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et nous nous embrassâmes , à la grande satisfaction de l'assemblée, qui sentait combien cette union des deux chefs pouvait être utile à la chose publique.
L'assemblée arrêta des remercîmenspourMM. les électeurs , dont le zèle et le patriotisme se sont développés avec tant d'énergie et de succès dans les circonstances les plus périlleuses et les plus mémorables. Us auront de plus la reconnaissance et l'admiration de la postérité. L'assemblée a envoyé une députation leur porter cet hommage légitime , et les prier de continuer le service dont ils s'étaient généreusement chargés , jusqu'à ce que les mesures aient été prises pour y suppléer.
Il fut question des comités subsistans ; on proposa de les changer et de les composer des membres de l'assemblée. J'observai que l'on démonterait ainsi l'administration qui commençait à marcher, et on arrêta d'y conserver les électeurs, et d'y adjoindre seulement des membres de l'assemblée. On répara l'oubli de tout pouvoir civil au comité militaire , en y plaçant quatre membres de l'assemblée. On finit la séance du matin par la nomination de ces commissaires , et celle de seize autres chargés du travail d'un plan de municipalité qu'ils proposeraient à l'assemblée ; et, sur mon observation de la nécessité pressante de ce plan, les commissaires ont promis de s'en occuper le lendemain dimanche 26.
Dès le lundi 27, ils publièrent, dans le Journal
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de Paris , un avis par lequel ils invitaient les citoyens à leur communiquer des lumières sur l'organisation de la municipalité.
L'assemblée s'est constituée sous le titre de représentans de la commune. Le surlendemain 27, j'observai à l'assemblée que , ne pouvant pas répondre de toujours présider ses séances, je croyais qu'il était nécessaire qu'elle nommât deux viceprésidens. On les nomma sur-le-champ ; le secrétaire se servit du terme d'adjoindre deux vice-présidens au maire , comme s'ils étaient adjoints à la mairie. Ces vice-présidens furent appelés présidens. Ces présidens voulurent marcher de pair avec le maire, et disputer d'autorité avec lui. La loi de la municipalité de Paris en a prévu l'inconvénient, et elle n'a voulu qu'un vice -président,, qui n'est que pour tenir l'assemblée dans l'absence du maire , et qui rentre dans l'assemblée quand le maire arrive. Long-temps après je me reprochai d'avoir laissé faire ces présidens ; mais en revoyant les procès- verbaux , je vois que je ne les ai pas demandés , qu'ils n'ont été nommés que comme vice-présidens : ce qu'il y a de remarquable, c'est que le jour même qu'ils furent élus vice-présidens, leur signature au procès-verbal porte le titre de présidens. Au reste, il faut dire que , comme ces procès-verbaux n'ont été rédigés que longtemps après , les rédacteurs ont mis ce qu'ils ont voulu : ces procès-verbaux ne sont pas, à beaucoup près , aussi authentiques que ceux des électeurs ,
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qui ont été tous lus et discutes dans leurs assemblées.
Au comité des subsistances , nous avons envoyé deux électeurs, MM. Le Prince et de La Bastide, pour acheter des grains qu'on disait être à vendre à Brie -Comte -Robert. (Procès - verbal , tom. II, page 412.)
Le 18, on avait nommé trois électeurs pour surveiller la vente des farines à la Halle. Ils rendirent un compte très-avantageux de M. Sereau, qui y présidait en qualité de commissaire. M. Sereau assistait à notre comité , où il nous a été fort utile par un esprit sage et par beaucoup de connaissances en ce genre. Mais, comme tout ce qui avait du pouvoir jadis , tout ce qui avait gêné et contenu les mutins était sûr d'être poursuivi dans ce moment parles mutins, nous fûmes obligés de le remplacer par deux autres commissaires au Châtelet , MM. Serraud et de Frêne. Quelque temps après même, menacé et inquiété de sa vie, il me demanda la permission de s'absenter.
M. de Bonneville, notre député à Rouen, nous a envoyé une lettre des volontaires patriotes de cette ville , par laquelle ils se dévouent généreusement aux convois des subsistances de la ville de Paris. Ils se chargent de ces convois jusqu'au pont de l'Arche , et demandent que la route soit garnie par nous jusqu'à ce point. Nous avons chargé M. de La Fayette de donner les ordres en conséquence. M. de Bonneville avait été agrégé au corps des volontaires ; on lui avait même donné le brevet de
DE BAILLY. i^O,
lieutenant-colonel. L'assemblée clos électeurs donna des éloges à sa conduite zélée, courageuse et prudente. Zélée et courageuse, oui; prudente, non, comme je le dirai bientôt.
J'avais reçu une lettre du secrétaire de l'Académie française , le 6 juillet. J'allai remercier l'Académie aujourd'hui 25. Je dois entrer dans quelques détails à cet égard.
L'usage des académies a toujours été-, quand un de leurs membres a été élevé à quelque dignité , de le faire complimenter par une députation. Ainsi, quand M. de Saron , président à mortier et membre de l'Académie des Sciences , fut nommé premier président, l'Académie envoya et même fut presque entière chez lui. Je fus doyen des communes le 5 juin, et président le 17. Cette dignité de présider un ordre du royaume , et un ordre qui montrait autant de fermeté que de sagesse , était un honneur très-grand pour un citoyen obscur, un simple savant qui n'avait jamais eu, dans l'État , d'autre distinction que celle que les lettres et les sciences peuvent donner. Le 27 juin, il eut l'honneur de présider les trois ordres réunis, et par conséquent les états-généraux : honneur extraordinaire alors , et dont aucun membre du tiersétat n'avait joui pendant toute la durée de la monarchie ! C'était bien là l'occasion légitime d'un compliment des corpsàqui j'avaisl'honneur d'appartenir. Le premier dont j'entendis parler, fut le club des arts, qui s'était empresse de m adopter , en 1 787^
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pour le rapport de l'affaire de l'Hôtel-Dieu. Ce club m'adressa , à Versailles même , une députatiou de quatre de ses membres; je crois que ce fut le 18 ou le 19 juin. Je reçus une députation de l'Académie des Sciences à Chaillot, chez moi, le 28 juin , et celle de l'Académie des Belles-Lettres > le 5 juillet. M. Marmontel m'écrivit , au nom de l'Académie française, la lettre suivante. Je prie que l'on pardonne les expressions de mon illustre confrère y qui ne sont qu'un protocole de complimens ; mais je m'applaudis un peu du style de cette lettre. J'avais des amis dans cette académie , mais il y avait bien aussi quelques personnes qui se souvenaient que M. D'Alembert était leur ami, et qu'il m'avait constamment repoussé (1). C'est pourquoi
(1) M. Naigeon , dont nous avons déjà cité quelques notes manuscrites , et qui se montre constamment fort sévère à l'égard de Bailly, fait, sur ce mot repoussé, les réflexions suivantes :
« Oui, je le sais; mais c'est que vous n'aviez que l'ambition 3) d'être de l'Académie , sans avoir, comme écrivain , le talent nêcesy> saire pour y être admis , et que vous n'y êtes entré qu'après » avoir mis en usage les moyens les plus indignes d'un homme » qui a une juste conscience de ses talens : si même par vos jla- » gornations multipliées envers M. de Buffon , qui aimait beaucoup . 5) à être flatté , il n'eût pas tout fait (et il pouvait beaucoup parla » haute et juste considération dont il jouissait) pour que vous » fussiez reçu , vous ne l'eussiez jamais été , et c'est ce qui indi- » gnait D'Alembert , qui l'a dit bien des fois , devant moi , à mon >j frère. »
Cette sortie de l'annotateur nous paraît porter à faux sous plusieurs rapports : i° le caractère de Bailly, l'ensemble de sa conduite semblent démentir celle qu'on lui prête dans cette circonstance ; 20 Bailly n'avait nullement besoin de souplesse pour être
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il m'a été doux de lire : « C'est au nom de l'Aca- » demie française, Monsieur et illustre confrère, » que son secrétaire est chargé de vous féliciter » des témoignages solennels de satisfaction et de » reconnaissance que vous avez reçus de l'Assem- » blée nationale, après avoir si dignement rempli » les fonctions de son président. Les lettres vous » sont redevables d'un genre de gloire nouveau » pour elles ; la couronne civique manquait à leurs m trophées , et l'honneur de l'y joindre vous était » réservé. Porté comme en triomphe, par vos » concitoyens , jusqu'à cette place éminente de » président de l'Assemblée nationale , vous avez » prouvé , mon illustre confrère , ce qui n'aurait
admis à l'Académie française : sans être , comme écrivain , sur la ligne des Pascal et des J.-J. Rousseau , l'auteur de Y Histoire de V astronomie avait plus de titres qu'il n'en fallait pour entrer dans le corps littéraire le plus difficile sur le choix de ses membres ; 3° D'Alembert , quoique peu favorable à Bailly, a toujours rendu justice à son mérite ( voir la Notice placée en tête du ier volume); 4° il ne paraît pas que Buflon ait jamais pu exercer envers Bailly l'espèce de patronage que lui attribue M. Naigeon , car bientôt ces deux académiciens se brouillèrent sur une cause assez légère : l'auteur de l'Histoire naturelle ayant voulu faire entrer l'abbé Maury à l'Académie française , au préjudice de Sedaine , que favorisait Bailly, ce dernier cessa de voir Buffon : il est difficile de penser qu'il eût rompu sur un si faible motif avec un homme dont il eût consenti d'être , non-seulement l'obligé , mais le protégé ; 5° enfin, la vivacité d'imagination et les préventions défavorables à Bailly qui se font remarquer dans un grand nombre de notes de M. Naigeon , affaiblissent considérablement le poids de son jugement.
( Note des nouç. édit» )
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» pas dû avoir besoin de preuve, que rien n'est » plus naturellement compatible et d'accord en- » semble , que les grandes lumières et les hautes » vertus.
» Une fermeté douce , un courage modeste , une » raison conciliante, un patriotisme éclairé, une » égalité d'ame inaltérable , un esprit calme et » toujours présent, un sentiment sûr et précis des » convenances du moment dans les cas les plus » difficiles et dans les circonstances les plus inat- » tendues ; en un mot , cette dignité de caractère , m de langage et d'action qui , dans la conduite d'un » homme sage , réunit toutes les bienséances et » concilie tous les devoirs, c'est là, mon illustre » confrère, ce qui a si pleinement justifié les hon- » neurs que la nation vous avait décernés, et le » témoignage qu'elle vient de vous rendre y met » le comble.
» L'Académie française ne peut assez vous dire, » mon illustre confrère , combien elle-même s'ho- » nore de compter , au nombre de ses membres , » un Aristide que personne ne s'est lassé d'appe- » 1er juste, et dont le nom n'aura été inscrit , dans » les décrets de la patrie , que par le respect et » par l'amour.
» Pour moi , je m'applaudis d'être , dans ce mo- » ment, l'organe de l'Académie , et de pouvoir » ajouter , à ses félicitations , les témoignages de » la haute estime , etc. Marmontel. »
Je ne vis de ces éloges que la faible partie qui
pouvait légitimement m'appartenir. Je n'en fus pas plus vain , et j'allai porter ma vive reconnaissance à l'Académie , le samedi s5 juillet. L'Académie pensa que la lettre de M. Marmontel devait être envoyée aux journaux , et on me dit qu'il paraissait convenable qu'elle fût suivie d'une réponse écrite. Je la fis sur-le-champ et sur le bureau. Elle contient mes véritables sentimens.
« Je suis pénétré de reconnaissance , Monsieur » et illustre confrère, du témoignage d'intérêt que » l'Académie française a daigné m'accorder, et de » la belle lettre que vous m'avez écrite : c'est un » portrait où l'art du grand peintre, en embellissant » tout , a beaucoup changé les traits ; mais ce n'est » pas à moi à me plaindre qu'il ne ressemble pas, » Je conserverai précieusement cette lettre comme » une preuve de la bonté de l'Académie , et parce » que la plume de son éloquent secrétaire y a » tracé un modèle que je dois tâcher dlmiter. Je » devrais, Monsieur, m'excuser d'avoir tant tardé » à répondre à l'Académie et à vous; mais mon » excuse est dans les devoirs que j'ai remplis , dans » les affaires qui m'ont commandé chaque jour, » à chaque moment, et j'ose croire qu'en m'effor- » çant de remplir ces devoirs que la patrie ma » imposés , j'ai satisfait l'Académie.
» Offrez-lui, je vous prie, mon respect, ma » reconnaissance , mon étemel attachement , et m agréez vous-même ces sentimens , avec lesquels » j'ai l'honneur d'être , etc. »
Dimanche 26 juillet. — Au comité des subsistances, les renseignemens et pièces sur cet objet nous manquaient à tout moment. En conséquence , nous avons enjoint à tous administrateurs , préposés, agens, inspecteurs, de remettre à l'Hôtelde- Ville toutes les pièces relatives aux subsistances qu'ils auraient entre les mains.
L'après - midi , en causant dans mon jardin , M. D. L. G. me dit : « Savez-vous qu'on en veut à votre place. — Déjà ? — C'est Mirabeau. — Et par quel moyen ? — Je l'ignore , mais vous connaissez son ambition. » En effet, cela me fut confirmé par la suite. On m'assura que Mirabeau faisait quelquefois deux voyages à Paris dans la journée. On me dit qu'il allait la nuit dans les districts; je compris alors l'objet de sa proposition à l'Assemblée. Il voulait s'emparer des districts parla chaîne des soixante députés. Il voulait y proposer un plan de municipalité suivant ses vues ; et il entrait sans doute dans ses vues de faire procéder de nouveau à l'élection du maire lors de l'admission de ce plan (1).
J'ai su depuis que M. Regnault de Saint-Jean-
(1) Cette anecdote racontée par Bailly, sur Mirabeau , est fondée sur un discours prononcé le 25 juillet, à l'Assemblée nationale, par cet orateur, et dans lequel il s'élevait contre l'illégalité des pouvoirs exercés par les électeurs. Mirabeau demandait que l'Assemblée prît les moyens nécessaires pour faire élire une nouvelle municipalité , et en conséquence un nouveau maire.
( Note des nouv. édit. )
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d'Angely avait un jour dénoncé , avec beaucoup de véhémence, Mirabeau, pour ses voyages fréquens et nocturnes dans les districts (i), pour ses prétentions à la mairie; je ne sais s'il ne produisit pas des placards séditieux : Mirabeau présent fut étourdi de l'emportement de l'apostrophe ; il ne répondit pas , mais avec le sentiment de sa force , et dans sa rage concentrée , un de mes collègues lui entendit adresser à Regnault : «' Je te ferai » pleurer des larmes de sang. » En voulant me déplacer par une nouvelle élection , on ne négligeait pas un autre moyen qui aurait été plus commode et plus prompt. C'était de me dégoûter , et , en m'intimidant , de me porter à donner ma démission. Je ne prétends pas dire que ce fût l'ouvrage de Mirabeau , mais il est sûr que ces avis menaçans concouraient avec ses prétentions qui durèrent plusieurs mois. On m'avertissait dans des lettres anonymes que je serais assassiné , que le peuple qui mourait de faim me déchirerait , que je serais enlevé le soir en sortant de l'Hôtel -de- Ville. Les premières de ces lettres ne laissèrent pas que de me faire quelque impression. Je n'avais encore que mes deux anciens domestiques , dont un seul me suivait. Je revenais ainsi à Chaillot
(1) On a pu voir, dans les Mémoires de Ferrières (Livre III), que cet historien accuse positivement Mirabeau d'avoir prononcé , au district de l'Oratoire , un discours violent dont le but était de faire révoquer le pardon accordé par la municipalité à M. de Besenval. ( Voyez ci-après. ) (Note des noup. édit. )
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quelquefois à onze heures du soir , quelquefois à une heure du matin. Il était aisé de me faire un mauvais parti. Quoique je n'aie pu voir clair que long-temps après dans le motif qui dictait ces lettres , il me fallut bien courir un danger que je ne pouvais pas prévenir. Il ne me vint jamais dans l'idée d'abandonner la chose publique. Je marchai la nuit avec ma conscience , et , sûr detre plaint si je mourais pour mon devoir, je me résignai à ma destinée , et j'attendis les médians.
Lundi 27 juillet. — Je suis dans ce moment à la tête de deux assemblées , mais celle des représentai ne fut occupée que d'objets intérieurs les 27 et 28. J'observerai seulement que, dès le lundi 27 , un des membres demanda s'il ne serait pas temps de mettre un terme aux travaux des électeurs, c'està-dire , d'administrer à leur place. L'assemblée plus sage a remis cette question jusqu'après l'examen des pouvoirs , pour connaître quelle est réellement sa mission.
En attendant , les électeurs travaillaient avec le même courage. La confiance leur apportait sans cesse les consultations des municipalités et des villages voisins , qui venaient solliciter d'eux de leur dicter les formes de leur organisation civile et militaire. L'assemblée qui a toujours évité , ainsi que moi, de s'attribuer des pouvoirs qui ne lui appartenaient pas, et toute autorité hors de son territoire , répondait toujours que la ville de Paris
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n était pas organisée elle-même , et renvoyait ces municipalités à leur sagesse et à leur patriotisme pour l'ordre à établir chez elles.
Il est arrivé aujourd'hui une députation nombreuse de Rouen qui venait assurer la ville de Paris des sentimens de sa fraternité , de son zèle pour nos subsistances et la sûreté de nos convois. M. de Bonne, le fils de celui qui est aujourd'hui président du district , portait la parole. 11 y avait dans son discours des choses flatteuses pour les chefs. Ces
mots surtout, un chef. qui ne donne que les
conseils du sage et sous le commandement d'un
général qui, au printemps de ses jours, est un héros, furent vivement applaudis. M. de La Fayette y était , j'étais absent. Les électeurs , avant de recevoir cette députation de la ville de Rouen , en ont référé sur-le-champ aux représentans , pour les inviter à se rendre dans la grande salle , pour recevoir en commun les députés. Mais les représentans , autant que je puis m'en souvenir , ne voulurent pas de ce mélange; ils répondirent que, par respect pour la légalité de leur assemblée > ils ne pouvaient se rendre à l'invitation des électeurs. Les électeurs les reçurent donc seuls : nous les priâmes à dîner , et nous leur donnâmes , le mardi 28 , je crois , un repas qui fut le seul festin de ville donné sous ma mairie. Peu de temps après, nous supprimâmes même des dîners que l'impossibilité de quitter l'Hôtel-de-Ville dans les commencemens , avait fait établir , mais qui causaient de la dépense,
parce que beaucoup de personnes y venaient. Nous les supprimâmes à peu près à l'époque où nous sommes.
Le malheureux Sauvage fut immolé à Saint-Germain-en-Laye , le 18 juillet ? par des malintentionnés , qui excitèrent le peuple contre lui et à cause des grains. Le nommé Thomassin pensa également être leur victime à Poissy (i). L'Assem-
(1) L'infortuné Sauvage était marchand de grains à Saint-Germain-en-Laye. Soupçonné d'accaparement, il fut massacré dans une émeute , par des brigands inconnus , disent les uns , ou , selon les autres , par la populace de Saint-Germain , à laquelle s'était jointe une multitude d'hommes et de femmes. La tête de la victime fut mise au bout d'une pique et promenée dans les rues. L'Assemblée nationale envoya une députation qui vint , les yeux en larmes , implorer les assassins , mais dont les effets faillirent lui devenir funestes à elle-même. Cette députation fut , suivant les expressions de M. Beaulieu, sur le point d'être mise à la lanterne.
Thomassin , marchand de blé à Poissy, fut plus heureux. Menacé de la fureur du peuple , excité sans doute par les véritables accapareurs qui s'efforçaient de rejeter sur d'autres leurs propres crimes , il était sur le point de périr, lorsqu'une députation de l'Assemblée parvint à lui sauver la vie. M. de Lubersac, évêque de Chartres , président de la députation , harangua la populace dans les termes les plus touchans , demanda que l'accusé fût remis entre les mains de la justice , afin que le supplice d'un homme qui n'était pas jugé ne souillât point la gloire de la nation. Ce discours produisit d'abord un salutaire effet ; mais bientôt de nouvelles clameurs sollicitent la mort de la victime. Arraché de la prison oii il avait été reconduit , Thomassin paraît aux yeux des députés les mains liées derrière le dos , et livré à des Cannibales. Alors on vit les députés se jeter aux genoux des assassins , les implorer au nom de la religion , de l'humanité. Ces supplications ne sont point écoutées ; Thomassin va périr ; déjà il est placé au pied du mur où il doit être suspendu. Le fatal cordon
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blée nationale y envoya une députation (i) qui eut de la peine à le sauver. Ils réussirent par la fermeté de tous les députés , et par le courage de M. de Lubersac, évêque de Chartres. Ils employèrent et l'autorité et la prière : ils conjurèrent le peuple à genoux ; l'ascendant de la vertu et des législateurs le toucha. Mais une scène vraie , telle que celle-ci , en enfantait mille autres , dont la crédulité publique propageait la nouvelle.
Partout, aux environs de Paris, tout retentissait de menaces de brigands qui s'y répandaient pour tout piller. Nous en fûmes instruits par des députatîons de villages alarmés. On chargea M. de La Fayette de leur faire porter des secours. Ces bruits ne se trouvèrent nullement fondés. Je me rappelle que 3 vers ce temps , un homme portant un nom
est passé autour de son cou. Mais , chose étrange , le peuple , avant de l'immoler, attend que le curé de la paroisse ait pu lui administrer les derniers secours de la religion .
Les députés redoublaient d'efforts , et ne conservaient plus d'espérance , lorsqu'un des citoyens , touché de compassion , sort de la foule en s'écriant : ce Ne souffrons pas qu'on souille notre ville » d'un crime aussi horrible. » Le succès que les députés n'avaient pu obtenir, cette phrase l'obtint tout-à-coup. Une partie du peuple se détache , fond sur le groupe des assassins , et la victime est sauvée. Thomassin fut amené à Versailles dans la voiture de l'évêque de Chartres; un jugement proclama son innocence.
(Note des nouv. édit.)
(1) Cette députation se composait de MM. Lubersac, évêque de Chartres; Massien , Choppier, de La Touche , de Manlette , de Yichery, Perrier, Camus, Millon, de Montharland , Hell, Schmitt et Ulri. (Note des nouv. édit. )
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connu que j'ai oublié , vint me dire qu'il y avait une armée de brigands du côté de Mont-Rouge , et qu'il avait été obligé , allant de ce côté , de rebrousser chemin et de revenir à Paris. Vérification faite , il n'y avait point de brigands. Un autre jour on donna une autre alarme. On vint me dire à huit heures du soir qu'on avait vu une troupe d'environ 800 hommes armés , sortant du boulevart , traversant la place de Louis XV et remontant vers la grille des Champs-Elysées. Je dépêchai un ordre à M. de Rulhières pour faire porter de la cavalerie , de ce côté et du côté de Chaillot où était madame Bailly dans ma maison , où je craignais que sa sûreté ne fût compromise , si cette troupe avait l'intention de piller. Le soir je me retirai vers dix heures , calculant si je me hasarderais à me rendre seul comme à mon ordinaire à Chaillot , par le chemin où avait été vue cette troupe ; je m'y déterminai, je ne vis ni hommes , ni armes, et je sus le lendemain que la cavalerie n'y avait trouvé personne non plus que moi. Ce qui est extraordinaire , c'est que ces bruits et ces craintes de brigands étaient semés par tout le royaume ; et en même temps on disait que Ton fauchait les blés avant leur maturité (1). Cela
(1) Ce bruit se répandit en effet simultanément dans toute la France. Il paraît que le but de ceux qui l'avaient propagé était de faire prendre les armes à toute la population du royaume, à l'exemple de la capitale , et Bailly semble partager cette opinion. On attribue généralement à Mirabeau l'intention de ce stratagème :
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U était pas vrai. Des bruits de conspiration , de crimes , des nouvelles de calamités, se reproduisaient de toutes parts et dans les discours et dans les écrits. Les provinces étaient livrées aux plus grandes terreurs; les citoyens des villes, les laboureurs dans les campagnes quittaient leurs travaux et couraient aux armes. On voulait porter au désordre par la crainte, à l'anarchie parle désordre, au despotisme par l'anarchie. On croit aussi , et avec quelque apparence , que l'on a voulu , par une crainte générale , déterminer ainsi à la fois tout le peuple des campagnes et des villes à s'armer. Qui donc avait établi cet accord universel ? qui donc a employé les moyens nécessaires et a fait les frais des agens qu'il a fallu soudoyer, pour les faire agir et les transporter partout ? C'est un mystère que l'avenir expliquera peut-être. Il y a eu un accord presque semblable au moment de la révolution. 11 me semble que du 1 3 au 14 il y a eu un soulèvement à Rouen (1). Mais ce dont je me crois bien sûr , c'est que ces mêmes jours , et les mêmes jours qu'à Paris , il y a eu à Rennes une
quoi qu'il en soit , le succès en fut complet. En un jour la France entière fut armée et organisée en garde nationale.
(Note des noua, édit.) (1) Bailly fonde probablement cette assertion sur ce que l'Assemblé nationale reçut le 24 juillet une députalion de la ville de Rouen qui , dans son adresse , rendit compte de plusieurs émeutes survenues dans cette ville , à l'occasion de la disette des grains.
( Note des nouv. édit. ) H.
révolution , que la jeunesse s'arma, que les troupes de ligne passèrent sous les drapeaux de la ville , que l'arsenal fut pillé , le peuple entièrement soulevé , et le commandant, M. de Langeron , obligé de prendre la fuite; en sorte que ces événemensde Bretagne semblent être une copie de ceux de Paris, ou plutôt les uns et les autres semblent être les copies d'un modèle convenu et donné (i).
M. de Liancourt nous a donné communication d'une lettre de M. le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre, écrite à l'occasion ( sans en parler cependant) de sa lettre à M. le comte d'Artois, et des bruits calomnieux qu'elle avait fait naître. Il proteste qu'il est notoirement faux que sa cour ait une flotte sur nos côtes pour favoriser les mécontens; qu'il est également faux qu'elle ait fomenté les troubles de la France; il rappelle l'avis qu'avant la révolution il avait donné lui-même d'un complot dirigé contre le port de Brest; il proteste du désir de sa cour de vivre en bonne intelligence, et de toutes les démarches qu'il a faites pour remplir la loyauté des intentions de celle-ci. L'assemblée a arrêté l'impression de cette lettre pour la rendre publique.
Le 3 août, l'ambassadeur d'Angleterre écrivit de
(1) Ce fait est exact; il est rapporté avec plus de développemens , mais d'une manière conforme à celle de Bailly, dans Y Histoire de la lévolution , par deux amis de la liberté. Une insurrection à peu près pareille arriva dans le même temps à Saint-Malo.
(Note des noi/u. édit. )
nouveau, pour dire qu'il avait rendu compte à sa cour de la démarche qu'il avait faite et de sa lettre, et qu'elle avait été approuvée. Qu'on l'avait de plus chargé de renouveler, dans les termes les plus positifs , le désir de cultiver et d'encourager l'amitié et l'harmonie qui subsistent si heureusement entre les deux nations. 11 demanda la communication de ces sentimens'et de cette lettre à l'Assemblée nationale. Le gouvernement d'Angleterre l'a donc bien reconnue, et nous ne pouvons pas oublier que le peuple anglais est le premier, le seul, et que cet acte est des premiers momens de la révolution.
C'est aujourd'hui que fut fait, par l'archevêque de Bordeaux (i), le premier rapport du comité chargé du travail de la constitution. Voilà donc la constitution commencée! Le même jour, M. de Clermont-Tonnerre a fait aussi le rapport du résumé des cahiers. Voici les principes ou lois constitutionnelles sur lesquelles le suffrage des cahiers est uniforme.
« Le gouvernement français est un gouvernement monarchique.
» La personne du roi est inviolable et sacrée.
» La couronne est héréditaire de mâle en mâle.
» Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif.
» Les agens de l'autorité sont responsables.
» La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois.
(i)M. de Cice.
il*
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» La nation fait la loi avec la sanction royale.
» Le consentement national est nécessaire à l'impôt et à l'emprunt.
» L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre.
» La propriété sera sacrée.
» La liberté individuelle sera sacrée. »
L'Assemblée nationale, qui a été accusée de s'être écartée de ses cahiers et de ses pouvoirs , a pourtant décrété toutes ces bases.
L'abbé Maury, vraisemblablement inquiet des suites que pourrait avoir pour lui la révolution du 1 5 juillet, était parti pour Péronne ; il y fut arrêté. Il prétendit qu'il venait demander* de nouveaux pouvoirs; on lui objecta qu'il y avait demandé des chevaux de poste. L'Assemblée consultée dit que le devoir des députés était d'être aux états - généraux, et que la municipalité de Péronne devait lui laisser la liberté d'y revenir. Il y est revenu, et a montré depuis beaucoup de courage. 11 est un exemple de la liberté des opinions dans l'Assemblée constituante, et de l'inviolabilité des députés.
Mardi 28 juillet. — Nous avons eu la nouvelle que M, Necker passait ce soir le bac à Choisy pour se rendre à Versailles. Cette arrivée avait été annoncée dès la veille à l'Assemblée nationale, par une lettre de M. Necker lui-même. Le bruit s'est répandu qu'il avait eu une entrevue à Baie avec madame la duchesse de Polignac , et que c'est par elle, par elle fugitive, qu'il avait eu les premières nou-
velles de la révolution et des événemens qu'avait causés son départ (i).
Nous avions reçu des lettres des officiers municipaux de Villenox, qui nous mandaient que M. de Besenval venait d'y être arrêté, et qui, suivant les papiers publics , demandaient à la municipalité de Paris ce qu'on en devait faire. Je ne me souviens ni de la teneur de ces lettres, ni de la réponse qui y fut faite (2). Je n'en trouve aucune trace sur les procès-verbaux et de l'assemblée des électeurs et des représentais de la commune, jusqu'au moment du discours de M. Necker. Je ne vois , au défaut de ma mémoire, qu'une manière d'expliquer ce silence : c'est que cette lettre soit venue, et que ne pouvant se permettre de conseiller de donner la liberté, sans examen, à un homme qui avait eu le commandement des troupes dans la généralité de Paris , et par conséquent des troupes destinées
(1) Madame de Staël , dans ses Considérations sur la révolution française , confirme ce fait dans les termes suivans :
« Pendant que M. Necker traversait l'Allemagne, la révolution s'opérait à Paris. Madame de Polignac, qu'il avait laissée , à Versailles, toute-puissante par la faveur de la reine , le fit demander, à son grand étonnement, dans une auberge de Baie , et lui apprit qu'elle était en fuite en conséquence de ce qui venait de se passer. M. Necker ne supposait pas la possibilité des proscriptions, et il fut long-temps à comprendre les motifs qui avaient pu déterminer le départ de madame de Polignac. » (Note des nouu. édit. )
(2) On a vu , dans le 2e volume des Mémoires du baron de Besenval , le récit que lui-même a fait de son arrestation et de son procès. (Note des noiw. édit.)
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contre cette ville; aussi, dans la crainte qu'il n'éprouvât le sort de MM. Foulon et Berthier , on ait mandé à Villenox d'envoyer M. de Besenval à Paris à la prison de l'Abbaye , et qu'on n'ait rien communiqué aux deux assemblées; qu'on ait gardé le secret , afin que le peuple ne fût pas prévenu de son arrivée, et que le prisonnier pût être amené en sûreté. Je trouve en effet sur les procès-verbaux des représentans, à la date du iev août, que MM. Le Febvre de Corbinière et Isnard avaient été commis par le comité provisoire de police, pour aller chercher à Villenox le baron de Besenval. Voilà ce premier ordre qui fut révoqué à la prière de M. Necker , et par le premier arrêté des représentans. Je ne me rappelle pas si j'ai eu part à cet ordre du comité de police : mais il a pris un mauvais parti; il a eu tort de prendre sur lui seul cette décision, il devait en référer à l'Assemblée nationale. Cette affaire nous a mis dans un grand embarras les jours suivans.
C'est aujourd'hui que l'Assemblée nationale a décrété et établi le comité des recherches, composé de douze membres , qui seront chargés d'entendre et de recevoir toutes les informations , avis et renseignemens qui pourront leur être donnés tant sur le complot de Brest et les personnes qui en sont soupçonnées, que sur les autres projets contraires à la sûreté de l'Etat et des citoyens, pour en rendre compte à l'Assemblée nationale, et être pris par elle le parti qu'elle j ugera convenable.
Mercredi 29 juillet. — Les représentais s'occupèrent de la question essentielle et fondamentale de leurs pouvoirs, afin d'établir ce qu'ils devaient faire à l'Hotel-de-Ville , les devoirs qu'ils avaient à y remplir. Ces pouvoirs et ces devoirs étaient tels, en général, qu'ils les désiraient. En conséquence, l'assemblée prit l'arrêté suivant :
« Attendu que présentement il est constaté que » les cinq-sixièmes des membres de l'assemblée » réunissent le pouvoir d'administrer dès à pré- » sent et par provision, et de concourir à la for- » mation d'un plan d'administration municipale ; » l'assemblée des représentans de la commune dé- » clare qu'elle réunit le double pouvoir d'adminis- » trer dès à présent et provisoirement , et de tra- » vailler à la formation d'un plan d'administration » municipale, sauf toutefois à ceux de MM. les » députés qui ne réunissent pas ce double pouvoir, » à se retirer, s'ils le jugent à propos, auprès de » leurs districts, afin de l'obtenir.;)
Ainsi mon attente avait été trompée. Je n'avais demandé des députés que pour faire un plan de municipalité qu'il fallait se hâter de dresser; j'avais cru que jusqu'à ce moment l'administration pouvait rester dans les mains des électeurs, qui méritaient bien qu'elle leur fût déférée; entre les mains de leurs comités qui avaient déjà une sorte d'expérience et même d'habitude. Les districts, sans songer que la succession de plusieurs états provisoires est toujours fâcheuse, qu'à chaque change-
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ment dans l'administration, la machine est un temps démontée, le fil des affaires rompu et l'esprit changé, donnèrent à leurs députés, chargés de faire un plan municipal, le pouvoir d'administrer; ils oublièrent que quand on fait à la fois deux choses dont une est toujours instante et commande toujours, l'autre ne peut que traîner long-temps. Ils oublièrent surtout que les hommes aiment l'autorité , et qu'il n'était pas naturel que les représent ans fussent bien pressés de terminer un plan dont l'achèvement devait les en dépouiller. Aussi , formés en assemblée le 2-5 juillet 178g, ne se sont-ils séparés que le 9 octobre 1790.
L'assemblée a arrêté trois députations pour le surlendemain : la première au roi, pour le remercier d'être venu au milieu de sa capitale et des fidèles habitans de Paris ; la seconde à l'Assemblée , pour la remercier de la conduite ferme et patriotique qu'elle n'a cessé de tenir depuis le commencement de ses travaux ; enfin , la troisième à M. Necker qui, deux fois victime du bien public, revient encore se consacrer au bonheur de la nation. On nomma vingt-quatre membrespourleroiet l'Assemblée, huit pour M. Necker. Il faut remarquer, pour connaître l'esprit du temps, que dans l'ordre des députations , celle a l'Assemblée est la seconde. On donnait encore quelquefois le pas au roi : ce qui n'est pas conforme au principe, puisque, dans l'ordre des pouvoirs , le pouvoir législatif précède le pouvoir exécutif. Mais ce principe n'était pas encore
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établi , et le procès-verbal , en parlant du roi , dit encore sa bonne ville de Paris , ses sujets ; il dit que le roi a pris soin de leur rendre la liberté : on n'était pas encore alors au vrai point que l'on a souvent passé depuis.
L'assemblée a arrêté de plus que tout entière elle se présenterait demain dans la salle des électeurs , pour leur exprimer les sentimens d'admiration et de reconnaissance dus à leur conduite sage et courageuse, et pour leur déclarer qu'elle ne trouve plus aucun obstacle à se charger elle-même des fonctions qu'elle avait prié MM. les électeurs de continuer. L'assemblée a arrêté de plus que MM. les électeurs délibéreraient avec elle dans cette première séance.
Pendant ce temps-là , les électeurs étaient occupés du sentiment d'une profonde injustice. Mirabeau, dans sa motion du a5 pour l'organisation de la municipalité de Paris , extraite dans le journal de Versailles , avait parlé d'une manière aussi injuste que défavorable des électeurs. Il les avait montrés comme voulant administrer sans autorité légale, et retenir cette autorité malgré les districts (1). (Journalde Versailles, 25 juillet: supplément, p. 117. ) Les électeurs furent profondément affligés dune inculpation publique si contraire à leurs sentimens comme à leurs arrêtés. Effectivement, je dois dire qu'ils se sont montrés aussi em-
( 1 ) Voyez la note de la page i 5 it.
pressés de céder l'administration , qu'ils l'avaient été de la prendre pour sauver la chose publique qui aurait peut-être péri sans eux , et que cette autorité , envahie dans le premier moment , a été sur-le-champ légitimée par l'aveu de tous les districts ; que , si l'on n'a pas tardé à manifester le désir de se mettre à leur place , ils n'ont fait aucune difficulté , ni cherché des obstacles que ceux qui tiennent l'autorité peuvent facilement trouver. Je dois dire encore que c'est ma lettre aux districts qui a déterminé la cessation de leurs fonctions , et que , quoique mon intention fût seulement d'appeler des députés pour la confection d'un plan de municipalité, il s'est trouvé cependant que, dans le fait , j'avais appelé des administrateurs, et les électeurs ne m'en ont marqué aucune humeur , et ne m'en ont pas moins aimé. L'assemblée a fait imprimer pour toute réponse les arrêtés qui manifestaient ses dispositions pures et sincères sur cet objet.
Le peuple étant persuadé que les boulangers ne cuisaient pas tout le pain qu'ils auraient pu fournir, nous avons ordonné une visite chez eux; mais je crois que notre véritable intention était de connaître aussi la quantité de farines qu'ils avaient en réserve. Je crois qu'on leur en trouva pour deux ou trois jours au plus.
On arrêtait sur la route de Rouen nos convois; on les pillait : ce qui nous causait un dommage notable , et nous exposait aux plus grands dan-
gers. Nous autorisâmes M. de Bonneville, notre commissaire à Rouen , à traiter avec les municipalités sur le passage , pour ce qui serait nécessaire à leur subsistance , afin de leur ôler le motif ou le prétexte du pillage.
C'est aujourd'hui que M. le duc de Mortemar a fait à l'Assemblée nationale la proposition de ne plus avoir de places distinctes pour les ordres. On a applaudi à cette ouverture. De mou temps, on commençait à se mêler; je suppose que cette proposition a fait disparaître les dernières traces de cette distinction. J'aime à faire honneur à l'ancienne noblesse de ces pas vers l'égalité.
Jeudi 3o juillet. — Je fus prévenu le matin que M. Necker allait venir à l'Hôtel-de-Ville; je me rendis à l'assemblée des représentai de la commune , à qui je fis part de l'arrivée du ministre si ardemment désiré. On me demanda où il serait reçu : il me parut qu'il devait aller aux deux assemblées ; et sur la question de la première visite f il me parut dans l'ordre des choses que cette première visite fût pour les vrais représentans de la commune. L'assemblée arrêta que M. Necker viendrait d'abord dans son sein , et qu'il irait ensuite à l'assemblée des électeurs. Cela réglé , ceux-ci nous envoyèrent une députation, pour dire que la première visite de M. Necker devant être pour les électeurs , à raison de ce titre plus anciennement connu, de leurs services et du local qu'ils occupent, ils priaient les représentans de se confondre avec
eux , et de ne faire qu'une seule assemblée : ce n'était point du tout le compte des représentai ^cette démarche des électeurs était inconsidérée.
Les assemblées sont très-jalouses de leurs droits et surtout de leur dignité. Chef des deux corps , il me fallait ne choquer ni celui à qui je répondais ni celui pour qui je parlais , et ménager deux amours-propres qui avaient des prétentions contraires. Je répondis à M. Dusaulx, qui portait la parole, que les représentais ne pouvaient accepter la réunion , parce que le ministre pouvait avoir des affaires à traiter avec la ville de Paris , parce que d'ailleurs M. Necker avait des choses trop différentes h dire aux deux corps , des félicitations à faire à l'un , des encouragemens à donner à l'autre : louer de ses exemples le premier, et les proposer au second; mais en même temps je l'assurai qu'aussitôt que l'Assemblée aurait reçu M. Necker, elie s'empresserait tout entière de le conduire à l'assemblée des électeurs* Ces paroles et la nécessité concilièrent les prétentions. •
J'appris bientôt que M. Necker se proposait de demander la grâce , ou du moins la liberté de M. de Besenval. J'en fus effrayé ; cette démarche était dangereuse pour lui, s'il n'obtenait pas , et il risquait au moins la faveur populaire ; s'il obtenait ce qu'il demandait , cela devenait très-dangereux pour ceux qui l'accorderaient. J'envoyai un électeur au-devant de lui pour lui dire , de ma part ,
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que toute demande à cet égard serait imprudente. L'électeur me fît rapport qu'il n'avait pu parvenir jusqu'à la voiture de M. Necker, trop entourée , mais qu'il lui avait fait parvenir un billet au crayon. Madame Necker précéda son mari ; je lui en parlai , elle ne goûta pas mes raisons. M. Necker n'y eut point égard. J'étais un administrateur de quinze jours , mais je parlais à l'ancien ministre d'un Paris nouveau que je connaissais , et que. le ministre n'avait pas encore vu dans sa nouvelle existence.
On a annoncé M. Necker. L'assemblée a envoyé une députation au-devant de lui ; j'ai vu dans le procès-verbal qwe le chef de cette députation lui fit , à la porte de l'Hôtel-de -Ville, un discours; et il eut tort, parce que la commune ne devait parler qu'une fois , et que j'étais son organe. M. Necker entré , je le fis placer près de moi , et je lui dis : « Monsieur , vous avez prévenu » cette assemblée des représentais de la com- » m une qui allait députer vers vous. Vous aviez » affligé la France par votre départ , votre re- » tour lui rend la vie. Elle a mis sa confiance » en vous , et cette attente ne sera point trompée. » Le passé nous répond de l'avenir. Vous avez vu » sur votre passage la joie des citoyens; vous avez » entendu les acclamations du peuple , vous avez » retrouvé partout les expressions de la sensibi- » lité. Ce peuple est celui qui a toujours aimé » ses rois, qui adore Louis XVI , et qui a montré » tant d'énergie pour recouvrer sa liberté. Voilà
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» sa gloire. La vôtre est d'être béni par un peuple » immense, et loué par un peuple libre. »
M. Necker me répondit par un discours trop long pour être inséré ici; il sera dans les pièces justificatives. Il ne manqua pas de parler de M. de Besenval, de demander avec la plus vive instance sa liberté : « Ce n'est pas seulement devant vous, » disait-il, c'est devant le plus inconnu, le plus » obscur des citoyens de Paris, que je me pros- » terne , que je me jette à genoux pour demander » que l'on n'exerce , ni envers M. de Besenval , » ni envers personne aucune rigueur semblable » en aucune manière à celles qu'on m'a récitées.... » Ce que je demande, ce sont des égards pour un » général étranger , s'il ne lui faut que cela ; c'est » de l'indulgence et de la bonté, s'il a besoin de
» plus Je serais bien plus heureux si cet exem-
» pie devenait le signal dune amnistie qui ren- » drait le caime à la France, etc. »
Le ministre à qui on devait beaucoup , de qui on attendait tout, prosterné devant la nation, devant les citoyens de Paris, demandant la liberté de M. de Besenval, eut un succès prodigieux. L'assemblée fut entraînée par un mouvement irrésistible , un cri universel de grâce se fit entendre , et la liberté fut accordée. Je vis la faute que nous faisions ; mais il eût été peu décent , il eût été très-superflu que moi seul je m'y opposasse. Les ordres furent signés sur-le-champ; deux membres de l'assemblée , MM. de Corberon et
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Montaleau , s'offrirent pour les porter; M. Necker y joignit une lettre de sa main , et ils partirent.
Un membre , entraîné par l'enthousiasme public, et imprudemment en présence de M. Necker, a proposé de lui ériger une statue dans l'enceinte de l'Hôtel-de-Ville. Une pareille proposition embarrasse presque également et celui qui en est l'objet, et ceux qui doivent prononcer. C'est le grand danger des assemblées; j'en ai v.u de nombreux exemples. M. Necker , en exprimant sa reconnaissance , s'est absolument refusé à cet honneur. La proposition cependant était faite; il fallait que l'assemblée ou refusât , ce qui était dur , ou accordât une statue , ce qui était prématuré. Je pensai qu'un buste placé dans la salle d'assemblée tirait moins à conséquence , et je le proposai. Cela satisfit infiniment l'assemblée , et le buste fut voté à l'unanimité.
Nous passâmes aussitôt après dans la salle des électeurs, où MM. de La Vigne et Moreau de Saint- Merry , présidens , firent chacun un discours à M. Necker. Il a lui-même répété son discours qui a eu le même succès et produit le même enthousiasme. On cria de toutes parts , grâce , pardon > amnistie ; et le ministre , après avoir exprimé sa reconnaissance , pressé de se montrer au peuple de la place , qui le demandait , a passé dans la salle de la reine. J'y ai passé avec lui. Pendant notre absence, M. de Germon t-Tonnerre, député, et qui à cette époque jouissait de la confiance publique , proposa de rédiger sur-le-champ un ar-
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rêté relatif à l'amnistie qui venait d'être proclamée. On prit avec rapidité l'arrêté suivant :
« Sur le discours si vrai , si sublime et si atten- )) drissant de M. Necker , l'assemblée , pénétrée » des sentimens de justice et d'humanité qu'il res- » pire , a arrêté que le jour où le ministre si cher » et si nécessaire a été rendu à la France devait » être un jour de fête. En conséquence elle dé- » clare au nom de tous les habitans de cette capi- » taie , certaine de n'être pas désavouée , qu'elle » pardonne à tous ses ennemis, qu'elle proscrit » toute acte de violence contraire au présent ar- » rêté , et qu'elle regarde comme lés seuls ennemis » de la nation ceux qui troubleront par aucuns m excès la tranquillité publique;
» Et en outre que le présent arrêté sera lu aux » prônes , publié à son de trompe dans toutes les » rues , envoyé à toutes les municipalités : et les » applaudissemens qu'il obtiendra distingueront » les bons Français. »
Quand je rentrai , on m'apporta cet arrêté à signer y je m'y refusai. Il était inconstitutionnel , déplacé et dangereux. Inconstitutionnel : il n'appartenait ni aux électeurs , ni à la commune de Paris de prononcer une amnistie en faveur des ennemis de la nation ; déplacé , parce que ce n'est pas au moment où les haines , l'esprit de parti commencent , où les ennemis sont couverts et non reconnus , quil faut donner un pardon général ; dangereux , parce qu'il pouvait nous rendre suspects
ou de faiblesse ou même de connivence. 11 y a quinze jours qu'on le devenait à meilleur marché. L'assemblée en cela fît une grande faute ; mais quoiqu'elle ait été attribuée aux électeurs , parce qu'elle a été faite dans leur salle , il faut considérer que tout y était mêlé ^ électeurs , représentans de la commune , citoyens et public même , que tout fut fait non par délibération régulière , mais par une acclamation générale de ceux qui étaient présens : ainsi ce fut la faute de tout le monde. Cela nous mit le lendemain dans un grand embarras.
Quand M. Neeker fut parti , je me retirai , retenu par la foule du peuple empressé de le voir et de lui témoigner sa joie : ce fut après mon départ que M. du Veyrier fit la motion suivante :
(f Messieurs, les grands événemens auxquels » cette honorable assemblée a présidé , forment » sans contredit l'époque la plus mémorable de m notre histoire ; et déjà notre récompense est » assurée , la seule récompense dont nous soyons » jaloux y l'estime et l'amitié de tous nos conci- » toyens. Nos fonctions sont terminées, celles au » moins qui concernaient l'administration muni- » cipale, et dont les circonstances nous avaient » imposé le fardeau. Tous les membres qui com- » posaient cette assemblée vont se répandre dans » la capitale , et chacun de nous portera dans » son district cet esprit de patriotisme et d'union » dont nous pouvons nous flatter d'avoir donné » quelques preuves.