DE M. NAIGEON
SUR LES MÉMOIRES DE BAILLY (i).
J'ai lu ces Mémoires avec assez d'attention pour avoir le droit de dire ce que j'en pense } le voici :
Ils seront de la plus grande utilité pour l'histoire ; car l'auteur ne dit que ce qu'il a vu , lu , entendu et fait ; or , les places qu'il a occupées l'ayant mis à portée de voir , lire , entendre et faire tout ce qu'il raconte , il ne peut y avoir un témoignage plus sûr.
Ils sont écrits d'un style plus que familier ; mais en cela il eut un certain mérite , celui d'annoncer la vérité sans prétention à l'esprit , ce qui , dans le cas contraire , aurait donné un air romanesque à tout ce qui n'est pas constaté , soit par des journaux d'abonnemens , soit par des registres , procès-verbaux et autres pièces.
Je ne dissimule pas cependant que le style de ces Mémoires pourrait réunir et le même caractère de vérité , et un peu plus de correction } aussi me suis-je plaint
(1) Ce jugement, ine'dit jusqu'à ce jour, se trouve place' immédiatement après les Mémoires de Bailly dans l'exemplaire augmenté des notes manuscrites de M. Naigeon. ]Nous avons cru devoir le rapporter textuellement, parce qu'il peut donner une idée de l'esprit dans lequel ont été écrites la plupart des notes de M. Naigcon , tant celles que nous avons conservées dans cette édition , que celles que nous avons omises,
( JYole des nouv. edit. )
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plusieurs fois, dans mes observations (i) : mais cette incorrection , toute impardonnable qu'elle est, l'auteur étant de trois académies, conséquemment devant être plus éloquent , plus correct , plus pur que le commun des hommes, et quand il écrit et quand il parle; cette incorrection, dis-je , force à l'indulgence, lorsqu'on fait attention que Bailly n'écrivait son journal qu'en rentrant chez lui , le soir, et dans les momens où son esprit était plus ou moins agité , attristé , affecté tant de ce qui s'était passé pendant la journée, que des dangers *où il se trouverait peut-être exposé le lendemain. Or, dans ces momens de douleur, d'angoisse, d'inquiétude, on s'y abandonne , et l'on ne songe point à compasser ses expressions ; d'ailleurs , fatigué comme il devait L'être d'un long et pénible travail tant de jour que de nuit, pressé par les affaires et les circonstances , il ne pouvait donner à la rédaction de ses Mémoires le temps nécessaire pour les écrire avec tout le talent qui était en lui. Ce qui le prouve, c'est que tous ses discours, toutes ses lettres sont d'un style plus pur que celui de ses Mémoires; ceux-ci seraient donc aussi purement écrits s'il avait pu mettre un peu plus de temps que celui nécessaire pour faire courir la plume.
Je me suis indigné plusieurs fois contre les flatteries,
(i) Nous avons cru devoir omettre, dans le cours de ces Mémoires, les observations purement grammaticales de M. Naigeon , parce qu'elles nous ont paru d'un me'diocre intérêt, soit en raison de leur importance souvent très-légère , soit parce que les annotations ajoutées à cette édition étant spécialement destinées à fournir des éclaircissemens sur les points douteux de l'histoire contemporaine, des discussions sur la propriété de telle ou telle expression, ou sur l'élégance de telle ou telle phrase , y eussent paru déplacées. ( Note des nouv. edit. )
les adulations outrées que Bailly a prodiguées au roi et à la reine j je persiste à m'en plaindre , car de toutes les bassesses, l'adulation est la plus honteuse (i). Bailly n'était cependant pas flatteur ni courtisan. Je n'ai remarqué en lui , car je l'ai connu beaucoup , qu'un peu de vanité de ses talens , et d'être des trois académies , faiblesse qui convient plus à un demi- savant qu'à un homme sensé qui jouit d'un mérite réel.
Il est vrai que la vanité conduit à l'ambition , et l'ambition, à la basse flatterie , surtout au sein des troubles , circonstance où le caractère , ainsi que l'esprit et les affections des hommes, se montrent mieux que dans toute autre. Or , les troubles de la révolution peuvent avoir développé son amour-propre au point que, pourlesatis ••
(i) Ce reproche et tous les raisonnemens que M. Naigeon emploie pour le justifier ne nous paraissent pas reposer sur un fondement solide. Cet e'crivain ne s'est point souvenu, il nous semble, que, durant l'administration de Bailly, le gouvernement français était représentatif, et que, sous un tel régime, le respect envers la personne du roi est uue des bases fondamentales de la constitution de l'Etat. Nous avons relu avec soin les discours du maire de Paris, et nous n'y avons rien trouvé, non plus que dans ses Mémoires , qui excédât les limites de ce devoir imposé à tousMes citoyens.
Au reste , il n'est peut-être pas inutile de faire ici une remarque qui peut servir à l'histoire de l'esprit de parti; En même temps que les hommes pénétrés d'un amour exagéré de l'égalité absolue , accusaient Bailly de flatterie envers la personne de Louis XVI, les écrivains attachés au parti des classes privilégiées lui reprochaient de ne pas ménager assez le caractère personnel et la haute dignité de ce monarque. Cette réflexion s'applique surtout aux discours lus par Bailly devant le prince, lors de ses deux entrées à Paris , après le 14 juillet et après les journées des 5 et 6 octobre. Une telle diversité de critiques ne peutelle pas servir de justification au maire de Paris , et ne prouverait-elle pas au besoin qu'il est parvenu à garder, dans ses relations avec Louis XV 1 , le juste milieu entre une basse et vileadulation , et le langage offensant de l'audace et du blâme ? ( Noie des nouv. édu. )
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faire, il aura employé , non l'intrigue ( il en était incapable ) , mais la souplesse , mais l'adulation envers le roi, même avec un abandon d'autant plus grand, qu'il avait été imbu dès l'enfance , ainsi que tout le monde au reste , du respect , religieux presque, que l'on doit avoir pour son roi (i). Les études , les méditations sur d'autres objets qui exigeaient toute la force de l'esprit l'ayant empêché de porter ses idées sur la convenance ou la disconvenance de ce respect sur parole , d'habitude et d'exemple , il est resté , malgré la force des circonstances d'un tout autre ordre de choses , et malgré les places qu'il occupait , à la même hauteur où il était à l'égard de ce respect profond , avant qu'il fût élevé à ces places *, et il a suivi le protocole, la marche de ceux qui , comme lui, étaient près du roi , et pour le gouvernement , élevés aux places les plus éminentes, à Fexception cependant qu'il n'exerçait les siennes que pour le bien du peuple , de la nation , pour le bien général comme pour le bien particulier , tandis que les autres n'exerçaient les leurs que pour leur prétendue gloire , mais dans le fait pour ajouter à leur fortune , et pour étendre , pour faire valoir leur autorité, pour la conserver sans s'inquiéter et du peuple, et de la nation, et du gouvernement même. Cependant plus Bailly admirait, plus il s'exaltait sur les grands événemens dont il était témoin , plus il s'apercevait du progrès que la raison avait fait sur tous les esprits-, des idées saines , vraies, que tout le monde , le peuple même avait de ses droits , de sa force et du besoin impérieux, pressant, delà mettre en action pour recouvrer ses droits et pour établir un nouvel ordre de
(t) Voyez la note précédente.
choses, créer un nouveau gouvernement qui y fût plus conforme, qui fût par conséquent plus supportable par toutes les classes de la nation 5 plus aussi Bailly devait croire que le roi n'était qu'un homme choisi parmi la nation pour avoir le pouvoir de faire exécuter les lois qu'elle faisait, comme Bailly lui-même avait été choisi parmi tous les députés pour les présider , tant à l'Assemblée nationale qu'à la municipalité de Paris 5 et non pas un Dieu, un noli me tangere (1).
En outre , puisque toutes les fois qu'en qualité de doyen àe l'Assemblée , ou comme son président, il s'apercevait que les ordres de la noblesse et du clergé ,.haut et bas , voulaient humilier le peuple dans ses représentais qu'il présidait, que le roi même et ses ministres en faisaient autant, il a cependant eu assez de caractère , assez d'élévation dans l'ame , assez d'énergie enfin pour sentir ses droits, ou ceux de la nation, et pour les opposer à la morgue , à l'orgueil de tous ces grands , au point qu'il les a forcés à se joindre à l'Assemblée nationale *, pourquoi, après ces actes de dignité, de vigueur, de courage, ce qui annonçait qu'il avait ouvert les yeux sur les préjugés, sur les idées fausses qu'il avait sucées avec le lait relativement à la vénération , au respect , à la soumission, à la crainte, à l'adoration presque proprement dite , que Ion doit avoir pour le roi , et en raison pour tous
(1) L'inviolabilité de la personne du prince est cependant un des principes fondamentaux de toute monarchie constitutionnelle. Les lois, el surtout la responsabilité des ministres, y doivent offrir assez de garanties au peuple. M.Naigeon écrivait à une e'poque où le système républicain avait pre'val 11. Il a oublie que, lorsque Bailly exerçait ses fonctions publiques, la France était encore une monarchie tempérée.
(l\rot«Mes nouv. edit. )