessaire de les réunir pour les mettre en sûreté et en ordre. J'avais pensé qu'il fallait charger de ce dépôt et de ce soin un homme honnête , prudent et instruit ; toutes ces qualités m'avaient fait jeter les yeux sur M. Dusaulx (1) : on aurait vu ensuite par qui il devait être aidé ; mais je pensais que ces opérations et ce dépôt devaient avoir un chef et un répondant. J'avais consulté les comités sur ce choix , et il avait été généralement approuvé. Je différais jusqu'à l'assemblée des trois cents pour faire ratifier ce choix ; celle-ci, je ne sais si elle en fut avertie : mais, deux jours avant de se séparer , elle nomma trente commissaires , au moyen de quoi il n'y avait plus ni répondant ni chef: aussi n'ont-ils rien fait pendant plus d'un an. Il est au moins singulier qu'une assemblée , qui doit cesser dans deux jours , nomme dans son sein trente commissaires pour lui survivre , et opérer quand elle ne sera plus et qu'ils seront sans qualité.
On a créé aujourd'hui , sur la demande de M. de La Fayette , trois adjudans-généraux.
(1) Traducteur de Juvénal, auteur de Mémoires sur la Bastille , qui font partie de cette Collection , depuis membre de la Convention nationale. ( Note des nouu. édit. )'
DE BÀTLLY. 5j I
Des voilures de blé ont e'té arrêtées dans le district de Saint-Germain-l'Auxerrois : c'était du blé que nous envoyions aux moulins ; il fut distribué sur-le-champ aux boulangers du district : cela troublait l'égalité de la distribution, et cela dégarnissait la Halle.
J'ai écrit aujourd'hui à M. Necker pour solliciter des achats de grains dans les Etats du pape , à Naples et en Sicile. M. lejnonce et M. de St.-Priest m'avaient donné là-dessus des espérances que je désirais faire réaliser. Dans cette lettre , je lui parlais des trois cent mille setiers que l'on m'offrait à Hambourg ; je lui parlais aussi de faire arriver nos grains et nos farines à St. -Valéry, pour qu'ils ne fussent plus interceptés à Rouen , comme cette ville avait coutume de le faire. Il me répondit , le 18, qu'il avait demandé vingt mille setiers en Italie, et quarante mille, tan t à Hambourg qu'à Amsterdam, et qu'il avait demandé trente mille barils de farine en Angleterre. Tous ces secours ne pouvaient arriver qu'en novembre et décembre : rien de tout cela n'était certain , et n'était assez considérable; pour empêcher l'approvisionnement que je me proposais de faire à Hambourg.
Jeudi 17 septembre. — On a nommé M. l'abbé d'Herbez aumônier de l'hôpital militaire : il y en avait cependant un nommé , je crois M. l'abbé Bonnot , qui n'avait pas démérité. J'en sais bien la raison : le premier avait été attaché à quelqu'un du la commune. Tout cela se faisait sans moi ; je
n'ai jamais eu aucune part aux nominations , ni présentations. M. de Bauchêne fut fait médecin de cet hôpital , mais sans appointcmens. J'ai élé bien long-temps sans vouloir lui signer son brevet* On voulait mon nom , parce qu'on voyait bien que je durerais plus long-temps que l'assemblée ; mais s'il n'y avait pas de loi qui me permit de m'élever contre la nomination , il n'y en avait point qui m'obligeât à signer.
Les adjudans nommés aujourd'hui ont été MM. Parent d'Estagni , de Plajnville et Girardin.
Une jeune fille ayant dit qu'elle se.... moquait de la garde , la garde , au lieu de la conduire au commissaire , l'a fouettée sur le boulevart. La Chronique s'est élevée , avec raison , contre cette indécence ( 17 septembre 1789 ). Depuis, quand on a fouetté les dévotes , beaucoup de gens ont applaudi.
Les commissaires nommés par l'assemblée pour la vérification des pouvoirs des nouveaux représentai , ont rapporté que , sur cinquante-huit districts, quarante avaient ajouté deux députés aux trois qu'ils avaient déjà, et que dix-huit ont donné des pouvoirs semblables à ceux qu'ont eus jusqu'ici les représentais de la commune ; ainsi l'assemblée a déclaré que ces députés devaient être reconnus pour vrais représentans de la commune.
On voit que la nouvelle assemblée allait être presque composée des mêmes députés; elle devait avoir et les mêmes ressentimens et le même esprit.
DE BAILLY. 3y3
On pouvait prévoir ce que je devais en attendre.
L'Assemblée nationale a reconnu et a déclaré aujourd'hui, comme points fondamentaux de la monarchie française , que la personne du roi est sacrée et inviolable ; que le trône est indivisible ; que la couronne est héréditaire, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l'exclusion perpétuelle et absolue des femmes et de leur descendance, sans entendre rien préjuger sur l'effet des renonciations.
Il faut observer que, dès que la proposition fut faite le mardi i5, elle a été votée par acclamation et unanimement. Ainsi l'esprit de l'Assemblée n'était pas démocratique. L'arrêté a été pris ensuite à l'unanimité pour le fond des trois points fondamentaux; il n'y a eu de difficulté que pour la rédaction et le fait des renonciations.
Je crois que l'Assemblée a fait sagement de ne pas juger dans ce moment les renonciations. Mirabeau n'était pas de cet avis; mais si l'Assemblée avait toujours eu la même sagesse de ne pas multiplier, au moment de sa naissance, les ennemis de la constitution, notre position actuelle serait meilleure. Il ne faut pas admettre la branche d'Espagne sur le trône de France ; il ne faut pas , dans le moment présent, l'exclure plus que ne l'ont fait les renonciations. Voilà tout en deux mots. C'est ce qu'a fait l'Assemblée. M. le duc d'Orléans est sorti quand on a agité la question : il a biea fait. M. de Siilery s'est trouvé dans sa poche la renonciation
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de l'Espagne : on a dit même qu'attaqué de la goutte, il s'était fait porter à la salle. Tout cela admis, je ne pourrais pas le blâmer ; c'est un défenseur officieux pour une cause qui en vaut bien la peine* L'Assemblée a reçu des observatiops du roi sur les décrets du 4 août et jours suivans, que le roi soumet à l'Assemblée avant de donner sa sanction (i); mais M. Le Chapelier a observé que la plupart des articles élaient constitutionnels, et que le roi devait y donner, sans examen, sa sanction, qui alors n'est qu'une promulgation ; et après quelques débats prolongés jusqu'au lendemain, il a été arrêté (2) que le roi serait prié de donner sa
(1) Le roi, dans ces observations , approuvait l'esprit général des arrêtés pris par l'Assemblée; il en sanctionnait absolument quelques-uns ; mais il ne donnait à beaucoup d'autres qu'une sanction conditionnelle. L'article relatif aux droits féodaux lui paraissait susceptible de quelques modifications ; il eût désiré que les redevances n'eussent point été abolies sans indemnité ; il pensait comme l'abbé Sieyes au sujet de la dîme. Il approuvait la suppression du droit de chasse et du droit du colombier ; mais il craignait les dangers qui pourraient résulter de la faculté du port d'armes accordée à tous les citoyens. Il n'approuvait la destruction des justices seigneuriales qu'autant qu'on leur substituerait des lois sages relativement à un nouvel ordre judiciaire. Quant à la suppression des annates , et autres droits perçus par la cour de Rome, il demandait avant de les sanctionner à entrer en négociation avec Sa Sainteté. « Au reste , disait le monarque , je modifierai mes opinions ; j'y renoncerai même sans peine, si les observations de l'Assemblée nationale m'y engagent, puisque je ne m'éloignerai jamais qu'à regret de sa manière de voir et de penser. »
{Note des nouu. édit. )
(2) Proposition de M. de La Rochefoucauld-Liancourt , amendée par M. Duport. . {Note des nouv. édit. )
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Sanction, et que, dans les lois de détail, l'Assemblée prendra dans la plus scrupuleuse considération les observations de Sa Majesté. Quand le président porta cet arrêté , le garde-des-sceaux demanda au roi s'il pouvait assurer l'Assemblée de sa bonne volonté. « Oh! oui, toujours, » dit le roi avec un air très-satisfait.
Bruit chez les boulangers. On tâchait de porter l'humeur du peuple sur moi. Le district des F'euiîlans s'arma pour ma sûreté.
Les cahiers proposaient l'abrogation du privilège des bourgeois de Paris pour les denrées de leurs
terres. La commune de avait engagé les
citoyens propriétaires à payer les droits, et qu'ils fussent versés comme secours dans la caisse de la commune.
J'écrivis aujourd'hui à M. Necker, pour lui proposer un abonnement avec les fermiers-généraux ; sans quoi cette partie des droits aurait été difficile à distinguer de toutes les autres; cela pouvail s'estimer à quatre cent mille livres par an : nous u'avons jamais pu faire finir cette affaire ni toucher; enfin elle a été passée en équivalent des avances que l'Assemblée nationale nous a faites.
Vendredi 18 septembre. — Quand il se trouvait à la Halle des farines viciées , on les mettait au haut du dépôt. Des gens malintentionnés ont réussi a s'en procurer, et les montraient dans les rues pour ameuter le peuple. L'assemblée a pris un arrêté pour l'instruire, où elle a déclaré que les boulan-
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gers n'étaient pas obligés de se fournir à la Halle £ que, quand ils n'étaient pas contens de la farine qu'ils y avaient prise, ils étaient toujours les maîtres de la raj 'porter; que les farines viciées étant soigneusement séquestrées, il n'en devait point paraître dans le public; défend en outre de se servir de ce prétexte pour exciter du trouble, sous peine d'être poursuivi comme perturbateur du repos public. Au reste, avec tous ces moyens, la fermentation au sujet des subsistances était toujours grande, et l'Hôtel-de-Ville ne désemplissait pas de députations des districts qui venaient témoigner leurs inquiétudes , porter des plaintes, et proposer des moyens. Tout cela n'était que du temps perdu, et nous embarrassait beaucoup, sans nous être le moins du monde utile.
Samedi 19 septembre. — Aujourd'hui l'assemblée des trois cents représentans s'est formée; elle a prêté serment entre mes mains. Je les avais demandés pour élire vingt officiers municipaux; le plus grand nombre arrivèrent avec le pouvoir d'administrer. Au lieu d'organiser seulement le bureau composé de vingt perso^ies , on parla d'organiser le conseil de Ville qui devait être composé de soi^ xante; ainsi toutes mes vues furent manquées. Je voulais qu'on administrât avec vingt personnes , en attendant qu'on eût discuté sagement à quel nombre devait se porter l'administration de la Ville ; ce qui demandait un peu de réflexion et même un temps d'expérience : assurément vingt personnes
DE BÀILLY. Z^J
suffisent pour qu'il y ait de la maturité et point d'arbitraire.
On a autorisé les comités de l'assemblée précédente à continuer le service jusqu'à nouvel ordre.
Un membre, je crois M. de Sémonville, a proposé de faire, par l'appel nominal , un examen et une censure des membres de l'assemblée , pour reconnaître si aucun n'était reprochable. Cette proposition fut adoptée avec transport; cela fa il honneur à la délicatesse de ceux qui la composaient; mais cependant l'idée ne valait rien. D'abord elle nous fît perdre plusieurs jours; ensuite on n'avait pas droit de censure : les districts donnent leur confiance, c'est à eux que cette censure appartient; s'ils avaient fait de mauvais choix, eux seuls en pouvaient porter le blâme. Quand les reproches eurent été entendus dans l'assemblée , et l'examen fait , l'assemblée devenait garante de tous les choix, et se chargeait de ceux qui étaient mauvais. Je suis persuadé que, quand la réflexion succéda à l'enthousiasme, on prit le parti de-lindulgence dans la censure, parce qu'on sentit qu'on n'avait pas le droit de l'exclusion.
Nous avons été prévenus que les officiers municipaux eux-mêmes, et les volontaires de Chartres, devaient nous amener un convoi de cinq cents sacs de farine : on voulait fêter les citoyens de cette ville qui est une de nos nourrices, et reconnaître les services qu'ils nous rendaient dans ce moment. Nous résolûmes de leur donner à dîner. On crut
qu'il y aurait de l'inconvénient que ce fût à la Ville, parce que le peuple f à l'étroit pour les subsistances , pouvait prendre de l'humeur du spectacle de l'abondance. On proposa de les recevoir chez le traiteur; cela était bien peu décent pour la ville de Paris ; enfin j'ofîVis de donner le dîner chez moi : j'eus plus de cent personnes, et il me coûta plus de sept à huit cents livres. Je me servis du traiteur de la Ville ^cependant je ne crus pas qu'il convînt de le lui faire payer. Je pensais alors, par le traitement projeté pour M. de La Fayette, que le mien serait au moins de cent mille livres, et je croyais que c'était pour ces sortes de dépenses; mais, en pensant ainsi , j'ai risqué ma fortune dans la première année.
Le soir, MM. de Chartres vinrent à la commune où ils furent bien accueillis, bien applaudis, et où je les remerciai par un discours qui fut imprimé alors, et qui n'en valait guère la peine.
Nous apprîmes que les boulangers cuisant toute la nuit, on allait enlever leur pain toute la nuit : on faisait ainsi, dans l'ombre, tout ce qu'on voulait ; et, comme nous n'avions juste que le nécessaire, il fallait prendre garde que , par inquiétude ou par malveillance, une même personne n'en vint prendre plusieurs fois. Nous défendîmes aux boulangers de tenir leurs boutiques ouvertes avant cinq heures du matin et après onze heures du soir.
Dimanche 20 septembre.— -Le comité militaire a présenté le plan d'organisation de la cavalerie
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parisienne. On a renvoyé ce plan a l'examen des districts; mais comme cette cavalerie, déjà subsistante en partie sous le nom de guet à cheval, était très-nécessaire, on a ordonné l'exécution provisoire : ce comité militaire travaillait bien ; il ne perdait point de temps.
Aujourd'hui le rédacteur des Révolutions de Paris assurait les trois cents représentans de la joie qu'a le peuple de les voir succéder aux cent quatre-vingts anciens, et des espérances qu'il conçoit de leur nouvelle administration (n° XI). Tout cela n'est que plaisir du changement; il en résulte seulement que le changement n'a pas été critique.
Le roi a sanctionné les décrets du 4 août.
Lundi 21 septembre. — On a décrété que le veto suspensif cesserait à la seconde législature, après celle qui aurait proposé la loi.
M. de Condorcet a fait une brochure sur la nécessité de faire ratifier la constitution par les citoyens. 11 pose, dit-on, en principe que, dans un ordre durable, la convention qui, à certaines époques, doit revoir les lois constitutionnelles, doit être séparée du pouvoir législatif ordinaire , et que, sans une telle institution, il ne peut y avoir ni droit ni liberté. ( Chronique de Paris, 22 septembre 178g.)
Mardi 22 septembre. — Plusieurs districts ont député à l'assemblée, pour témoigner leur inquiétude sur des mouvemens de troupes autour de la capitale, et pour savoir si l'Assemblée nationale
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avait connaissance de ces mouvemens. J'ai répondu aux députés que j'étais instruit que le régiment de Flandre était mandé , et qu'il devait arriver incessamment à Versailles ; que j'ignorais si d'autres troupes étaient en marche , et que l'assemblée prendrait toutes les informations qui seraient propres à dissiper leur inquiétude. Quant à la marche du régiment de Flandre, voici quelle en était l'occasion. Les mouvemens qui avaient eu lieu, le 5o août et jours suivans, à Paris et au Palais-Royal, les motions de porter quinze à vingt mille hommes à Versailles , les menaces faites à plusieurs députés, la précaution que nous avions cru devoir prendre de faire garder le pont de Sèvres, tout cela avait donné de l'inquiétude à Versailles : ce n'est pas tout. Les gardes-françaises qui avaient abandonné la garde du roi à Versailles, et qui n'y montaient plus depuis près de deux mois, parlaient de se porter en force à Versailles, pour reprendre cet emploi. Il faut avouer que, quelle que fût l'opinion du roi sur la révolution , il y avait une grande inconvenance dans ce projet , formé par des soldats qui avaient abandonné la garde du roi sans son consentement , et qui prétendaient la reprendre malgré lui, ou au moins avant de savoir s'il le trouverait bon. Tous ces bruits inquiétaient donc à Versailles. M. de La Fayette écrivit, je crois, le jeudi 17 septembre, à M. de Saint-Priest :
« Le duc de La Rochefoucauld vous aura dit
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» l'idée qu'on avait mise dans la tête des grena- » diers , d'aller celte nuit à Versailles. Je vous ai » mandé de n'être pas inquiet, parce que je comp- » tais sur leur confiance en moi pour détruire h ce projet , et je leur dois la justice de dire qu'ils » avaient compté me demander la permission, et » que plusieurs croyaient faire une démarche très- » simple, et qui serait ordonnée par moi. Cette » velléité est entièrement détruite par les quatre » mots que je leur ai dits, et il ne m'en est resté que » l'idée des ressources inépuisables des cabaleurs. » Vous ne devez regarder cette circonstance que » comme une nouvelle indication de mauvais » desseins , mais non en aucune manière comme » un danger réel. Envoyez ma lettre à M. de » Montmorin.
» On avait fait courir la lettre dans toutes les » compagnies de grenadiers, et le rendez-vous )) était, pour trois heures, à la place de Louis XV. »
Cette lettre communiquée à M. d'Estaing, pour savoir si l'on serait en état à Versailles de résister à dix-huit cents gardes -françaises, peut-être soutenus de gens malintentionnés qui viendraient pour s'emparer du château, M. d'Estaing communiqua la lettre de M. de La Fayette à son étatmajor et aux capitaines réunis : on convint qu'on n'était pas assez fort, et on décida de députer à la municipalité, pour l'engager à demander un régiment de deux bataillons. M. d'Estaing proposa Je régiment de Flandre qui s'était bien conduit à
Douay. La municipalité, après avoir délibéré, jugea que le régiment était nécessaire, et arrêta de le demander au ministre ; mais elle exigea le dépôt de la lettre. M. d'Estaing craignit que cela ne pût compromettre M. de La Fayette avec les gardesfrançaises, et il est certain qu'alors les démarches les plus utiles et les plus sages pouvaient être mal interprétées. On convint que M. de Saint-Priest écrirait une lettre qui resterait à la municipalité , et qui tiendrait lieu de celle de M. de La Fayette; en conséquence, le régiment fut mandé : le 19, à l'ordre de la garde nationale de Versailles, on annonça l'arrivée prochaine du régiment. Il y eut du mécontentement , et il put venir de deux causes : l'une naturelle et née des prétentions ; cette résolution avait été prise dans une assemblée de l'état— major et des capitaines, c'était assez pour que tous les autres la blâmassent; l'autre due à la malveillance ; ceux qui ne voulaient pas que Versailles fût trop en force, et qui ont pu être instruits très-promptement, ont fomenté ce mécontentement pour susciter un obstacle; de là, après Versailles, on a travaillé Paris pour de nouveaux ^moyens de s'y opposer.
En conséquence de l'inquiétude des districts , j'écrivis à M. de Saint-Priest et à M. de La Tour-du- Pin. 11 faut qu'il y ait eu quelques mouvemens à l'École militaire pour aller à Versailles; car je mandais que j'avais eu de la peine à arrêter les ©uvriers.
Je terminai dans la journée une grande affaire ; tous les achats que M. Necker avait commandés me paraissaient insufïisans et incertains. Je craignais que , la récolte actuelle ayant été mangée deux ou trois mois d'avance , si la récolte future n'était pas bonne, la fin de l'année ne fût difficile pour les subsistances , c'est-à-dire , les mois de juillet, août et septembre. Je crus qu'il était prudent de s'assurer un secours , et je proposai au comité des subsistances de m'autoriser a faire un achat considérable à Hambourg. Malgré ce que M. Necker m'avait dit de l'insuffisance de ce marché, M. Hogguer m'avait dit qu'on pouvait aller jusqu'à trois cent mille setiers. Je ne crus, ni le comité non plus , qu'on dût tant demander. Nous nous bornâmes à cent mille. On me donna une autorisation signée de tout le comité , et je me fis donner cette autorisation , parce qu'il s'agissait dune affaire de cinq millions, et que nous ne jugeâmes pas à propos d'en parler à l'assemblée. Cette affaire était importante , car il y avait peutêtre deux millions à perdre sur cette commande; mais le gouvernement jusqu'ici avait payé , je me croyais bien sûr qu'il paierait , et il n'y avait pas d'ailleurs à balancer : il s'agissait de la paix publique et de la vie de huit cent mille personnes.
Pour faire voir comme on abusait de notre
nom, je rapporterai un fait. Il y avait un sieur ,
homme brouillon , que l'on avait employé parce
qu'on le craignait : on cherchait tout doucement à s'en défaire. Il vint nous proposeV du grain à vingt-quatre livres , dans le temps qu'il valait trente-trois livres. Nous refusâmes, nous lui donnâmes seulement une déclaration qu'il achetait pour l'approvisionnement de Paris, mais à son compte. Que fit-il? il usa de ce titre, pour acheter et revendre à d'autres qu'aux boulangers de Paris ; et on nous assura qu'il avait forcé de donner à vingt-quatre livras le blé qu'il revendait trente livres. On voit combien un pareil monopole exercé sur le peuple des campagnes , et exercé sous notre nom, était dangereux, à quels soupçons il pouvait nous exposer. Notre devoir était de nous empresser déclaircir cet objet important, nous le fimes arrêter, et nous renvoyâmes l'affaire au Châtelet; il s'en est tiré, soit parce qu'il était innocent de la taxe dont on l'avait accusé, soit parce qu'on n'a pu en acquérir les preuves; mais le comité avait fait son devoir en faisant arrêter un agent accusé d'infidélités aussi graves.
Mercredi 25 septembre. — M. de Saint-Priest me répondit que des bruits assez 'circonstanciés sur la venue de gens armés à Vers ailles pour y empêcher V arrivée du régiment de Flandre , avaient déterminé le roi à prendre quelques mesu~ res militaires. M. de La Tour-du-Pin me mandait que le régiment de Flandre venait sur la réquisition de la municipalité de Versailles, et
après en avoir prévenu l'Assemblée nationale.
L'assemblée a nommé des commissaires pour aller à Versailles , conférer avec les ministres et prendre les éclaircissemens les plus détaillés.
Le jour était fixé à dimanche 27 , pour la bénédiction générale des drapeaux ; l'assemblée nomma quatre commissaires pour veiller aux préparatifs de cette cérémonie.
L'assemblée fit une chose fort sage aujourd'hui : c'est décrire aux districts pour les piier de communiquer par écrit leurs demandes, avis, et délibérations , au lieu de les envoyer par des députations qui font perdre beaucoup de temps aux assemblées. Jamais on n'a pu l'obtenir. Cette représentation flatte et amuse les députés, et cette petite considération enlève aux administrateurs tout le temps nécessaire à la chose publique.
Le régiment de Flandre est arrivé à Versailles ; il a prêté le serment entre les mains du corps municipal qui avait été au-devant avec les principaux officiers de la garde, nationale ; il y avait un grand concours de monde , et tout s est très-bien passé.
Hier les Révolutions de Paris, n° XI, ont parlé d'un complot pour favoriser le voyage du roi à Metz. Il rapporte qu'on parle de se transporter à Versailles. Je le cite parce qu'il recueillait les bruits publics (1).
(1) « On dit que chez madame de M se tiennent des conciliabules oii l'on voit des abbés , des évêques et des privilégiés ; on