DE M. NAIGEON
ses parens et pour tons les grands de sa cour •, pourquoi , dis-je , ses yeux se sont-ils néanmoins fermés sur ces préjugés (quoique la force des circonstances l'autorisât à les tenir toujours ouverts sur leur ridicule , et à les détruire pour jamais ) , au point de jouer le rôle du plus bas courtisan envers un roi dont il voyait de plus près que personne la traliison , la faiblesse et la tyrannie (i)?
Ainsi que je l'ai remarqué bien des fois , comme on l'a pu voir , Bailly aurait cependant pu se dispenser de s'avilir en disant tout ce qu'il a dit dans ses' discours et dans ses lettres relativement aux événemens divers qui l'obligeaient à parler j je le répète encore ici.
Bailly ne peut donc être excusé que par ceux qui savent combien les préjugés généralement reçus et suivis offusquent l'homme le plus sensé , le plus instruit, lorsqu'il n'en a pas fait l'objet particulier de ses méditations ; et que l'habitude d'agir d'après ces préjugés rend esclave l'esprit, obscurcit l'entendement , entrave la raison, fait croire les plus grandes absurdités, fait révérer des objets ou des titres qui ne mériteraient que sa pitié , son mépris , ou au moins son indifférence *, tandis au contraire , que , lorsque cet homme sensé et instruit porte ses réflexions sur l'obj.t de ces préjugés , il rougit du joug qu'ils ont imposé à son esprit , les fronde et s'a-
(i) 11 faut attribuer aux idées du temps où INI. INaigeon écrivait , et à l'influence outrée des opinions démocratiques, ce langage si peu mesuré sur la personne et les intentions d'un prince que son infoitune et ses vertus privées auraient dû mettre à l'abri de ces accusations rigoureuses jusqu'à l'injustice.
( SVote des nouv. édit. )
4l6 JUGEMENT
bandonne avec d'autant plus de zèle à tout ce qui est exclusivement du ressort de la raison.
Or , Bailly n'avait porté toute la force de son esprit que sur les sciences exactes , sciences si attrayantes pour ceux qui en pénètrent les profondeurs , sciences qui obsèdent, pour ainsi dire, et empêchent de s'occuper de toute autre chose , parce que leurs résultats divers sont ou des vérités nouvelles , ou de nouveaux rapports aperçus entre des vérités déjà connues.
A ces motifs divers d'excuse que je donne de la conduite de Bailly sur ce dont est question , je joins ceux qui résultent de la donnée de son caractère qui était bon , doux , honnête , modeste , humain , sage , prudent , mais faible , qualité qui rend inutile presque au même degré tant pour le bien que pour le mal ; d'une simplicité de moeurs qui ajoutait et forçait à l'estime , dont on ne pouvait déjà se défendre pour lui, n'ayant aucune ambition d'honneurs et de places , ni même celle des richesses , mais celle de l'illustration attachée à tous les savans du premier ordre, dans les diverses hautes sciences auxquelles il s'était livré , au sortir de ses classes et jusqu'au moment de la révolution : illustration qu'il désirait acquérir plus peut-être , je me le persuade, qu'il ne croyait mériter ou avoir acquise par la force de son génie et l'étendue de ses talens } car il était entouré de collègues des trois académies dont il était membre, auxquels il ne pouvait refuser des talens infiniment supérieurs aux siens.
Or, un homme ainsi organisé ne pouvait pas se comporter autrement qu'il l'a fait , surtout ayant été surpris , entraîné par la chaîne des événemens multipliés , pressés les uns sur les autres , et toujours plus impé~