II
Le comte de Mirabeau insistait aujourd'hui y pour qu'en cas de doute d une délibération par assis et levé , on employât la division de la chambre au lieu de l'appel nominal ; méthode infiniment plus longue, et qui gène plus ou moins la liberté des suffrages. 11 l'a demandée, et on ne Ta pas encore obtenue.
Jeudi 24 septembre. — M. de La Fayette et moi nous nommâmes M. l'abbé Fauchet pour faire le discours de la bénédiction des drapeaux; et l'assemblée a ratifié ce choix. L'abbé Fauchet demanda à qui il adresserait son discours. Il pensait qu'il fallait dire Monsieur le maire. On juge bien que l'assemblée ne fut pas de cet avis. On proposa de dire Messieurs; enfin, après quelques difficultés, et avec un peu de peine , on en vint au mezzo-termine de dire Monsieur le maire et Messieurs : ce qui
dit que les officiers municipaux de Versailles , soumis aux grands et aux ministres , n'ont demandé mille hommes de troupes que pour s'empresser de leur obéir ; on dit que ces mille hommes doivent favoriser le départ du roi pour la ville de Metz ; on dit que de là le roi rentrerait dans son royaume à la tête de l'armée des confédérés , et tenterait ainsi de l'asservir par droit de conquête. Comment croire à de telles invraisemblances ? Pourtant on parle de se transporter à Versailles ; les citoyens du Palais-Royal sont agités ; pourtant les districts sont dans la plus grande effervescence. L'on n'agite rien moins que de traîner des canons , de tripler les gardes, d'être prêts à marcher au premier signal... » Révolutions de Paris , n° XI, pag. 25.
Il ne faut pas oublier que ces bruits sinistres , répandus parmi les journaux , précédaient de onze jours les événemens du 5 et du 6 octobre. (Note des noiw. édit.)
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était fort juste , puisque l'assemblée en corps devait être présente.
Les commissaires ont rapporté de Versailles les éclaircissemens les plus détaillés , et les pièces à l'appui; savoir, le réquisitoire de la garde nationale pour demander le supplément de force nécessaire à la défense de l'Assemblée nationale et du roi; l'arrêté de la municipalité pour demander un régiment de mille hommes qui serait aux ordres du commandant de la garde nationale, et qui prêterait le serment prescrit par un décret ; une note du ministre de la guerre , qui assure qu'aucun autre régiment que celui de Flandre ne viendra à Versailles , et qui donne l'état des troupes cantonnées autour de Paris dans le cercle de quinze lieues ; elles montent à trois mille six cent soixante-dix hommes. Il y en a eu, dans tous les temps, deux mille neuf cents. L'assemblée a arrêté que le tout serait imprimé et affiché , pour instruire les habitans de la capitale, et calmer les inquiétudes.
J'ai pressé l'assemblée de s'occuper de l'organisation du conseil des soixante devant composer la municipalité , et j'ai proposé la question de savoir si l'assemblée choisirait elle-même les soixante conseillers parmi les trois cents , ou si on laisserait cette désignation aux districts dont quelquesuns l'ont déjà faite. La» discussion a été commencée et interrompue.
Le soir , le district de Saint-Nicolas-des-Champs est venu se plaindre de ce que les commissaires
envoyés par ce district à la Halle , n'avaient pas obtenu les éclaircissemens qu'ils avaient demandés. Ils ont avancé que la surveillance de la Halle devait appartenir à tous les districts. Je leur ai répondu que tous les pouvoirs émanaient des districts ; que c'étaient eux qui formaient l'administration par leurs délégués ; mais qu'une fois ces délégués choisis, l'administration n'appartenait plus qu'à ceux-ci. J'ai essayé de leur faire apercevoir les dangers qui résulteraient du concours direct de tous les districts , et , par exemple , ce que deviendrait la Halle , si soixante districts à la fois y commandaient. Ensuite j'ai mis l'affaire en délibération , et l'assemblée , en confirmant les principes que j'avais établis , a exhorté les députés à faire surseoir à l'exécution de l'arrêté du district , en attendant que l'assemblée eût pris une décision ; tout cela n'avait pour objet que de gagner du temps, et de laisser tomber dans l'oubli ces arrêtés ridicules.
Un instant après , on nous dénonça un imprimé ayant pour titre : Représentations des maîtres boulangers de Paris aux 61 districts composant ladite ville. On cherchait à anéantir l'autorité de la commune , en détruisant la confiance due à ses représentais. On a mandé les boulangers signataires , leurs syndics. Les boulangers fortement tancés ont senti leur faute ; ils ont prolesté que leurs intentions n'avaient pas été mauvaises : on s'est conîuté de les réprimander , ainsi que M. Garin ,
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i'ua d'eux , membre de la commune , qui avait , dit-on , colporté le mémoire ; et l'auteur, nommé Boudier , a été en prison pendant quelques jours. Il est bien sûr qu'on avait des intentions perverses , et que le but était d'indisposer le peuple contre la commune. J'observai alors que ce que j'avais annoncé était vérifié ; les boulangers étaient soumis au comité , avant que l'assemblée eût appelé à elle l'administration des subsistances , qui devait rester renfermée dans ce comité. Aussitôt que les boulangers ont aperçu une autorité supérieure , ils sont venus y porter des plaintes , dans l'espérance d'égarer plus facilement une assemblée qu'un comité ; et l'assemblée , après avoir souffert que son comité fût compromis devant elle avec les boulangers , n'ayant pu leur accorder que justice , ce qui n'a pu les satisfaire , a été traînée elle-même devant les districts où les boulangers dominaient facilement , et qu'ils ont invoqués comme une autorité supérieure , et plus aisée encore à égarer.
M. Necker a exposé aujourd'hui l'état des finannes j le déficit , les bonifications qui peuvent l'annuler , la nécessité de fonds pour les besoins extraordinaires , et il a proposé de demander , à chaque citoyen , le quart de son revenu , comme prêt et comme contribution momentanée.
Le roi a décidé d'envoyer toute son argenterie à la Monnaie. L'assemblée a voulu que le roi la conservât ; le roi et la reine ont persisté.
3go MÉMOIRES
J'ai envoyé , à l'Assemblée nationale , la soumission d'un particulier , M. H. , qui donne son argenterie et ses diamans , montant à -quarante mille livres , et celle de M. le chevalier Lefebvre , mon voisin et mon ami , qui a donné 4^4° livres , et une pension de 708 livres.
Vendredi a5 septembre, — On a agité , en mon absence , la question du compte à rendre des subsistances , c'est-à-dire de l'état et de l'emploi des fonds destinés à cet objet ; et cette assemblée de trois cents personnes , qui décidait gravement que ce compte serait rendu , ignorait que les subsistances , depuis la révolution , n'avaient pas coûté un écu a la ville de Paris : tout était payé par le gouvernement ; mais il était imprudent de le déclarer publiquement devant tous les départemens qui pouvaient le trouver mauvais. Telles sont les questions qu'un président, chef de l'administration et instruit de tous les détails , doit écarter de la discussion , pour l'intérêt public : voilà pourquoi il faut qu'une assemblée soit toujours guidée par son chef , sans quoi elle administre mal.
Les boulangers ont apporté une délibération que leur communauté avait prise , par laquelle , en persistant dans ses précédentes délibérations (comme l'Assemblée nationale le 23 juin), elle députait à la commune, pour solliciter l'élargissement de Boudier ; sauf, après cette démarche honnête et civile , et sur la réponse des députés , à être statué s par la communauté , ce qu'il appartiendra.
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Rien n'était plus ridicule et plus impertinent que cet arrête : l'assemblée le fit signer par les députés. On les fit passer dans une chambre voisine, où ils eurent le temps de faire des réflexions; ils eurent peur : ils se rétractèrent, et ils avouèrent qu'ils avaient employé la dernière phrase , sans trop savoir ce qu'elle signifiait : cela était vraisemblable. Alors leur arrêté ne fut plus que ridicule y et l'assemblée pencha vers l'indulgence , qui d'ailleurs était dictée par la prudence. Mais cette affaire n'était qu'un accessoire d'un coup monté et préparé pour produire quelque grande explosion. Le district de l'Oratoire vint prévenir l'assemblée d'un complot formé par quelques boulangers , pour ne pas lever de farines et ne pas cuire demain. Ne pas cuire dans Paris , était donner le signal de l'insurrection , d'une insurrection machinée pendant plus de quinze jours , et pour laquelle on a fait jouer différens ressorts , à mesure que nous trouvions le moyen de les démonter. On a envoyé sur-le-champ des ordres à tous les présiclens de district , pour que chacun , dans son arrondissement , veillât à faire cuire tous les boulangers : cela fut parfaitement exécuté ; le complot , pour ce moment, fut détourné , et il faut avouer que les districts avaient de grandes prétentions , qu'ils voulaient administrer , et qu'ils n'entendaient point l'administration ; mais qu'ils étaient remplis de bons citoyens, de zèle et de patriotisme , et qu'ils ont rendu les plus grands services à la chose publique. Pour faire cuire sûre-
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ment et promplement tous les boulangers, la commune aurait été embarrassée , si elle n'avait pas eu les présidens et les commissaires de districts.
Aujourd'hui le district de l'Oratoire a pris un arrêté , pour inviter les représentais de la commune à délibérer publiquement ; c'est le premier pas qu'on a fait vers cette publicité des assemblées qui a fait tant de mal. Cela pouvait être assez convenable dans les momens d'inquiétude et de défiance où nous sommes ; mais il fallait donc que cela ne fût que provisoire, il fallait donc fixer une époque où la publicité cesserait. Un corps législatif peut délibérer publiquement; un corps administratif ne le doit pas , ou l'intérêt public est compromis.
Je trouve , dans les Révolutions de Paris , n° i 1 , à la date du 25 septembre , une lettre de M. Antoine, député, qui réclame contre la rédaction du Journal de Paris, qui ne dit pas que le 17 les trois bases fondamentales de la monarchie ont été décrétées à l'unanimité. « Votre assertion, dit -il , accuse directement l'Assemblée nationale de n'avoir ni amour pour la personne du roi, ni les plus simples notions en politique... Apprenez sans retard à la France , que la saine partie de l'Assemblée est aussi disposée à soutenir les droits du trône que ceux de la liberté nationale. »
Aujourd'hui, dans la Chronique, M. de Villette invitait le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris. 11 proposait que l'Assemblée nalio-
nale tînt ses séances au Louvre , au salon des tableaux.
L'Assemblée a décrété de confiance le plan de M. Necker ; il est remarquable que Mirabeau a voté avec une grande chaleur et beaucoup d'éloquence pour cette adoption.
Dimanche 27 septembre. — Ce jour fut la bénédiction des drapeaux des soixante bataillons de la garde nationale. On avait réuni, sur la place de THôtel-de- Ville , cinquante hommes et tous les officiers, pour accompagner un drapeau de chaque bataillon. Quarante de ces cinquante hommes se sont détachés pour former une double haie , depuis l'Hôteb-de- Ville jusqu'à Notre-Dame. A dix heures et demie , les drapeaux ont commencé à défiler, accompagnés des dix hommes restans. M. de La Fayette suivait , à la tête de l'état-major. Je venais ensuite , à la tête de la commune entière. Nous nous sommes arrêtés sur la place Notre- Dame , où tous les officiers réunis ont défilé devant nous. Ils se sont rangés dans la nef, autour de leurs drapeaux. M. de La Fayette est revenu me joindre, et nous sommes entrés dans l'église tous deux , précédant la commune, au bruit des tambours et des instrumens militaires , et aux acclamations publiques qui nous ont suivis et dans les rues et dans l'église. On peut dire que ce n'étaient point dès mains payées , comme on l'a vu depuis ; c'était alors le mouvement général de tous ies citoyens.
Nous nous sommes placés devant le chœur à
droite; en face était l'orchestre, et sur le devant quelques banquettes où l'on avait placé des femmes, et entr'autres madame de La Fayette et madame Bailly ; c'est la seule cérémonie publique où celle-ci ait paru. Elle m'a dit que mon devoir m'appelait toujours devant le public, mais qu'il était très-décent qu'elle restât dans sa maison ; et je crois que cette constante modestie doit lui faire quelque honneur.
Au milieu était un autel où M. l'archevêque dit la messe : il prononça ensuite un discours touchant et propre à la circonstance. Il s'assit ensuite dans un fauteuil, moi à sa droite et M. de La Fayette à sa gauche, chacun sur une chaise. En prenant ces places qui appartenaient aux pouvoirs à nous confiés , ce qui semblait renouveler noire prise de possession , nous avons été vivement applaudis. Ensuite les drapeaux ont été apportés, bénis par M. l'archevêque : et, pendant ce temps, la joie a éclaté de toutes les manières et surtout une indiscrète et dangereuse , celle des décharges de fusils dans l'église même; ce qui a inquiété beaucoup de personnes et n'était pas sans danger.
Les officiers ont prêté serment entre mes mains et celles de la commune. Le roulement des tambours, la musique, les canons, boîtes, fusils, le cliquetis des épées élevées en l'air, ont rendu ce spectacie très-imposant; la sainteté du serment a imprimé d'abord un silence religieux, et son objet,
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Ou le patriotisme, a réveille' la joie qui s'est manifestée par des transports universels.
M. l'abbé Fauchet a fait un discours sur ces deux points : Faire tout pour la liberté , en dirigeant nos forces avec sagesse ; faire tout pour notre bonheur , en appuyant nos espérances sur la base des mœurs. M. l'abbé Fauche t était encore sage alors. Son premier point était beau, et vraiment éloquent. Il a laissé la sagesse <Jans ce premier point; et dans le second il a peint, si je me le rappelle bien, les riches comme les ennemis du peuple et de la liberté ; et il y a sûrement plus de danger que de prudence à animer les gens qui n'ont rien contre ceux qui ont; c'est saper la société par sa base principale, la propriété. Au reste, c'était l'annonce de quelques principes qu'il a tenté d'établir depuis. Le discours a été fort applaudi.
Ensuite il y a eu Te Deum. La commune s'est retirée. M. de La Fayette, douze représentans invités et moi , avons dîné chez M. l'archevêque.
Lundi 28 septembre. — Mai at a été cité à la commune, pour avoir inculpé l'administration de la Ville, et avoir dit que la gestion de ses comités était ruineuse. Il a déclaré avoir entendu parler du comité des subsistances seulement; ce qui était bien injuste : mais on lui a laissé son opinion. Il a inculpé un membre, comme demeurant en hôtel garni, ce qui s'est trouvé faux. Il a fait lecture d'une lettre qui inculpait assez gravement un autre
membre. On a nommé des commissaires : le rapport n'a pas été fait. Le membre n'a pas reparu. Si Marat a eu raison à cet égard , il est juste de le dire, car il n'en a pas fait habitude.
Des religieux de Saint-Martin des-Champs ont été aujourd'hui à l'Assemblée nationale , pour offrir l'abandon des biens de l'ordre de Cluny. Us furent très-bien reçus. Mirabeau disait : « On » croit voir le fil du grand chapelet monacal se » rompre. » Mais le fait , c'est qu'ils n'étaient que des individus, lis n'avaient aucune mission ; les chefs ont écrit pour les désavouer. On dit même qu'ils avaient contrefait des signatures. Ces chefs dénoncèrent le fait à l'Assemblée, et elle ne prit aucun parti contre des gens qui étaient venus dans son sein, l'abuser et apporter un faux. (Procès-verbal du 8 octobre 1789.) Je ne puis m'empêcher de penser que ces moines avaient été mis eu avant pour préparer la rentrée dans les biens du clergé , qui était projetée depuis long-temps : mais cet acte , cette rentrée pouvaient être justes; pourquoi se permettre ces manœuvres?
11 y avait toujours du mouvement au Palais- Royal : cela méritait une attention d'autant plus sérieuse, que nous n'ignorions pas les manœuvres
d'une faction redoutable, travaillant pour (1)
sous le nom du Nous envoyions des patrouilles
au Palais-Royal; elles déplaisaient au parti. On
(j ) Le duc d'Orléans , prince Égalité. ( Note de M. Naigeon. )
commença à chercher à animer les citoyens contre elles; c'est-à-dire les citoyens contre les citoyens. Une manœuvre constante, depuis la révolution, a été que les gens suspects ont cherché à rendre suspects les gens qui les surveillaient. En conséquence , on déchirait et les officiers de la garde nationale et les membres de la commune. Je remarque qu a l'époque où nous sommes , le rédacteur des Révolutions de Paris a commencé à se conduire par cet esprit. Il demande les comptes de la Ville trois fois la semaine : il est bien temps de rendre compte, quand il faut combattre jour et nuit contre les ennemis de la révolution. Au reste, je ne puis répondre de quelques abus de détail et particuliers qui se commettent bien obscurément ; mais les différens représentans de la commune ont été intacts sur les dilapidations ; et si les dépenses ont été grandes , c'est que les circonstances exigeaient de tout sacrifier pour sauver Paris et la France. Mais ce soupçon vague de malversation , jeté sans preuves et même sans vraisemblance, réussit toujours sans difficulté. On commençait à traiter M. M (i) en ennemi de la
révolution. Il paraît que, pour les projets du moment, on était incommodé de sa présidence. On disait qu'il était vendu à la cour : on disait que le régiment de Flandres arrivait pour appuyer les projets de sa présidence. On a remarqué que la
(1) M. Mounier.
première séance du lundi avait été fort orageuse.
Mardi 29 septembre. — L'assemblée a pris un arrêté pour engager les districts à s'interdire les actes d'administration, de considérer que l'administration doit être une , et que la commune ayant délégué ses pouvoirs à ses représentans à l'Hôtel-de-Ville, elle ne peut plus les exercer.
Les boulangers , qui voulaient s'emparer arbitrairement de la farine, et en prendre plus qu'on ne voulait et ne pouvait leur en donner, attendaient les voitures aux avenues de la Halle, et les vidaient avant qu'elles y fussent arrivées. Ce désordre était nuisible à plus d'un égard : nous chargeâmes M. le commandant-général de placer des forces autour de la Halle pour le réprimer.
Ils allaient même au-devant dans les faubourgs ; et, pour les conduire plus sûrement chez eux, ils fabriquaient de fausses lettres de voitures. Il fallait encore de la prudence pour réprimer ces délits ; il fallait mêler l'indulgence à la sévérité. On chargea le comité de police de poursuivre et de rechercher, on écrivit au procureur du roi du Châtelet , pour qu'il fit informer.
On ne négligeait pas une occasion de faire du bruit. Un pauvre ouvrier (1) meurt sur la paroisse Saint-Jacques-de-la-Boûcherie : oh demande qu'on
(1) Cet ouvrier se nommait Claude Perrot.
( Note des noi/v. êdlt. )
l'enterre gratis; cela est refuse, ce qui n'est pas étonnant. On apporte le corps, le suisse ne veut pas le recevoir : on veut pendre le suisse (i) ; on force la sacristie; on prend des ornemens, des cierges; on arrête des prêtres dans la rue pour faire le service : le curé vint et calma tout en faisant l'enterrement, et disant le lendemain une messe gratis. Le lendemain , le trouble recommença sur la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs. Le curé avait congédié un chantre : celui-ci , qui avait assisté à l'enterrement de la veille, alla crier, parmi le peuple , qu'on le renvoyait pour cela : il y eut soulèvement , et le curé fut forcé de le garder. Il y avait un dessein de mutinerie qui se manifestait à chaque occasion. On éteignit ainsi bien des incendies particuliers, avant l'incendie général; mais tout s'y disposait, malgré la prudence que nous mettions pour ne pas irriter , pour céder quand nous n'étions pas en force, quand nous craignions un malheur plus grand que cette faiblesse malheureusement trop nécessaire.
Mercredi 3o septembre, — L'assemblée a commencé à s'apercevoir du malheur et du danger de l'inaction de la justice criminelle ; elle a député à l'Assemblée nationale, pour accélérer le décret sur les formes de la procédure.
(i ) Le peuple voulait le pendre dans l'église même. Revenu à des sentimens moins violens, il se borna à exiger de lui une amende honorable. On le fit tenir à genoux auprès de la bière , une torche à la main. ( Note des nouv. èdit. )
J'observe que la Chronique , le même jour 29 septembre , n aimait pas non plus les patrouilles ; elle disait : « Tous les citoyens n'ont pas le désir de se joindre aux patrouilles , qui portent la contrainte et le morne silence dans les promenades
publiques (c'est-à-dire au Palais-Royal) Nous
répéterons, avec un écrivain patriote, que c'est la cocarde et non l'uniforme qui nous a sauvés. »
Elle s'est élevée , le lendemain , contre l'obéissance aveugle vouée, parla compagnie de X Amour , à M. de La Fayette. Je ne sais pourquoi l'on voulait déjà, le 3o septembre 1789 , soustraire à l'obéissance un corps qui ne faisait que de naître. On sait où peut conduire l'obéissance raisonnée; quand les chefs sont responsables , cette soumission n'a plus de dangers : heureusement que la garde nationale de Paris n'a pas écouté les journaux.
On était occupé, depuis plusieurs jours, de la question de savoir si chaque district nommerait un de ses représentans pour administrateur, ou si les soixante administrateurs seraient nommés dans l'assemblée. J'inclinais pour le premier parti. Je pensais bien qu'ils seraient mieux nommés dans l'assemblée ; mais soixante élections auraient pris un temps énorme. D'ailleurs, pour une administration provisoire, et le nombre des administrateurs étant de soixante, il paraissait assez naturel que chaque district en eût un : ajoutez encore que les districts en avaient la prétention , que plusieurs
avaient déjà nommé , et qu'il y aurait eu difficulté , peut-être querelle et nouvelle perte de temps. L'assemblée a décidé que les fonctions en seraient gratuites.
Jeudi ier octobre.
Il y avait une commission du conseil pour juger les difficultés relatives aux impositions et les demandes en modérations. Le prévôt des marchands en était membre; ordinairement ses collègues étaient choisis de manière qu'il eût droit de les présider. Aussitôt que je fus maire , on vint me parler de cette commission et m'en gager à m'y trouver. Élevé à une place toute neuve, je voulais ne rien faire qui pût compromettre la dignité de la commune que je représentais; je voulais encore moins que le maire perdît aucun des droits qu'avait le prévôt des marchands. Je demandai quel rang j'aurais dans cette commission; on me .dit celui de maître des requêtes. Je ne pensai pas que la commune trouvât bon que je me laissasse présider.Sur mon observation , on me dit que j'aurais la présidence; cependant je m'abstins de m'agréger à cette commission , par la crainte que cette adhésion à une forme de l'ancien régime ne pût blesser la commune , et je temporisai jusqu'à ce que j'eusse pu savoir ses intentions à cet égard. J'avais le droit de prononcer seul sur les capitations audessous de vingt-cinq livres; je laissai attendre les autres. Cependant je m'étais concerté avec le co-
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mité d'administration. 11 vint aujourd'hui mettre cet objet sous les jeux de l'assemblée, et lui représenter d'établir une forme quelconque. Elle me confirma mon droit de statuer au-dessous de vingtcinq livres, et arrêta que je me réunirais au comité pour juger les demandes sur des capitations plus fortes. Ce droit de juger les petites m'était précieux; les jours où je faisais ce travail étaient mes beaux jours; je modérais, je donnais volontiers décharge aux pauvres; je faisais des heureux. 11 était dans mes projets et dans mes espérances de faire supprimer toutes les capitations de trentesix sous et au-dessous ; mais j'ai perdu , comme cela devait être , le droit de juger seul , et mes projets ont été détruits.
On me communiqua aujourd hui une idée singulière. M. l'abbé Fauchet avait rendu beaucoup de services; il avait été exposé au feu dans l'attaque de la Bastille; il avait fait de très-beaux discours en chaire pour la liberté; il avait constamment partagé les travaux du comité de police , dont il était membre. Ce comité voulut engager l'assemblée à lui donner une marque de reconnaissance, et il proposa de le nommer grand-aumonier de la commune. J'avoue que j'eus peine à revenir de mon étonnement : j'objectai que ce titre de grand contrastait avec l'égalité qu'on commençait à établir; que d'ailleurs le titre de grand avait été jusqu'ici réservé à certains officiers de la couronne , et que, quel que dût être le sort de ces prérogatives
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royales, la commune de Paris ne devait pas avoir la prétention de se les attribuer , ou de s'assimiler au roi; j'avertis que la demande échouerait. On y avait joint aussi celle dune inspection religieuse sur les hôpitaux , les ateliers de charité , et qui aurait donné à son titulaire une grande influence sur toute la partie pauvre du peuple. L'assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à créer cette inspection , et ne répondit rien à la première demande. Je ne crois pas avoir parlé sur cet objet ; je ne l'appuyai ni ne m'y opposai : mais j'ai toujours cru que l'abbé m'en avait voulu de ne l'avoir pas servi dans cette occasion. En vérité, malgré la disposition que je pouvais y avoir alors, cela était impossible.
On parla aujourd'hui d'une caricature intitulée : Le patrouillotisme chassant le patriotisme du Palais-Royal. On y voit des patrouilles dans le jardin ; les soldats , un bandeau sur les yeux , se promènent à tâtons , la baïonnette en avant ; ils ont à leur tête des espèces de monstres , coi fies de mitres et chargés de cordons et de croix. Un dd ces chefs tient l'épée nue sur la poitrine à un bourgeois d'une figure honnête et un peu triste, qui a dans sa main un pamphlet sur lequel est écrit : Constitution, liberté. On voit le but de cette caricature qui montrait la garde nationale vendue à l'aristocratie des prêtres et des nobles. On voulait l'empêcher d'agir en armant le peuple de défiance contre elle : on voulait enchaîner la force armée au moment où l'on allait tenter une insurrection
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qu'elle aurait pu réprimer. Aussi l'auteur des Révolutions de Paris disait-il : « 11 n'y a plus de foyer patriotique ; il faut un second accès de révolution , tout s'y prépare (N° XII , page 3i ). » Si je dis ceci , ce n'est pas que j'eusse à me plaindre de lui; car, dans ce même numéro, il a pris ma défense contre l'ami du peuple Marat (j) : mais je dis la vérité en historien.
Tout se préparait aussi à l'Assemblée nationale où le parti avait ses agens. On pensait, on prévoyait peut-être que la déclaration des droits , les articles de la constitution déjà décrétés seraient une occasion de querelle. On proposa de porter ces articles à l'acceptation du roi , avant de consentir à la contribution patriotique. M. Broustave fît cette motion qui était dans les principes et suivant le vœu des mandats; elle fut appuyée par M. de Toulongeon , et vivement saisie par Mirabeau : elle fut adoptée. Je prie qu'on observe que je n'accuse aucune des personnes que je nomme ici d'être les agens d'un
(1) La dénonciation de Marat contre Bailly reposait sur les trois chefs suivans : i° il était pensionnaire du roi; 2° il ne s'était occupé toute sa vie que des sciences exactes ; 3° il avait cherché , le 5o août , à attirer à lui toute l'autorité municipale.
Le rédacteur des Révolutions de Paris défend Bailly sur ces trois chefs d'accusation. Cette défense nous a paru remarquable ; et , comme tout ce qui peut servir à faire connaître le maire de Paris, ne peut manquer d'offrir beaucoup d'intérêt au lecteur, et rentre dans le cadre de ces annotations , nous croyons devoir placer la défense dout nous parlons à la fin de ce volume («o/eE).
( Note des nouv. édit. )
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parti. Ces agens sont, le plus souvent , derrière la toile , mais ils jettent une idée dans les conversations particulières; et celui qui la présente et celui qui l'appuie ne se doutent pas du dessein : c'est la circonstance du moment qui me donne un soupçon, peut-être mal fondé. M. d'Eprémesnil , appuyé de MM, Cazalès et Maury , a parlé contre cette acceptation; il a demandé qu'elle fût discutée : mais elle est toute discutée. Si la constitution dépendait du consentement royal , la nation pourrait n'avoir jamais de constitution; c'est à elle à la faire, au roi à l'accepter; c'est là qu'est sa liberté. La nation a la liberté et le droit de dire : Je rien veux pas d'autre.
Vendredi 2 octobre. — Plusieurs districts étaient soulevés contre le commissaire Serreau; ils savaieut qu'il avait été invité à assister au comité des subsistances, où il nous était infiniment utile. Plusieurs districts avaient demandé la liste de ce comité; mais, comme il n'en était pas membre , son nom n'était pas compris dans les listes. Je crois que les malveillans voulaient nous priver de tous les secours qui pouvaient faire marcher la machine; on échauffait les districts par le nom de suppôt de Vancien régime; on soulevait le peuple contre lui. Nous prîmes le parti de faire une proclamation pour lui rendre justice , et en même temps pour déclarer qu'il était invité à assister au comité et à lui rendre encore quelque temps les services qu'il rendait à l'ancienne administration : mais , malgré tous nos
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soins , la malveillance était si forte et sa vie tellement menacée , qu'il fut obligé de se retirer à la campagne. Il revenait quelquefois à Paris, et il nous aidait encore de ses avis.
Celte même malveillance agissait contre nous , et répandait mille faux bruits sur la qualité des farines et du pain. Nous avions déclaré plusieurs fois que le défaut de blancheur et quelque léger mauvais goût dans la main appartenaient aux farines étrangères; mais quelles n'en étaient pas moins saines, et qu'il fallait bien les manger, puisqu'on n'en avait pas d'autres. Malgré toutes ces vérités, les partis qui cherchaient à déterminer une insurrection , sentant bien qu'il n'y avait pas de plus belle occasion que la disette des subsistances, faisaient tous leurs efforts, soit en faisant piller nos convois au dehors, soit en les faisant prendre de force au dedans par les boulangers, pour qu'il y eût partage inégal ; soit en faisant accaparer le pain, pour que, l'un ayant trop, l'autre pût en manquer; soit en plaçant exprès, dans la foule qui s'amassait aux portes des boulangers , des gens forts qui pussent maltraiter , blesser les gens les plus faibles, afin de faire murmurer le peuple. Quand je passais devant une de ces boutiques , et que je voyais cette foule , mon cœur se serrait , et j'éprouve encore quelque émotion à la vue de la boutique d'un boulanger. Enfin , en tâchant de diminuer la quantité , on cherchait à indisposer sur la qualité. On échauffait les esprits dans les districts ,
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et, en leur inspirant la méfiance, on leur faisait demander la visite des magasins. On demanda aujourd'hui celle de l'École-Militaire. L'assemblée nomma quatre commissaires , et consentit que ceux de cinq ou six districts les accompagnassent (r).
Je fis décider aujourd'hui deux opérations trèsimportantes; l'une était celle dune prime à accorder , pendant un temps, aux boulangers, pour chaque sac de farine qu'ils feraient entrer dans Paris; c'était pour aider ceux qui avaient des moyens. La récolte était faite depuis six semaines; nous approchions du temps où l'on allait en jouir; mais, avant que l'abondance fût établie, le prix des marchés environnans était trop différent du prix du pain à Paris , pour ne pas accorder une indemnité aux boulangers qui achetaient fort cher. Les primes ne valent rien; mais, dans la position extraordinaire où nous nous trouvions, il fallait tâcher de remettre l'approvisionnement de Paris dans les mains où il devait être ; c'était d'ailleurs soulager le gouvernement pour qui cet approvisionnement était ruineux. Je n'en citerai qu'un
(i) Tous ces événemens , précurseurs des journées du 5 et du 6 octobre, seraient susceptibles d'être commentés actuellement dan s des notes étendues. Mais , comme le troisième volume que nous devons publier, et qui renfermera le supplément aux Mémoires de Bailly, traite particulièrement de ces journées fameuses , nous croyons devoir ajourner jusque-là tout ce qui peut s'y rapporter. En attendant, le lecteur peut recourir aux Mémoires de Ferrières, qui renferment déjà de nombreux documens sur les journées des B et 6 octobre 1789. (Note des nouv. édit. )
4o8 MÉMOIRES
exemple. Nous vendions la farine, à la Halle, cin* quante-six livres. La ville de Dieppe trouva une cargaison de farine de la plusgrandebeauté; elle nous l'envoya ; mais cette cargaison revint , tout compté, à cent vingt livres : ainsi il y avait plus de moitié de perte. L'autre opération était en faveur des boulangers pauvres qui manquaient de fonds pour acheter. On proposait de leur prêter, sans intérêt, jusqu'à la concurrence de cent mille écus. M.Necker m'avait donné carte blanche sur ces deux articles. Depuis plusieurs jours ces questions étaient agitées, et nous ne finissions rien : on remettait toujours au lendemain. J'étais un peu moins assidu, depuis que j'avais fait nommer un vice - président qui était M. de Vauvilliers. J'y allai enfin aujourd'hui, et j'insistai tellement, que je parvins à faire délibérer et décider à l'affirmative les deux questions. La prime fut fixée à neuf livres par sac; elle ne dépendait que du gouvernement. Le fonds d'avance que la commune était censée faire exigeait un arrêté; il fut pris le soir par l'assemblée sur la demande du comité. Ce sont là les dernières opérations des subsistances , auxquelles j'ai eu une grande part ; car , sans l'opiniâtreté que j'y mis et un peu d'influence que j'avais dans le comité , ces deux opérations n'auraient peut-être pas été faites.
Le président de l'Assemblée nationale a porté aujourd'hui au roi la déclaration des droits et les articles constitutionnels. Le roi a répondu qu'il ferait connaître ses intentions.
Les députés de la commune ont paru à la barre pour presser l'organisation des nouvelles formes judiciaires , et ils ont donné lieu à une anecdote singulière. L'un d'eux, portant la parole , a dit : Messieurs. Une voix s'est élevée : « Dites Messeigneurs. » Il s'est repris, puis, peu de temps après , se trompant encore , il a redit Messieurs. La même voix , ou une autre , a fait une seconde fois la même observation. Il en a résulté du bruit, et par conséquent du scandale. M. Lanjuinais a fait la motion que le Messeigneurs fût aboli , et il l'a été sur-lechamp par un décret
FfN DU SECOND VOLUME.