‹ Mâemoires de BaillyChapitre 5 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

» Notre vœu serait-il indiscret , si nous mani- » festions le désir de laisser dans cette enceinte » un monument non pas de notre zèle et de nos » travaux , mais de notre reconnaissance envers » ceux qui ont si dignement secondé nos efforts ?

» Lorsque nous jetons les yeux sur le buste de » ce jeune héros , défenseur de la liberté améri- » caine, protecteur de notre liberté, pouvons- » nous ne pas désirer d'y voir placer aussi le busle » de ce ministre chéri qui vient protéger, secou- » rir, consoler la France, et dont la présence cou- » ronne avec tant de solennité les séances de notre » assemblée; pouvons-nous ne pas désirer d'y voir » aussi le buste de cet homme vertueux dont le » nom est inscrit déjà dans les fastes de la nation » qu'il a présidée dans les temps les plus orageux , » et que le vœu de ses concitoyens vient d'élever » à cette dignité municipale dont le titre même » consacre notre liberté ?

» Je propose que ce monument érigé à la gloire » de M. Necker, et à la reconnaissance due à » M. Bailly, s'il est agréé par l'assemblée, ne soit » érigé qu'aux frais de MM. les électeurs de la ville » de Paris. »

L'assemblée a répondu par une acclamation générale ; mais comme celte forme n'était pas légale, M. du Veyrier a demandé qu'on allât aux voix par assis et levé , et les suffrages ont été unanimes. M. du Veyrier a été chargé de l'exécution, sous le bon plaisir de la municipalité.

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M. de La Poise vota une médaille pour M. Moreau de Saint - Merry , second président des électeurs. M. de La Vigne, le premier des deux présidens , mit aux voix sans jalousie et sans songer à lui-même , et la motion fut unanimement adoptée. M. Moreau de Saint-Merry méritait cet honneur, mais le patriotisme et ia probité franche et loyale de M. de La Vigne ne méritaient pas le silence et l'exception (i).

Ainsi finirent les séances des électeurs de 1789; car ils se réunirent encore le soir , mais aux représentai de la commune , et sur leur invitation. C'était alors l'assemblée des représentans. Je m'applaudis que le dernier acte de l'administration patriotique des électeurs ait été une marque de leur bonté pour moi ; on a pu voir , par plusieurs traits de ces Mémoires, que je ne les ai point oubliés, je ne les oublierai jamais. Au reste, il faut bien observer que le buste qu'ils m'ont décerné , n'est point un honneur public. Celui de M. Necker avait été voté par les représentans , je crois qu'il a été payé des deniers de la commune ; on peut le regarder comme un vœu de cette commune : le mien était un vœu des seuls électeurs , il a été payé par eux tous et par moi-même; c'est un monument éternel de leur honorable amitié.

Le soir , je ne me rappelle pas si je fus à

(1) M. de La Vigne est aujourd'hui le dovcn du barreau de Paris , ou il est environné de l'estime et de l'affection de tous ses confrères.

( Note des nouu. édit. ) 12*

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l'Hôtcl-de- Ville , du moins je restai au comité des subsistances. Je ne crois pas avoir paru à l'assemblée. Celle des représentai s'étant formée, elle s'est transportée tout entière à la salle des électeurs, s'est confondue avec eux, et, en se chargeant désormais de leurs fonctions , elle les a invités à délibérer dans cette séance. Pour ce moment donc, les deux assemblées n'en ont fait qu'une. Lors de la réunion, les électeurs étaient occupés de la fermentation qui s'élevait dans les districts à l'occasion des deux arrêtés du matin , l'un des représentais pour la liberté de M. de Besenval , l'autre des électeurs, et même de tous autres pour l'amnistie. Ce que j'avais prévu était arrivé. Le peuple était mécontent, les districts étaient irrités des deux arrêtés. Des députés de l'Oratoire ont apporté l'arrêté pris dans ce district, io pour déclarer incompétent l'arrêté des électeurs; 20 pour envoyer sur-le-champ deux de ses membres chargés de l'ordre de se saisir de la personne du sieur de Besenval, et empêcher qu'on ne mît à exécution ceux qu'on aurait pu donner pour le laisser retourner en Suisse. 1 On aura peine à concevoir un pareil arrêté efc une telle ignorance de tout principe. L'ordre de liberté était émané des représentans de la commune , revêtus des pouvoirs de tous les districts , et cependant le district de l'Oratoire prétendait l'annuler. Un district, la soixantième partie de Paris , donnait un ordre à exécuter hors de Paris , et à trente lieues de distance. Mirabeau

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a été soupçonné d'avoir eu quelque part à cette fermentation des districts , et surtout au parti que prit le district de l'Oratoire , où il avait beaucoup de crédit (i). Cependant, comme les principes, les pouvoirs , la raison ne pouvaient rien alors, il fallait beaucoup de ménagemens. On envoya des députés des deux corps au district de l'Oratoire ; on craignait que les ordres ne se croisassent , que les autorités ne fussent compromises, et encore que l'événement ne répondît pas au vœu du district de l'Oratoire. On reçut d'autres dépuiations des dis-* tricts de Saint-Germain-des-Prés, des Cordeliers ,

(1) Nous avons dit plus haut que Ferrières ( Livre III de ses Mémoires) accuse positivement Mirabeau de s'être rendu au district de l'Oratoire , et d'avoir prononcé le discours qui décida ce district à prendre l'arrêté et les mesures executives dont il est ici question.

M. Beaulieu , dans ses Essais historiques , joint le nom de Barnave à celui de Mirabeau. « Cette délibération , dit-il, fut prise d'après les conclusions de Barnave et de Mirabeau , motivée sur ce que ni les électeurs qui n'étaient qu'un club , ni les représenjtans de la commune qui n'étaient qu'une autorité administrative , n'avaient le droit de faire grâce, prérogative qui d'ailleurs n'était attribuée à aucun pouvoir.

Madame de Staël accuse également Mirabeau d'être l'auteur de l'arrêté du district de l'Oratoire ; elle impute cette conduite de l'orateur à un sentiment de jalousie contre M. Necker, dont il voulait détruire l'ouvrage, a Mirabeau , dit-elle, se rendit dans toutes les sections de Paris , et il obtint la rétractation de l'amnistie accordée la veille ; il tacha d'exaspérer les esprits contre les projets qu'avait eus la cour, et fît naître chez les Parisiens une certaine crainte de passer pour bons jusqu'à la duperie, crainte qui ag^t toujours sur eux , car ils veulent avant tout qu'on les croie pénétrans et redoutables. »

(Ao/c des nota-, élit.)

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de Saint-Honoré. Les députés revenus dirent que les courriers de l'Oratoire étaient partis à neuf heures. Pour réparer la faute du matin , pour éviter l'apparence d'un acte d'autorité arbitraire de la part d'un seul district, ou dépêcha sur-le-champ un courrier à MM. de Corberon et de Montaleau, port&nt un ordre contraire à celui qu'ils avaient reçu le matin : on fit afficher un placard pour instruire le public de cette révocation , et de l'arrestation ordonnée de M. de Besenval; enfin on dépêcha un autre courrier au président de l'Assemblée nationale et à M. Necker , pour leur rendre compte de ce qui se passait.

On prit , relativement à l'amnistie , un arrêté qui ne paraît être que l'ouvrage des seuls électeurs; il n'est que sur leur procès-verbal , et ne se trouve point dans celui des représentans.

« L'assemblée , sur la réclamation de quelques » districts , expliquant en tant que de besoin l'ar- » rêté qu'elle a pris ce matin sur le discours et la » demande de M. Necker, déclare , qu'en expri- » mant un sentiment de pardon et d'indulgence » envers ses ennemis , elle n'a point entendu pro- » noncer la grâce de ceux qui seraient prévenus , )) accusés ou convaincus de crime de lèse-nation, » mais annoncer seulement que les citoyens ne » voulaient désormais agir et punir que par les » lois , et qu'elle proscrivait en conséquence , » comme le porte l'arrêté , tout acte de violence » et d'excès qui troublerait la tranquillité publique;

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» et cet arrêté peut d'autant moins recevoir une » autre interprétation , que l'assemblée n'a jamais » cru , ni pu croire avoir le droit de rémission. » J'eus bien quelque connaissance de la fermentation çles districts , mais je ne sus les détails que le lendemain , en partant pour Versailles.

Vendredi 3i juillet. — Le matin, la députation des représentans de la commune vint me prendre à Chaillot , où je résidais toujours ; nous nous rendîmes à Versailles. J'avais prévenu M. de Saint- Priest , ministre de la maison du roi ; il se transporta à la salle des ambassadeurs , où la députation avait été reçue. Le grand-maître des cérémonies vint nous y chercher ; nous allâmes chez le roi , j'étais à la tête de la députation , entre le grand-maître et le maître des cérémonies. Le roi nous reçut dans son fauteuil , entouré de ses ministres ; et portant la parole , je dis :

« Sire , les représentans de la commune de Paris » apportent à Votre Majesté les hommages et les » respects de sa bonne ville de Paris , de cette » ville qui s'est toujours signalée par sa fidélité et » son amour pour ses rois. Ces hommages de re- » connaissance, Sire , sont surtout adressés à votre » bonté qui a tant gémi des maux de vos peuples , » qui a été si constamment occupée des moyens » de faire leur bonheur. Ces hommages sont » adressés à votre justice qui a voulu nous rendre » les droits que l'homme peut et doit conserver m dans un état vraiment monarchique. Votre bonne

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» ville , ainsi que la nation , est fidèlement atta- » chée à ces principes. S'il fallait choisir un gou- » vernement, elle établirait la monarchie ; comme, » si elle avait à se donner un roi, elle se donnerait » Louis XVI. Nous sommes chargés de remercier » particulièrement Votre Majesté de nous avoir » accordé le bonheur de sa présence ; c'est sa pré- » sence qui a rétabli la paix dans Paris. Le rappel » d'un ministre vertueux y a répandu la joie et » l'espérance. Daignez , Sire , vous souvenir des » habitans de votre capitale ; venez quelquefois y » recueillir des tributs de joie et d'amour , et arae- » nez le bon roi au milieu de son peuple fidèle. »

Mon discours n'avait pas été communiqué , comme c'était assez l'usage ; le roi n'étant pas prévenu , a répondu simplement : « Je suis eon- » tent des sentimens que vous me témoignez pour » ma bonne ville de Paris; elle doit compter tou- » jours sur ma bienveillance et sur ma protection. » Le grand-maître nous reconduisit à la salle des ambassadeurs , et nous nous rendîmes de suite à l'Assemblée nationale.

Au commencement de la séance , M. le duc de Liancourt , président , avait fait part à l'Assemblée qu'il avait reçu , dans la nuit , deux courriers de l'Hôtel-de-Ville. Par l'un on lui mandait la fermentation élevée dans les districts à l'occasion de la liberté accordée à M. de Besenval , et on demandait à l'Assemblée des moyens de calmer cette fermentation ; par le second, on lui faisait part de

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la revocation de l'ordre de liberté. On a introduit une députation du district des Blancs-Manteaux , qui a présenté un arrêté par lequel ce district désavoue celui des électeurs sur l'amnistie , et s'en rapporte à ce qui a été décrété par l'Assemblée nationale sur la recherche des coupables et leur punition.

Mirabeau a pris la parole et a vivement censuré les électeurs qui, sans pouvoirs, n'étaient qu'un club d'individus > dont le zèle surabondant n'a pas même un prétexte , et qui ont cependant pris un arrêté d'amnistie. En blâmant l'arrêté de liberté de M. de Besenval ? il a été plus indulgent pour les représentans de la commune. Il a beaucoup appuyé sur le mécontentement des districts, et a dit que tout Paris retentissait de plaintes et de menaces. Je dois dire , pour éclairer l'histoire , que je me rappelle très-bien que Mirabeau , accoutumé à de fréquentes visites nocturnes dans les districts , était alors fort soupçonné d'être l'auteur de la réclamation élevée contre l'Hôtel-de- Ville , de la fermentation des districts , et particulièrement de celle du district de l'Oratoire. J'ignore ce qu'il en était , je n'ai pas eu , sur ce point , une preuve d'ailleurs fort difficile à acquérir. Mirabeau ajouta que les différens élevés entre les électeurs et les districts étaient la cause de la fermentation de la capitale; qu'il fallait que l'Assemblée prononçât la séparation de ces électeurs , s'ils ne se retiraient pas deux-mêmes. ( Courrier de Provence , n" 21 .)

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Il était ou mal instruit ou de mauvaise foi ; car au moment où il parlait ainsi , l'assemblée des électeurs n'existait plus.

Les avis ne furent point partagés sur l'amnistie; elle fut presque généralement condamnée , et ne fut défendue que par un très-beau discours de M. Garât. Les avis furent partagés sur l'arrestation et la liberté de M. de Besenval ; c'est dans ce moment que nous sommes arrivés. On a suspendu la délibération pour nous recevoir. J'ai dit :

« Messieurs , les représentans de la commune » de Paris viennent vous apporter le tribut de » leurs respects , vous remercier des soins que » vous avez pris pour rétablir la paix dans Paris , » et pour obtenir du roi le rappel d'un ministre » vertueux ; ils viennent un moment se réunir à » cette nation dont ils font partie. Quel spectacle )) intéressant et nouveau pour nous , que celui de » la nation assemblée ! Ici sont ses défenseurs ; » ici bientôt seront ses régénérateurs. Vos arrêtés, » fermes et courageux , mais toujours justes et « sages , ont vaincu les ennemis de la patrie , ont » fait , au milieu de leurs manœuvres odieuses , » éclore la liberté publique ; et cette liberté , qui » est due à votre constance , va être assurée par w votre sagesse. Nous venons , Messieurs , adhérer » à tous vos arrêtés au nom de la commune de » Paris ; ses citoyens ont admiré votre vertu et » ont imité votre courage.

» Je suis aujourd'hui témoin de leur admiration y

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» comme je l'ai été de votre fermeté. Le bonheur » a voulu que j'appartinsse à cette auguste Assem- )) blée , que je fusse choisi pour présider la com- » mune et représenter la ville de Paris. C'est vous , » Messieurs > qui m'avez désigné à mes concitoyens » qui me ramènent aujourd'hui dans votre sein. » Heureux d'être dépositaire de vos sentimens )> réciproques , de me voir au milieu de vous , » de me rappeler avec sensibilité lés jours que » j'ai passés auprès de vous ; heureux surtout de » pouvoir dire que je dois tout à vos bontés. »

11 faut remarquer que j'ai toujours dit, à l'Assemblée , Messieurs. De mon temps , à Versailles, on ne disait pas Messeigneurs , l'usage ne s'en est introduit que depuis mon séjour à Paris : il est aujourd'hui totalement supprimé; mais alors les cours , le parlement même se servaient de cette formule. M. de Liancourt, président, reprit même un orateur qui s'en écartait. Je n'ai jamais été repris, soit par un égard pour la commune de Paris qui avait fait , qui assurait la révolution , soit par égard pour ma qualité de député, qui eût rendu le Messeigneurs très-extraordinaire dans ma bouche. Au reste, on a très - bien fait de supprimer cette étiquette et ces formules d'abaissement.

Un membre de notre députation , M. de Joly, a fait le récit de ce qui s'était passé la veille à l'Hôtel-de-Ville, et la lecture des différens arrêtés qui avaient été la cause du trouble ou qui avaient l'objet d'y remédier.

Le président a répondu :

« Messieurs lesdéputés de Paris, monsieur Bailly, » vous avez été témoins des efforts de l'Assemblée >» nationale ; vous savez combien son vœu conti- » nuel n'a d'objet que le salut public auquel elle >) tend par ses travaux : la justice que lui rend la » municipalité de Paris , sortie de votre bouche , » ajoute à la satisfaction qu'elle en reçoit, et lui » rend plus agréable encore de voir dans son » sein les représentans des communes de la capi- » taie.

» Messieurs , l'Assemblée nationale a cru devoir » suspendre un moment les importans travaux , » qui cependant intéressent le royaume entier , » pour s'occuper de la question qui vous amène » ici. A l'annonce de votre députation, elle a » même suspendu sa délibération près de se termi- » ner, afin de ne laisser échapper aucune des lu- » mières qui pourraient éclairer la sagesse de sou » jugement. Instruite de nouveau par vous, elle va » reprendre sa délibération. Elle se borne , dans » cet instant , à recommander à votre vigilance et à » votre patriotisme le soin d'établir et d'entretenir m le calme dans la capitale, et ne peut qu'applau- » dir à vos vues d'ordre et de sagesse. C'est à vous, » Messieurs , choisis par vos concitoyens , à exercer » cette essentielle fonction : et je suis sûr de pro- » noncer le vœu de l'Assemblée entière, en saisis- » sant cette occasion de vous féliciter du choix » honorable que vous avez fait de celui de nos

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u collègues placé à la tête de votre commune, et » qui rend si difficile l'honneur de lui succéder m dans une place qu'il a remplie avec tant de dis-^ » tinction. »

Ces exhortations de paix et de caîme n'étaient pas un protocole, l'Assemblée voulait sincèrement l'ordre ; il n'y avait point alors de faction prononcée; et elle regardait avec raison le désordre comme un obstacle à ses travaux. La députation se retirant, je voulais me retirer aussi; mais mes collègues me forcèrent de rester pour prendre part à la délibération. Je restai, et je fis bien, pour sauver un arrêté rigoureux, et dont la forme et les termes auraient pu tirer à conséquence. 11 était alors très-important à la commune de Paris que son maire fût député. Lorsque j'eus reconnu l'air du bureau, je vis que les avis étaient partagés, mais que les esprits étaient très-échauffés. On voulait improuver formellement l'amnistie des électeurs ; j'obtins de ceux qui demandaient la parole^ qu'on prendrait particulièrement en considération la révocation de cette amnistie, et que, par cette tournure , l'improbation serait sauvée , et seulement sous-entendue. Quant à M. de Besenval, ou ne pouvait que prendre un arrêté contraire à un arrêté des représentans , puisqu'ils en avaient pris deux opposés. J'ai dit que les avis étaient partagés : et en effet on soutenait, et c'était M. Démeumers , que l'Assemblée nationale ne pouvait ordonner l'arrestation d'un homme qui n'était ni pris

en flagrant délit, ni accusé légalement; qu'on avait beau citer la clameur publique , il n'y en a de véritable que celle qui suit un délit commis , et il ne faut pas confondre avec elle un bruit populaire , un simple soupçon : on tendait par-là à improuver l'ordre donné par les représentans de saisir la personne de M. de Besenval. Mirabeau disait que M. de Besenval devait être détenu, qu'il n'était pas au pouvoir de l'Assemblée d'innocenter arbitrairement ; et cet avis entrait dans les opinions des districts dont Mirabeau ménageait toujours la faveur, et tendait à improuver l'arrêté de grâce arraché par M. Neckeraux représentans. J'étais trèsinquiet , parce qu'il ne fallait, ni improuver les représentans qui, emportés par un enthousiasme du moment et irrésistible, avaient fait une faute trèsexcusable ; il ne fallait pas non plus rendre la liberté h M. de Besenval, parce qu'on aurait irrité tous les distric s, le peuple inquiet et méfiant ; que, d'ailleurs, M. de Besenval avait commandé l'armée assemblée autour de Paris et peut-être contre cette ville, et qu'il avait écrit au gouverneur de la Bastille de faire résistance. 11 fallait surtout ordonner qu'il ne serait pas amené à Paris , afin qu'il ne courût aucun danger, et que la loi seule pût le juger s'il était coupable. L'Assemblée ne voulait pas surtout prononcer l'arrestation. On concilia tout en proposant de le garder , s'il était arrêté ; en conséquence, on prit l'arrêté suivant :

« L'Assemblée nationale déclare qu'elle ap-

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» prouve l'explication donnée par les électeurs de » Paris à leur arrêté pris le matin du 3o juillet; que » si un peuple généreux et humain doit s'interdire h les proscriptions, les représentans de la nation » sont strictement obligés de faire juger et punir » ceux qui seraient accusés et convaincus d'avoir » attenté au salut, à la liberté et au repos publics. » En conséquence, l'Assemblée nationale persiste » dans ses précédens arrêtés relatifs à- la responsa- » bilité des ministres et agens du pouvoir exécutif, » à l'établissement et d'un tribunal qui prononcera, » et d'un comité destiné à recueillir les indications, » instructions et renseignemens qui pourront lui » être envoyés.

» L'Assemblée nationale déclare en outre que » la personne du sieur baron de Besenval, si elle » est encore détenue , doit être remise en lieu sûr, « et sous une garde suffisante dans la ville la plus » prochaine du lieu où il aura été arrêté, et que » qui que ce soit ne peut attenter à la personne dudit » sieur baron de Besenval^ qui est sous la sauve- » garde de la loi.»

Jamais aucun arrêté n'a été rendu en plus grande connaissance de cause , après une plus mûre et plus lumineuse discussion, et où tant d'intérêts et de motifs importans aient été plus heureusement conciliés.

Cet arrêté ne pouvait pas être agréable à M. Necker dont il détruisait l'ouvrage ; mais il était sage et nécessaire. On dit que madame de

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Staël , présente à l'Assemblée, en fut affectée (i)^ et en fît de vifs reproches à Mirabeau; mais les décrets de justice et de prudence et la liberté ne permettent plus les considérations qui viciaient jadis notre gouvernement.

Nous fûmes l'après - midi en députa tion chez M. iNecker, conformément à notre mission. M.Necker sentit lui-même que le décret ménageait tout ce qu'on devait, et la justice et le peuple irrité et M. de Besenval lui-même.

Dans la nuit du jeudi au vendredi, les gardesfrançaises, de service à Versailles, abandonnèrent la garde du roi et se rendirent à Paris sans officiers , mais avec armes et bagage. Cet abandon dut faire de la peine au roi ; il y a en effet infidélité et ingratitude. Ceux qui ont quitté leurs drapeaux à Paris pour se joindre au peuple de Paris dont ils font partie, avaient eu des raisons très- louables , et ils ont rendu à la ville de Paris un service dont la reconnaissance doit être éternelle. Mais pourquoi abandonner le roi, dont la garde est une des plus importantes et des plus honorables fonctions des citoyens? Cet événement a été produit par le concours des intérêts des gardes-françaises de Paris et de Versailles. Ceux de Paris étaient jaloux que leurs camarades gardassent le roi , tandis qu'eux ne pouvaient plus le garder; ceux de Versailles

(i) Yovcz la note de la page 181 , relative à madame de Staël.

{Note des nouv. édif. )

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craignaient de n'avoir point de part au traitement que Ja ville de Paris devait faire à leur régiment. La garde du roi fut attribuée aux Invalides et à la garde nationale de Versailles. 11 veut dispute pour les postes. M. de Saint-Priest, que l'on regardait comme si patriote , écrivit une lettre qui fut imprimée et affichée , par laquelle il attribuait le poste des grilles aux Invalides , et les postes les plus éloignés à la garde nationale. Cette disposition fît le plus mauvais effet ? et excita de grands murmures. On fut obligé de la rétracter , et de donner à la garde citoyenne la préséance qui lui est due.

Pendant que j'étais à Versailles, les représentai avaient arrêté d'envoyer une nouvelle députation à l'Assemblée nationale pour demander un tribunal des crimes de lèse - nation. Ce tribunal avait déjà été demandé par les électeurs , le 2 5 juillet. J'étais à Versailles; il n'y avait qu'à m'envoyer un courrier, j'aurais montré que l'arrêté du matin annonçait ce tribunal. La députation fut reçue le lendemain. Mais ces députations répétées fatiguaient l'Assemblée nationale : tout cela vient des hommes qui veulent faire, et les orateurs se montrer. On a reçu une députation des gardes-suisses, qui ont demandé que tous ceux de la nation helvétienne , qui seraient accusés de lèse-nation, fussent poursuivis et punis. On a applaudi à la délicatesse et à l'honneur des gardes-suisses.

Enfin , on a reçu la nouvelle que M. de Besenval avait été arrêté et conduit à Brie-Comte-Robert , 11. i3

où il était sous la garde de MM. de Montaleau et Corberon. On a ordonné sur-le-champ de faire partir cent hommes de la garde nationale parisienne , avec défense de le relâcher dans aucun cas que sur un ordre de M. de La Fayette.

Le soir, l'assemblée des représentans prit un parti fort sage. On délibéra si l'on se transporterait dans la grande salle que les électeurs avaient occupée, ou si Ton resterait dans la salle des gouverneurs. Dans l'une les assemblées étaient publiques; il était difficile de refuser le peuple accoutumé à y entrer : dans l'autre les assemblées pouvaient être privées. Les représentans se décidèrent à rester où ils étaient , en consacrant le principe de la différence entre une assemblée qui délibère sur des objets généraux et celle qui est chargée des plus importans détails d'administration et de police.

Ce soir même , M. de La Fayette , avec tout le comité militaire, vint à l'assemblée pour proposer le règlement de l'organisation de la garde nationale parisienne (i). L'assemblée fit encore fort sagement de ne pas donner elle-même , à ce règlement , force de loi , même provisoire , et de

(1) M. de La Fayette prononça les paroles suivantes , en présentant ce règlement : « Je vous apporte , Messieurs , une cocarde qui fera le tour du monde , et une constitution civique et militaire qui changera le système de la tactique européenne , et réduira les gouvernemens absolus à l'alternative d'être battus s'ils ne l'imitent pas , et d'être renversés s'ils osent l'imiter. »

( Note des nouv. èdit.\

DE BAILLY. ig5

renvoyer aux districts pour le sanctionner» Mais j'observerai que ce règlement fut porté à l'assemblée sans que j'en eusse la moindre connaissance, et renvoyé aux districts sans qu'il m'eût été communiqué. L'assemblée s'est accoutumée, le plus ai-^ sèment du monde, et dès le premier jour, à administrer toute seule, à m'oublier le plus parfaitement, et à agir comme si je n'en avais demandé la formation que pour me dépouiller entièrement. On ne concevait pas alors , et je ne sais si l'on conçoit aujourd'hui, la différence entre une assemblée législative ou réglementaire et une assemblée administrative. Dans la première, le président n'est qu'un de ses membres, on n'a point à considérer son absence ou sa présence ; dans la seconde , le maire qui la préside , est un officier particulier de la commune : cette assemblée possède bien la plénitude des pouvoirs, mais son chef est son agent, et, pour ainsi dire , son pouvoir exécutif, qui doit être chargé de l'exécution de ses ordres et du maintien de ses règlemens. D'ailleurs, comme il est à la tête de l'administration, qu'il en connaît toutes les branches , et qu'il en tient tous les fils dans sa main , il a l'œil plus exercé et plus prompt pour apercevoir les inconvéniens et les dangers, que les autres membres qui n'ont pas les mêmes connaissances. Si le droit n'exige pas , la raison veut que l'on ne fasse point de grands et importans établissemens , ou qu'on ne décide point de grandes questions en son absence , ou du moins sans qu'il

ait été à portée de donner son avis et de faire ses observations : cette conduite n'a point du tout été suivie. On ne me communiquait môme point, peut-être seulement par oubli, les résolutions prises, moyennant quoi je n'appris qu'indirectement et par le public la confection et la communication du règlement aux districts (1).

Samedi ier août 1789.

L'assemblée fît aujourd'hui un acte où je crois que le défaut de communication est très-remarquable; elle crut s'apercevoir que cent vingt-deux membres ne suffisaient pas aux détails de l'administration, et elle convoqua les districts pour en nommer chacun un de plus. Et même , dans la crainte que ce nombre de cent quatre-vingt-trois ne suffit pas encore, elle les invita à en nommer un de plus chacun, lequel pourrait être appelé au besoin. C'était cependant moi qui avais provoqué les districts pour leur nomination , qui avais proposé deux députés ; en reconnaissant la suprématie du pouvoir de l'assemblée, il me semble qu'elle ne l'aurait pas compromise en me communiquant son projet, en prenant sa délibération en ma présence et avec moi. Elle

(1) M. Naigeon pense et répète plusieurs fois, dans ses notes , que cette conduite des représentans avait pour but de dégoûter Bailly et de l'obliger à donner sa démission. C'est une question que nous n'entreprendrons pas de décider.

( Note des nom', édit. )

DE BA1LLY. IQ^

aurait pleinement décidé ; mais je lui aurais observé que les grandes assemblées administraient mal ; que si cent vingt-deux personnes ne suffisent pas à la ville de Paris, elle ne sera jamais administrée; que ses membres pouvaient s'occuper dans des comités, et qu'il n'était pas nécessaire que les autres tinssent toujours une assemblée; que les grands objets sont seuls réservés à la totalité des représentai , et que tous les détails doivent être expédiés par les comités présidés par le maire ; et si l'on veut jeter les yeux sur ce qu'a fait l'assemblée les jours suivans, dans ses procès-verbaux des 2 et 3 août, on verra que ces objets devaient aller à des comités particuliers , et ne méritaient pas la tenue d'une assemblée générale.

Ce jour, on a élu M. Thouret président de l'Assemblée nationale , pour succéder à M. de Liancourt. On sait que M. Thouret a refusé la présidence ; j'en découvre la raison dans un passage de la Gazette de Versailles . A la nouvelle du résultat du scrutin , « une insurrection assez forte s'est fait » apercevoir dans les bureaux et dans la cour, où. » beaucoup de personnes étaient réunies. Il paraît » que ce choix n'est pas , à beaucoup près , agréa- » ble aux communes , dont plusieurs membres » parlent de protestation et de destitution » (Mercredi 5 août y n° 18, p. i52.) 11 n'est pas question, pour destituer, de savoir si un choix est agréable. M. Thouret ne pouvait être, d'aucune manière, dans le cas ni de la destitution m de la protesta-

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tion (i). Mais remarquons que l'abbé Sieyes avait eu 402 voix, et Thouret 406. Il y avait donc un combat à mort; deux partis s'étaient choqués, et le parti de l'abbé Sieyes a fait tout ce bruit qui a engagé Thouret à refuser. L'assemblée a fait justice, en ne nommant pas l'abbé Sieyes.

Hier, M. Petit, secrétaire de la mairie, était entré en fonctions auprès de moi. Aujourd'hui, un électeur, en qui j'avais beaucoup de confiance ,

(i)Le lecteur a pu voir, dans les Mémoires de Ferrières ( Tom. I. Liv. III), l'explication que cet historien donne de la démission de Thouret. Ferrières pense que Thouret était alors dévoué à la cour , et que le parti populaire le regardait comme une créature de l'aristocratie. 11 ajoute que sa nomination fut sur le point d'occasioner des mouvemens violens et une scission effrayante. Cette explication diflère entièrement de celle de Bailly.

S'il nous était permis d'avoir une opinion dans cette circonstance , nous avouerions qu'elle se rapprocherait beaucoup plus de celle de Bailly que de celle de Ferrières. Il nous paraît peu constant que Thouret ait jamais embrassé le parti de la cour : avocat distingué de Rouen , avant la révolution , Thouret s'était toujours fait remarquer par une noble indépendance. Toute sa carrière politique prouve que ce seul sentiment régnait dans son cœur. Il semble donc qu'on l'accuse à tort de s'être vendu à aucun pouvoir quelconque. Il paraît beaucoup plus convenable de penser que sa nomination ne fut désagréable au parti populaire qu'en raison du désir qu'avait ce parti d'obtenir l'élection de l'abbé Sieyes. INotre opinion est encore confirmée par les Deux amis de la liberté qui présentent Thouret comme un député aussi distingué par son patriotisme que par ses talens , et qui couvrent d'une juste improbation les intrigues dirigées alors contre cet honorable citoyen.

Thouret , en donnant sa démission à l'ouverture de la séance du 3 août, prononça quelques phrases dont on remarqua , dans le temps ; la sagesse et la convenance : « C'est en sentant tout le prix de l'honneur que vous m'avez déféré , dit-il , et qui ne pour-

de bàilly. igg

m'apprit que la veille on avait parlé au Palais- Royal du choix que j'avais fait de M. Petit ; on s'était étonné que j'eusse pris pour secrétaire celui de M. de Flesselles; on le déclara suspect. On ne peut disconvenir que les soupçons qui avaient frappé ce magistrat , n'eussent enveloppé plus ou moins tout ce qui l'entourait. Il y aurait eu de l'imprudence à moi, en débutant dans ma place , de risquer de me rendre suspect en maintenant ce choix ; cela me fit beaucoup de peine ; je l'annonçai à cet honnête homme , avec les ménagemens convenables ; il sentit mes raisons , ne m'en sut pas mauvais gré , et n'a jamais laissé échapper une occasion de me marquer de l'estime : il a acquis la mienne. Je jetai les yeux, pour le remplacer, sur un jeune électeur , membre du comité des subsistances , M. Boucher (i); je pensais que les places

raitpas m'être ravi ? que j'ai le courage de me refuser à sa jouissance , quand , sous d'autres rapports , il eût peut-être été excusable de penser que le courage était de l'accepter. J'aurai encore assez de force en cet instant; je prendrai assez sur moi-même pour sacrifier aux majestueux intérêts de votre séance des détails dont l'objet me serait personnel. Je sens bien que l'individu doit disparaître où les soins de la cause publique ont seuls le droit de se montrer et de dominer. Qu'il me soit seulement permis de dire que je suis capable et digne de faire à cette grande cause tous les sacrifices à la fois , et que c'est à ce double titre que je viens vous demander de recevoir mes remercîmens et ma démission. »

(Note des nouv. édit.) (1) Cet honneur qu'il obtint de Bailly lui coûta cher ; il fut condamné à mort le 8 thermidor an II , enveloppé dans la disgrâce de son protecteur. (Note des jiqup. édit. )

honorables et avantageuses devaient appartenir aux électeurs qui s'étaient si bien montrés. M. Boucher était dans ce cas ; réuni au corps , le i3 juillet , il avait signé tous les ordres du comité permanent, et en particulier celui de démolir la Bastille; ce qui n'avait pas été sans danger. Ses nombreux ennemis , qui n'ont pu lui rien reprocher , n'en ont pas fait autant. Il a d'ailleurs beaucoup d'activité; et ce qui me le fit remarquer , c'est beaucoup de talent pour faire les lettres importantes, pour saisir le point essentiel d'une affaire , le discuter avec sagacité, et le rédiger avec précision. Ces qualités me paraissaient le recommander pour la place : il le fut par beaucoup de personnes ; mais je voulus prendre le temps de faire quelques informations sur son personnel que je connaissais peu . Dimanche 2 août, — M. l'abbé Sieyes, MM. de Castellane et de Montmorency , tous trois députés, vinrent à l'Hôtel-de- Ville pour conférer avec les commissaires sur le plan de municipalité. J'ignore si l'abbé Sieyes a contribué à lui donner une forme bien républicaine ; tout ce que je sais , c'est qu'il a été prévenu par M. Brissot de Warville (1). Celui-ci avait communiqué aux commissaires un plan qui, comme on le juge bien, était Irès-républicain. Ces commissaires firent de ce plan la base de leur travail. Je n'avais pas le temps d'aller à

(1) Rédacteur du Patriote Français, depuis conventionnel et chef du parti de la Gironde ; condamné à mort par le tribunal révolutionnaire après le 3i mai 1793. {Note des nouv. èdit.)

leur comité; j'en parlai à l'un d'eux, M. de La Noraie ; je lui demandai ce que devenait le maire dans ce plan. Il me dit que la municipalité était partagée en huit départemens avec huit lieutenans de maire ; que je n'avais pas de département, mais que , n'en ayant point , je les avais tous par la surveillance ; qu'à la vérité je n'avais pas la signature , mais que le maire , quoiqu'il ne signât rien , ne laissait pas que d'avoir une grande autorité. Je ne goûtai pas beaucoup ces dispositions. Je voulais que le maire eût de l'autorité pour l'intérêt de la ville de Paris , qui a besoin d'une administration très-active. Mais je sentais le besoin d'une municipalité , je sentais la justice que ce fût la commune qui en fit une à sa fantaisie. Je laissai aller. Le mal a été que M. Brissot y ait eu tant d'influence ; il a creusé une ornière d'où l'on n'a jamais pu se tirer.

Ce qu'il y a de vrai, et ce qui n'étonnera pas , c'est que Brissot louait dans son journal le plan , adopté presque en entier, qu'il avait donné aux commissaires. 11 dit : « Ce plan de municipalité , » présenté à la commission actuelle et discuté » par elle , ne tardera pas à paraître; il pourra » servir de modèle, etc. n (Patriote Français, n° 9, 6 août 1789. ) Il place au môme journal des principes trè-serronés , tels que celui-ci : il parle de demander l'agrément de l'Assemblée nationale et du roi pour le plan de municipalité, non comme nécessaire, puisqu'aucune sanction n'est nécessaire

quand le peuple a donné la sienne. Le peuple français n'est donc pas un , ou combien y a-t-il de peuples dans le peuple français?

Le peuple se plaignait de la mauvaise qualité du pain , du moins quant au goût; il avait raison. Il en voulait aux boulangers qui n'avaient point tort. Nous fîmes une proclamation pour instruire le peuple que les farines venues de loin et par mer ayant été avariées , ce n'était la faute ni des boulangers, ni de personne , si le pain avait un mauvais goût. La nécessité prescrivait de le manger comme on l'avait, mais cette avarie des grains n'avait rien de nuisible pour la santé.

Lundi 5 août. — Le soir, assez tard, en sortant de l'Hôtel - de - Ville , un jeune homme tout en pleurs vint me dire que le peuple de Saint-Denis poursuivait son père, M. Ghâtel, lieutenant de maire , et me demander des secours ; il me dit que, peut-être, au moment où il me parlait, son père n'existait plus. J'écrivis sur-le-champ à M. de Rulhières pour y envoyer de la cavalerie. Les secours arrivèrent trop tard.

On a dit qu'ayant fait faire du pain, mêlé de seigle , orge et froment , il avait assuré qu'on n'en mangeait pas d'autre ( discours qui n'était pas plus vraisemblable que le fait n'était vrai ) ; on vit du pain blanc de Paris, et le peuple s'irrita (i).

(1) M. Ghâtel , chargé de la distribution des farines à Saint-Denis, avait réparé cette imprudence , en diminuant le prix du pain à ses

M. Châtel fut accusé sans doute devant le peuple, mais il fut la victime des calomnies qu'on répandait et des insurrections qu'on suscitait partout.

Les gardes-françaises, destinés à former une partie de la garde nationale , étaient embarrassés pour avoir le congé dont ils avaient besoin. M. de La Fayette en conféra avec les officiers des gardesfrançaises, et il fit afficher que les soldats pouvaient se présenter chez M. de Mathau (i) , .leur ancien lieutenant-colonel , qui leur délivrerait des congés.

Quoique les spectacles fussent rouverts depuis quinze jours, il y allait peu de monde ; ils étaient presque déserts (2).

Mardi 4 août. — Bordier, un des acteurs des Variétés , avait fait un voyage eh Normandie. Il s'y était répandu, et notamment à Gisors , en propos séditieux. 11 disait y venir pour avoir la tète

propres frais, pour apaiser le soulèvement du peuple, et en le réduisant à huit sous les quatre livres. Cependant l'insurrection ne put être calmée par cette concession. A deux heures et demie du matin , la multitude , conduite par trois soldats du régiment de Provence , força la maison de M. Châtel. Il se réfugia dans un clocher : découvert par un enfant, il fut égorgé.

( Note des nouu. èdit. )

(1) Ou de Mathan , suivant les Révolutions de Paris.

[Note des nouu. édit.)

(2) On lit à ce sujet cette phrase singulière , dans le journal de Prudhomme : a Les spectacles sont toujours déserts ; tant que la tranquillité ne sera pas entièrement rétablie , ils seront le vrai thermomètre du patriotisme. S'il s'éteint , ils seront fréquentés ; j'en excepte pourtant les jours où les Français joueront les Hoiaces, ou la Mort de César. » ( Note des nouu. édit. )

de l'intendant, M. de Maussion, qui m'a paru généralement estimé et aimé dans sa généralité. Bordier fut à Rouen, il y tint les mêmes discours, s'aida d'un nombre de factieux , et y dirigea une insurrection contre l'intendant qui lasoutint avec courage, et qui y échappa par un pur hasard. Bordier fut arrêté. Aujourd'hui, le matin, arriva en poste M. de Bonne ville , qui ne me dit pas clairement , mais qui me laissa entendre qu'il avait couru des risques. J'ai su depuis à Rouen qu'ils avaient été très-grands. Il me dit qu'on allait pendre Bordier , sans autre forme de procès. J'y trouvais le danger de ne pas pénétrer ses intentions et de ne pas connaître ses instigateurs. D'un autre côté , il y avait eu beaucoup de mouvemens au Palais-Royal , la veille , où l'on parlait ouvertement d'aller en nombre redemander Bordier. On croit bien que je n'écrivis pas en sa faveur ; mais je crus pouvoir écrire pour demander qu'on prît le temps de découvrir ses complices; je parlai de la fermentation de Paris, et, dans la vue de tranquilliser tout le monde , je proposai de référer sur cette affaire à l'Assemblée nationale : j'ai su depuis que M. le garde-des-sceaux avait écrit dans le même esprit. Rouen ne céda pas et fît bien. Ma lettre y excita beaucoup d'inquiétudes et de mouvemens. On m'assura qu'ils se calmèrent quand on connut mes vrais motifs. On avait cru que je réclamais Bordieraunom de la ville de Paris. J'eus peut-être tort d'écrire , mais mes motifs étaient purs.

DE BA1LLY. 205

Le matin de ce jour, mes voisins du quartier du Louvre à Paris et du district des Feuillans , se cotisèrent pour acheter un petit vaisseau orné des couleurs de la nation, sur le pavillon duquel on lisait : vive le roi! vive Bailïjl et ils m'apportèrent ce vaisseau, emblème de la ville de Paris que je devais gouverner, et ils me l'apportèrent avec une grande pompe, des tambours, de la musique, et un grand nombre d'eux l'accompagnaient. Un vitrier fît des vers qui n'étaient pas merveilleux, mais qui étaient l'ouvrage d'un bon cœur et d'une franche probité. J'habitais ce quartier et le même logement des galeries, sans interruption , depuis vingt-deux ans , et c'est ainsi que mes bons voisins m'ont traité. Je conserve précieusement ce vaisseau comme un titre de ce que j'ai été et pour eux et pour la ville de Paris.

M. de La Fayette est venu réclamer la justice de la commune pour les gardes-françaises qui ont rendu de si importans services. On a arrêté une forme de certificat , témoignage de l'estime et de la reconnaissance de la ville de Paris , signé du maire et du commandant-général, qui sera délivré à chacun d'eux. On a ordonné de mettre le scellé sur les caisses du régiment, et on a arrêté que les fonds de masse et les produits de la vente des magasins formés par des retenues sur la solde > seraient partagés entre les soldats patriotes, tant ceux qui entreront dans la garde nationale , que ceux qui désireront se retirer.

Un député de Saint-Denis est venu instruire rassemblée du meurtre de M. Châtel. La multitude furieuse , après avoir traîné sa tête dans les rues , a forcé la municipalité de fixer le pain à deux sous (i). Le peuple a eu sur-le-champ l'exemple du mal qu'il se fait à lui-même par des violences illégitimes et des volontés inconsidérées. Le pain étant une fois à deux sous, tous les habitans des campagnes voisines vinrent s'approvisionner à Saint-Denis , ils épuisèrent les provisions de la ville, et elle se vit près de la famine. Elle demanda du secours à Paris. Les représentans firent une proclamation dans laquelle ils déclarèrent qu'il y avait impossibilité de donner le pain audessous de treize sous et demi les quatre livres , et où ils conjurèrent les citoyens de Saint-Denis de ne pas exiger ce qu'on ne pouvait leur accorder, et de concourir à ramener au contraire le calme et la paix. On ordonna l'affiche à Saint-Denis; car alors nous n'étions pas bornés aux barrières , et tout semblait être de notre ressort.

J'ai été autorisé à demander au roi l'hôtel de la police pour le logement du maire. J'avais , comme on l'a vu, fait toutes les démarches et déjà obtenu. Cette autorisation était de forme.

Le district des Cordeliers est venu , malgré ce qu'on avait accordé le matin, faire des représentations en faveur des gardes-françaises. On a vu

(1 ) Voyez la note précédente.

DE BAILLY. 20y

que le roi leur avait conservé leur prêt; mais ce prêt paraissait peu de chose à des hommes qui, depuis la révolution , avaient été fêtés et caressés, et qui s'étaient accoutumés à plus de dépenses. Les districts se les étaient partagés, mais les districts, inégalement riches, ne pouvaient les traiter qu'inégalement. Tous ne pouvaient pas faire les choses comme celui de Saint-Eustache , qui , ou-« tre ce qu'il avait payé, a dû long-temps 1 4,000 livres pour du vin et des cervelas. Il était juste, sans doute, que ces soldats de la liberté eussent une paie égale et plus forte. L'assemblée arrêta un supplément à leur prêt, ce qui leur fît en tout vingt sous, et remonta le traitement jusqu'au moment de la révolution, en défalquant, comme de raison , ce qu'ils tiendraient ou auraient tenu comme solde , des districts.

Nous apprîmes qu'un convoi de blés qui nous arrivait , conduit par quelques citoyens armés, d'Elbeuf , avait été pillé aux environs de Louviers , et que le chef de l'escorte avait été mis en prison. Ainsi notre blé était perdu , et nos concitoyens malheureux pour l'avoir défendu. Nous envoyâmes sur-le-champ des députés à l'Assemblée nationale, pour demander force et justice. Une autre affaire du même genre me fut communiquée le matin , et je la fis porter ensuite à l'assemblée. MM.Garinefe Charton, qui avaient été envoyés pour nos subsistances à Provins, m'écrivirent qu'ils avaient éprouvé de mauvais traîtemens de la part des ha-

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bitans ; qu'ils étaient gardés à vue dans leur maison : qu'il y avait tout à craindre pour eux , et qu'il était possible qu'ils n'existassent plus quand nous recevrions leur lettre. Je ne connaissais alors particulièrement ni M. Charton, ni M. Gai-in. On juge de l'effet que doit produire une pareille lettre. J'en conférai sur-le-champ avec M. de La Fayette, et nous jugeâmes qu'il fallait, par toutes sortes de moyens , aller au secours de deux officiers de la commune, envoyés pour son service, et en danger de leur vie. Nous convînmes de proposer à l'assemblée d'y envoyer une petite armée de quatre cents hommes avec du canon. Cela avait l'inconvénient de la dépense , et l'inconvénient bien plus redoutable d'armer une ville contre une autre, et de risquer la guerre civile; mais on ne pouvait pas abandonner deux citoyens. L'assemblée arrêta ce que nous lui proposâmes; nous donnâmes les ordres en conséquence. On nomma quatre députés , entre autres M. de La Chênaie , aujourd'hui chef de légion , de la sagesse duquel j'étais bien sûr : cela était d'autant plus nécessaire que le porteur de la lettre avait dit, et cela me fut confirmé par lui-même, que ses dépêches lui avaient été remises par ces messieurs eux-mêmes , et hors de la ville , lorsqu'ils sortaient à la tête d'un détachement ; ce fait n'était guère d'accord avec leur lettre qui les établissait prisonniers, et il s'est trouvé vrai. Cependant ce n'était pas une raison pour ne pas envoyer le secours rendu nécessaire par une lettre

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