‹ Mâemoires de BaillyChapitre 3 sur 15 · M ÉMOI H KS · texte numérisé non relu

M ÉMOI H KS

monté sur une chaise , environne dune grande foule à laquelle il disait à haute voix : « Qu'il venait de se présenter à l'Hôtel-de-Ville; qu'il l'avait trouvé fermé, entouré de voitures de nobles; qu'on avait, en sa présence, refusé l'entrée aux électeurs eux-mêmes; que cette conduite était suspecte, et qu'il fallait marcher à THôterde-Ville. » Que voulait-on par-là? agiter le peuple, l'enflammer, le faire se porter furieux à l'Hôtel-de-Ville, et, dans son erreur, y commettre des désordres qui devaient être utiles à des vues particulières. Cet homme fut envoyé au comité de police.

M. de La Fayette a rendu compte à l'assemblée de ce qu'il convenait de faire relativement à plusieurs objets qui lui avaient été renvoyés. Les soldats qui avaient quitté leurs régimens pour se rendre à Paris sous les drapeaux de la liberté, ont été autorisés à y rester , en leur donnant l'espérance de les incorporer dans la garde nationale. Les bagages arrêtés et saisis doivent être distingués en bagages généraux et en bagages particuliers. Les bagages généraux, comme canons, tentes, etc., doivent être conservés comme bonne prise ; les bagages particuliers doivent être rendus à leurs propriétaires. Quant à la garde du roi, à Versailles, les gardes-françaises présens ayant affirmé que leurs camarades, au lieu de descendre demain la garde, consentiraient à la continuer encore toute l'autre semaine , l'assemblée arrêta que M. de La Fayette

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enverrait, par un de ses aides-de-camp, Tordre aux quatre compagnies actuellement de garde, de continuer le service toute la semaine suivante. On peut voir quelle était l'étendue du pouvoir que les circonstances avaient placé dans lTIôlel-de-Viile de Paris. A la vérité, il n'y avait plus de colonel des gardes-françaises; mais il s'agissait de la garde du roi, et l'Hùrel-de-Ville donnait l'ordre , et lui seul pouvait le donner ; et , dans ce moment de désorganisation générale, où tous les pouvoirs étaient suspendus, il était de l'intérêt public qu'il le donnât. Sans cet ordre, les gardes-françaises eussent quitté le château et le roi, comme ils ont fait depuis. Ces ordres dont on ne se reconnaît pas le pouvoir, n'en sont pas moins embarrassans à donner. Voilà une utilité des assemblées : un homme hésite , parce qu'il a une responsabilité et qu'il ne sait pas ce que l'avenir lui réserve pour le bien qu'il fait dans le présent; au lieu qu'une assemblée prend conseil du moment, fait le bien nécessaire , et ne craint point l'avenir, parce qu'elle n'a point de responsabilité. Les soldats qui arrivaient successivement à Paris, pour devenir les défenseurs de la liberté , on les appelait déserteurs. On attribue cette réponse à M . de La Fayette : c< Déserteurs ! les seuls déserteurs sont ceux qui n'ont point abandonné leurs drapeaux (1). »

(1) Cette réponse de M. de La Fayette est consignée dans les Jxévolutions de Paris, journal de Prudïiomriie. Suivant cet;e

Aujourd'hui même , le matin, M. Bessin, procureur au Châtelet, se rendit à l'Assemblée nationale ; il y peignit la situation déplorable des ouvriers du faubourg St. -Antoine, et réclama des secours en leur faveur. Il offrit de l'or. La députation de Paris fut aussitôt assemblée par M. l'archevêque ; elle fit sur-le-champ , dans son sein, 4^,000 liv. , dont M. l'archevêque en donna 20,000 (1).

M. Bessin, revenu à Paris , m'apporta 25 louis que je remis sur-le-champ à la caisse de la ville. Ce M. Bessin, que je n'ai pas revu depuis, me parut une tête un peu vive ; mais il fît une belle action. Il détermina des secours pour de braves gens qui avaient mérité et qui étaient dans le besoin.

Quatre de nos députés, M. le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet , MM. Duport, Guillotin et Démeuniers , vinrent nous faire part de cet acte de bienfaisance de la députation. Elle désirait que cette somme fût employée au soulagement des pauvres de la capitale , et notamment de ceux du faubourg Saint-Antoine. J'y joignis dix louis; je n'étais pas en état de faire plus; ma fortune était aisée mais médiocre : j'en parlerai ailleurs. Le hasard a fait qu'au moment de la révolution j'avais huit à

feuille , elle fut faite le 19 juillet, à l'occasion de l'arrivée d'un régiment qui était à Meaux , et qui demandait des vivres.

( Note des nouu. édit. )

(1) Suivant les Révolutions de Paris , cette somme de 45,ooo fr. aurait été fournie , non par la seule députation de Paris , mais par toute l'Assemblée. ( Note des nouu. édit. )

neuf mille francs, et cela, parce que j'avais à achever de liquider une succession , et divers paiemens à faire. Cet argent me servit à faire les dépenses de bienvenue qui sont assez considérables dans une place telle que la mienne. Mon principe a été : Faire du bien , etjaire honneur à la place. J'ai dépensé conformément à ce principe, et j'ai alors fort exposé ma fortune.

L'exemple des députés de Paris fut suivi par les districts, par toutes les classes de citoyens. On donna des sommes assez fortes; les spectacles ouvrirent au profit des malheureux , et un comité a été chargé de dispenser ces secours.

M. C. D. V. (i) vint me dire que la veille, étant à Franconville , route de Pontoise , il avait vu passer une troupe de cavaliers, galopant à toutes jambes , et composée de plusieurs de nos princes et gens de la cour, les plus notés dans ce moment. Il me dit que, s'il avait eu du monde sous sa main, il les aurait fait arrêter. Je ne lui dis rien, mais je trouvai très - heureux qu'il n'eût pas eu le moyen de le faire. J'aimais bien mieux que ces messieurs prissent la fuite , que d'être amenés à Paris. J'aime que justice soit faite , mais c'est justice éclairée et revêtue de toutes les formes qui la font reconnaître. Les délits envers la nation, de ceux des fu-

(1) Probablement M. Cadet de Vaux, propriétaire d'un bien à Franconville , et connu par une foule d'écrits utiles.

( Note des nouv. édit. )

gkifs qui pouvaient être coupables, n'étaient pas dans le cas de la preuve. Je pensais qu'il fallait laisser fuir ces messieurs, et qu'il y aurait eu beaucoup de danger à les ramener a Paris, où un peuple, long-temps aigri et irrité , aurait pu leur faire un mauvais parti.

Ce jour, en effet, partirent et tous les ministres et MM. de Lambesc, de Vaudemont, de Broglie, de Vaudreuil, Bertliier, Foulon, de La Vauguyon, M, et Mnle de Polignac , M. le comte d'Artois, MM. de Condé , de Bourbon , d'Enghien , M. de Conti , etc. (i).

Je ne crois pas que M. d'Artois eût alors aucun projet, ni de guerre , ni de contre-révolution. Ses dispositions du mardi soir, ce qu'il me dit le mercredi matin , ne semblaient pas annoncer son départ. 11 faut que depuis on l'ait alarmé pour sa sûreté. Je ne crois pas cependant que, s'il fût resté et qu'il se fût bien conduit, il eût couru aucun danger.

Une chose remarquable , c'est que les écrivains journalistes, alors seulement patriotes, et depuis forcenés et vendus à l'esprit de parti , prêchaient encore l'ordre et la soumission à la loi. Un d'eux, fameux , l'auteur des Révolutions de Paris (2), di-

(1) C'est de eelte époque ( 18 juillet 1789) que date la première émigration. ( Note des nouv. èdit. )

(2) Ce journal , qui était la propriété de M. Prudhorame , avait plusieurs rédacteurs. Il s'agit peut-être ici de Loustalot , l'un d 'en t re eu x . ( Note des nouv . èdit. )

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sait, en parlant du danger qu'avaient couru et M. Clouet (i)et l'abbé Tessier, qu'on avaitprispour l'abbé Roy (2) : « Ces faits prouvent assez com- » bien il serait dangereux que le peuple osât se » faire justice lui-même. Pourtant lui seul est ca- » pable de certaines actions, lui seul a suspendu » les premiers coups du despotisme ministériel , )> tout prêt à fondre sur nos têtes ; mais que le » peuple, trop peu éclairé pour se conduire, se » laisse guider par les citoyens; notre cause est la » même; nous ne pouvons le tromper; et c'est » cette union qui jusqu'à présent , osons le dire , » a contribué à nos succès , au moins autant que » nos efforts et son courage. » ( Piévol. de Paris , n° 2).

M. le duc du Châtelet a donné avant -hier sa démission de colonel du régiment des gardes-françaises (5). On a dit que la haine que le régiment

(1) Régisseur de l'Arsenal , qui faillit de périr par une méprise au siège de la Bastille. ( Note des nouv édit. )

(2) L'abbé Tcssier ou l'abbé Cordier ( voyez plus haut , page 5 j ) avait été arrêté aux portes de la ville , et pris pour un agent secret de la cour , et l'un des principaux instrumens de l'affaire de Réveillon. 11 avait beau s'écrier qu'il n'était pas l'abbé Roy, on ne l'écoutait point; déjà il était menacé du supplice , lorsqu'il s'avisa de dire qu'il avait des choses de la plus grande importance à découvrir, et qu'il priait qu'on le menât à l'Hôtel-de- Ville , où il avouerait tout. Cette ruse lui réussit , et le sauva.

(3) Le duc du Châtelet avait été nommé colonel des gardes-françaises , au mois de novembre 1788, aussitôt après le décès du maréchal duc de Biron , son prédécesseur. ( Note des nouv. édit. )

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lui portait avait beaucoup servi à la révolution ; que les soldats auraient eu plus de soumission pour le maréchal de Biron. Voilà comment les grands événemens dépendent d'une infinité de petites causes réunies qui en sont les élémens. C'est à cette réunion que sont dus les succès, ce qui fait gagner la cause de la justice , de la raison et de la philosophie. Cependant il faut rendre la justice aux soldats de ce régiment et au colonel lui-même , qu'en le haïssant, ils n'ont pas cessé de l'estimer. Ils sauvèrent ses jours menacés au passage de la rivière, vis-à-vis les Invalides. On cite une belle réponse d'un grenadier, dans une autre occasion. Les gardes -françaises voulurent enlever les canons qui étaient au dépôt. M. du Châtelet, présent, les refusa; la multitude armée , qui suivait les soldats , voulut le forcer , et lui faire un mauvais parti. Un grenadier , qui était à coup sûr un homme aussi sage que brave , dit : « Mes amis, M. le duc ne re- » fuse point de livrer les canons , et je suis certain » que vous le respecterez. — Grenadier, quel est » ton nom! lui dit du Châtelet. — Mon colonel , » mes camarades se nomment comme moi (i). » Le comité des subsistances, au milieu de la détresse que j'ai peinte plus haut, était encore sans cesse alarmé sur le peu que nous possédions. Ce jour nous apprîmes que plusieurs voitures de farine étaient arrêtées par leshabitans du Bourg-la-Reine ,

(1 ) Révolutions de Paris, rt° 2 . ( Note des nouu. édit. )

qui ne voulaient pas les laisser passer. On députa vers eux : des bandits pillaient les marchés sur la route de Rouen, et se sont emparés de vingt voitures de farine destinées pour Paris. Nous apprîmes que d'autres voitures, également destinées pour Paris, avaient repris à Bolbec le chemin du Havre pour éviter le même sort. Ces accidens , ces pertes nous exposaient à mourir de faim. Au Havre même onne voulait pas laisser partir des farines pour Paris, parce qu'on se persuadait que c'était pour les troupes qui nous assiégeaient. Nous envoyâmes deux électeurs , MM. Castillon et Fortin, pour instruire les habitans du Havre , et leur demander le libre passage de nos subsistances. D'autres électeurs allèrent à Pontoise s'informer de ce que ce canton pouvait nous en fournir.

Un homme vint nous dire qu'il y avait de grands amas de blé , cachés dans les souterrains de Pontoise. Le comité décida qu'il y serait conduit, récompensé si l'avis était vrai, ramené a Pans et emprisonné si l'avis était faux , jusqu'à ce qu'il eût payé les frais du voyage. Cette sévérité était nécessaire dans un temps où les donneurs d'avis avaient souvent le motif d'exciter le peuple et de diriger des soulèvemens , ou au moins de se faire payer et nourrir pendant un temps, à l'aide d'un mensonge, qu'il n'était pas permis de négliger, sous peine de soupçon, de trahison, et qui cependant coûtait de 3a peine et des frais à l'Hôtel-de-Ville.

En effet , celui- ci , arrivé à Pontoise , a avoua

l'incertitude des notions qu'il avait annoncées comme certaines; et on n'a rien trouve. Il a été ramené, emprisonne' , je n'en ai plus entendu parler. Il aura payé, ou, après quelques jours de prison, on l'aura relâché.

Dans la soirée, M. Roucher et ^trois autres dé-^ pûtes du comité de Saint-Etienne-du-Mont, vinrent m'apporter des félicitations de ce comité. M. Roucher, poète connu (i), peut-être d'abord trop loué, ensuite injustement déprimé, avait dans tous les temps soutenu , défendu mes opinions historiques et littéraires, et toujours loué mes faibles ouvrages. Voici ce qu'il m'adressa au nom du comité : « Monsieur, depuis long-temps la première place » de la municipalité attendait un grand citoyen. » Vous l'étiez déjà sans doute, Monsieur, pour » ceux qui , dans la société , avaient pu soulever le » voile dont s'enveloppait votre modestie. Mais » pour l'écarter il fallait un grand événement : » l'Assemblée nationale s'est formée, et vous avez » été contraint de vous montrer tout entier. Il était » digne de la capitale de récompenser ce que vous » aviez fait pour la nation. Vous en avez paru sur- » pris, mais votre nomination n'a étonné que vous.

(1) Auteur du poëme des Mois, et traducteur de l'ouvrage anglais de Smith, sur la Richesse des nations. J.-A. Roucher, né à Montpellier le 22 février 1745 , périt sur l'échafaud le même jour qu'André Ghénier, le 7 thermidor an II , pendant le règne de la terreur.

( Note des nouv. édit. )

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» Le comité de Saint-Etienne-du-Mont se plaîtsà » publier que votre nom , attaché par la renommée » a la gloire des sciences et des lettres, devait » l'être encore par le patriotisme à l'époque la )> plus mémorable de notre histoire. Recevez nos » hommages , puisque vous remplirez nos espé- » rances; et si, après l'intérêt public qui nous » amène vers vous , Monsieur , il m'est permis de » vous parler des sentimens qui me sont particu- » liers , souffrez que je m'applaudisse de n'avoir » pas attendu le moment actuel pour dire hautew ment que la France pouvait compter sur un » homme de bien et sur un grand homme de » plus. » J'ai répondu :

« Messieurs , le district de Saint-Etienne-du- » Mont me donne un témoignage qui me flatte et » qui m'honore. Veuillez bien lui porter l'expres- » sion de ma reconnaissance et de mon respect. » Pour vous y Monsieur (à M. Roucher), je vois que » vous avez une grande influence sur votre district, » puisque vous lui avez fait passer vos sentimens )) pour moi. »

Dimanche i g juillet. — Instruit que M. de La Fayette , outre la démarche que nous avions faite tous deux à l'assemblée des électeurs, pour la prier de demander aux districts de délibérer sur notre nomination , avait cependant aussi écrit une circulaire à ces districts pour leur faire la même demande; je m'empressai de leur écrire une circulaire semblable , et j'en fis pari à l'assemblée.

On avait arrêté la veille un cocher de M. de Saint-Priest menant une voiture à quatre chevaux : il n'avait pas voulu répondre, il avait tenté de se sauver ; devenu suspect , on avait tiré sur la voiture et tué un des chevaux. Le cocher avait été mené en prison ; M. de Saint-Priest , nommé ministre de Paris, m'écrivit pour le réclamer. L'assemblée ordonna qu'il serait rendu à M. de Saint- Priest, ministre citoyen. M. de Saint-Priest , ministre citoyen ! je n'y ai jamais eu de foi.

Nous eûmes communication d'un arrêté du district des Blancs-Manteaux, portant la détermination d'empêcher dans son sein la naissance ou la continuation de toute association, excepté celle des districts. Cet arrêté était sage , mais ce district faisait alors ce que l'Assemblée constituante longtemps après n'a pas osé faire.

Le comité militaire a été formé et établi. Tl a été arrêté que les spectacles seraient rouverts le lendemain , et la première représentation au profit des pauvres.

Lundi 20 juillet. — M. le duc de Liancourt , président de l'Assemblée nationale , eut l'attention de mander au comité permanent, que M. Dufresne de Saint-Léon venait d'écrire qu'il n'avait trouvé ni M. ni Mme Necker à Bruxelles , et qu'il le suivait sur la route de Francfort.

On était fort impatient à Paris , et dé nouvelles et du retour de ce ministre. Le comité fit imprimer et afficher la lettre de M, de Liancourt,

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11 a été arrêté que la hourse serait rouverte demain avec une garde du district des Filles-Saint- Thomas.

L'Hôtel-de-Ville de Paris était le centre commun ; tout y aboutissait. Les municipalités des enviions venaient demander des ordres ; les villages voisins , des conseils "pour leur administration civile et militaire. On répondait aux unes que la municipalité de Paris n'avait point d'autorité sur elles ; aux autres que , n'ayant point encore d'administration légale, il était impossible d'indiquer des formes qu'on ne connaissait pas encore soi-même. Mais il résultait toujours de cette déférence des villages et même des villes autour de Paris , que nous jouissions d'un trèsgrand crédit , et même d'une véritable autorité dont on peut dire que nous n'avons jamais abusé. Par exemple , le juge civil et criminel de la Ville tte nous renvoyait les prisonniers détenus dans les prisons de son tribunal , avec leurs interrogatoires , pour statuer sur eux ce que rassemblée jugerait convenable. On croyait toutes les autorités suspendues, tous les tribunaux arrêtés dans leur cours. La ville de Paris semblait rester seule > et était seule consultée et obéie. On juge bien que l'assemblée a renvoyé au Châtelet et aux juges ordinaires.

Les présidens de district voulaient donner l'ordre aux commandans des gardes nationales du district. L'assemblée consultée sur cet objet, et ayant con-

suite elle-même M. de La Fayette , il a été décidé au moins provisoirement que le commandant recevrait Tordre et le mot de M. de La Fayette , et qu'il en donnerait communication au président , afin que celui-ci, par des dispositions particulières , ne contredît pas les dispositions générales du commandant en chef. Les principes sont simples , il n'y a point de gardes partielles dans l'armée parisienne. L'armée était une. La source des ordres devait être unique; mais le concert entre le président et le commandant était bon , et celui-ci devait déférer aux réquisitions de celui-là pour les choses instantes de police et d'ordre public.

Malgré l'arrêté pris la veille par l'assemblée , les spectacles n'avaient pas osé ouvrir aujourd'hui. Plusieurs districts avaient déclaré qu'ils ne souffriraient pas qu'on jouât avant le retour de M. Neclœr. Ce deuil public, raisonnable le premier jour, et qui n'aurait pas dû être prolongé , si la révolution ne fût survenue, devenait parfaitement ridicule : mais voilà ce qui arrive quand tout le monde commande ; chacun veut primer par le patriotisme et par. le zèle ; celui qui propose le plus est le plus appuyé , et on administre à l'enchère. Nous supportions facilement tous ces troubles dans notre administration, et cet empiétement sur l'autorité municipale et unique, parce que d'abord elle n'était pas encore légalement organisée , et parce que nous supposions que cette insubordination et cette manie d'ordonner ne passeraient pas les premiers

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jours de la révolution. M. de La Fayette assura qu'une garde , moitié soldée , moitié citoyenne y répondait de la sûreté aux spectacles. La nécessité de prouver, en les ouvrant, que Tordre était rétabli , le soulagement des pauvres dépendant des premières représentations à leur profit , tout cela détermina l'assemblée à prononcer absolument que les spectacles seraient rouverts le lendemain, et ils le furent.

M. de Saint-Priest m'a notifié , et j'ai fait part à l'assemblée de sa nomination au ministère de la maison du roi et de Paris , s'il y avait encore un ministre de Paris. Je pensais alors que le véritable était le maire de Paris. M. de Saint-Priest fut encore qualifié sur le procès- verbal de ministre citoyen.

Le soir on m'amena au comité des subsistances deux officiers municipaux de Compiègne , qui vinrent m'instruire que M. Berthier, intendant de Paris , y avait été arrêté et y était détenu ; ils ne me dirent pas d'abord qu'ils avaient une lettre pour l'assemblée , et ils me demandèrent en propres termes ce que je voulais que l'on fît de M. Berthier. Je regardai cette arrestation comme un malheur, parce qu'il y avait danger pour lui à le faire amener à Paris , et danger pour ceux qui donneraient l'ordre de le relâcher. Je me gardai bien de me charger de rien à cet égard sur ma responsabilité, ni de proposer aucune décision. Je les renvoyai à l'assemblée ; c'est alors qu'ils me dirent

qu'ils avaient une lettre pour elle. La voici :

(c Messieurs, les habitans de Compiègne ayant )) été informés que M. Berthier de Sauvigny, in- » tendant de Paris, était ici, l'ont arrêté sur le » bruit que la capitale le faisait chercher. En con- » séquence, Messieurs, les citoyens vous dépêchent » la présente, et vous prient de les éclairer sur la » conduite qu'ils ont à tenir. Signé les officiers » municipaux et citoyens de Compiègne. »

11 n'y a pas de doute que les meurtres commis ont été préparés , ou par des ennemis particuliers de ceux qui en ont été les victimes, ou par des ennemis publics, qui voulaient perpétuer les troubles, et entacher la révolution de ces atrocités. D'où venait ce bruit que la capitale faisait chercher M. Berthier , tandis que parmi les citoyens , fort aises peut-être d'être délivrés de son administration, il en était peu qui pensassent encore à lui ; du moins je n'en avais nullement entendu parler.

L'assemblée me fit inviter de me rendre au milieu d'elle , ce qui est assez extraordinaire , car ce n'était pas son usage; ce qui cependant était naturel et juste , car elle aurait toujours du tâcher de ne" prendre les décisions importantes qu'avec le chef de la municipalité. Je m'y rendis sur-lechamp , et, après une mûre délibération , elle prit un parti fort sage. Je transcrirai ici le procèsverbal.

« 11 a été arrêté que la ville de Paris ne faisant » point chercher M. Berthier de Sauvigny, et cet

» ancien intendant n'étant ni accusé, ni détona » par justice , il serait répondu aux habitans de » Compiègne qu'il n'existait aucune raison de le » retenir prisonnier. »

Tout allait bien, et M. Berthier eût échappé à son affreuse destinée , si les députés s'étaient contentés de cette réponse. Mais ils ont observé « que le peuple dé Compiègne était extrème- » nient animé contre M. Berthier , qu'il était » impossible de répondre de sa vie, à laquelle » peut-être on avait attenté depuis leur départ , » et qu'il n'existait qu'un moyen de la lui conser- » ver , celui de le faire conduire dans les prisons » de Paris. »

Cette observation , le ton même des députés, qui peignait l'agitation de leur ville , ont jeté dans l'assemblée un autre esprit et d'autres sentimens. Quelques électeurs et plusieurs citoyens présens ont rappelé que M. Berthier était depuis plusieuis jours l'objet de la clameur publique ; qu'il était l'intendant de l'armée rassemblée contre Paris ; qu'il s'était rendu de Paris à Versailles , le jour même de la prise de la Bastille , et qu'il convenait , soit à la justice publique s'il était coupable , soit à son intérêt particulier s'il était innocent, que sa personne fût mise sous la garde des tribunaux.

Il a été arrêté qu'une garde de deux cent quarante hommes à cheval irait chercher M. Berthier, pour que sa personne fût en sûreté, et que deux éleo-

teurs, MM. Etienne de La Rivière et André de La Prède seraient à la tête. Peut-être une faible garde, quatre cavaliers , avec lesquels on aurait pu faire la route presque incognito , aurait été préférable ; mais on craignit que le prisonnier ne fût enlevé par le peuple; on voulut lui donner une garde suffisante pour le protéger efficacement, et cette garde nombreuse servit encore à appeler les curieux et à grossir les attroupemens. Mais quelque parti qu'on eût pris, la suite a prouvé que sa perte était résolue.

L'assemblée en même temps a arrêté de faire mettre le scellé sur les, papiers de M. Berthier; et elle a chargé son président d'en donner l'ordre. Voilà comment on ignorait alors l'administration. Son président c'était moi ; celui qui devait faire exécuter les ordres de l'assemblée , considérée comme municipalité , c'était le chef de cette municipalité , c'était moi , le seul magistrat alors , vraiment légal , puisqu'on recevait successivement toutes les délibérations des districts qui confirmaient ma nomination. Mais l'esprit de toutes les assemblées est toujours l'indépendance. Quand elle agissait par son président, elle croyait exercer bien plus le pouvoir que lorsque je donnais les ordres, même les siens. En cela, l'assemblée ne croyait rien faire dont je pusse me plaindre ; elle m'a toujours marqué estime et affection, et moi , sans aucun égard de la légalité des pouvoirs, j'en ai toujours aimé et respecté tous les

membres comme mes bons et chers collègues, et j'ai toujours défère à l'assemblée, et comme à mon aînëe dans les fonctions publiques , et comme au corps à jamais vénérable qui avait sauvé la ville de Paris.

Les députés qui avaient été à Pontoise sont revenus, et nous ont rendu compte qu'ils y avaient trouvé une grande agitation. Le régiment de Salis- Samade, qui y avait couché la veille, et qui en était parti dès le matin , y avait été subitement rappelé; tout ce mouvement était occasioné par les subsistances. La circonstance n'était pas favorable pour en aller demander à Pontoise. Cependant , ayant fait assembler la commune, et ayant bien expressément déclaré que Paris ne sollicitait que le superflu de Pontoise, on a proposé dans l'assemblée , et accepté , que tous les particuliers déclarassent ce qu'ils avaient de grain chez eux , ce qui leur était nécessaire, et qu'ils envoyassent le surplus à Paris; ce qui a été exécuté avec empressement et générosité par les habitans de Pontoise. Ce n'était pas un grand secours ; et ce qui nous affligea , c'est que les députés nous dirent que les magasins du gouvernement étaient très-peu garnis.

M. de Bonneville , qui avait été envoyé à Vernon, Mantes et Meulan, étant revenu, on le renvoya à Rouen, pour veiller au départ et assurer les convois des grains du gouvernement , montant à cinquante-cinq mille neuf cents sacs qui y étaient en dépôt. On lui expédia une commission en forme.

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Mais, avec beaucoup de zèle , il avait la tête vive, et il courut, par son imprudence, de grands dangers dans ce voyage.

Mardi 21 juillet. — J'avais été président de l'Assemblée nationale pendant un mois; j'étais maire depuis huit jours, et je n'avais pas encore eu un secrétaire pour expédier mes lettres et mes courriers. J'eus un secrétaire particulier, nommé M. Butay, le lendemain. Mais ma place exigeait un secrétaire en chef et en titre. Il y avait un secrétaire de la prévôté des marchands, qui ne l'était que depuis quelques mois. On me dit que communément il changeait avec le prévôt des marchands , et que j'étais parfaitement libre d'en prendre un autre ; cependant on me dit beaucoup de bien de ce secrétaire, M. Petit. 11 m'aurait été sans doute agréable de donner cette place, qui valait douze a quinze mille francs, à un ami. Mais je sentis qu'il fallait ôter à un homme son état et ses espérances légitimes; il était homme de mérite et homme de bien; il me l'a prouvé depuis dans plus d'une occasion; je ne voulus pas lui causer ce malheur, et je me déterminai à le confirmer dans sa placft. Il vint me voir, et je consentis même à m'en priver encore pendant huit jours, parce que sa santé exigeait qu'il allât prendre l'air à la campagne.

Nous eûmes ce jour une très-grande affaire à l'assemblée. Les députés de Paris avaient fait une somme de 45, 000 livres pour les ouvriers du fau-

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bourg Saint- Antoine , mais cette somme ne nous avait pas encore été remise. Ces ouvriers, impatiens de toucher l'argent qui devait leur revenir, commencèrent à murmurer, et montraient toutes les dispositions à une insurrection prochaine. Sur le compte qui en fut rendu, on proposa d'emprunter la somme nécessaire. Plusieurs notaires présens offrirent pour leur compagnie d'avancer les 45,ooo livres , et l'offre fut sur-le-champ acceptée et réalisée. On a arrêté une proclamation pour calmer les esprits et instruire de la prochaine distribution. On a nommé un comité pour faire cette distribution, et on a en même temps invité tous les citoyens à augmenter les fonds de ces secours de bienfaisance , et dans ce moment si nécessaires. Une autre grande affaire du même jour fut celle de la diminution du prix du pain. M. Legrand de St.- Réné , membre du comité des subsistances, vint la proposer à l'assemblée. Il exposa que le peuple, malheureux par l'interruption du travail , la demandait avec instance. Il annonça des mouvemens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. 11 observa que les grains du gouvernement venaient de l'étranger, qu'on en avait à peu près pour deux mois. Il observa que cette diminution ne pouvait influer sur le prix des marchés , puisqu'on n'y portait pas. Ce qu'il dit de plus raisonnable pour autoriser cette diminution, c'est que partie de ces grains et farines avaient été avariés; le pain qui en résultait était très-médiocrement bon; le peuple

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de Paris , qui avait reconquis la liberté' avec tant de courage, devait souffrir impatiemment qu'on lui vendit fort cher du pain plus que médiocre , et le souffrir d'autant plus impatiemment lorsqu'il songeait que le gouvernement seul , et non les marchands, approvisionnait la Halle.

J'ai vu avec peine ,. et je garderais le silence à cet égard si le fait n'était pas mentionné au procèsverbal, qu'il mettait en question si ces achats de blés étaient dus à une sage prévoyance, ou s'ils n'étaient pas l'effet d'une combinaison odieuse , pour asservir de plus en plus la métropole au despotisme ministériel. D'abord la farine revenait le plus souvent,au gouvernement, à 90 livres le sac , ce qui donne le pain à 16 sols 4 deniers les quatre livres ; en le donnant a 14 sols et demi, le gouvernement perdait donc deux sols pour quatre livres, ce qui fait, relativement à la consommation de Paris, environ 18,000 livres de perte par jour. Ensuite on ne devait pas ignorer le compte que M.Necker avait rendu à l'Assemblée nationale, des soins que le roi et le ministre avaient pris pour faire venir , à grands frais , des grains et des farines de l'étranger. M. Legrand de Saint-Réné ne se serait pas permis d'offrir cette incertitude et cette option, s'il avait été instruit. Mais tous les esprits, mécontens avec raison de l'ancien gouvernement , étaient portés à l'accuser sur tout. D'ailleurs les mots de despotisme et à" ancien régime ornaient alors un discours, et par-là on était sûr déplaire au peuple

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et de faire effet dans une assemble'e. Ce moyen a été employé bien des fois depuis la révolution; il n'est pas usé et il dure encore.

Cette proposition était déplacée, en droit, parce que nous disposions de ce qui ne nous appartenait pas; en principes, parce qu'il ne suffit pas de considérer si les marchés sont vides, et le blé par conséquent sans prix; il faut voir que vous faites refluer chez vous tous vos voisins qui viennent acheter un pain qu'on leur vend plus cher ailleurs; il faut voir que vous éloignez le marchand , jusqu'à ce que l'effet du commerce et de l'abondance ait ramené la denrée au-dessous du prix que vous avez fixé. Vous vous exposez à la famine dont la cherté seule peut vous défendre. Cette proposition n'était pas meilleure dans la forme; elle avait été arrêtée dans le comité, en mon absence, et sans que ni moi, ni la totalité des membres, en eussions été prévenus. M. Boucher, un des membres du comité , vint faire l'observation et de mon absence et du défaut du vœu de tous les membres du comité.

On peut dire, avec vérité, que cette détermination était trop importante , pour que le projet n'en eût pas été communiqué au chef de la municipalité. On répondit que, loin de désapprouver cette proposition, M. le maire, qui avait déjà manifesté des intentions paternelles à l'égard de la diminution demandée , y applaudirait sans doute. On avait raison , j'aurais approuvé , et j'ai signé ii. 7

depuis. Je portais dans mon cœur le désir du bonheur du peuple ; cependant je distinguais entre lui plaire et lui être utile : je ne croyais pas que ces dispositions fussent dans le dernier cas. Mais nous étions à six jours de la révolution, et dans des circonstances où. il fallait surtout lui plaire pour le rendre heureux et pour mériter sa confiance.

Le comité proposait de baisser le prix du pain de quatorze sous et demi les quatre livres à douze sous. Cette diminution parut trop forte, du moins en une fois, et on le taxa à treize sous et demi. Il fallut indemniser, pour toute la farine qu'ils avaient en magasin , les boulangers qui étaient forcés de donner le pain au-dessous du prix sur lequel ils avaient dû compter. Ces mauvaises mesures entraînent toujours de très-grands embarras. M. Boucher fut le seul membre du comité qui ne signa pas. Cette réduction d'un sou coûtait environ neuf mille livres par jour au gouvernement , ce qui , étant ajouté à la perte ordinaire, faisait vingt-cinq à trente mille livres. Voilà les sacrifices que faisaient le roi et M. Necker, pour ménager la tranquillité publique et assurer la subsistance des habit ans de Paris.

Le curé de Saint-Eustache est venu avertir du danger que courait l'abbesse de Montmartre et son monastère; plus de vingt mille personnes s'y étaient portées, demandaient les armes qui y étaient cachées, et accusaient l'abbesse , madame de Montmorenci-Laval, de trahison. On y a envoyé surle-champ M. de Leutre et deux gardes de la Ville,

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pour essayer de les ramener par la persuasion ; on ne disposait pas alors d'une force obéissante et mobile que l'on pût porter, au besoin, où il y avait du désordre.

A la Comédie française , la toile levée 7 M. Dazincourt vint prévenir le public que le produit des deux premières représentations serait versé dans la caisse du bureau des subsistances (c'est-à-dire pour les pauvres ouvriers); le produit de la troisième pour les gardes-françaises. Les gardes- françaises refusèrent, et ils firent bien; ils prièrent les comédiens de disposer de la somme en faveur des infortunés.

Mercredi 22 juillet. — Ce jour fut une journée d'atrocités et de deuil. ,A cinq heures du matin on amena à l'Hôtel- de -Ville M. Foulon (1). Il

(1) «M. Foulon , qui devait remplir la place de directeur du département de la guerre , sous le ministère du maréchal de Broglie , avait disparu à l'époque de la retraite des nouveaux ministres j on avait même fait courir le bruit de sa mort; et la pompe extraordinaire avec laquelle un de ses domestiques fut enterré , à cette même époque , avait accrédité ce bruit. Malheureusement pour lui, on découvrit qu'il s'était réfugié à Viry, terre appartenant à M. de Sartines , son ami , et située dans les environs de Paris. Les précautions qu'il prenait pour se cacher le rendirent suspect , et devinrent bientôt la nouvelle du village. Les paysans d'une de ses terres , peu éloignée de Viry, allèrent demander une escorte aux Parisiens , pour l'arrêter et le conduire dans la capitale. Ils arrivèrent en grand nombre à Viry, le 22 juillet , à quatre heures du matin , et trouvèrent M. Foulon déjà levé et se promenant seul dans le parc. Ils se précipitèrent sur lui avec fureur, et , après lui avoir fait éprouver toutes sortes d'outrages et de mauvais

IOO MEMOIRES

avait été arrêté à Viry, et conduit à pied par les habitans au premier district de Paris , celui de Saint-Marcel. On avait saisi sur lui plusieurs lettres qui furent déposées, ainsi que les morceaux d'un papier qu'il avait déchiré avec ses dents.

Le comité n'a rien voulu décider sur M. Foulon. On l'a gardé à l'Hôtel-de- Ville , jusqu'à ce que l'assemblée fût formée. L'assemblée sentit, comme pour M. Berthier (i), l'alternative embarrassante , ou de retenir une personne arrêtée sans formalité et sans décret de justice , ou de la relâcher, en se chargeant d'une responsabilité dangereuse. Elle considéra que M. Foulon, comme M. Berthier, était poursuivi par d'anciennes inculpations et par une sorte de clameur publique (2) qui autorisait à s'assurer de leurs personnes, pour leur procès leur être fait, s'il y avait lieu, et si la nation les accusait. En conséquence , délibérant sur toutes les personnes qui

Iraitemens , ils lui mirent un collier d'orties , un bouquet de chardons et une botte de foin derrière le dos, pour Le punir d'avoir voulu faire manger du foin au peuple , ou d'avoir dit que le peuple n'était bon qu'à manger du foin... » (BertranddeMolevit/tf..)

( Note des nouv. édit. )

(1) Berthier, intendant de Paris , était gendre de Foulon.

( Note des nouv. édit. )

(2) Suivant V Histoire de la révolution , par deux amis de la liberté , Foulon « né avec une ame dure, une ambition ardente , )> une avarice insatiable , versé dans toutes les pratiques de l'art » des traitans , imbu de toutes les maximes du génie fiscal , n'é- » tait pas moins détesté des étrangers que de ses concitoyens. In- » tendant de l'année durant la guerre de 1755 , il avait désole,

DE BAILLY. IOT

pourraient se trouver en pareil cas , et cherchant à dérober des crimes à la fureur populaire , en les mettant sous la main de la nation, elle prit l'arrêté suivant :

« Toutes les personnes soupçonnées de crimes » de lèse-nation , accusées et saisies à la clameur » publique, ou qui pourront l'être par la suite, » seront conduites et renfermées dans les prisons » de l'Abbaye Saint-Germain, et MM. Carra et » Duport du Tertre , électeurs , seront chargés de » porter le présent arrêté à l'Assemblée nationale, » pour être par elle prononcé sur la nature ou » l'espèce de tribunal qu'elle voudra bien consti- » tuer pour juger les personnes déjà arrêtées, ou » qui pourront l'être.

» Les scellés seront apposés sur leurs papiers, » et ceux saisis sur elles seront déposés au greffe » de la Ville.

» Arrête , en outre , qu'il sera mis sur la prison » de l'Abbaye Saint -Germain une inscription por- » tant ces mots : Prisonniers mis sous la main de » la nation. '

» Que M. le commandant-général de la garde

» par ses concussions , la Westphalie et la liesse f et déshonoré le » nom français par des cruautés inouïes.... » Suivant Bertrand de Moleville , au contraire , a Son seul tort , ou , pour mieux dire , son » plus grand malheur, était d'être constamment dévoré de Tarn- » bition du ministère , sans avoir les talens nécessaires pour rem- » plir ces places importantes dans des temps aussi difficiles. »

( Note des nom', edit. )

» nationale parisienne donnera les ordres pour la » conservation des prisonniers , et que le présent » arrêté sera lu, publié et affiché partout où be-

» soin sera. »

L'assemblée , par cet arrêté , voulait assurer la vie des prisonniers et les mettre à l'abri de la fureur populaire»

On envoya mettre les scellés sur les papiers de M. Foulon , et on délibéra si on ne le ferait pas conduire sur-le-champ à l'Abbaye; mais on représenta que sa présence à 1 Hôtel-de-Vilie était sue de tout le peuple; qu'elle causait une grande effervescence; qu'il y avait du danger à le transférer dans ce moment, et qu'il fallait attendre l'entrée de la nuit. Je crois que l'on prit un mauvais parti : lorsqu'il y a effervescence, elle ne fait qu'augmenter ; il eût été plus prudent de réunir une trèsforte escorte , et de le conduire au moment même.

On observa que M. Berthier devait arriver le soir , et que les atlrotipemens causés par l'arrestation de M. Foulon , son beau-père , pourraient lui être funestes. En conséquence , l'assemblée envoya ordre à M. Etienne de La Rivière qui le conduisait, d'arrêter au lieu même où l'ordre le rencontrerait, et d'attendre un ordre ultérieur.

Pendant ce temps-la, M. de La Fayette et moi nous avions pensé qu'il ne fallait pas que M. Berthier arrivât de nuit , tant parce que l'obscurité couvre bien des choses, que parce qu'il ne fallait pas que le peuple crût qu'on lui cachait son arrivée.

DG BÀILLY. 103

D'ailleurs les émeutes et les attroupemens du soir sont toujours et plus nombreux et plus à craindre. Le matin , chacun est occupé de ses affaires , et les nouvelles du jour n'ont pas encore couru toute la ville. Nous avions envoyé l'ordre à M. de La Rivière de coucher au Bourget aved tout son monde, et de s'arranger pour arriver à Paris à six heures du matin. On voit qu'il y avait plusieurs autorités; qu'on donnait des ordres chacun de son coté. Mais c'était l'effet des circonstances ; rien n'était déterminé; on ne s'entendait pas assez, si ce n'est dans une seule chose , le désir du bien.

Avant de passer aux détails de cette horrible journée , je vais rendre compte de plusieurs autres fai ts .

Lorsque j'arrivai le matin à l'Hôtel-de-Ville , on m'instruisit de l'arrestation de M. Foulon; mais on ne me rendit compte d'aucune des dispositions. On ne me parla point de la fermentation populaire; peut-être à cette heure n'était- elle pas encore développée. J'allai m'enfermer, comme à mon ordinaire , au comité des subsistances , où les plus petits détails me paraissaient mériter et la plus grande attention et la plus grande suite; parce qu'un ordre sans exécution , ou un défaut de précaution pouvait faire manquer le pain , et tout était perdu, les administrateurs, la capitale, peut-être l'Assemblée nationale et le roi, et la constitution commencée, qui serait détruite par une seconde révolution que le parti contraire cherchait à exciter.

L'abbesse de Montmartre avait fait ouvrir toutes les portes de sa maison à M. de Leutre; et celui-ci avait eu la prudence de se faire assister , dans sa visite, de personnes choisies par le peuple, comme il avait déjà fait aux Invalides. La visite , faite , on n'avait trouvé ni armes , ni grains , excepté ce qui était nécessaire à la subsistance de la maison ; et le peuple satisfait s'était retiré plus tranquillement qu'on n'avait droit de l'espérer. La mission de M. de Leutre semblait finie; mais sur ce qu'on a dit que de nouvelles visites étaient projetées, l'assemblée Ta renvoyé à l'abbaye de Montmartre , pour y passer la nuit et lui servir de sauve garde. Depuis le 12 juillet , époque de la révolution, depuis le moment où les gardes-françaises avaient abandonné leurs drapeaux pour se ranger sous les drapeaux de la liberté et défendre les citoyens, beaucoup de soldats suisses avaient quitté leurs compagnies, et étaient venus joindre la milice parisienne dans les districts. Beaucoup de déserteurs des autres régimens arrivaient tous les jours, attirés et par l'espérance d'une paie plus forte, et peutêtre aussi par le goût du plaisir que l'on ne satisfait qu'à Paris, et de la licence favorisée alors par la révolution. Si on avait laissé faire , toute l'armée se serait rendue à Paris. M. de La Fayette en parla au roi qui lui écrivit la lettre suivante :

Versailles, le 21 juillet 1789.

« Je suis informé , Monsieur , qu'un nombre » considérable de soldats de mes divers régimens

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» en ont abandonné les drapeaux pour se joindre w aux troupes de Paris. Je vous autorise à garder » tous ceux qui s'y sont rendus, avant que vous re- » ceviez la présente lettre seulement ; à moins qu'ils » ne préfèrent de retourner à leurs corps respectifs » avec un billet de vous ,' au moyen duquel ils » n'y éprouveront aucun désagrément. Quant aux » gardes -françaises, je les autorise à entrer dans » les milices bourgeoises de ma capitale ; et leur » prêt et nourriture seront continués jusqu'à ce que » ma ville de Paris ait pris des arrangemens rela- » tifs à leur subsistance. Les quatre compagnies » qui sont ici pour ma garde , continueront ce- » pendant ce service , et j'en aurai soin.

» Louis. »

Au moyen de ces dispositions, le roi confirmait et sanctionnait tout ce qui avait été fait , et arrêtait la désertion pour l'avenir. En publiant cette lettre , on était bien averti , et nous étions autorisés à refuser tous les déserteurs qui pourraient se présenter.

Cependant la nouvelle de l'arrestation de M. Foulon se répandait de plus en plus; la place de l'Hôtel-de-Ville se remplissait de monde. Je sortis de l'Hôtel-de-Ville à deux heures; tout ce peuple assemblé me demanda justice de M. Foulon : j'assurai qu'elle serait faite, que le prisonnier était en sûreté , et qu'il serait jugé. Des voix me crièrent qu'il l'était et qu'il fallait le pendre. Je leur exposai les principes ; je leur dis que je connais-

IOÔ MÉMOIRES

sais depuis long-temps la mauvaise réputation île M. Foulon; que je ne doutais pas quil ne fût coupable, mais que nul ne pouvait être légalement reconnu coupable , avant que les délits eussent été constatés, qu'il eût été convaincu , par une information et une procédure régulières , de les avoir commis ; et que toutes ces formalités précieuses à la sûreté et à la défense de l'innooenl , devaient être remplies pour donner à la société le droit de disposer de la vie d'un citoyen ; mais que ceux à qui je parlais, et moi-même premier magistrat de la ville, nous ne pouvions nous le permettre , sans nous rendre criminels, et sans devenir bourreaux. J'entendais bien au milieu de mon discours des voix qui, dans le lointain, criaient : Pendu ! pendu! mais ceux qui m'entouraient m'écoutaient avec attention et respect; je vis que je faisais impression sur eux; je n'imaginais pas d'ailleurs que l'on pût jamais forcer l'Hôtel-de- Ville , poste bien gardé , et objet de respect pour tous les citoyens; je jugeai donc le prisonnier parfaitement en sûreté ; je ne doutais pas que les flots de cette tempête ne finissent par se calmer, et je partis.

Je dois dire que dans ces commencemens et jusqu'à l'établissement de la municipalité provisoire, c'est-à-dire, vers le milieu d'octobre , aucun pouvoir n'étant ni connu , ni limité , nous avions lait, M. de La Fayette et moi, un partage assez naturel; j'exerçais tout ce qui était loi et administration : il avait lui la force-armée , la défense et la

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sûreté; je ne la commandais pas; j'ignorais alors mon droit; d'ailleurs ma confiance ne pouvait pas être mieux placée.

Je croyais donc l'Hôtel -de -Ville suffisamment gardé. M. Hay m'a conté que, voyant la foule augmenter dans la place , et en l'absence du général , il demanda à quelques sergens aux gardes et à M. de Rulhières qui étaient à l'Hôtel-de-Ville , des gardes-françaises et de la cavalerie pour la défendre. Il lui arriva successivement cinquante cavaliers du guet , cent vingt-trois fusiliers , cinquantetrois grenadiers , beaucoup d'autres suivirent. M. de La Fayette arriva, qui en fut surpris; il représenta à M. Hay (1) qu'il ne devait pas se permettre d'amonceler ainsi les forces de la ville sur un point , sans ordre et sans connaître les dispositions générales : il avait raison. Sans doute il était persuadé comme moi de l'impossibilité de forcer i'Hôtel-de-Ville , où siégeaient alors les magistrats , officiers du peuple et les objets de sa confiance ; il renvoya une grande partie de ces soldats , et l'Hôtel-de-Ville, quand le besoin se (it sentir, ne se trouva pas suffisamment gardé.

Pendant ce temps M. Foulon était dans la grande salle, sous la garde- d'une sentinelle qui y avait été placée, et du syndic qui l'avait amené. Cette

(1) Il paraît qu'il y a de l'inexactitude dans ce détail , ce qui s'explique facilement par l'absence de Bailly au moment oii cette circonstance aurait eu lieu.

( Jïo/e des nouv. cdiù. )

salle était ouverte à tout le monde. Une femme y entra, et, lorsqu'elle l'eut aperçu, l'apostropha vivement et le traita comme un ennemi public; elle se retira, mais on jugea bien que son apparition n'était pas un effet du hasard, et que sa visite pouvait avoir des suites. On ne jugea pas le prisonnier en sûreté dans cette salle, et on le fît passer dans une salle à coté , dite la salle de la reine. M. Hay y plaça quatre gardes de la Ville. Cette disposition ^avait été faite sans ordre de l'assemblée; et lorsqu'elle sut que le peuple de la place témoignait de l'inquiétude et disait hautement que les électeurs avaient fait évader le prisonnier, lorsqu'ensuite,le cherchant et sur de premières informations, on ne le trouva pas, un sentiment d'effroi les saisit tous, en croyant que cette évasion pouvait être réelle. En effet, tel était alors, et tel sera peut-être toujours le sort des administrateurs, c'est d'être responsables des événemens; le peuple, moins éclairé et aussi impérieux que les despotes , ne connaît , comme le sultan de Constantinople , de preuve certaine de l'équité, de la droiture , et de la bonne administration, que le succès. On retrouva M. Foulon dans la salle voisine , et les électeurs furent tranquilles; pour tranquilliser le peuple , on engagea M. Foulon à se montrer à une des fenêtres qui donnent sur la place. Il le fît; et sa vue parut satisfaire un instant le peuple. Mais aussitôt après les barrières ont été brisées, les gardes forcés, et la multitude a inondé la cour, l'escalier et la grande

salle : on a eu bien de la peine dans la salle même de l'assemblée à contenir son impétuosité; elle a demandé à grands cris M. Foulon. M. Moreau de Saint-Merry a demandé et obtenu le silence. Un électeur, M. de La Poife, a dit que, parmi les Français dont il était environné , il ne voyait pas un bourreau, M. Osselin, autre électeur, a exposé la nécessité d'une instruction et d'un jugement, avant toute exécution. « Oui , a dit la foule,, jugé tout » de suite, et pendu. » M. Osselin a observé que pour juger il fallait des juges, et il a conclu à le remettre entre les mains des juges ordinaires. « Non, a-t-on répondu, jugé tout de suite et » pendu.» M. Osselin a dit que, si on ne voulait pas des juges ordinaires, il fallait en nommer d'autres; la multitude a paru déférer cette nomination aux électeurs. M. Osselin a observé que les électeurs n'avaient aucun droit de créer des juges, et que, dans cette circonstance pressante, il n'y avait que le peuple qui pût les nommer. La multitude a commencé à nommer les curés de Sain t-Etienne-du- Mont et de Saint- André-des- Arcs; et à travers des cris répétés, « Jugez! jugez donc! » elle a nommé M. Varangue , maître de pension , M. Vergue , échevin , M. Picard, juge-auditeur, M. Magimel , ancien échevin; et sur l'observation qu'il fallait un greffier et un procureur du roi, on a nommé M. Osselin lui - même greffier, et M. du Veyrier procureur du roi. C'était un tableau terrible que le contraste des électeurs qui cherchaient, par tous

les moyens, à gagner du temps pour éviter un jugement illégal et illusoire, et de la multitude qui. voulait le précipiter pour amener une exécution illégitime.

M. du Veyrier, en qualité de procureur du roi, a demandé de quels délits il devait accuser M. Foulon ; on a répondu qu'il avait voulu vexer le peuple; qu'il avait dit qu'il lui ferait manger de l'herbe; qu'il avait voulu faire faire la banqueroute; qu'il avait accaparé les blés. Et c'est sur de pareilles et de vagues imputations, et saus preuves, qu'il fallait juger. La position des juges nommés était infiniment critique; on attendait d'eux un arrêt de mort; s'ils ne le rendaient pas, devenus suspects, ils pouvaient être égorgés ; s'ils le rendaient , ils trahissaient leur conscience , et sacrifiaient le prisonnier à leur conservation : ainsi ils avaient à opiner entre leur conscience et leur vie. Il était naturel de désirer d'éloigner cette charge délicate et périlleuse. Les deux curés observèrent que, par les lois de l'Eglise, ils ne pouvaient juger à mort. Leur excuse fut admise. Le peuple nomma à leur place M. de La Fayette et moi. Heureusement que j'étais absent, heureusement qu'on ne donna pas le temps de m'envoyer chercher; on nomma M. Moreau de Saint-Merry. Mais M. Quatremère et M. de La Fayette, absens, étaient attendus; on substitua M. Duport du Tertre à M. Quatremère : on gagnait du temps. On évita de faire remplacer M. de La Fayette , parce qu'on espéra que la confiance pu-

blique dont il était revêtu, et la force-armée qu'il avait dans ses mains , fourniraient des moyens de se tirer et de cette circonstance désastreuse , et de ce danger si redoutable. Mais le peuple s'impatientait; il témoignait de la défiance que ces lenteurs n'eussent pour objet de favoriser l'évasion du prisonnier. On lui proposa de nommer quatre personnes pour le veiller et ne le pas quitter ; ce qui fut fait : mais sa tranquillité et sa satisfaction ne furent que momentanées; il demanda bientôt à grands cris qu'il fût amené sur-le-champ et jugé. On a exigé la promesse qu'il ne lui serait fait aucun mal. Il fut amené, placé sur une petite chaise devant le bureau du président, et plusieurs du peuple même firent une chaîne autour de lui pour éloigner la foule. Enfin M. de La Fayette arriva; instruit de ce qui s'était passé , il parla dignement à cette foule assemblée , et je rapporterai ici l'extrait de son discours , tel qu'il a été conservé dans le procès-verbal des électeurs.

« Je suis connu de vous, a-t-il dit, vous m'avez » nommé pour votre général; et ce choix , qui » m'honore , m'impose le devoir de vous parler » avec la liberté et la franchise qui font la base de » mon caractère. Vous voulez faire périr sans ju- » gement cet homme qui est devant vous : c'est » une injustice qui vous déshonorerait , qui me fié- » trirait moi-même , qui flétrirait tous les efforts » que j ai faits en faveur de la liberté , si j'étais )) assez faible pour la permettre. Je ne la permet-

» trai pas cette injustice; mais je suis bien loin de » prétendre le sauver , s'il est coupable. Je veux » seulement que l'arrêté de l'assemblée soit exé- » cuté , et que cet homme soit conduit en prison » pour être jugé par le tribunal que la nation in- » diquera. Je veux que la loi soit respectée, la loi » sans laquelle il n'est point de liberté , la loi sans » laquelle je n'aurais point contribué à la révolu- » tion du Nouveau-Monde, et sans laquelle je ne » contribuerai pas à la révolution qui se prépare. » Ce que je dis en faveur des formes et de la loi, » ne doit pas être interprété en faveur de M.Fou- » Ion. Je ne suis point suspect à son égard, et peut- » être la manière dont je me suis exprimé sur son » compte, dans plusieurs occasions, suffirait seule » pour m'interdire le droit de le juger. Mais plus » il est présumé coupable , plus il est important » que, les formes s'observent à son égard, soit pour » rendre sa punition plus éclatante, soit pour l'in- » terroger légalement, et avoir de sa bouche la ré- » vélation de ses complices. Ainsi, je vais ordonner » qu'il soit conduit dans les prisons de l'Abbaye » Saint-Germain (i). »

(i) Voici la version de Bertrand de Moleville, différente en quelques points de celle de Bailly. « Dans ce moment horrible , il ne restait plus qu'un moyen de sauver ce malheureux vieillard , et M. de La Fayette le saisit avec beaucoup d'adresse. « Citoyens , » s'écrie-t-il , je ne puis blâmer votre colère et votre indignation » contre cet homme ; je ne l'ai jamais estimé ; je l'ai toujours » regardé comme un grand scélérat ; vous voulez qu'il soit puni j

Ce discours fît d'abord assez d'impression. Les plus voisins étaient d'avis qu'il fût conduit sur-lechamp en prison. Mais»il faut observer que, dans un local vaste et lorsqu'il y a de l'agitation , la voix n'est pas entendue de tout le monde ; ceux à qui les raisons ne parviennent pas ne peuvent être convaincus. D'ailleurs, cette multitude est le plus souvent animée par des gens de mauvaise volonté , qui ne veulent ni être convaincus, ni- même entendre. M. de La Fayette avait fini par un trait d'habile homme, en écartant l'idée de jugement. En effet , il n'aurait eu d'autre issue que d'exposer les juges. Ils ne pouvaient prononcer autre chose, sinon qu'ils ne pouvaient juger sur des charges vagues et sans preuves , et l'exécution aurait eu lieu malgré ce jugement.

Après M. de La Fayette, M. Foulon voulut parler et toucher son auditoire. Il fut mal entendu.

» nous le voulons aussi , et il le sera. Mais il a des complices , » et il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire à » l'Abbaye-Saint-Germain ; là , nous instruirons son procès , et il » sera condamné , suivant les lois , à la mort infâme qu'il n'a que » trop méritée. »

» Cette harangue satisfit tout le monde , et fut fort applaudie. Elle aurait eu tout le succès que M. de La Fayette s'en était promis , si M. Foulon , égaré par la joie de se voir sauvé (car il Tétait), n'avait pas eu l'imprudence de battre aussi des mains. Ils sont de connivence , ils veulent le sauver , devint aussitôt le cri de la multitude qui , ne voulant plus rien entendre, saisit M. Foulon et le traîna , en un clin-d'œil , au pied de la fatale lanterne , sans que M. de La Fayette, devenu lui-même suspect, pût y mettre le moindre obstacle. » ( Note des nouv. édit.)

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On entendit seulement : c< Assemblée respectable , » peuple juste et ge'néreux ! au surplus , je suis au » milieu de mes concitoyens, je ne crains rien. » Ces paroles ont rallumé l'effervescence au lieu de l'apaiser. On m'a assuré , il est vrai, qu'à la fin du discours de M. de La Fayette, il avait eu l'imprudence de battre des mains; et ce peuple défiant y vit un remercîment , et put y soupçonner une preuve d'intelligence , ou du moins du soin de le sauver. D'ailleurs , cette effervescence n'était pas naturelle et spontanée. On a remarqué et dans la place , et dans la salle même , quelques personnes d'un extérieur décent mêlées à la foule , qui l'excitaient à la sévérité. Un particulier bien vêtu , s'adressant au bureau , s'écriait avec colère : « Qu'est-il besoin de jugement pour un homme » jugé depuis trente ans? » M. de La Fayette reprit plusieurs fois la parole; mais on avait eu beau faire des efforts pour gagner du temps, le moment était venu où la chose était impossible. L'impatience commençait à se tourner en fureur. Des clameurs violentes s'élevèrent dans la place ; des cris annoncèrent que le Palais-Royal et le faubourg Saint-Antoine venaient enlever le prisonnier. Une foule nouvelle vint presser la foule qui remplissait la salle : tous se sont ébranlés à la fois ; tous se sont portés avec impétuosité vers le bureau et vers la chaise où M. Foulon était assis. Déjà elle était renversée , lorsque M. de La Fayette, essayant de donner un ordre , au hasard de son

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inexécution, a prononcé à haute voix : Qu'on le conduise en prison. Il était déjà dans les mains du peuple ou plutôt de ceux qui voulaient sa mort : il a traversé la salle sans mauvais traitemens , et arrivé à la place (i) il a été aussitôt pendu au réverbère qui est en face de l'Hôtel -de -Ville. On se livra ensuite à mille excès. Le corps fut traîné dans la rue, et la tête promenée au bout d'une pique (2).

Cette horrible exécution était un présage effrayant pour l'arrivée de M. Berthier. Je me rendis à cinq heures à l'Hôtel-de- Ville où j'appris ces terribles nouvelles. Je m'applaudis de ne m'y être pas trouvé, quoioue , si je les eusse prévues , je ne ire serais pas absenté ; et je frémis de ce qui m'était réservé pour le soir ou pour le lendemain.

M. de La Presle , un des électeurs qui étaient allés chercher M. Berthier, étant arrivé , nous instruisit qu'il avait été impossible d'exécuter les ordres de coucher au Bourget; que la foule qui accompagnait leur marche n'avait jamais voulu le souffrir, et que M. Berthier, suivi d'une foule immense , ne tarderait pas à se rendre à l'Hôtel-de- Ville. Nous jugeâmes, M. de La Fayette et moi,

(1) Voir, dans les Mémoires de Ferrières, les détails de cette horrible exécution. La malheureuse victime de tant de barbarie était alors âgée de 74 ans. ( Note des nouv. édit. )

(2) « La terreur, dit M. Lacretelle , rendait le vieillard pâle , tremblant , et le faisait s'abaisser jusqu'aux plus humbles supplications. Deux fois la corde , instrument de son supplice , cassa; deux fois elle fut renouée , sans qu'un sentiment de pitié entrât dans les coeurs. » ( Note des nouv. édit. )

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par l'événement du matin, qu'il y aurait beaucoup de danger qu'il y parût. En conséquence , nous envoyâmes sur-le-champ un courrier à M. de La Rivière , avec l'ordre de conduire directement M. Berthier à l'Abbaye. Nous espérions par-là le rendre plutôt à un asile sûr , tromper la multitude qui l'attendait sur la place et dans les rues adjacentes, et surtout éloigner la comparution à l'Hôtel-de-Ville , qui semblait, dans l'opinion du peuple, légitimer un jugement populaire , et valoir une sentence de mort.

Je passai la journée dans l'anxiété et le coeur chargé d'un poids insupportable. Je craignais , et je souhaitais l'arrivée , pour être débarrassé de cette inquiétude , et que l'événement , quel qu'il pût être , fût passé. M. de La Fayette avait fait mettre sous les armes une garde très-nombreuse. La cour et les escaliers de l'Hôtel -de -Ville étaient garnis de gardes-françaises et de citoyens, la baïonnette au bout du fusil .A huit heures trois-quarts ,' des clameurs semblables à celles du matin ont donné une alerte dans la place ; et aussitôt le peuple , malgré les gardes et les dispositions les mieux ordonnées , s'est porté sur l'escalier, dans tous les passages de l'Hôtelde-Ville et surtout dans la salle de l'assemblée , et mille voix ont annoncé M. Berthier. Ainsi l'Hôtelde-Ville a été forcé le matin parce qu'il n'y avait pas de garde, et le soir malgré la garde. Cela peut faire juger comment nous pouvions nous faire obéir; on n'osait pas résister alors au peuple , qui,

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huit jours auparavant , avait renversé la Bastille. Nous nous sommes rendus aussitôt à l'assemblée, M. de La Fayette et moi. M. de La Rivière s'est présenté , et a dit que M. Berthier était arrivé, et qu'il l'avait déposé avec sa garde dans une pièce voisine. J'extrairai ici le récit de M. de La Rivière. (( En conséquence des ordres de l'assemblée , il s'est transporté avec M. de La Presle et deux cent quarante hommes à cheval , commandés par M. d'Ermigny , à Senlis , où il est arrivé le mardi 2t -r à dix heures du matin. Ils y ont laissé une partie de leur troupe, et l'autre à Verberie. Ils ont été tous trois seuls, à Compiègne , où M. Berthier leur a été remis, et reconduit jusqu'à Verberie par la garde nationale de Compiègne. Ils sont partis le mercredi à trois heures du matin. A la première poste , ils ont trouvé un détachement du district du Val-de-Grâce qui se rendait à Compiègne , et qui venait augmenter l'escorte ou plutôt l'embarras. 11 faut, pour conduire des prisonniers, une garde suffisante pour les mettre à l'abri d'un coup de main ; le reste est superflu et nuit même à leur conservation, comme les événemens même de ce jour le prouvent. Ils n'ont pas cru prudent de s'arrêter à Senlis , parce que la fermentation était grande. La route était couverte d'une afïluence considérable de monde ; et c'est un effet des nombreuses escortes qui se font remarquer, et qui, par la lenteur de leur marche , donnent plus de temps aux curieux de s'amasser. Ils sont arrivés à Louvres ;

M. Berthier et l'escorte s'y sont reposés. Là , beaucoup d'hommes à cheval se sont réunis à la troupe, et la foule s'accroissait de moment en moment.

A deux heures après midi des cris horribles se sont fait entendre dans la cour de l'auberge ; des gens armés ont dit qu'il fallait arriver de jour à Paris. Plusieurs sont montés et ont forcé M. Berthier de descendre. On a brisé les auvents du cabriolet. Sa vie n'était pas en sûreté. M. de La Rivière a eu le courage de se placer à côté de lui. On a entouré la voiture de cavaliers sûrs, et on est parti. Les clameurs suivaient partout. On apportait de mauvais pain , et le peuple attribuait à M. Berthier tous ses malheurs. A la sortie de Louvres, un homme armé d'un sabre a cherché à s'approcher et à le frapper. M. de La Rivière l'a couvert de son corps. Cependant la troupe des gens à cheval allait toujours grossissant. Il y en avait plus de six cents, leur nombre était presque triple de l'escorte chargée de répondre du prisonnier. M. d'Ermigni donnait des ordres, il n'était ni obéi, ni entendu. C'est là où M. de La Rivière a reçu ma lettre qui lui mandait de coucher au Bourget , pour arriver le lendemain à neuf heures , et conduire le prisonnier de suite à l'Abbaye. M. Berthier a été inquiet de cette lettre. M. de La Rivière a cru devoir la lui lire pour le consoler. Elle l'a beaucoup tranquillisé, et il a dit : « Je vous prie de remer- » cier M. Bailly et l'assemblée, des moyens em- » ployés pour me mettre h même de me justifier,

DE BA1LLY. I ig

» et pour me soustraire à la fureur aveugle d'un » peuple qui m'accuse. »

» On remarquait dans la route des gens armés de fusils qui le couchaient en joue. Arrivés au Bourget, M. de La Rivière voulut y arrêter pour y coucher et exécuter Jes ordres ; mais « quelques » personnes , dit -il , prévenues peut-être de ces » ordres , ont empêché que nous n'approchassions » de la porte , et ont forcé le postillon de Louvres » de venir jusqu'à Paris , sans vouloir lui permettre » de relayer. » Ces personnes , qui disposaient et ordonnaient , avaient sans doute ou leurs intentions personnelles ou leurs ordres particuliers. Le concours était prodigieux sur le chemin de Paris , et les deux côtés de la route étaient garnis d'une foule immense. Il n'y a sorte d'humiliations qu'on n'ait fait subir au prisonnier. Il avait imaginé, pour apaiser le peuple , de mettre à son chapeau la cocarde nationale ; M. de La Rivière lui avait prêté la sienne; elle lui fut aussitôt arrachée. On avait préparé une charrette avec des écriteaux ; on voulait l'y faire monter : on a exigé que le cabriolet fût entièrement découvert. Il entendait à ses oreilles des cris de mort et de supplice 9 des accusations d'accaparement y et il répondait : « Je vous » jure que jamais je n'ai acheté ni vendu un seul » grain de blé. » Dans la rue Saint-Martin , on voulut approcher de la voiture une tête au bout d'une pique; c'étaitlatête de M. Foulon. Cette atrocité était purement gratuite, et montre à quel excès

le peuple échauffé devient cruel. M. de La Rivière lui fit tourner les regards ailleurs /et lui dit ensuite que c'était la tête de M. de Launay. En passant vis-à-vis Saint-Méderic , M. Berthier dit : Je croi- » rais l'avanie , dont je suis actuellement l'objet , » sans exemple , si Jésus-Christ n'en avait éprouvé » de plus sanglantes ; il était Dieu, et je ne suis » qu'un homme. »

Le courrier dépêché pour porter l'ordre d'aller directement à l'Abbaye, avait rencontré le cortège à la porte St. -Martin, et la foule impénétrable l'avait empêché d'approcher. D'ailleurs cette foule n'aurait pas permis l'exécution de l'ordre. La destinée de M. Berthier l'entraînait à l'Hôtel-de-Ville. M. de La Fayette, à qui j'ai demandé une forte garde pour amener et environner le prisonnier , l'a ordonnée , et M. Berthier est entré avec une contenance assez ferme et assez calme. J'avais la triste fonction de l'interroger et de lui faire des questions qui n'avaient pas d'objet bien déterminé, puisqu'aucune inculpation positive n'avait précédé ni décidé son arrestation. Ainsi ce que j'avais à faire était de lui adresser quelques questions pour la forme , et de me hâter de l'envoyer en prison , pour le mettre, s'il était possible, en sûreté. Je lui demandai s'il avait quelque chose à dire. Il me répondit qu'il se justifierait lorsqu'il connaîtrait les accusations portées contre lui. Je lui ai demandé ce qu'il avait fait depuis le 12 juillet. Il a dit : « Au commencement des troubles, j'ai cru devoir

» me retirer a Versailles. J'en suis parti mercredi » i5 à minuit. Des affaires d'administration m'ap- » pelaient à Mantes et à Meulan, je m'y suis » rendu. De là j'ai été à Meaux, liquider les frais » de passage pour la retraite des troupes. J'en suis » parti vendredi pour me rendre à Soissons , où » j'ai soupe et couché chez ma fille. Samedi ma* m tin je suis parti pour Compiègne , où , en arri- » vant , j'ai été arrêté par deux hommes qui m'ont » dit avoir l'ordre de me saisir partout où ils me » rencontreraient. » Qui avait donné ces ordres , ou qui donnait à ces hommes la hardiesse de les supposer ? Je lui ai demandé où étaient ses papiers. Il a répondu : « Qu'il n'avait sur lui qu'une espèce » d'adresse qu'il a remise; que ses papiers relatifs » à l'administration, devaient être dans ses bu- » reaux ; qu'il n'avait emporté avec lui que son » portefeuille , resté entre les mains de son do- » mestique , qui avait du le remettre à M. l'inten- » dant de Soissons ; qu'il ne savait pas, au surplus, » ce que le domestique était devenu. 11 a ajouté » qu'il avait passé trois ou quatre nuits sans dor- » mir , ayant été gardé , à Compiègne , par douze » hommes qui veillaient dans sa chambre , et il a » demandé les moyens de prendre quelque re- » pos. » Je crois qu'il désirait bien d'être délivré et du danger qui l'entourait et d'un spectacle qui lui était insupportable. Je désirais aussi que nous pussions lui éviter une mort précipitée , toujours injuste quand elle ne résulte pas d'un jugement.

On demanda la lecture, qui fut faite , du procèsverbal de remise de la personne de M. Berthier , par la municipalité de Compiègne. Je ne retrouve pas l'imprimé de ce procès-verbal, mais je crois me bien rappeler que la municipalité, en le remettant à celle de Paris, demandait sauvegarde et sûreté pour sa personne. Nous faisions bien tout ce qui était en nous pour remplir ce devoir, et arriver à ce but de justice et d'humanité. Mais bientôt des hurlemens se firent entendre dans la place , et j'ai vu pâlir M. Berthier. Le tumulte qui y subsistait depuis long-temps , a pris le caractère de l'emportement et de la révolte. Des clameurs retentissaient de toutes parts , des voix criaient : « Finissez , finissez donc ; on vient , on force

» l'Hôtel-de-Ville Le faubourg St. -Antoine! le

» Palais-Royal ! » Tout-à-coup la salle s'est trouvée inondée de nouveau -venus, et la garde a été repoussée, avec son prisonnier, jusque dans le bureau. Il était pressant de prendre un parti et d'essayer de le faire conduire en prison. J'ai consulté l'assemblée si, conformément à son arrêté du matin, M. Berthier serait conduit à l'Abbaye, et l'assemblée l'ayant décidé , j'ai donné l'ordre ; j'ai ajouté : « Que la garde répondait du prison- » nier à la nation et à la ville de Paris. » Il a traversé la salle sans résistance et sans accident; mais, aussitôt sorti de l'Hôtel-de-Ville , il a été arraché aux soldats et massacré par la multitude. Aussitôt un dragon est entré, portant un mor-

DE liAILLY. 125

ceau de chair ensanglanté , et a dit : « Voilà le » cœur de Berthier. » Nous avons détourné la vue, et on l'a fait retirer (i). Ensuite la nouvelle nous est venue qu'on apportait sa tête , et qu'elle était déjà sur l'escalier. Nous avons envoyé dire qu'on n'entrât point , parce que l'assemblée était occupée d'une délibération ; et ce triomphe atroce et cette joie barbare se sont retirés. Alors , et dans ces momens terribles , il fallait prendre des prétextes pour se refuser à ces atrocités : il y avait un danger réel , et qu'il était inutile de braver, à faire parler le langage de la justice et de l'humanité. Le peuple forcené ne pouvait pas l'entendre ; quiconque ne pensait pas comme lui était suspect de trahison (2).

(1) Il paraît que cette atrocité n'est pas restée impunie : voici ce qu'on lit dans Y Histoire de la révolution, , par deux amis de la liberté , au sujet du dragon qui arracha le cœur à M. Berthier. « Ses » camarades , outrés de cet excès de barbarie , lui déclarèrent » qu'il s'était rendu indigne de la vie , et qu'ils étaient résolus » de le combattre successivement jusqu'à ce qu'ils eussent lavé la » honte dont il avait souillé leur corps, en purgeant l'univers » d'un monstre tel que lui. Il se battit et fut tué la nuit même. »

(2) On fit courir alors un petit écrit dont le titre seul est une plaisanterie atroce : il est intitulé Convoi, se ivice et enterrement de très-hauts , très-puissans seigneurs Foulon , président, et Berthier de Sauvigny, intendant de Paris, morts subitement en place de Grève, et enterrés à.... leur paroisse.

Le reste de cet odieux pamphlet est du même ton. Nous conservons cet écrit ( voyez note A ) pour montrer à quel point la fureur des partis peut endurcir les cœurs , puisqu'il les livre aux accès d'une gaieté si féroce. Il est juste d'ajouter qu'à l'époque de l'as-

Il est évident , par les détails dans lesquels je suis entré sur ces deux meurtres commis si illégalement , qu'il y avait un dessein formé de faire périr ces deux hommes qu'on a été chercher partout exprès, contre lesquels on a ameuté tout le peuple, qu'une infinité de gardes ont accompagnés plutôt pour faire la loi à l'escorte que pour la fortifier , plutôt pour empêcher que pour assurer l'exécution des ordres ; que dans la salle même il y avait des gens préposés pour détruire l'effet des discours et des raisons que nous adressions au peuple , et pour répandre la terreur par des menaces , par l'annonce de l'arrivée des faubourgs et du Palais- Royal : soit que ce complot eût pour objet de porter le peuple à des atrocités , de souiller la révolution , de fomenter un désordre destructeur ; soit que des gens fussent intéressés à faire disparaître , et sans être entendus, ces deux hommes que la voix publique accusait depuis long-temps.

Au reste , je dois dire que les meurtriers ont respecté la propriété et les effets de ceux à qui ils s'étaient permis doter la vie. Tous ces effets ,

sassinat de Foulon et de Berthier, la force-armée n'était point organisée ; les chefs se connaissaient à peine , et n'étaient pas connus eux-mêmes de figure de la plupart de ceux qui devaient leur obéir. C'était un rassemblement informe , agité en sens divers , sur lequel on ne pouvait agir que par une influence individuelle. M. de La Fayette avait arraché , de sa main \ aux fureurs populaires , et dans divers quartiers , dix-sept personnes , dont plusieurs vivent encore , avant la funeste catastrophe qui vient d'être décrite.

(Note des noiw. édit.)

même les plus précieux el l'argent , ont été rapportés.

Je me dérobai le plus tôt possible au lieu qui avait été le théâtre de cette scène horrible , et je me retirai. J'étais libre de l'inquiétude qui me pesait depuis la nouvelle de l'arrestation de M. Berthier; mais j'étais fatigué , accablé d'une scène douloureuse , le cœur froissé de l'injustice que nous n'avions pu empêcher , et l'esprit affligé des réflexions qui en sont la suite. Quelle magistrature que celle qui n'a pas l'autorité d'empêcher le crime commis sous ses yeux (i) !

Jeudi 23 juillet. — Malgré les services éminens rendus par les électeurs à la ville de Paris , dans les journées des 12, i3 et 14 juillet , beaucoup de personnes les voyaient avec peine , c'est-à-dire avec envie , administrer les affaires. Chaque district administrait déjà dans son arrondissement ; ceux qui y primaient avaient l'ambition de s'élever à l'administration générale , et d'en chasser ceux qui y avaient si bien fait , mais , à la vérité , sans mission légale. J 'étais instruit de cette disposition ; les districts , qui me regardaient comme

(1) Bertrand de Moleville , dans son Histoire de la révolution, présente Berthier comme un des intendants du royaume le plus distingué par son mérite, par ses taleivs et par ses connaissances en administration. M. Beaulieu , écrivain royaliste , dans ses Essais historiques sur la révolution de France , ajoute que par une administration dure , il avait soulevé contre lui la masse générale de l'opinion publique. M. Berthier était père de huit enfans.

leur véritable chef et leur seul mandataire , m'en disaient quelque chose : mais je n'y voyais que des prétentions individuelles et des jalousies particulières ; je croyais tout cela couvert par l'admiration et la reconnaissance. Cependant je sentis la nécessité d'une municipalité populaire et autorisée , qui ne fût pas une assemblée nombreuse , afin d'en légitimer et d'en resserrer en même temps les pouvoirs. Je pensai donc à l'organisation de cette municipalité.

L'assemblée , à qui on doit la justice qu'elle n'a jamais été avide de pouvoir , ni animée du désir de le perpétuer , dès le samedi avait arrêté que les districts seraient convoqués pour nommer des représentai qui s'occupassent et d'administrer les affaires , et de faire un plan de municipalité. Je ne crois pas que cette convocation ait été faite; mais les districts , ou du moins plusieurs , s'étaient expliqués sur cet objet; les uns d'une manière juste et digne des électeurs de 1789, les autres assez durement. Le mardi 21 , l'assemblée ayant fait réunir toutes leurs délibérations, on en trouva seize qui confirmaient les pouvoirs des électeurs , seize qui les révoquaient , et vingt-neuf qui ne s'étaient pas expliqués. On ne décida rien à cet égard. Ce que je dis ici , je l'ai connu par le procèsverbal imprimé long-temps après ; car je n'étais point présent, et l'on ne m'en parlait pas.

Cependant je voyais avec peine que l'administration d'une grande ville fût confiée à une assem-

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blée de plus de quatre cents personnes. Mon principe a toujours été que tout pouvoir exécutif doit être resserré dans un petit nombre de mains. L'ancien bureau de ville ne pouvait pas subsister, il en fallait un plus nouveau , plus nombreux pour qu'il fût plus populaire ; car le gouvernement des municipalités est républicain : il fallait surtout des officiers qui fussent légalement choisis par le vœu du peuple et par élection. Jusqu'à présent , les élections des prévôts des marchands et échevins n'étaient qu'une forme ; ils étaient désignés par le roi. Je me déterminai donc , ce jour même , à écrire une lettre circulaire aux districts pour leur demander de nommer chacun deux commissaires, à l'effet de s'assembler à l'Hôtel-de-Ville , pour y dresser un plan de municipalité. Je n'en parlai point à l'assemblée. Ce n'était pas mauvais procédé, à beaucoup près ; j'aimais et je respectais les électeurs; tout naturellement, je n'y pensai pas. Et le fait , c'est que l'assemblée et moi , sans aucune intention expresse, nous opérions chacun de notre côté, et le plus souvent sans nous le communiquer ; ce qui ne valait rien : mais il faut dire aussi que , sans cesse emporté par les affaires , on n'avait pas le temps de penser aux communications.

Ce qu'il y eut de singulier, c'est que , comme on l'a vu, tandis que les électeurs depuis quatre ou cinq jours traitaient cette matière , que j'écrivais aujourd'hui aux districts sur cet objet; Mi-

rabeau, le même jour, en occupait l'Assemblée nationale. Il proposait d'envoyer un député à chaque district, pour établir une correspondance avec eux , et pour établir incessamment , et dès demain, un comité chargé non-seulement des travaux qu'exige l'administration de la ville de Paris , mais encore de préparer pour la capitale la constitution d'une municipalité. M. Mounier a observé que les municipalités pouvaient s'organiser provisoirement, comme elles le jugeraient à propos; mais que si l'assemblée les provoquait , les aidait pour ce provisoire , elle sanctionnerait d'avance ces nouveaux corps , et risquerait d'établir autant de souverainetés municipales qu'il y a de villes dans le royaume. Le lendemain au soir, la discussion ayant été faite dans les bureaux , l'Assemblée a décidé qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur la proposition. L'Assemblée doit organiser les municipalités en général, mais elle ne pouvait se mêler en particulier de celle de Paris. J'expliquerai bientôt les raisons que Mirabeau pouvait avoir.

Une des premières opérations de l'assemblée des électeurs , encore frémissante des événemens de la veille , fut de renouveler ses instances auprès de l'Assemblée nationale, pour l'érection d'un tribunal destiné à juger les crimes de lèse-nation , et à prévenir les justices atroces où l'on pousse un peuple égaré. Cette assemblée reçut un témoignage flatteur , par une députation de la chambre des comptes , qui vint , au nom de cette chambre ,

DE EAILLY. Î2t)

apporter à la commune de Paris le tribut de reconnaissance que lui doit la nation entière. Je note cette démarche , pour marquer par quels pas et quels degrés les communes reprenaient leur dignité.

Je reçus, le matin , la lettre suivante de M. dé La Fayette : « Monsieur, appelé par la confiance » des citoyens au commandement militaire de la » capitale, je n'ai cessé de déclarer que, dans là » circonstance actuelle, il fallait que cette confiance, » pour être utile , fût entière et universelle. Je n'ai » cessé de dire au peuple, qu'autant j'étais dévoué » à ses intérêts jusqu'au dernier soupir, autant j'é- » tais incapable d'acheter sa faveur par une injuste » complaisance. Vous savez, Monsieur, que de » deux hommes qui ont péri hier, l'un était placé » sous une garde , l'autre avait été amené par » nos troupes , et tous les deux étaient destinés , » par le pouvoir civil, à subir un procès régulier; » c'était le moyen de satisfaire à la justice , de » connaître les complices , et de remplir les en- » gagemens solennels pris par tous les citoyens A envers l'Assemblée nationale et le roi.

» Le peuple n'a pas écouté mes avis ; et le » jour où il manque à la confiance quil m'avait m promise, je dois, comme je l'ai dit d'avance, » quitter un poste où je ne peux plus être » utile. »

Il avait en même temps écrit une lettre circulaire aux districts , pour leur faire part de la n, 9

ï5o MÉMOIRES

démission qu'il m'avait donnée, et pour les prier de le remplacer le plus tôt possible. L'arrivée de cette lettre avait été précédée d'une conversation , dans laquelle il me prévint de sa résolution. Je lui observai que j'étais dans le cas de quitter comme lui, et par les mêmes raisons; que j'en avais autant d'envie que personne , que je le ferais certainement un jour; mais que je croyais que, dans les premiers momens de la révolution , les deux chefs de l'administration , revêtus d'une confiance très-particulière des citoyens , ne pouvaient ( quelque douleur qu'ils eussent ressentie des atrocités et des crimes commis sous leurs yeux ) , sans se rendre reprochables et peutêtre même criminels , abandonner l'administration et la chose publique , puisque le succès de la révolution et le sort de la future constitution dépendaient de la tranquillité de la ville de Paris; que , quoique nous ne fussions plus dans le cas d'opiner à l'Assemblée sur le travail de la constitution, nous y coopérions d'une manière plus efficace , nous remplissions nos fonctions de députés plus utilement par nos fonctions dans la ville de Paris. Je lui dis, avec force et avec vérité, que tout 1$ sort de l'Etat reposait alors sur nous, et qu'il dépendait de l'accord de nos mesures extérieures avec celles qui se prendraient dans l'intérieur de l'Assemblée. Je lui demandai à quelles mains il proposerait de confier nos pouvoirs, de transmettre la confiance que nous avions reçue , et d'assurer également

DE BÀÏLLY. t5t

le repos public nécessaire au travail de îa constitution. Il me répondit d'abord qu'il ne fallait pas que nous quittassions tous deux ensemble ; que je n'étais pas dans le même cas que lui ; que les victimes avaient été arrachées à la garde qu'il commandait; et que, dès qu'il ne pouvait plus être sûr de faire exécuter les ordres qui lui seraient donnés, il était de sa prudence de ne plus s'exposer à en recevoir. 11 me dit que- je n'avais pas eu, comme lui, le désagrément de voir ses avis méprisés dans l'affaire de M. Foulon, dont la mort avait été hautement et illégalement demandée; au lieu que celle de M. Berthier avait plus l'air d'une surprise et d'un mouvement inattendu. Il m'a observé que l'intérêt de la chose publique exigeait qu'un chef militaire fût toujours sûr qu'avec des forces suffisantes les ordres du pouvoir civil seraient toujours exécutés : enfin, et c'est ce qui me tranquillisa , il finit par m'ajouter qu'il était bien convaincu que sa démission ne serait pas acceptée, qu'il n'avait point sérieusement le dessein de se retirer; mais qu'il était essentiel qu'il la pro^ posât, pour que ces tristes événemens donnassent lieu a un exemple , pour rappeler à l'ordre ceux qui s'en étaient écartés, et pour instruire le peuple que, dans le régime de la liberté , si la loi n'est pas souveraine , si les magistrats ne sont pas obéis au nom de la loi , il n'y a point de salut pour lui , ni d'honnêtes gens qui veuillent commander Ses forces militaires et exécutoires de la loi.

IDI MÉMOIRES

Satisfait de cette explication , je reçus sa lettre ; je fis appeler M. Moreau de Saint-Merry pour qu'il la communiquât à l'assemblée; et l'assemblée^ justement effrayée d'une résolution et d'un abandon qui , dans ce moment , pouvaient devenir funestes y se transporta presque entière au comité des subsistances où nous étions tous deux. M. de La Fayette leur a répété les mêmes raisons qu'il m'avait données, excepté la dernière ; et , pour ne rien précipiter dans des mesures si importantes , il convint de se rendre à l'assemblée à six heures.

Immédiatement après , on parla dans l'assemblée de la lettre que j'avais écrite aux districts. 11 ne parut pas qu'elle en fût choquée : elle me fit prier de venir la présider , pour éclairer la décision qu'elle allait prendre , par l'exposition des motifs qui avaient déterminé les dispositions de ma lettre. Je leur fis entendre que je n'avais pas eu l'intention de les déposséder ; en effet , je voyais un grand danger à changer de mains l'administration , et à la retirer de ceux qui avaient déjà quelque expérience , pour la donner à des gens qui seraient tout neufs aux affaires. Il y avait un changement nécessaire , c'était celui qui aurait lieu au moment où une municipalité légale serait établie par les citoyens. L'assemblée sentait , comme moi , la nécessité de faire dresser un plan de municipalité* J'avais mandé aux districts que , s'ils le trouvaient bon , le plan dressé par leurs cent vingt commissaires serait exécuté provisoirement , et cependant

leur serait envoyé , pour être ensuite , sur leurs observations , définitivement adopté.

L'assemblée , en approuvant et en suivant mes vues , arrêta : « De déclarer aux districts qu'en » continuant par nécessité seulement toutes les » fonctions de la municipalité , dont les circonsw tances lui ont imposé le devoir rigoureux de » prendre l'exercice , elle cessera de les remplir à » l'instant où le vœu de tous les districts aura , » d'après la lettre de M. le maire, réalisé un plan » provisoire d'administration municipale ; trop » heureuse d'avoir pu donner quelques preuves » de son zèle et de son attachement à la patrie.

m Et le présent arrêté sera imprimé et envoyé » aux districts, avec la lettre de M. le maire. »

Le comité permanent a pris deux arrêtés qui ont été communiqués à l'assemblée et approuvés par elle : le premier, pour rétablir la libre circulation, et sans aucune gêne , des voitures dans l'intérieur de Paris , pour demander qu'on rouvrît toutes les boutiques, et inviter particulièrement les citoyens à contribuer à rappeler l'ordre et le calme , et à poursuivre les perturbateurs du repos public ; le second , pour engager les propriétaires de terres et les privilégiés à payer désormais les entrées , et pour ordonner que les fonds en seraient versés dans la caisse de la Ville. Ce dernier arrêté était fort sage et pris fort à propos ; mais il statuait sur une grande mesure. J'aurais pu , j'aurais dû être consulté ; il n'aurait pas dû paraître sans mon nom;

je n'appris que long- temps après son existence. M. de La Fayette vint le soir : il apporta un nombre de délibérations de districts qui, déjà et avec empressement , lui rendaient sa démission . L'assemblée a joint de nouvelles instances. 11 a voulu se retirer; on a barré son passage ; un électeur s'est jeté à ses pieds: ce qui n'en était pas plus digne. Le procès-verbal le constate. Je crois que cet électeur était M. Osselin. Enfin , un grand nombre de nouvelles délibérations étant arrivées à l'assemblée , en présence de M. de La Fayette , il ne put résister plus long-temps , et consentit à reprendre le commandement ; ainsi la démission fut proposée et retirée dans le même jour. Mais l'exemple était fait; une plus longue résistance eût été inutile et dangereuse : il en résulta une leçon nécessaire à la tranquillité de Paris. La salle retentit des cris : Vive la nation! la liberté! La Fayette! Nous embrassâmes tous le général , et l'assemblée prit l'arrêté suivant : « Nous , électeurs et députés des » districts de la ville de Paris , en nous confor- » mant au vœu et à l'acclamation unanime de tous » les citoyens de cette capitale, et par une suite de » notre confiance entière dans les vertus, les ta- » lens et le patriotisme de M. le marquis de La » Fayette, l'avons de nouveau proclamé comman- » dant-général de la garde nationale de Paris, et » lui promettons, tant en notre nom qu'en celui » de nos frères armés dans nos districts et dans » les autres corporations militaires, subordination

DE BA1LLY. I 35

i) et obéissance à tous ses ordres ; pour que son » zèle, secondé de tous les efforts de tous les ci- » toyens patriotes , conduise à sa perfection le » grand œuvre de la liberté publique. »

Cette déclaration était signée de tous les électeurs et députés de districts présens. Il faut croire que cette déclaration était individuelle ; car il eût été trop extraordinaire que l'assemblée , qui se croyait , et avec raison , en droit de donner des ordres à M. de La Fayette, lui eût juré obéissance et subordination. Il faut dire , et on le verra par bien d'autres exemples, qu'il y avait toujours enthousiasme pour M. de La Fayette. Ses talens, son nom , car il y a une aristocratie d'imagination qui survit à celle de principes , ses qualités personnelles et aimables motivaient cet enthousiasme. Seulement , ce qui contrastait , c'est qu'on oubliait souvent le chef civil ; c'est qu'il n'y avait point d'enthousiasme pour lui. Son lot était la vérité et la justice sans accompagnemens* On aurait pu aisément , par cette conduite , faire naître la jalousie entre nous; il n'y en a jamais eu , et je puis m'élonner de n'avoir pas senti une jalousie que son mérite pouvait justifier , et qu'une flatterie sans cesse prodignée devait faire naître. La nature m'avait heureusement disposé , et les circonstances assez favorisé pour que je fusse content de mon lot.

M. de Crosne fut vivement frappé des scènes atroces de la veille. Ce n'est pas qu'il fût dans le-

môme cas que MM. Foulon et Berthier. Ils étaient haïs et suspects , il était aimé et estimé. Il avait, depuis huit jours qu'il s'était démis , assisté à tous, nos comités et donné toutes les preuves de zèle. Mais il est vrai que , dans ces temps malheureux, il ne fallait qu'un ennemi et une calomnie pour soulever la multitude. On avait déjà été dévaster sa maison le lundi i3. 11 voulut parera tous les dangers et pourvoir à sa pleine sûreté. 11 me communiqua son dessein que je combattis vivement. Je ne pus le vaincre. Il me demanda que M. Dusaulx le conduisît à Versailles, et M. Alix, autre électeur, jusqu'en Angleterre. 11 me demanda aussi une commission du comité des subsistances pour des, grains en Angleterre; nous ne vîmes pas au comité d'inconvénient à employer ce moyen de sécurité pour lui. Il partit, quoique je fusse bien convaincu qu'il ne courait aucun danger.

M. Doumer, qui nous était si utile au comité des subsistances , effrayé des menaces personnelles qu'on lui faisait et des exécutions de la veille, me déclara qu'il ne viendrait plus à la Ville. M. de Montaran revenu de Rouen, me dit la même chose. Les Leleu de Corbeil avaient été obligés de s'enfuir ; tous les préposés et aux achats et aux magasins du gouvernement étaient dans le même cas, et nous nous trouvions abandonnés à notre inexpérience, sans conseils et sans moyens. Je pris le parti de tenir des comités particuliers chez moi à (]haillot avec MM. de Montaran, Doumer et deux

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membres des subsistances, qui y venaient ordinairement dîner: encore avais -je l'inquiétude que leurs visites a Chaillot ne me rendissent suspect. C'est pourtant ainsi qu'il faut veiller au salut public et faire le bien du peuple, en risquant ses soupçons, et le sauver malgré les obstacles que luimême y oppose !

C'est aujourd'hui que toutes les cours ont été rendre leurs premiers hommages à l'Assemblée nationale; le pai'lement, qui avait disputé encore le 16 juillet, ne disputait plus. Son premier président parla debout et découvert, le président de l'Assemblée assis. Tout était bien changé.

Vendredi 2 4 juillet. — Ce jour, la ville de Saint- Denis , manquant de farines et de pain , ayant arrêté nos approvisionnemens , nous y députâmes M. de Leutre pour traiter avec la ville ; il fut convenu qu'elle veillerait sur nos moulins , assurerait nos convois, et qu'il lui serait donné vingt sacs de farine par jour pour la subsistance des habitans.

M. Minier a rendu compte que, le dimanche ïq, les patrouilles du district des Barnabites avaient arrêté une voiture à six chevaux, et trois chevaux de main, que l'on disait appartenir à M. du Châtelet. On les a voulu revendiquer sous le nom de madame de Simiane , nièce de M. du Châtelet. Mais la visite et des voitures et des effets a fait reconnaître qu'elle appartenait réellement a M. du Châtelet. Quelques gardes-françaises ont réclamé la voiture et les chevaux comme prise de guerre. Ils ont de-

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mande une autorisation de la Ville pour les vendre. Je dis quelques gardes, car le corps envoya le lendemain une dépulation pour prolester contre la réclamation. Cependant j'ai été fort tourmenté pour cet objet qui a été long à terminer. Cette autorisation était difficile à donner , puisqu'aucune loi ne le permettait. Je consentais bien qu'elles fussent vendues , puisque certainement , contre le vœu des gardes-françaises, nous n'aurions pas eu la puissance de l'empêcher; mais je ne voulais pas donner un consentement qui était illégal. En attendant la décision , la voilure, soigneusement gardée, est restée long-temps dans la place Dauphine.

L'assemblée, instruile que les papiers de la Bastille étaient dispersés , et que plusieurs personnes en avaient pris chacune quelques parties, a ordonné que tous ces papiers seraient rapportés et remis à l'Hotel-de-Ville pour former une collection utile à l'histoire.

L'Assemblée nationale, profondément affligée des scènes atroces qui avaient eu lieu à Paris la surveille , nous envoya aujourd'hui une proclamation pour tout le royaume, et que nous finies afficher sur-le-champ à Paris. L'Assemblée y annonçait que tous les agens du pouvoir , reconnus coupables , seraient punis , que la constitution établirait un tribunal pour les crimes de lèse-nalion; mais que les criminels ne peuvent être punis que par la loi, etqu'elle doit les tenir sous sa sauvegarde jusqu'à ce qu'elle ait prononcé sur leur sort. On y

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lit : ce L'Assemblée invite tous les Françaisàla paix, » au maintien de Tordre et de la tranquillité pu- » blique, à la confiance qu'ils doivent à leur roi » et à leurs représentans , et à ce respect pour les » lois , sans lequel il n'est point de liberté. » Tels étaient les sentimens, les principes de l'Assemblée nationale , et ils étaient excellens.

MM. Castillon et Fortin, électeurs, envoyés à Rouen et au Havre , sont venus rendre compte de leur mission. Us ont été reçus à Rouen, à Bolbec, au Havre, avec la plus grande distinction et les plus grands honneurs. Partout a retenti l'éloge de la ville de Paris et de ses habitans , restaurateurs de la liberté. On leur a donné les assurances les plus positives pour le libre passage de nos convois. Il s'est élevé des querelles généreuses entre les gardes nationales et les compagnies particulières de volontaires pour l'escorte de ces convois. Ces compagnies s'étaient formées en grande partie pour rendre ce service à la ville de Paris. Ce concert, cette union étaient alors bien satisfaisans. C'est ainsi qu'une nation est grande et redoutable.

Hier au soir, on arrêta M. de Castelnau, ministre de France à Genève, qui, dit«on, déchira surle-champ un papier qu'il avait dans la main. On le conduisit au discrict des Petits- Augustins. Il fut trouvé porteur de plusieurs lettres , et entr'autres d'une lettre de M. de Dorset, , ambassadeur d'Angleterre en France, à M. le comte d'Artois. On nous envoya à la Ville M. de Castelnau et les let-*

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très. Alors tout était suspect, tout exigeait la plus grande circonspection. Nous fûmes embarrassés au comité de cette lettre d un Anglais à M. le comte d'Artois. Nous décidâmes de l'envoyer à l'Assemblée nationale. Plusieurs lettres avaient été ouvertes au district; on avait respecté celle à M. d'Artois. Nous fîmes rendre la liberté à M. de Castelnau et on retint ses lettres. J'écrivis au président, M. de Liancourt, qui ne fut point du tout content de l'embarras où, nous le mettions. 11 me répondit que l'Assemblée n'ayant pas le pouvoir exécutif , ne pouvait connaître des affaires de Paris , et me renvoya le paquet. Quand il en rendit compte , on ne fut pas content du renvoi. Il y a eu discussion entre ces deux principes, linviolabilité du secret des lettres et le salut du peuple , qui est la loi suprême. Le premier est le principe éternel et de tous les momens, l'autre est celui des grands dangers et des pressantes nécessités. On a renvoyé 1 examen de la question au bureau; et M. de Liançourt ma fait demander par M. Guillotin de lui renvoyer le paquet. Pendant ce temps-là, le paquet, revenu au comité, avait redoublé notre embarras. Je ne me serais pas permis de l'ouvrir ;

M plus hardi et accoutumé à couper le nœud

gordien, ouvrit la lettre, on n'y trouva que des complimens. Comme on insistait toujours à l'Assemblée sur le rapport du paquet, M. de Glerment-Tonnerre dit qu'il avait assisté au comité permanent à l'ouverture de la lettre , et qu'elle ne

DE BÏîtlt. i/fT

contenait que des choses indifférentes ; sur quoi l'Assemblée a passé à l'ordre du jour, et cette grande affaire a été finie (i).

11 y eut dans ce jour, à l'Assemblée nationale , une affaire dont les suites me sont venues. On lui dénonça qu'un M. de Mesurai, ancien conseiller de parlement , seigneur de Quincey, y avait attiré les habitans du canton pour les régaler et les faire boire; et, ayant eu soin de partir la veille, y avait fait jouer une mine qui en avait fait sauter une partie en l'air. Il y avait une lettre de la municipalité de Vesoul et un procès-verbal de la maréchaussée. L'Assemblée, indignée d'un crime aussi atroce , ordonna à son président de supplier le roi de faire poursuivre les coupables, et de les réclamer dans les pays étrangers, s'ils s'y étaient retirés. Quelque temps après, peut- être un an , un commissaire m'amena un homme , qui , devenu suspect je ne sais pourquoi, mais pour des causes légères, avait été arrêté; il se détermina à marne-ner cet homme, parce qu'il lui avait avoué être M. de Mesurai. Et me rappelant alors les circonstances de son affaire , je fus affligé de me trouver forcé de livrer cet homme qui ne pouvait manquer de subir le dernier supplice. Mon devoir ne me

(1) Ce fut à cette occasion que Mirabeau prononça , sur l'inviolabilité des lettres , un discours auquel Bertrand de Moleville luimême , malgré sa haine contre Mirabeau , n'a pu refuser des éloges , et qui entraîna la décision de l'Assemblée.

{Note des nom», êdit )

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permettait pas de le laisser échapper, puisque son crime était horrible, et que l'Assemblée avait décrété qu'il serait redemandé dans les pays étrangers. Je réfléchis que, l'Assemblée nationale ayant déjà pris connaissance de cette affaire , je pouvais, avant de le livrer aux poursuites particulières, qui quelquefois sont passionnées, en référer au comité des recherches. Cet homme , d'ailleurs, n'avait aucun des caractères qui décèlent les scélérats; c'était un homme timide et simple. J'envoyai donc l'affaire au comité des recherches. 11 se trouva que, dans les informations qui avaient été faites à Vesoul,M. de Mesmai n'avait été ni accusé ni nommé, et que la prétendue mine s'était réduite à un baril de poudre laissé imprudemment dans un coin , et que le hasard avait enflammé le jour où on avait bu au château , et où beaucoup de gens s'étaient enivrés. Je me sus bien bon gré qu'un peu de réflexion m'ait empêché de faire traiter M. de Mesmai en criminel , et de lui avoir épargné ce désagrément (1).

Samedi 2S juillet. — Le matin, les cent vingt députés des districts , nommés sur ma demande et réunis par ma convocation, se rassemblèrent à FH(W tel-de-Ville. Il est vrai que les districts étaient continuellement assemblés, mais on ne pouvait pas

(1) Sur un Mémoire rédige par M. Courvoisier, l'Assemblée nationale reconnut par un décret l'innocence de M. de Mesmai.

( Note des nouv. édit. )

y mettre plus de zèle et d'empressement; ma lettre avait été envoyée le s3, et , dès le 25 au matin , les députés étaient nommés et l'assemblée formée. 11 y avait sans doute beaucoup de zèle ; il y avait aussi le goût de l'autorité, et, dans plusieurs districts, le désir d'évincer les électeurs.

Le premier intitulé du procès-verbal est bien conforme au contenu de ma lettre. Les membres de l'assemblée sont qualifiés de députés nommés et choisis pour se réunir à M. le maire et à M. le marquis de La Fayette , commandant-général, afin de dresser un plan d'administration municipale , qui sera d'abord établi provisoirement et soumis à l'examen et à la ratification des districts. Il n'y est point du tout question du pouvoir d'administrer. Je remarquerai que le nom de M. de La Fayette est ici , et qu'il ne devrait pas y être. Je crois bien que tout cela tient à l'envie de plaire des secrétaires. J'avoue bien qu'avant toute organisation , et dans ces premiers momens d'un ordre de choses auquel nous avions tous deux contribué , M. de La Fayette et moi , nous pouvions être considérés comme collègues et comme les deux chefs de la ville de Paris ; mais il n'en est pas moins vrai que le commandant-général ne devait point ostensiblement avoir part à la confection d'un pian de municipalité, dont il est l'instrument et à laquelle il doit être soumis. Cela est entièrement contre les principes; et le contraste est frappant, quand on voit que le comité militaire formé

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pour organiser la garde nationale , dans l'intitule de son procès-verbal , ne fait aucune mention du chef civil , ne dit point que cette organisation sera faite sous ses veux et avec lui , comme cela se devait, puisque le civil préside à tout et ordonne tout. Sans doute il était naturel qu'on m'oubliât , puisque ce comité a été formé sans m'en faire part, et que j'en ai ignoré plusieurs jours l'existence.

Je ne prenais pas garde à tout cela. Pendant ma gestion , je ne me .suis point connu d'intérêt propre ; je n'avais que la chose publique en vue ; et lorsqu'elle était en danger , j'étais trop bon citoyen pour disputer sur ces misères et pour m'offenser de ce que jetais oublié et les droits de ma place lésés. Mais c'est ainsi que les corps civils de la municipalité et provisoire et définitive ont donné aux corps militaires et à son chef plus de prépondérance qu'il ne fallait. Il y aurait eu beaucoup de danger avec un autre que M. de La Fayette. Dans la suite, on s'est quelquefois plaint qu'il avait trop de pouvoir ; si l'histoire en cherche les causes , les voilà.

Je marquerai ainsi les fautes du pouvoir civil ,' pour l'instruction de ceux qui nous succéderont.

L'assemblée formée , j'ai renouvelé aux députés, les premiers qui représentassent réellement la commune de Paris , mes remercîmens de ma nomination. J'ai observé que je n'avais pas encore prêté le serment de m'acquitter avec fidélité *

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zèle et dévouement , des fonctions de maire dans letendue et les limites qu'il sera jugé à propos de fixer, et à l'instant j'ai prêté le serment entre les mains de l'assemblée.

M. de La Fayette ensuite a fait les mêmes remercîmens que moi ; il a reparlé des raisons qui lui avaient fait donner sa démission, et des marques de dévouement qui lui avaient fait reprendre ses fonctions. Il a ensuite prononcé le -serment de remplir fidèlement les fonctions de la place de commandant-général , de se renfermer dans les limites qui seront données à cette place , et de ne jamais oublier que le pouvoir militaire est soumis au pouvoir civil. Il n'oubliait jamais lui-même ces expressions qui plaisent à une assemblée , et on lui doit la justice qu'il a toujours mis en avant ce principe. Aussitôt les membres de l'assemblée, comme députés de leurs districts , lui ont juré la soumission due aux ordres qui lui seront dictés par l'amour du bien public , et qui émaneront de la juste autorité dont la commune jugera à propos de le revêtir. Ils oubliaient qu'ils étaient le pouvoir civil auquel on venait de déclarer le pouvoir militaire soumis ; ils oubliaient que ce serment devait être fait par eux à eux-mêmes , à l'assemblée , au maire leur chef, et à la loi qui commande tout.

Immédiatement après , je dis à l'assemblée qu'il y avait un troisième serment à prêter entre M. de La Fayette et moi, celui de nous aimer toujours,

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