‹ Mâemoires de BaillyChapitre 7 sur 15 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le Palais-Royal , qui avait été le théâtre des premières agitations alors utiles, devenait un objet d'inquiétude pour une administration qui désirait sincèrement de ramener la paix dont tout le monde avait besoin. Nous étions fort occupés d'y établir une bonne police , qui prévînt les commotions dirigées par des malintentionnés, et qui désormais ne pouvaient être que dangereuses. Nous chargeâmes les cinq districts des Petits-Pères, Saint-Honoré ,

Saint-Roch , l'Oratoire et des Filles-Saint-Thomas d'y veiller tant par leurs commissaires civils que par leur force armée.

Les jours présens ne me fournissent rien pour mon compte; je n'ai pas grand'chose non plus à dire de l'assemblée des représentons, ses procèsverbaux montrent le vide de ses séances. Le district des Blancs-Manteaux demandait à envoyer deux députés de plus; l'assemblée prononça avec raison qu'il n'y avait pas lieu à les admettre. La municipalité de Nemours dénonça une voiture d'armes , destinée pour la foire de Guibrai , et qui devait s'arrêter à Versailles; on répondit que le commerce, même des armes, devait être libre, et l'on fit passer l'avis à Versailles. Des municipalités voisines sont venues demander des armes, on a répondu qu'on n'en avait pas même pour Paris.

Ce jour, les soixante nouveaux représentans se sont présentés et ont été admis. Les cent vingt avaient invité chaque district, outre ce troisième député, à en nommer un quatrième que l'on pourrait appeler, si la multiplicité des affaires l'exigeait. M. Boucher fut le quatrième député de son district, le Sépulcre; j'avais suspendu sa nomination pour attendre qu'il fût revêtu de cette nouvelle marque de confiance de ses concitoyens.

L'objet vraiment important de la journée, parce que c'était l'acquittement d'une dette, c'est la détermination du traitement des gardes-françaises, que l'on a fixé à vingt sous par jour, en le faisant

remonter au 12 juillet, et en suppléant à ce que plusieurs de ces généreux soldats n'avaient point eu part aux différentes indemnités données par les districts. On avait fait la motion dans un district , celui du Sépulcre , de donner à chaque soldat des gardes-françaises qui avait servi la révolution, une médaille d'or pour marque distinctive. Cette proposition pouvait paraître indiscrète, car elle chargeait la Ville d'une dépense très-considérable. Cependant, comme la reconnaissance animait tous les habitans , la proposition fut assez bien accueillie, pour que M. de La Fayette en fît la demande à l'assemblée , sans cependant exprimer que ce dût être une médaille d'or. Il fit observer que cette distinction devant s'effacer avec ceux qui auraient mérité d'y prétendre, il n'y avait pas lieu de craindre qu'il dût s'élever aucune réclamation sur une différence qui aurait un terme , et qui d'ailleurs était motivée par des services rendus, et fondée sur des titres antérieurs et avoués de la patrie.

Le fils et le gendre de M. Châtel, lieutenant de maire à Saint-Denis, sont venus demander vengeance et réclamer la justice de l'assemblée sur le meurtre commis dans sa personne ; une députation, composée de plusieurs habitans de cette ville est venue, d'un utre côté , solliciter la grâce des coupables, et demander que l'assemblée se joignît à elle pour l'obtenir de l'Assemblée nationale. Un sentiment universel d'indignation les a repoussés.

L'assemblée n'a rien statué sur la pétition de la famille affligée, dans une affaire qui certainement ne la regardait pas.

Le district Saint-Jacques de l'Hôpital a fait célébrer un service pour les citoyens morts au siège de ki Bastille. L'abbé Fauchet (i) a fait l'oraison funèbre : il eut le plus grand succès; il transporta tous ses auditeurs. On lui décerna une couronne civique ; et il fut reconduit chez lui par deux compagnies de gardes nationales. On portait devant lui sa couronne civique. Quel homme ! quel chemin il eût fait , s'il n'eût pas voulu faire de son éloquence un instrument de son ambition ! il n'y a pas de doute que, lorsque la faiblesse et l'erreur de notre archevêque nous ont privés de ses vertus , l'abbé Fauchet n'eût été mis à sa place , si , comme le disait un de nos collègues, il se fût borné à se coucher de bonne heure et à se lever tard.

Le soir , nous apprîmes aux comités qu'on chargeait , sur un bateau au port Saint-Paul , dix milliers de poudre sortis de l'Arsenal pour les transporter hors de Paris. Le transport de cette poudre inquiéta le peuple; il nous inquiéta nous-mêmes. Je consultai M. de La Fayette , et, n'ayant point été prévenus de ce convoi qui paraissait tout-àfait extraordinaire dans les circonstances présen-

( i ) Depuis membre de l'Assemblée législative et de la Convention . L'abbé Faucbet a péri comme girondin.

INote des twuv. èdit. )

tes, nous ordonnâmes que le bateau serait arrêté, garde pendant la nuit , et la poudre de'chargée le lendemain, pour être reportée à l'Arsenal.

Jeudi 6 août. — Le matin, à l'ouverture de l'assemblée , le commandant du district de Saint- Louis de la Culture,vint réclamer quatre soldats citoyens qui , en conséquence de nos ordres de la veille, avaient été arrêtés sur le bateau chargé de poudre. Il était accompagné d'un des régisseurs qui expliqua les causes très-naturelles et très-légitimes de cet envoi. lie magasin de l'Arsenal ne peut contenir qu'environ vingt milliers de poudee ; il y en a de plusieurs espèces , poudre de guerre , à giboyer royale , de miac , et de traite. 11 n'y a que la première qui puisse être employée pour l'attaque et la défense , et qui pût être utile à Paris dans les circonstances ; il n'y avait dans ce moment que deux cent quarante Jivres de cette espèce à l'Arsenal , tandis que la poudre de traite y était en grande abondance. Les régisseurs pensèrent qu'il était instant de s'en débarrasser, en en renvoyant dix milliers à Essone , et en faisant venir pareille quantité de poudre de guerre. Ils eurent cependant la prudence de demander une autorisation ou ordre , mais à M. de La Salle qui eut l'imprudence de le donner et de le signer, en ajoutant pour M. de La Fayette : il ne devait pas le prendre sur lui. Ce fut une faute , elle pensa lui coûter cher. Les représentais, quoique tranquillisés par ces explications , crurent devoir confirmer l'ordre que

nous avions donné la veille de faire remettre la poudre à l'Arsenal, en présence de deux commissaires, et régler que dorénavant aucun transport de poudres ne serait fait sans l'expresse autorisation du maire et du commandant-général. On crut tout pacifié; cela devait être.

Mais les commissaires s'élant transportés au port Saint-Paul, et ayant fait voiturer la poudre à l'Arsenal, de concert avec les régisseurs, ne négligèrent aucune des précautions propres à détruire les inquiétudes du peuple. On fit l'épreuve de la poudre qui fut reconnue poudre de traite ; on fit la visite de l'Arsenal , pour s'assurer de sa capacité , et reconnaître qu'il était en effet encombré par cet amas de poudres inutiles à Paris. Plusieurs citoyens pris au hasard parmi les présens, ont été admis à cette visite. Tout cela ne tranquillisa point; une sentinelle des gardes-françaises gardait la porte. Plusieurs districts voulurent y laisser de leurs soldats : il fallut y consentir; car alors l'ordre , la règle n'étaient encore rien, la tranquillité était tout. On ne se borna pas là : on arrêta les deux régisseurs, M. Lavoisier (i) et M. Le Faucheux, et on les conduisit a toute force à l'Hôtel-de- Ville. 11 leur fut facile de justifier leur conduite par l'utilité de l'opération, et par l'ordre qu'ils avaient eux-mêmes

(0 II mourut sur l'échafaud, le 19 floréal an V. Sa mort est une des plus grandes pertes que la France ait faite à la révolution. Lavoisier était le premier chimiste de l'Europe.

{Note H es nouu. édit.)

provoqué. On les laissa donc aller; mais la fureur de la multitude se tourna contre celui qui avait donné l'ordre. On croyait d'abord cet ordre faux et supposé; quand on le crut véritable , on voulut la perte de son auteur. On a fait faire sur la place une proclamation de l'arrêté du matin. Dans ce moment, M. de La Fayette arriva à l'Hôtel-de- Ville; et à peine était-il entré dans l'assemblée , que les portes de l'Hôtel-de-Ville furent, forcées malgré la garde, et que le peuple s'est précipité dans la salle. M. de La Fayette a demandé au peuple ce qu'il voulait; il a dit ses motifs de ressentiment, et il a nommé sa victime. On a renouvelé toutes les explications. Enfin, M. de La Fayette a dit qu'il faudrait que l'accusé vint se justifier. Il n'était pas à la Ville; lorsqu'il arriva sur la place, instruit du sujet de cette rumeur par quelqu'un qui heureusement ne le connaissait pas , il se garda bien d'avancer, et se retira. On a expédié un ordre et cinquante hommes armés pour l'aller chercher chez lui. Il y avait du danger à le faire paraître ; M. de La Fayette insinua qu'il faudrait le conduire de suite en prison : le peuple exigea qu'il fut amené à la Vilie.M.de La Fayette alors représenta que nul n'avait le droit de menacer et d'insulter l'accusé, et il n'oublia pas de rappelerles services importans que M. de La Salle avait rendus dans les premiers jours de la révolution (i). On a proposé de jurer sa sûreté. La plus

(1) M. de La Salle était le premier membre de la noblesse qui avait embrassé la cause de la révolution. ( Note des nouv. édit. ) ii. i5

grande partie des assistans ont fait le serment; mais on a remarqué un petit nombre qui n'ont pas levé la main : ceux-là étaient les agitateurs du peuple et les acteurs payés de ces scènes atroces. On ne peut douter que celle-ci n'ait été excitée comme bien d'autres; car toute cette affaire était claire comme le jour. L'opération était utile et nécessaire, l'administration devait non-seulement l'approuver, mais l'ordonner comme indispensable à la sûreté de la capitale. Quelle raison restait-il donc à l'inquiétude , si ce n'est le motif du désordre ? On assure que, pendant ces mouvemens opérés dans la salle , un homme est monté sur la branche du réverbère, une corde neuve d'une main et une lumière de l'autre , et qu'il y est resté pendant près de trois quarts d'heure , dans le temps que les autres cherchaient le marquis de La Salle dans l'Hôtel-de-Ville, et jusque dans le clocher de l'horloge (i). ..En effet , la multitude s'était répandue dans toutes les pièces de FHôtel-de-Viile : elle en avait forcé les portes , tout renversé , cartons , papiers , dont plusieurs furent perdus dans cette fatale soirée; et lorsque j'y arrivai au milieu de la nuit, je vis partout l'image du désordre et du pillage.

(1) Ce fait est rapporté par le journal de Prudhomme , à peu près dans les mêmes termes. Les Deux amis de la liberté ajoutent qu'un forcené , le bras nu , et armé d'une hache , alla jusqu'à lever le tapis qui couvrait le bureau des représentans , pour chercher si le marquis de La Salle ne s'était pas caché entre leurs jambes.

( Note des noup. édit. )

J'ignorais ia suite (Je l'affaire du bateau de poudre, arrêté la veille par nos ordres. J'avais à conférer avec M. Nectar sur nos subsistances , et j'avais pris cette soirée pour aller à Versailles. Je partis à cinq heures, aussitôt mon dîner, avec madame Bailly qui avait quelques arrangemens à prendre dans l'appartement que nous quittions à Versailles; j'en revins à minuit et demi. On m'apprit à Chaillot qu'il y avait beaucoup de bruit, à la Ville , et que M. et Mme Lavoisier avaient été arrêtés. Quoique j'eusse lieu de croire que tout devait être alors fini , cependant l'inquiétude de ce qui avait pu s'y passer, la sûreté de M. et de Mme Lavoisier, mes amis , à qui je pouvais être utile , me déterminèrent à aller sur-le-champ à l'Hôtel-de-Ville : madame Bailly inquiète voulut m'y accompagner.

Vers les onze heures du soir beaucoup de troupes mandées par M. de La Fayette étant arrivées , on exécuta une manœuvre très-ingénieuse, qui nous a toujours bien réussi depuis. Cest ce qu'on appelle le carré. On en forme un par des files de soldats devant la porte de l'Hôtel-de-Ville , et on vide absolument le milieu. On l'agrandit ensuite insensiblement en y ajoutant de nouveaux soldats, et le peuple recule à mesure , et toujours le carré s'agrandissant et le peuple reculant , on met le peuple hors de la place , sans qu'il s'en aperçoive, sans qu'il soit tenté de résister, et par conséquent sans danger. Je trouvai , en arrivant, tout fort calme et la place de l'Hôtel-de-Ville parfaitement

libre. J'appris tout ce que je viens de raconter (i). Les soldats envoyés chez M. de La Salle revinrent et dirent qu'ils ne l'avaient point trouvé , qu'il était à sa maison de campagne ; il fallut donner l'ordre de l'y aller chercher , mais avec le désir et l'espé-

(1) Ce récit des faits relatifs à l'accusation portée contre le marquis de La* Salle est incomplet dans plusieurs de ses parties. L'absence de Bailly, au moment où ces événemens se passaient , explique ces omissions. Les historiens contemporains racontent que M. de La Fayette , au même instant où il faisait exécuter sur la place de l'Hôtel - de - Yille la manœuvre adroite dont Bailly fait l'éloge , se trouvait dans l'Hôtel-de-Ville même entouré de furieux qui , l'injureà la bouche , réclamaient à grands cris le supplice de M. de La Salle. Dans cette circonstance périlleuse , M. de La Fayette , en même temps qu'il paraissait ordonner des perquisitions pour satisfaire le peuple , parvint à dégager la place de l'Hôtel-de- -Ville, sans que la foule, qui assiégeait l'intérieur, s'en aperçût; de sorte que celle-ci se trouva isolée de la masse insurgée dont le secours faisait sa principale force et accroissait son audace. Le général , aussitôt qu'il apprit que la place de Grève était libre, se leva, et, s 'adressant au peuple qui l'entourait: a C'en est assez, dit-il, mes amis, vous êtes fatigués, et je n'en puis plus. La Grève est libre, et les rues adjacentes sont dégagées. Je vous assure que Paris ne fut jamais plus tranquille. Allons, retirons-nous tous en bonnes gens. » Ce simple discours, prononcé avec naturel et bonhomie , étonna les esprits. Plusieurs s'élancent vers les fenêtres , regardent , et n'aperçoivent plus sur la place que de nombreux détachemens de soldats et de gardes-françaises. Il fallut songer à la retraite. M. de La Fayette reprend la parole , et les congédie en termes pleins d'affection et de franchise. Ils sortent en ordre , et cette troupe de furieux s'est changée soudain en une assemblée calme et reconnaissante qui comble le général de bénédictions. On peut dire que le sang-froid et l'habileté de M. de La Fayette rendirent dans cette journée un éminent service à la patrie.

{Note des nouv. édit. )

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rance qu'on ne l'y trouverait pas. Au reste , alors il n'y aurait pas eu un grand danger, le peuple et ses agitateurs, qui ne peuvent rien sans lui , étaient retirés; sans lui ils sont à découvert, ils seraient reconnus trop facilement. Je m'en allai à trois heures , laissant tout fort tranquille.

Aujourd'hui M. de Maissemy a donné sa démission de chef de la librairie (i). La censure étant supprimée, la liberté complète établie., l'administrateur de cette partie était inutile ; M. de Maissemy s'est très-bien montré depuis à la commune de Paris.

Le roi a donné les entrées familières de sa chambre au président de l'Assemblée nationale ; je n'avais pu les obtenir de mon temps. Je remarque que Brissot appelle cette distinction une faveur infiniment précieuse pour les représentans de la nation. ( Patriote français , n° 1 1 > 8 août. )

Vendredi 7 août. — La poudre de guerre qu'on faisait venir d'Essonne pour approvisionner Paris et le mettre en défense, et qui avait causé tant de bruit la veille et la surveille, arriva ce matin.

(1) On lit dans les Révolutions de Paris vine satire très-amère de M. Maissemy que le rédacteur qualifie de créature de MM. de Barentin et de Villedeuil. S'il en faut croire cet article , la démission de ce fonctionnaire fut provoquée par la crainte qu'il éprouva en apprenant que des furieux parlaient de se porter dans sa maison , et de lui faire subir des traitemens ignominieux. On accusait M. de Maissemy d'avoir conseillé au comité de la police le règlement que celui-ci avait publié relativement à la liberté de la presse. {Note des nouv. édit.)

Depuis long-temps j'étais tourmenté parle peuple pour diminuer le pain. Il était à treize sous et demi, et il valait à peu près cela aux environs de Paris. La farine qu'on vendait à la Halle coûtait au gouvernement beaucoup plus qu'il ne l'y vendait; cependant on parlait de quelque diminution dans plusieurs marchés; le peuple était très-misérable, beaucoup de riches avaient déjà quitté la capitale, et le travail manquait aux pauvres. En outre , lorsqu'on proposa de baisser le prix du pain , il y a environ quinze jours , on agita de le baisser de quatorze sous et demi a douze sous , on en avait flatté le peuple. Les électeurs observèrent alors que cette diminution et cette perte étaient trop considérables pour les faire à la fois. On promit d'y revenir ; le peuple ne l'oublia pas. C'était bien assez cher dans un temps de malheurs et de misère de payer le pain trois sous la livre; il était d'autant plus cher, que le peuple, montant la garde assez souvent , il ne gagnait rien ces jours-là , et devait vivre aux dépens des autres jours. Enfin, après toutes ces raisons , il faut bien dire la plus forte, puisque j'ai promis de tout dire; nouveau magistrat, fort aimé du peuple, je voulais lui faire ce bien , je désirais qu'il le tînt de moi. Je provoquai donc cette seconde diminution au comité qui l'agréa , et nous la proposâmes à l'assemblée qui l'ordonna par un arrêté. Je ne me rappelle pas si je la concertai avec M. Necker, peut-être fut-ce l'objet de mon voyage de la veille à Versailles ; mais nous mar-

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chions fort d'accord avec lui, nous n'avons jamais eu le désir de passer notre pouvoir ; il n'a jamais réclamé celui qu'il exerçait au nom du roi. Dans ce temps on était si persuadé que tout se faisait pour le bien , et cela était vrai , qu'on était mutuellement sûr que toutes les mesures seraient approuvées.

Les gardes - françaises avaient demandé que le signe distinctif qui leur serait donné, ne fût point d'or , afin qu'on ne crût pas que l'intérêt y serait pour quelque chose. Le comité militaire proposa à l'assemblée de leur donner une médaille de cuivre doré , portant d'un côté la tête du roi , de l'autre les armes de la Ville , avec cette légende : Garde nationale parisienne , J7^9^ avec un ruban aux trois couleurs. L'assemblée renvoya cette proposition aux districts.

La caisse d'escompte nous envoya 12,000 livres, qui me furent apportées à l'assemblée par MM. Vande-Niver et Perregaux.

L'assemblée a pris un arrêté que les troubles de la veille ont paru rendre nécessaire ; nous l'avions demandé , M. de La Fayette et moi : en conséquence l'arrêté le charge de prendre, avec tous les commandans de district, les mesures les plus efficaces pour faire cesser les attroupemens séditieux qu'il ne faut pas confondre avec les assemblées de citoyens paisibles. Ce principe était excellent : l'exécution en fut particulièrement recommandée aux districts qui avoisinent le Palais-Royal , parce

que là, et pendant long-temps encore, se faisaient les rassemblemens inquiétans (i).

Cet arrêté était d'autant plus nécessaire, que les attroupemens ont continué tout le jour , et qu'il y a eu le soir un assez grand rassemble-

(1) Il n'est peut-être pas sans intérêt de rapporter ici l'explication que les journaux du temps donnaient sur l'origine , le caractère et l'utilité des réunions tumultueuses du Palais-Royal, qui ont si puissamment contribué à entraîner le peuple dans la carrière des insurrections , et à lui faire regarder ces soulèvemens comme l'un de ses droits.

« Il y a à Paris , dit un des plus célèbres journaux du temps , quarante mille étrangers logés en hôtels garnis , qui ne sont pas censés habitans , et qui pourtant sont citoyens. Ne faisant pas partie de la commune de Paris , ils ne peuvent assister aux délibérations des districts ; mais , comme dans les districts on opine souvent sur des objets qui n'intéressent pas seulement la commune , mais toute la France , les étrangers se sont insensiblement formé un district qui est le Palais-Royal.

■» C'est au Palais-Royal que fut faite la motion de ne pas laisser mettre à Bicêtre quelques gardes-françaises détenus à l'Abbaye- Saint-Germain. Ce fut aussi là que se fit la motion de les faire réintégrer dans la prison , dès qu'on eut la certitude que le roi avait promis de faire grâce sitôt que l'ordre serait rétabli. C'est au Palais-Royal qu'on a fêté les premiers soldats patriotes , et qu'on les a harangués au nom de la patrie. C'est au Palais-Royal que s'est faite la motion de prendre les armes : elle a été justifiée par l'événement.

» Ce n'est pas au Palais-Royal qu'a été faite la motion de décapiter de Launay. Il n'était plus , lorsque la nouvelle de la prise de la Bastille y a été apportée. Ce n'est pas en vertu d'une motion que de Flesselles a été tué; c'est un seul homme qui, de son propre mouvement , lui a lâché un coup de pistolet. Foulon était à i'Hôtel-de-Ville 3 et déjà demandé par le peuple , avant qtie l'on sût au Palais-Royal qu'il était arrêté. On y a discuté tous les

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ment sur la place de l'Hôtel-de- Ville . Cette place a été bien long- temps surcharge'e de curieux et d'oisifs qui ne veulent point faire de mal , mais dont la foule a cela de dangereux quelle enveloppe et couvre les malveillans , qu'elle leur offre une masse facile à échauffer, et quelle les fait paraître une armée, lorsqu'il y a à peine une poignée de factieux. Rien n'est plus heureux dans ces circonstances que le mauvais temps , et les jours de grande pluie j'étais bien à mon aise. Aujourd'hui on avait peut-être pour objet de voir si M. de La Salle ne reparaîtrait pas ; il s'était re-

moyens possibles de sauver Berthier de la fureur du peuple , pour avoir de sa bouche, par des voies juridiques, toutes les indications nécessaires sur une conjuration aristocratique. Ce ne sont point les habitués du Palais-Royal qui ont commis les meurtres , qui ont porté les têtes , qui ont traîné les cadavres.

» Dans toutes les grandes villes , il y aura toujours un lieu où les désœuvrés s'assembleront pour causer , et où les hommes occupés Courront le soir pour avoir les nouvelles du jour et de l'heure.

» Il est à peu près impossible que , dans ce point de réunion , on ne propose pas à ceux avec qui on converse des idées bonnes ou mauvaises ; quant à celles qui sont dangereuses , on ne les y proposerait pas sans quelques risques ; car, la contradiction y étant trèslibre , le moteur dangereux est bientôt réfuté , interrompu et hué.

» Il y a beaucoup de réverbères au Palais-Royal ; il y fait , pour ainsi dire , jour la nuit. On y débite les nouvelles les plus fraîches , et souvent les plus sûres ; voilà sans doute ce qui y attire un grand concours de citoyens.

» Mars le mal est toujours à côté du bien. Plus une assemblée est

nombreuse , plus une idée incendiaire y fait de progrès etc.. »

( Révolutions de Paris , n° 4. ) ( Note des nouv. édit. )

tiré à Versailles, sous la protection de l'Assemblée nationale (i).

Quarante-trois districts ont adopté provisoirement le règlement militaire pour la garde nationale.

On a nommé des commissaires avec des députés de chaque bataillon des gardes-françaises , pour faire leur décompte aux casernes et dans les bâti— mens ; MM. Andelle et d'Avoust.

Les Petits- Augustins ont offert de recevoir dans leur couvent les braves soldats qui auraient vieilli au service de la patrie ou qui auraient été blessés (2). Le district s'est transporté avec eux aux casernes des gardes, et ils en ont ramené en triomphe un grenadier qui avait la jambe cassée , et cela à travers une foule de peuple qui criait : Vivent les Petits- Augustins ! vivent les gardesfrançaises ! Dans un temps où tant de prêtres se conduisent si mal , je suis bien aise de citer ceux qui ont été patriotes. J'avais aujourd'hui un petit comité de subsistances à Chaillot, composé de

(1) Ce fait semble contredit par l'histoire des Deux amis de la liberté qui rapportent que M. de La Salle vint se constituer le lendemain prisonnier, provoqua une instruction judiciaire , et fit mettre au grand jour son innocence qui fut proclamée par la

commune et par l'Assemblée nationale.

( Note des nouu. édit. )

(2) Cette offre des religieux Augustins fut faite au district des Petits-Augustins par l'organe du R. P. Hinant. Il proposa en outre que toutes les maisons religieuses du royaume servissent de retraite aux braves soldats qui auraient vieilli au service de la patrie ou qui y auraient été blessés. (Note des nouv. édit.)

deux membres de ce comité , de MM. de Montaran et de Doumer. M. de Garelle m'apporta une lettre de M. Necker. M. de Garelle s'était livré depuis peu de temps , et à la sollicitation du ministre, à l'approvisionnement de Paris, et il n'a pas continué long - temps cette mission et ce service dangereux. C'était un homme très-actif. M. Necker me mandait qu'il y avait à Rouen une quantité de farines que l'on pouvait amener trèspromptement à Paris , mais que les ordres à donner exigeaient sa présence , et que , vu la disposition des esprits , il y aurait du danger pour sa personne s'il y paraissait seul. 11 m'invitait en conséquence à faire nommer un commissaire revêtu des pouvoirs de la ville de Paris , et qui pût lui faire porter respect et sûreté. Je fus assez embarrassé, les personnes présentes ne pouvaient pas y aller. Je n'avais là aucun autre membre de la commune , cependant la chose était très-pressée. Je proposai le voyage a quelques amis. M. Cailhava eut le courage de l'accepter; nous lui donnâmes un ample pouvoir : ils partirent sur-lechamp. En allant, et dans les endroits ou ils arrêtaient, on disait à M. Cailhava : « Vous allez avec un homme qui va se faire pendre, » et différens propos semblables. À quelque distance de Rouen , M. de Garelle trouva son domestique qui leur apprit qu'il y aurait de la témérité à aller plus loin. Mais les ordres du départ furent donnés, les relais disposés sur la route , et tout préparé pour

faciliter le convoi. Ils s'en revenaient fort contens du succès, et de n'avoir couru aucun danger, lorsque , s'arrêtant à Mantes chez le père de M. de Garelle, le peuple s'attroupa devant la maison et autour du cabriolet. M. Cailhava, voyant sa mission remplie, pensa qu'il fallait ne pas s'exposer aux erreurs d'une multitude aveugle et sourde. Ils sortirent par une porte de derrière, et chacun de leur coté. M. Cailhava regagna Paris à pied , et me raconta, ainsi qu'au comité, ces détails et ces dangers auxquels je fus bien fâché d'avoir exposé son patriotisme et son amitié.

On a discuté aujourd'hui à l'Assemblée nationale l'article de la liberté de lâchasse. 11 y a eu quelque difficulté relativement au port d'armes. M. Dambli observait que lorsqu'il avait été question des milices bourgeoises , on avait douté si les habitans des campagnes devaient être armés. En Angleterre un homme ne porte un fusil que lorsqu'il a plus de cent guinées de revenu. On doit être circonspect pour aller plus loin qu'un peuple qui , depuis un siècle, se trouve bien de sa liberté. Il serait dangereux que tout le monde fût armé avant que la soumission religieuse à la loi fût parfaitement établie. Il me semble que le civil et le militaire doivent être soumis à une même règle. Tout homme n'influe pas sur la législation par le droit d'élection , ce droit est accordé au citoyen qui paye une certaine taxe qu'on regarde comme la mesure de ses lumières; tout citoyen ne

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doit aussi composer la force armée que d'après la même taxe et la même mesure. Il faut au moins qu'il eu sache assez pour connaître qu'il a plus à gagner à se soumettre à la loi qu'à la violer. L'Assemblée a demandé au roi le retour des galériens et des bannis pour fait de chasse.

Les six ministres du roi sont venus à l'Assemblée, et M. le garde-des-sceaux , après un tableau énergique de l'état du royaume et des actes de violence qui s'y commettent , a demandé à l'Assemblée nationale qu'elle rendît à l'autorité la force nécessaire pour défendre la propriété et la sûreté partout violées. M. Necker, rentré au ministère dans un moment d'épuisement du trésor public , dans un moment où la licence suspend le paiement des impôts , a demandé des secours avec la douleur d'un homme qui voit détruire et son ouvrage et ses espérances; il a prié l'Assemblée que , tandis quelle se préparait à élever un superbe édifice, elle ne permît pas que les matériaux en fussent brisés et dispersés. Il a exposé vivement les besoins instans du trésor public , et a proposé que l'Assemblée votât un emprunt de trente millions. Mirabeau s'y opposa ; Mirabeau commençait alors la guerre contre M. Necker. On assure qu'il lui avait fait proposer de l'associer au ministère des finances, et que, sur le refus de M. Necker, il résolut de le pousser et de le perdre. Cette fois Mirabeau ne réussit pas contre l'emprunt, il avait alors peu de crédit dans l'Assemblée. Je me rappelle que de

mon temps on était en garde contre tout ce qu'il proposait. Son avis dans sa bouche avait de la défaveur; cependant on admirait son talent, on aimait à l'entendre parler , et cela présageait son influence future. Mirabeau s'en flattait déjà, et, quoique sans crédit , il avait l'air assuré et la contenance d'un homme qui se sent fort.

Samedi 8 août. — Nous avions eu la veille , au comité de police, une assez grande inquiétude. Un particulier y apporta un tas de chiffons imprégnés de soufre qui avaient été trouvés entre deux bornes dans la rue Saint-Bon. Le comité de police me fit prier d'y passer, et je m'y rendis sur-le-champ. Les premières idées, extrêmement effrayantes, furent que ces chiffons avaient pu être destinés à incendier les maisons, et que les porteurs , sans doute effrayés par quelque bruit, les avaient jetés au coin d'une borne. Nous prîmes le parti de faire enfermer ces linges dans un tonneau bien scellé qui fut envoyé à l'Arsenal.

Aujourd'hui nous portâmes cette affaire à l'assemblée, et je fis nommer quatre chimistes pour en aller faire l'examen. Ces commissaires ont décidé que ces substances soufrées n'ont pu être fabriquées que pour l'usage ou de marchands de vin , qui montent leur v:n blanc, ou d'artistes à qui le soufre sert ou à blanchir ou de mordant, mais que la combustion lente de ces mèches soufrées ne peut absolument servir de base à aucun soupçon de projet incendiaire.

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Les gardes - françaises ont fait présenter , par M. de La Fayette , le vœu que leur engagement dans la garde nationale n'eût point de terme, et qu'ils pussent y servir sous la seule condition d'avertir six mois avant leur retraite. Cette proposition fut renvoyée à la décision des districts.

On sait que l'abbé Maury avait cru devoir s'absenter après l'affaire du 14 juillet; M. d'Eprémesnil en avait fait autant. Je crois que c'est à peu près à cette époque qu'ils revinrent tous les deux.

C'est daos la séance de l'Assemblée nationale de ce jour que l'emprunt de trente millions fut discuté. Les recettes du trésor royal , en août et septembre , ne devaient monter qu'à trente-sept millions deux cent vingt mille francs; les dépenses s'élevèrent à soixante-huit millions. 11 y a donc un déficit de trente millions; ce qui constate la nécessité de l'emprunt, mais ce n'est qu'un secours de deux mois. La grande difficulté était de savoir si l'on pouvait se permettre de déroger aux mandats qui commandaient impérativement de ne s'occuper de finances qu'après la constitution. Mirabeau est revenu à l'avis qu'avait ouvert M. le duc de Lévis , de faire l'emprunt sous la garantie de la fortune des députés. C'est dans ce moment que M. de La Cotte a mis en avant qu'il fallait déclarer que les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. Il proposait de régler la suppression des dîmes de 1 790 , laisser aux titulaires un revenu égal pen-

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dant leurvie, augmenterla dotation des curés, faire fixer les honoraires des évêques, et détruire les ordres monastiques. Il y eut applaudissemens et rumeurs comme on le pense bien. Le vicomte de Mirabeau proposait des sacrifices , et il abandonna une pension de deux mille livres ; enfin , on revint à l'emprunt et il fut voté. M.Pétion a trouvé trop fort l'intérêt à cinq pour cent , le vicomte de Noaillesa proposé quatre et demi ; ce qui a été adopté : en quoi l'on a fait une grande faute. L'emprunt n'a pas été rempli. Vingt jours après le décret , il n'y avait encore, dit-on, au trésor royal que deux millions six cent mille livres. Il y eut, le i3, une rumeur à la bourse , causée par des gens qui s'efforçaient de discréditer l'emprunt. Faire manquer d'argent, était un moyen de contre-révolution.

Le soir, sur les neuf heures , on me dit qu'un homme demandait à me parler en particulier. Cet homme me dit qu'il était envoyé par M. le prince de Conti à M. de La Fayette, pour lui déclarer qu'il n'était point coupable , et qu'il était prêt à se rendre à Paris sous bonne et sûre garde , et plutôt à Paris qu'à Versailles. Je lui demandai où était le prince , il me dit dans un bois qu'il désignerait. Je lui demandai ce qu'il était , lui ; il me dit qu'il était piqueur. Cet ambassadeur me parut singulièrement choisi. Tout son récit était de la dernière absurdité. 11 ne voulait rien confier qu'à moi; cependant, comme cet exclusif était dangereux, je le fis consentir à parler au comité des subsistances. En-

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suite nous attendîmes M. de La Fayette ; et je résolus avec lui de saisir l'assemblée de l'affaire en la communiquant à ses officiers. Telle était notre position alors, que les avis les plus ridicules ne pouvaient pas être négligés. Il n'y avait nulle vrai* semblance que le prince fût errant dans un bois , qu'il voulût se rendre à Paris , qu'il en eût confié le dessein à ce piqueur , et qu'il en eût fait son ambassadeur sans lettre de créance. Mais, si nous avions repoussé l'avis et l'homme , le lendemain on aurait publié que nous nous entendions avec les princes , et que nous avions favorisé leur retraite. Cet homme, bien interrogé en règle, multiplia les absurdités , se coupa , et enfin , vers deux heures du matin, il confessa que tout ce qu'il avait dit était faux , et il le signa. Nous en fûmes débarrassés et quittes pour avoir passé une partie de la nuit; c'est ainsi que dans ce temps on perdait les momens les plus précieux à l'administration. Cet homme a été mis en prison où il est resté quelque temps , et le lendemain l'assemblée, pour éclairer le public , a fait imprimer tout le procès- verbal. Il a été renvoyé le 9 septembre , par-devant le lieutenant-criminel , pour être jugé.

Dimanche 9 août. — Sur la demande du comité militaire, l'assemblée donna des ordres et nomma des commissaires pour l'habillement de la garde nationale. Je désirais avec ardeur quelle fût habillée. Je trouvais que ces bourgeois, en habits divers et seulement armés de fusils, n'imposaient h. 16

pas assez et à la foule de nos brigands et aux insurrections sans cesse excitées. Ces bourgeois armés ne seraient bien respectés que de ceux qui n'ont pas besoin detre contenus ; c'est une vérité d'expérience que le commun des hommes , que même les hommes assemblés et pris en masse ne sont bien frappés que par les yeux. Il faut que le magistrat et la force-armée aient une marque distinctive , sans quoi le peuple ne voit , dans le magistrat et dans le soldat , que son voisin et son compère.

Aujourd'hui plusieurs bataillons ont fait bénir leurs drapeaux dans différentes paroisses. M. de La Fayette a paru à Saint-Nicolas-des-Champs, pour la première fois, en uniforme de la garde nationale , qu'il s'était empressé de prendre.

Cet uniforme est devenu celui du royaume entier y comme le blason des armes de la Ville a fourni les trois couleurs nationales qui brillent sur nos drapeaux et sur nos pavillons ; c'est une gloire que Paris a méritée et qu'il doit soutenir.

La milice de Villeneuve-Saint-George avait arrêté et conduit à Paris cinq voitures chargées de draps pour le compte du gouvernement; cela venait à merveille pour l'habillement de la garde nationale; cela fut de bonne prise et envoyé à l'Arsenal et aux Célestins : ce qu'il y eut d'assez bizarre , c'est que le district de Saint-Gervais s'y opposa. Dans ce temps , l'autorité était partout , excepté où l'autorité prépondérante devait être. Les dis-

DE BAILLY. 2/fô

tricts l'avaient déléguée et en même temps retenue: personne ne savait son métier, tout le monde savait commander , personne obéir.

IV. B. Qu'hier Brissot, dans son journal, remarquant le bruit et le tumulte qui avail eu lieu dans l'Assemblée nationale , dit : « Cela prouve la né- » cessité de séparer en deux ou trois chambres une » Assemblée aussi nombreuse. » (N. XI, 8 août

Lundi 10 août. — M. Moreau de Saint-Merry, à l'expiration de sa présidence, a quitté l'assemblée ; il était appelé par les affaires des colonies. Il a promis d'y revenir autant qu'il lui serait possible , et a paru se séparer de l'assemblée avec autant de regret, que l'assemblée en avait de lui voir quitter des fonctions dont il s'était toujours dignement acquitté , au mois de juillet et pendant trois jours , avec tant de prudence , de courage et de danger. MM. Vauvilliers, Blondel, Picard , furent présidens.

Je voyais que les commissaires, nommés le 25 juillet , n'avaient encore , le 10 août, rien apporté à l'assemblée pour le plan de municipalité ; ils ne communiquaient point avec moi s et ne m'instruisaient pas du point où ils en étaient , à moins que je n'allasse les chercher. J'y ai été une fois , lorsque leur travail fut fini, pour avoir au moins une idée de ce qu'il contenait. Je prévoyais bien ce que cette lenteur annonçait ; c'est qu'au lieu d'un plan simple et facile dont nous avions besoin , on nous

donnerait un plan compliqué qui exigerait une longue discussion , et qui , dans l'exécution , ne vaudrait rien. J'allai donc à l'assemblée pour la prier d'accélérer le travail de l'organisation municipale , toujours de plus en plus nécessaire pour rétablir l'ordre dans la capitale. Il me fut répondu ce qu'on répond toujours en pareil cas , « Que les vœux de l'assemblée n'étaient pas moins » ardens que les miens , et qu'on n'attendait que le » projet de rédaction des commissaires. »

Le décret de l'Assemblée nationale , qui ôtait le droit exclusif de la chasse, fut mal compris de la multitude qui peut-être ne voulait pas le comprendre. On crut que ce décret donnait le droit de chasse à tout le monde sur toutes les terres à gibier. En conséquence , tout ce qui portait des fusils se répandit dans les campagnes > et cette liberté devint bien plus désastreuse que le privilège ; mais c'est le moment de l'ouverture d'une digue opposée à des eaux , il y a des ravages avant que l'écoulement se fasse avec lenteur et égalité . Nous fîmes des défenses, M. de La Fayette et moi, à toutes patrouilles, à tous citoyens, de sortir en armes dans la campagne , sans un ordre exprès du général.

On a observé que les capitaineries des princes patriotes avaient été épargnées, et que les nouveaux chasseurs s'étaient fait désigner, à Vincennes, les terres de M. le duc d'Orléans , pour n'y pas entrer. ( Révolutions de Paris , n° 5. )

Les femmes du marché Saint-Martin imaginèrent de se réunir en nombre , toutes , et les jeunes filles habillées en blanc , accompagnées du bataillon de leur quartier, avec la musique , et d'aller porter des actions de grâces et un bouquet à la patronne de Paris. Au retour elles m apportèrent et des complimens, et un bouquet, et une brioche. Cet exemple fut imité par tous les districts ; tous les jours il y avait de pareilles processions; tousles jours j'avais des complimens et des brioches : j'étais bien Jeté et bien baisé par toutes ces demoiselles. Le plus souvent, le cœur plongé dans la douleur , et l'esprit tourmenté par l'inquiétude des subsistances , cette joie m'était aussi importune qu'étrangère ; cependant il fallait qu'il n'y parût pas ; politiquement même , et en y réfléchissant , j'étais satisfait. Ces vœux communs et ces rassemblemens entretenaient le patriotisme , et cette joie éloignait l'attention du peuple et le détournait des inquiétudes auxquelles j étais dévoué pour lui.

L'après-midi de ce jour fut marqué par un événement bien malheureux. J'étais à dîner chez moi , à Chaillot , avec madame Bailly. On me dit que M. du Rocher, commandant la maréchaussée à Passy , demandait à me parler; et voici les faits dont il m'instruisit. Je dois dire, avant tout , qu'au moment de la révolution, et où les gardes-françaises se joignirent aux citoyens, beaucoup de gardes-suisses quittèrent leurs corps , et se rendirent aux districts. Il y en avait ainsi plusieurs

admis parmi les soldats de la garde nationale du district du Roule. M. du Rocher m'instruisit qu'il était venu dans l'esprit à ces soldats suisses de venir demander les drapeaux à la caserne de Chailîot; qu'ils y étaient venus, en effet, à deux heures et accompagnés d'un assez grand nombre de citoyens armés; qu'un officier , nommé M. de Zellesme, s'était présenté pour savoir ce qu'ils voulaient ; il lui avait été répondu qu'on voulait les drapeaux. Cette prétention était ridicule , caries drapeaux appartiennent au bataillon , et un soldat ou plusieurs soldats qui quittent n'y conservent aucun droit ; c'était une offense pour le régiment, et pour la nation suisse que l'on ne peut pas dépouiller de ses drapeaux. Cependant, comme il est difficile de discuter des principes avec une multitude armée, et qu'il fallait surtout éviter de mettre les Suisses aux mains avec les citoyens, l'officier demanda s'il y avait un ordre de M. de La Fayette ou du district; on lui dit qu'on n'en avait aucun, et sur ce qu'on insista , il dit que les drapeaux n'étaient pas à la caserne : en effet, on avait été prévenu a temps, et on avait eu soin de les retirer. Il offrit avec beaucoup de sagesse de laisser entrer quatre citoyens et quatre Suisses pour faire la visite: elle fut faite; on ne trouva rien. Cette troupe s'est alors retirée , en menaçant de revenir en plus grand nombre. L'officier courut à la hâte à la Ville; on lui dit que M. de La Fayette , déjà averti , avait donné un ordre d'y envoyer douze citoyens armés , avec

un officier pour sauvegarde. Il vit M. de La Fayette peu après , qui lui dit qu'il allait signer Tordre. L'ordre et les douze hommes arrivèrent trop tard. M. du Rocher me dit que , sur le bruit de ce désordre , il s'était transporté avec un seul cavalier, et venait me demander des ordres. Nous crûmes , lui et moi , que ces gens ayant visité la caserne, et n'ayant point trouvé de drapeaux, ne reviendraient pas malgré la menace qu'ils en avaient faite : le contraire n'était pas vraisemblable ; mais j'ai reconnu depuis qu'on avait tenté de produire du désordre en violant la caserne , et en insultant les gardes-suisses. M. du Rocher me dit qu'il allait voir l'état des choses, et qu'il veillerait à empêcher les voies de fait. Je lui recommandai la prudence avec une multitude presque toujours aveugle; et il ne pouvait pas employer la force , puisqu'il n'en avait pas : il me quitta vers cinq heures; je loge à Chaillot très-près de la caserne. A cinq heures et demie, on vint précipitamment me dire que du Rocher venait d'être tué d'un coup de fusil : j'étais avec madame Bailly et M. de Villeneuve , trésorier de la Ville. Il est aisé de sentir l'impression que nous fit cette nouvelle de la mort d'un homme que nous avions vu , qui nous quittait dans l'instant, qui n'avait pu se présenter que sans force , et pour un ministère de paix. J'allais partir pour la Ville ; madame Bailly , effrayée par une image sanglante, et voyant d'autres malheurs dans son imagination, entra dans un désespoir difficile à peindre, mais

qui est encore présent à ma mémoire ; égarée et fondant en larmes, elle se jetait tantôt a mes pieds, tantôt à ceux de M. Villeneuve , pour me retenir. Nous parvînmes cependant à la calmer en lui faisant entendre d'abord qu'aucun danger ne me regardait personnellement , ensuite que mon devoir ne me permettait pas de m'y soustraire. Je donnai des ordres pour appeler un chirurgien; mais le malheureux n'existait plus. M. de Zellesme vint alors me rendre compte de ce qui s'était passé. 11 m'a dit qu'une partie des mêmes hommes était revenue , mais en assez petit nombre, avec un officier à leur tête , et que le sieur du Rocher est venu en même temps ; qu'il a vu bientôt que les- esprits s'échauffaient , et qu'on parlait de fusiller le commandant de la maréchaussée : en effet , ona saisi la bride de son cheval , et il a été tué d'un coup de fusil. J'ignore s'il avait tenté d'arrêter l'officier; on dit qu'on a voulu le mener au district, qu'il s'y est refusé , et a pris le galop pour se sauver ; c'est alors que le coup est parti et l'a atteint. Un officier de maréchaussée est exposé à des ressentimens ; je suis persuadé qu'il a été la victime de quelque vengeance particulière. C'est pour les hommes publics un danger que les attroupemens où les hommes se cachent et où les coups sont couverts. L'officier, porteur de l'ordre de M. de La Fayette, arriva trop tard; la multitude l'arrêta , le désarma et me l'amena. Je lui fis rendre ses armes , je fis rassembler des citoyens armés, au nombre d'environ cent cinquante,

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pour garder la caserne et préserver les Suisses de toute insulte; et, sachant que le district du Roule informait , dressait procès-verbal , je partis pour la Ville : on juge bien que le coupable avait disparu, et qu'il ne fut pas dénoncé. Je m'intéressai beaucoup pour faire avoir la place à un des jeunes frères de M. du Rocher, qui est* un très-joli sujet (i); mais M. de Saint-Priest me répondit qu'il fallait avoir servi dans la ligne. Je l'ai fait placer depuis dans la cavalerie parisienne où il sert très-bien.

Plusieurs citoyens qui avaient concouru à la prise de la Bastille , vinrent se faire reconnaître , et demandèrent que leurs titres fussent constatés ; c'étaient les sieurs Hulin , Maillard , Arné : on nomma des commissaires. Ces commissaires ont

(1) Il s'agit peut-être ici de M. Le Harivel du Rocher, frère du commandant de la maréchaussée de Passy , qui , dans une lettre insérée au Journal de Paris du 2 3 août 1789, rendit un compte de la mort du malheureux du Rocher, différent en quelques points de celui de Bailly. Cette mort , si l'on en croit le récit de M. du Rocher, fut occasionée par une querelle élevée entre les Suisses de la caserne de Ghaillot , et d'autres Suisses de la caserne de Courbevoie , mais attachés au district du Roule , au sujet d'un esponton que ces derniers s'étaient permis d'enlever de vive force de la caserne de Chaillot , et que les Suisses de cette caserne voulaient reprendre à ceux du Roule. M. du Rocher, chargé de faire restituer l'esponton à ses premiers possesseurs , fut assassiné par les autres dans un moment où ceux-ci s'imaginaient qu'il voulait arrêter leur capitaine qui avait favorisé l'enlèvement de l'arme dérobée. Il fut tué d'un coup de fusil qui l'atteiguit par derrière. M. de La Fayette fit enterrer avec tous les honneurs militaires cette victime de la fureur d'une soldatesque effrénée.

( Note des nouv. édit. )

25o MÉMOIRES

rendu compte depuis (le i3 août) ; ils ont reconnu que MM. Hulin, Élie , Maillard, Richard, Dupin, Humbert , Legry , Ducostel , Georget et Marc se sont distingués à l'attaque et à la prise de la Bastille, et l'assemblée les a, en conséquence , recommandés aux districts. Cet acte était de toute, justice. Ensuite , les commissaires se sont relâchés dans leur examen , ona admis trop d'individus , et les vainqueurs de la Bastille se sont trouvés au nombre de huit cents. Les véritables, ceux qui s'y sont fait remarquer, ont mérité la gloire et toute notre reconnaissance ; mais ils ne sont pas huit cents , ou bien ils sont trente mille.

Nous avions, M. de La Fayette et moi, sur une réquisition qui nous a été faite, envoyé faire perquisition au château d'Emerie , chez madame la comtesse Diane de Polignac ; on devait y trouver une grande correspondance ; on n'y trouva rien , comme cela arrivait toujours.

C'est aujourd'hui que j'ai proposé à M. Boucher, revenu de Rouen où il avait été député par les électeurs pour les subsistances , le secrétariat de la mairie : il a accepté , et est entré en fonctions dès le lendemain.

L'Assemblée nationale a fait aujourd'hui une proclamation pour rétablir l'ordre dans les campagnes. On voulait alors allumer un incendie général; on voulait armer le peuple contre le peuple. Après le faux bruit de la marche des brigands, bruit répandu d'un bout du royaume à l'autre, on se

servit des décrets de la nuit du 4 août. On dit que tous les droits, les cens, les redevances, les impôts même étaient supprimée. On engagea les habitans des campagnes à ne point payer; on les porta à brûler les chartriers, les châteaux; on alla jusqu'à supposer des ëdits du roi ou des décrets de l'Assemblée, qui autorisaient la destruction des châteaux. L'Assemblée a chargé les municipalités de poursuivre les perturbateurs, a défendu les attroupemens séditieux , a ordonné de dresser des rôles des gens sans aveu, et aux troupes nationales et de ligne , officiers et soldats, de prêter serment & être fidèles à la nation, à la loi et au roi. Voilà le premier exemple d'un serment fait en France à la nation.

Mardi 1 1 août. — J'ai demandé à l'assemblée si elle croyait à propos d'assister, comme corps de Ville, le i5, à la procession du vœu de Louis XIII. Je pensais que cela pouvait avoir de l'inconvénient, à cause de la présence du parlement et de l'incertitude de la préséance. Le parlement l'avait eue jusqu'aujourd'hui sur l'ancien corps de Ville ; mais aujourd'hui la commune était un corps d'une espèce toute nouvelle. Fallait-il disputer avec le parlement; ce qui aurait été déplacé ? fallait-il risquer de compromettre les droits et la dignité de la commune , en prenant un rang inférieur ? Le plus sage était de s'abstenir de paraître à la cérémonie. C'est le parti que prit l'assemblée sur mes observations : elle fît bien , puisque l'Assemblée natio-

nale a depuis donné le pas aux municipalités sur les juges.

Il y avait alors une grande interruption dans la perception des droits d'entrées. Après un mois écoulé, on se sentait encore de l'incendie des barrières ; la licence s'y maintenait , surtout dans le faubourg Saint-Antoine : il y avait des raisons pour cela ; et le profit des droits non perçus , l'avantage de la contrebande, profitaient à quelqu'un. Le prétexte était la haine des anciens percepteurs ; l'assemblée ordonna qu'il en serait nommé d'autres ; que la perception serait faite avec exactitude , et chargea le commandant - général de donner une force suffisante. La ville y avait son intérêt; le produit de ses octrois était tombé de soixante à soixante-dix mille livres par semaine , jusqu'au dessous de trente mille livres. Nous avions trouvé , dans la caisse , environ deux millions huit cent mille livres au moment de la révolution ; mais les dépenses étaient grandes, et ces fonds auraient été bientôt épuisés , si la source des revenus avait été tarie.

Dans les séances précédentes de l'Assemblée nationale , on avait agité la question de rendre les dîmes rachetables à volonté. M. Chasset et M. de Mirabeau allèrent plus loin, et en votèrent la suppression : plusieurs curés , plusieurs prélats , se rangèrent de cet avis ; plusieurs autres le combattirent, on a vu avec quelque surprise dans ce nombre l'abbé Sieyes. On rapporte qu'il a traité

d'injustice indigne de l'Assemblée nationale , le projet de supprimer les dîmes. Il a dit que l'intérêt personnel se cachait sous le voile de l'intérêt général, parce que cette suppression ferait hausser la valeur des héritages ( Journal de Versailles , n. 21). On a été étonné d'entendre parler ainsi l'orateur du tiers-état : quelques murmures l'ont interrompu; son flegme les a vaincus , et il a continué , mais il n'a pas réussi ; la majorité de l'Assemblée penchait vers la suppression. On dit qu'un curé s'est écrié : « Quand vous nous adjuriez , au » nom du Dieu de paix, de nous réunir ici, c'était » donc pour nous égorger! » Mais cette voix fut étouffée par la déclaration d'un nombre (i) de curés qui abandonnaient les dîmes; tous les membres du clergé se précipitèrent vers le bureau pour la signer, et M. l'archevêque de Paris , portant la parole pour tout le clergé , dit :

« Messieurs , au nom de mes confrères , au nom » de mes coopérateurs et de tous les membres du » clergé qui appartiennent à cette auguste Assem- » blée , en mon nom personnel , Messieurs, nous » remettons toutes les dîmes ecclésiastiques entre » les mains d'une nation juste et généreuse : que » l'Evangile soit annoncé; que le culte divin soit » célébré avec décence et dignité : que les églises » soient pourvues de pasteurs vertueux et zélés ; » que les pauvres du peuple soient secourus , voilà

(1) Ce nombre était de quinze ou vingt. (Note des nom. édit. )

» la destination de nos dîmes ! voilà la fin de notre » ministère et de nos vœux! Nous nous confions » dans l'Assemblée nationale, et nous ne doutons » pas qu'elle ne nous procure les moyens de rem- » plir dignement des objets aussi respectables et » aussi sacrés. »

La suppression des dîmes aurait sans doute été prononcée, sans cette démarche noble et généreuse ; la nation souveraine en était la maîtresse : mais cet abandon , quelque inévitable qu'on put le supposer , n'en était pas moins un acte de paix et d'union. 11 eût été bien à souhaiter que cet exemple de dévouement eût été constamment suivi par les classes des citoyens, du clergé et de la noblesse. Souscrire de bonne grâce à ce qu'on ne peut empêcher, est un grand principe de sagesse et de bonheur (i).

(1) La soumission des classes privilégiées aux décrets de l'Assemblée nationale , sanctionnés par la grande majorité de la nation , n'était qu'apparente ; bientôt des plaintes graves éclatèrent de tous côtés. La suppression de la dîme excita surtout les plus vifs murmures de la part des hommes dont cette suppression détruisait la fortune. Des lettres anonymes, remplies de menaces et d'injures, furent adressées aux députés qui s'étaient prononcés le plus énergiquement en faveur des mesures réformatrices. Pour donner au lecteur une idée de ces lettres , nous en citerons deux que les journaux du temps nous ont conservées. L'une était adressée à Mirabeau , et l'autre à M. Ghasset.

A M. de Mirabeau. **

« Mirabeau , infâme scélérat , ton projet ne réussira pas. Nous aurons toujours un roi et même une monarchie. Nous aurons toujours

La dîme a donc été supprimée purement et simplement. Cette suppression est un grand bien pour les propriétaires de terres. Je crois qu'elle produisait annuellement de quatre-vingts à cent millions. Ce produit pour l'entretien du culte a dû être remplacé par un impôt ; le fonds de ce produit que les propriétaires des terres n'ont pas payé , puisque la charge de la dîme entrait nécessairement dans l'évaluation des terres , ne pouvait-il pas tourner à quelque profit pour la nation y chargée d'une énorme dette ? Il me semble qu'on aurait pu mettre quelque condition à cet abandon des dîmes et à leur suppression , si ce n'est pour les petits propriétaires , au moins pour les gros décimateurs.

C'est aujourd'hui que M. d'Eprémesnil a paru à la tribune, et tout-à-coup il s'est fait un silence

une religion catholique , et tu seras puni de tes crimes que tu ne cesses d'accumuler. Je te déclare que , si ton ambition infernale réussit, je vengerai moi-même la patrie, la religion et la nature. Ta conspiration est connue ; elle le sera bientôt assez pour ne plus la craindre , et pour te punir de tes forfaits. » ( Au bas de ce billet on avait représenté une coupe , un poignard , un pistolet , une corde et une potence. )

A M. Chasset.

« J'avais canonicat , prieuré , bénéfice , etc. Tout le revenu que me produisaient mes places était en dîmes. Tu m'as tout enlevé , tu ne m'as laissé que le désespoir ; tremble , je t'attends au moment où tu décideras de mon sort : et , s'il n'est pas tel que j'ai droit de le demander, tu me connaîtras à ma vengeance; tu périras de ma main • » ( Note des nouv. édit.)

profond. On ne savait ce qu'il allait dire. Il paraît qu'il était un peu embarrassé. Il a dit : « C'est » avec la joie la plus pure que je vois s'approcher » le jour de la liberté publique. » Et puis, après avoir dit quelques mots sur le serment des troupes, alors en d^ibé ration : « Je voulais parler de moi, et » assurer que les papiers publics se sont trompés. » Mes sentimens n'ont jamais varié. Je viens vivre » ou mourir pour la patrie, et je vous prie d'enre- » cevoir la déclaration. » (Point du Jo ury n. 5o, tom. II, pag. 86. )

L'Assemblée décréta, ce même jour, la suppression de la vénalité de la magistrature, celle du casuel des curés, celle des privilèges de provinces , d'états, de villes, etc.; l'admission de tous les citoyens à tous les emplois ; la suppression de la pluralité des bénéfices ; elle a ensuite voté le Te Deum en actions de grâces de ces soulagemens du peuple , de l'union de ses représentans pour ces généreux sacrifices , et elle a fini par proclamer Louis XVI restaurateur de la liberté publique.

Le roi a communiqué à l'Assemblée une proclamation où, d'accord avec l'Assemblée, il supprimait les capitaineries.

Il se passa aujourd'hui, à Versailles, une scène dont je fus bien profondément affligé. Un homme, condamné à la roue pour avoir assassiné son père , fut délivré par le peuple , qui cria grâce , au moment de l'exécution ; et le parricide échappa à la

vengeance des lois. Une femme qui en fut indignée pensa être la victime de la fureur populaire; elle lui fut arrachée , au moment où elle allait être pendue. Cette violation de la loi et ce droit exercé par le peuple de faire grâce, et de la faire au plus horrible des crimes , me firent frémir, comme pouvant avoir les suites les plus funestes.

Mercredi 12 août. — J'ai été aujourd'hui à Versailles avec M. Boucher, non comme secrétaire de la mairie , mais comme encore membre du comité des subsistances. Je ne me rappelle pas l'objet de ce voyage. Il fallait bien que ce fût pour les subsistances, puisque M. Boucher m'a accompagné .

Depuis quelque temps nous étions tourmentés d'un objet très-inquiétant , les ouvriers de Montmartre. C'était un atelier de charité qui subsistait avant la révolution : la misère du temps avait depuis obligé de l'augmenter. Il nous donnait beaucoup d'embarras au comité de police , et surtout dans les momens de la disette des subsistances. Ils étaient au nombre de 17,000. Cette réunion d'hommes, si elle eût manqué de pain un instant , fût devenue une armée très-redoutable : aussi n'étions-nous occupés qu'à obtenir des fonds, à les pourvoir de pain et à les empêcher de se mutiner; ce dont on nous menaçait souvent. L'assemblée avait envoyé des commissaires à M. Necker , pour prendre de grandes me- 11. 17

sures sur cet objet. M. Necker n'avait point de moyens de force. La Ville , souvent mal obéie , était encore le ressort le plus puissant. M. Necker invoqua son pouvoir, en lui conseillant de se concerter avec M. de La Millière. Nous nommâmes des commissaires pour conférer avec lui à trouver des travaux divisés et plus éloignés de la capitale. Je rendrai compte de la suite de ces mesures.

La garde nationale de Paris devait être partagée en six divisions; on fit aujourd'hui le tirage des dix districts qui appartiendraient à ces divisions , et de l'ordre de ces six divisions entre elles. Je remarquerai que le district de Saint- Étiennedu-Mont fît un règlement concernant les fruitières du pont de la Tournelle, et il joignait à ses défenses une amende de cent livres. Il ignorait que la commune a seule le droit des règlemens , et que le corps législatif, l'Assemblée nationale, peut seule imposer une peine quelconque à un citoyen. Enfin, le projet du plan de municipalité de la ville de Paris a été lu dans la soirée à l'assemblée. Elle en a ordonné l'impression pour faciliter la discussion; en quoi je crois qu'elle eut tort. J'étais à Versailles } mais, quand j'aurais été présent, je doute , par mille raisons , que mes observations l'eussent fait changer d'avis. Les voici : je pense , qu'en faisant imprimer le plan , elle devait l'envoyer de suite aux districts. Si l'assemblée eût eu seule le pouvoir de lui donner force de loi , sans

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doute il aurait fallu que tout entière elle en fit l'examen : mais cette force de loi même provisoire ne pouvait être donnée que par les seuls districts. Elle devait se considérer comme chargée de deux espèces de travaux, l'administration journalière et la confection du plan : partagée en deux portions, l'une de cent quatre membres avait administré , l'autre de seize avait rédigé le projet que les districts attendaient de l'assemblée. Sa mission à elle était finie par leur travail , et elle devait sentir quelle longueur allait entraîner dans ses séances , la discussion d'un plan en . . . articles et . . . pages; discussion sans cesse mêlée aux affaires instantes de l'administration. Je fus désespéré quand , à mon retour , j'appris cette faute.

Brissot avait fait un préambule à son plan de municipalité , qu'il donne dans un de ses journaux et qui dévoile bien des choses. Il établissait , i° « que les habitans d'une même cité ont le droit «> de se constituer par eux-mêmes en municipa- » lité , c'est-à-dire d'établir une administration et » une police pour tout ce qui peut être commun » entre eux , comme habitans de la cité ; 20 que » les cités d'une même province ont pareillement » le droit inaliénable d'établir une administration » provinciale pour tout ce qui peut être commun » entre toutes ces cités; 3° que les assemblées mu- » nicipales et provinciales doivent être , quant à » leur objet et à leur pouvoir, bien distinctes et

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» séparées de l'Assemblée nationale , qui ne doit » embrasser que les objets communs à la généralité » du royaume ;

» Que néanmoins les principes sur lesquels doi- » vent être appuyées ces administrations munici- » pales et provinciales, ainsi que leurs règlemens, » doivent être entièrement conformes aux prin- » cipes de la constitution nationale ; que cette con- » formité est le lien fédéral qui unit toutes les » parties d'un vaste empire. » (Patriote français , no XVI, 14 août 1789) (1).

Les passages italiques sont soulignés dans l'original. Maintenant, je demande pourquoi ils le sont, surtout le mot fédéral? Je demande s'il ne résulte pas de ce plan un grand état populaire, partagé entre trente ou plus de républiques, partagées elles-mêmes en quarante-quatre mille petites républiques , et toutes unies par un lien fédéral ?

Je crois pouvoir en conclure que le parti républicain existait déjà et depuis long-temps, puisque les plans étaient déjà faits, et les agens obscurs déjà en action sourde et combinée entre les S., les P., lesB. (2).

(1) On ne peut s'empêcher de reconnaître , dans ce plan proposé par Brissot, l'exposition des principes du gouvernement républicain fédératif , système repoussé depuis par la majorité de la Convention , et qui devint, en 1793 , la cause ou du moins le prétexte de la proscription du parti de la Gironde. {Note des nouu. èdit.)

(2) Sans doute les Sillery,les Pétion et les Brissot.

( Note des nouv. èdit. )

Les districts allaient à l'Arsenal et se faisaient délivrer, à volonté , de la poudre et des cartouches. On juge quels peuvent être l'état et la distribution d'un approvisionnement , lorsque soixante districts, chacun en particulier, en disposent en maîtres. Le comité militaire avait ordonné de faire trente mille cartouches. Il en restait aujourd'hui treize mille six cents, que le district de Saint-Eustache fit enlever. L'assemblée ordonna qu'il ne serait plus délivré de poudre, que sur un ordre de moi et de M. de La Fayette. Elle assujettit à la même règle la poudre à délivrer aux carriers pour leurs travaux. L'intérêt général des districts exigeait que cette règle fût observée. En effet, l'Hôtel-de-Ville est la réunion de tous les districts, qui doit veiller pour tous contre les entreprises d'un seul.

Ce jour, se fit, et en mon absence, et sans aucune communication préalable, la présentation, par M. de La Fayette, des officiers, qu'il désignait pour l'état-major de la garde nationale , suivant le droit que lui en donnait le règlement militaire provisoire. Ces officiers étaient M. de Gouvion, majorgénéral, MM. de Lajard, d'Ermigny, La Colombe, aides-majors généraux, et M. Poirey, secrétairegénéral. M. de La Fayette méritait toute confiance; les officiers présentés furent nommés, et ils devaient l'être. Mais il n'en est pas moins vrai que je devais avoir connaissance de leur présentation; que le chef de la commune devait influer par sa présence sur leur nomination, lui qui avait sans cesse

ses relations avec eux , et sans cesse des ordres à leur donner. Le principe des droits du maire et des représentans de la commune est simple. Il est illégal qu'il fasse rien d'important sans eux; il n'est pas d'une bonne administration qu'ils fassent rien d'important sans lui. Mais l'assemblée se croyait toujours complète avec ses vice-présidens devenus présidens; et, toujours empressée pour le chef militaire , elle n'avait pas pour le chef civil ces attentions qui ménagent les prérogatives de chacun , et lient le premier magistrat à ses coopérateurs.

11 y a plus, c'est que la nomination ne fut pas faite dans la soirée du 12; elle se fit le lendemain i3 au matin. Je pouvais donc facilement être averti de m'y trouver. Mais une chose bien plus remarquable Gt qui appuie tout ce que je viens de dire , c'est que M. de La Fayette , dans la lettre qu'il leur écrivit, rendant hommage aux principes qu'il a toujours très-bien connus , refusait le droit de présentation qui lui avait été donné pour le commissaire-général, et sa raison était simple. Il est dans l'ordre des choses que le général connaisse mieux les officiers que personne, il lui faut des agens secondaires dont il soit sûr; puisqu'il est responsable , il doit donc diriger le choix de la commune par sa présentation. Il n'en est pas de même du commissaire ; celui-ci dispose des deniers , il tient au civil : M- de La Fayette m'a dit plusieurs fois qu'il était inconstitutionnel que sa nomina-

tion dépendît en rien du chef militaire. Il était donc naturel d'en déférer la présentation au chef civil. Point du tout, on insista pour forcer M. de La Fayette à faire la présentation, et qu'il nommât quatre sujets entre lesquels l'assemblée ferait un choix. Je ne sus tout cela qu'après coup et par le public. Ces petits faits ne seront pas inutiles à l'histoire ; ils servent à éclairer et les choses et les hommes.

On forma le lendemain un comité pour s'occuper du casernement des compagnies soldées qui allaient être organisées. Ce comité était nécessaire. Quelque temps après , des députations ou des représentations me parlèrent du comité de casernement; je demandai aux pétitionnaires ce que c'était, et j'appris ainsi que ce comité existait à l'Hôtel-de- Ville. Ceci doit être connu pour que l'on sache quels obstacles j'ai rencontrés, et juger mon administration.

A l'Assemblée nationale il n'y a eu aujourd'hui de remarquable que la proposition d'un traitement pour les députés , la formation de quelques comités et la rédaction dune adresse pour porter au roi le titre de Restaurateur de la liberté publique , que l'Assemblée lui avait décerné.

Jeudi i5 août. > — ■ C'est aujourd'hui que j'ai pris possession de l'hôtel de la Mairie. Cet hôtel avait été meublé à la hâte et provisoirement de meubles loués ou empruntés du tapissier de la Ville. Je ne voulais point du tout charger ma modique fortune

de la dépense de ce mobilier; et j'avais représenté à rassemblée qu'étant dans cette place pour très - peu de temps , je ne pouvais faire une dépense de vingt à trente mille livres pour des meubles qui me deviendraient inutiles , et sur lesquels je perdrais moitié. Je représentai d'ailleurs la convenance que le maire, nommé poi1^ ieux ou trois ans au plus , se trouvât , aussitôt x nomination, tout logé et tout meublé. En attendant la décision de l'assemblée , on avait mis dans l'hôtel les meubles les plus nécessaires. J'y arrivai donc, le i3 au matin, mais fatigué de trois mois et demi de travail assidu et pénible et de tribulations de plus d'un genre; j'y arrivai malade et avec la fièvre ; je fus obligé de garder le lit , car il ne fallait pas excéder ses forces, pour pouvoir les conserver* Mais comme mes soins de tous les momens pour les subsistances , et mon assiduité au comité , m'auraient rendu cette indisposition insupportable , si je n'avais pu présider aux déterminations , et suivre par moi-même les détails de l'exécution, je demandai au comité de tenir ses séances chez moi , ce qu'il fit avec empressement. Ces séances y furent même prolongées , pour nous dérober à l'importunité qui nous assiégeait à l'Hôtel-de- Ville , et qui quelquefois nous dérobait les momens les plus précieux au salut public. Cependant l'embarras de transporter chaque jour les papiers , parce que le comité tenait le matin à l'Hôtel-de- Ville et le soir chez moi, détermina , au bout de

huit jours, à le reporter entièrement à l'Hôtel-de- Ville.

Nous étions occupés depuis quelque temps au comité de police à préparer les moyens de détruire les ateliers de Montmartre. L'assemblée , je ne sais comment , avait pris un arrêté pour diminuer le prix des journées des ouvriers. Cet arrêté causa beaucoup de fermentation. 11 y avait peu d'économie et une grande impolitique à cette opération. Il ne faut pas tourmenter des gens qu'on va renvoyer; il ne faut pas risquer d'ameuter ceux qu'on renvoie, dans la crainte des insurrections. Mais voilà l'inconvénient des assemblées administrantes , c'est qu'elles ne peuvent pas tout voir , qu'on ne peut pas leur tout dire , et que souvent, ne voyant que sous le coin levé d'un voile , elles prennent , par de bons motifs , de très-mauvais arrêtés. Elle fut obligée de révoquer celui-ci.

Le même esprit qui répand partout des désordres, joint à des intérêts particuliers, en a produit un grand aujourd'hui dans le district de Saint- Jacques de l'Hôpital , à l'occasion de l'élection des officiers. On distribuait des cartes portant le nom de ceux qu'on voulait qui fussent choisis, on interrogeait les arrivans, on renvoyait ceux qui n'étaient pas de la même opinion; enfin la cabale était si forte , qu'elle a usé de violence contre les réclamans. Les sabres ont été tirés , la garde a été appelée, et cinq des principaux factieux ont été arrêtés. Nous avions déjà les vices des assem-

blées électives où les suffrages s'accaparent , et notre gouvernement était corrompu avant que d'être ne'.

Aujourd'hui , à midi, l'Assemblée nationale a porté au roi les décrets de la nuit du 4 août (i) , et le beau titre de Restaurateur de la liberté publique. Le roi paraissait alors bien d'accord. On lui a présenté l'adresse qui dit « que tous les pri- » viléges ont été mis aux pieds de la nation , et » que toute la France aura les mêmes principes » de gouvernement, les mêmes intérêts, les mêmes » lois, le même esprit, le même désir du bien » public , comme le même amour pour la per- » sonne du meilleur des rois. » Le roi a répondu: « J'accepte avec reconnaissance le titre que vous » me décernez , il répond aux motifs qui m'ont » guidé, lorsque j'ai rassemblé autour de moi les » représentans de la nation. Mon vœu est main- » tenant d'assurer avec vous la liberté publique, » par le retour si nécessaire de l'ordre et de la » tranquillité. Vos lumières et vos intentions » m'inspirent une grande confiance dans le résul- » tat de vos délibérations. Allons prier le ciel de » nous accorder son assistance ; et rendons-lui des » actions de grâces des sentimens généreux qui rè- » gnent dans votre Assemblée. »

(i)Le texte de ces décrets sera placé à la fin de ce volume parmi les éclaircissemens historiques (note C ).

Roi et représentans , puissiez-vous être toujours

unis !

Quant au cérémonial , le grand-maître des cérémonies est venu recevoir l'Assemblée à la grille : un fauteuil était placé dans la galerie sur une estrade; le grand-maître est allé chercher le roi. Monsieur (1) s'est placé debout, sur la première marche de l'estrade. A la chapelle , le roi était en bas au milieu des députés, sur un prie-dieu, le président à sa droite avec un pliant et un coussin ; la reine et la cour dans la tribune. Les députés ont reconduit le roi ; ils ont recueilli partout des bénédictions , mais on a remarqué que la pensée des désordres publics donnait à cette journée l'aspect de la sensibilité plutôt que celui de la joie.

Vendredi i/^août. — L'assemblée ordonna aujourd'hui la levée des scellés apposés sur les effets et caisses des gardes-françaises, et la distribution d'une somme de cent cinquante mille livres à tous les gardes- françaises qui composaient le régiment le 14 juillet. C'était à peu près cinquante livres par homme. L'assemblée a aussi statué sur l'ameublement de l'hôtel de la Mairie , et a décidé qu'il serait fait aux dépens de la commune , pour servir à tous les maires qui se succéderaient. Elle a nommé, pour y veiller, des commissaires que j'avais demandés. Parce que je

(1 ) Monsieur, comte de Provence, aujourd'hui S. M. Louis XVIII.

( Note des nouv. èdlt. )

ne voulais m'en mêler en rien , je ne voulais pas qu'on pût dire que j'avais voulu trop ou trop peu de dépenses. En effet, madame Bailly et moi nous n'y avons influé que pour refuser ce que l'attention et la prévenance des commissaires ont pu nous proposer , comme un service de porcelaine au défaut d'argenterie (nous avons préféré de la terre d'Angleterre) , un secrétaire de trente louis, que madame Bailly a renvoyé pour en prendre un de huit. Nous avons conservé, pour éviter le neuf, les vieux tapis de M. de Crosne , les bras et feux , son bureau de cabinet; et j'ai été bien avisé, car, malgré ces soins de notre part , l'ameublement a été fort cher. Il a, je crois, passé soixante-dix mille livres.

Le tribunal de la ville ne faisait aucune fonction depuis la révolution, c'est-à-dire que toutes les affaires étaient suspendues depuis un mois; je fis demander à l'assemblée si elle ne jugerait pas nécessaire qu'il reprît ses fonctions , ou du moins s'il ne faudrait pas qu'elle se hâtât d'établir la forme suivant laquelle la juridiction de la ville, qui ne pouvait vaquer plus long-temps, devait être administrée. J'étais encore au lit; l'assemblée répondit, suivant l'expression de son procès-verbal , qu'elle croyait plus sage de différer toute décision à cet égard , jusqu'à ce que je pusse me rendre à l'assemblée. Elle donne ici elle-même l'exemple de ce que je demandais et de ce que peut-être j'avais le droit d'attendre d'elle ; c'est ce concert entre le

corps et le chef qui peut seul établir une unité dans l'administration.

Mais elle a manqué à cette règle sage établie par elle , dans la même journée et dans une occasion bien plus importante. Le soir, j étais dans mon lit , travaillant avec le comité des subsistances , assemblé dans ma chambre ; on nous apporte un mandat , signé Vauvilliers , président , par lequel le comité des subsistances est tenu de se transporter sur-le-champ à l'assemblée pour y rendre compte de l'état des subsistances. Nous en fûmes tous très-profondément affligés. Depuis un mois nous gouvernions les approvisionnemens de la capitale , et Paris n'avait pas manqué un seul moment. Nous menions, à la vérité, la vie la plus affreuse , nos soirées , nos nuits étaient inquiètes : souvent nous les passions dans l'effroi; mais cet effroi , après avoir dicté les mesures les plus promptes et les plus sûres , restait dans notre étroite enceinte , et l'inquiétude du défaut de subsistances ne s'était pas encore montrée dans Paris. On était tranquille, et les boulangers , à force de soins et de veilles , étaient suffisamment fournis. Il fallait aller exposer cet effroi , ces incertitudes du lendemain devant cent quatre - vingts personnes.

C'était tout confier à toute la ville , et lui faire partager les horreurs de notre situation , avec la certitude des excès d'une multitude qui n'entend rien lorsqu'il est question de pain , d'une multitude

sans cesse agitée par des malintentionnés qui a\ aient un intérêt quelconque à la soulever. L'assemblée était cependant présente à ce comité , par ceux de ses membres qu'elle y avait introduits. On demandera le motif de l'assemblée : le motif qu'on lui avait présenté était louable ; et c'est ainsi qu'on égare les assemblées , en leur montrant les raisons qui sollicitent, et en leur cachant les raisons qui défendent. On lui aura dit que, chargée de l'administration , le soin des subsistances était le plus sacré de ses devoirs , et qu'elle s'en reposait sur un comité qui lui laissait ignorer l'état des subsistances de chaque jour. Les motifs particuliers étaient une certaine jalousie contre quelques électeurs restés dans ce comité , et sans doute aussi l'ambition de quelques chefs qui voulaient arriver , et qui ne pouvaient monter sans renverser ceux qui étaient avant eux ; pour cela il fallait tâcher de les trouver en faute , ou les y conduire en les contrariant ; il fallait surtout se faire remarquer par une surveillance affectée, ce qui est la marche des ambitieux , et déployer de l'autorité , ce qui plaît dans tous les cas et à tout le monde. Malgré les inconvéniens , et ce n'est pas assez , malgré tous les dangers du mandat, nous jugeâmes qu'il fallait y souscrire. Nous envoyâmes deux commissaires avec tous les papiers nécessaires , et nous restâmes bien persuadés que, si nous échappions à ces dangers , il n'y avait de long-temps de tranquillité pour nous. Mais n'était-ce pas là le cas d'arrêter toute propo-

DE BAILLY. 2 y I

sition à cet égard , jusqu'à ce que je fusse présent à l'assemblée, de charger son vice-président d'en conférer avec moi , afin de trouver le moyen de concilier les devoirs de l'assemblée avec la sûreté et le repos public ? Je ne dis rien de trop en disant que , par cette démarche inconsidérée, le salut du peuple a été compromis, et que , si la ville de Paris n'a pas été renversée par une insurrection , cela tient à un concours de circonstances dont personne alors ne pouvait répondre.

Samedi i5 août. — Je me suis transporté à l'assemblée , et j'y ai mis en délibération l'affaire de la juridiction de la ville ; il a été arrêté que , pour en rétablir l'exercice, je meretirerais par-devant le roi, afin de prêter serment comme président de ce tribunal , et que je prendrais quatre assesseurs , conformément aux ordonnances. Ce serment était nécessaire pour me donner le caractère d'officier de justice , laquelle est exercée au nom du roi. Me voilà donc devenu juge , sans avoir fait la moindre étude du droit , et ce n'est pas la moins singulière métamorphose que j'aie subie.

J'ai passé à un autre objet encore plus important et plus delà compétence et du devoir de l'assemblée que les de'tails qu'elle avait demandés la veille. Je lui ai mis sous les yeux tous les embarras qu'occasiona't alors l'approvisionnement de Paris , fait entièrement par des achats dans l'étranger. J'ai observé que les suites de la révolution rendraient encore long-temps l'approvisionnement difficile ,

et que, quelque parti que Ton dût prendre un jour sur les moyens d'y pourvoir , il ne serait pas prudent, dans les circonstances présentes, de le fonder entièrement sur la liberté et l'intérêt du commerce. J'observai encore que nous approchions de la récolte , et que les deux mois qui devaient s'écouler avant que nous pussions en jouir, ne pouvaient être mieux employés qu'à établir des magasins de blés , et qu'à délibérer sur la manière de se procurer des fonds pour les achats , soit par un emprunt , soit autrement. L'assemblée a senti l'importance de cette proposition , et a promis de s'en occuper incessamment; mais cette promesse n'a point été remplie. Je ne sais si c'est accumulation d'affaires , ou l'intérêt de quelques personnes qui ne se souciaient pas qu'une proposition de cette importance et venant de moi fût suivie.

M. de La Fayette s'est transporté aujourd'hui lui-même sur les ateliers de Montmartre ; il a parlé aux ouvriers avec sa douceur mêlée de fermeté, et il y a ramené l'ordre, du moins pour quelques momens. Il nous a rendu compte aussi qu'il avait réussi à éteindre les germes de division qu'on avait tenté de jeter dans le régiment des gardessuisses.

Le régiment des gardes-suisses , assemblé sur la place de l'Hôtel-de-Ville , a prêté aujourd'hui

le serment exigé par le décret du août, en ma

présence, et en présence des représentans de M. de La Fayette.

DE BAILLY. 2j5

Ce soir , un membre du comité des subsistances, que nous avions chargé de rédiger un mémoire sur la nécessité de se pourvoir de blés , comme approvisionnement , le lut à l'assemblée; elle décida d'en délibérer le lendemain. Le lendemain elle ne put pas, et n'en délibéra que le

Le droit de pétition n'était alors ni reconnu ni établi , ni par l'Assemblée nationale , ni par la Ville. Une députation du Palais-Royal-, s'étant présentée à la Ville , fut cependant reçue; mais on arrêta ensuite qu'on n'en recevrait que des districts et des corps reconnus. On faisait trop peu alors, on fait trop aujourd'hui où les députations les plus oiseuses enlèvent aux assemblées délibérantes le temps le plus précieux.

Dimanche 16 août, — L'Assemblée a reçu des députés de Rennes, de Nantes et de La Rochelle, qui venaient féliciter la ville de Paris de son courage et des services qu'elle a rendus à la patrie. Les députés de Nantes et de La Rochelle ont dit qu'ils étaient chargés de félicitations particulières pour moi. Depuis la présidence à l'Assemblée nationale , je jouissais d'une grande faveur dans les provinces : c'est aux bontés et aux lettres de mes collègues , que j'ai dû cette réputation. Je n'étais pas présent à la réception des députés; je ne pus pas les remercier, et je vois, par le procès-verbal, que le vice-président a oublié de les remercier pour moi.

Le comité militaire a présenté aujourd'hui le h. 18

plan d'organisation de la cavalerie nationale, an nombre de six cents hommes. Ce comité avait déjà fait des plans , des règlemens pour l'infanterie , la cavalerie; et l'assemblée ne s'était pas encore occupée du sien pour la municipalité.

Lundi 17 août. — Le roi adonné six mille fusils à la ville de Paris. J'ai été le soir à l'assemblée pour lui réitérer la prière de s'occuper avec assiduité du plan de municipalité, et j'en ai demandé acte. L'assemblée s'est excusée sur l'urgence des soins de l'administration. La discussion du plan a été ajournée à mercredi pour s'y livrer entièrement.

Les enfans jouaient dans les rues, et, armés de sabres , d'épées et de bâtons , ils se formaient en patrouilles : l'assemblée crut devoir défendre ces jeux. On peut , on doit autoriser les assemblées d'enfans, en petits bataillons, dont les exercices sont surveillés; mais ces jeux libres ont des dangers. Après les exécutions illégales du mois dernier, on assure que l'on vit des patrouilles d'enfans portant, au bout dune pique, deux têtes de chats qu'ils avaient probablement coupées euxmêmes. Hommes! les enfans vous imitent, vos crimes effraient le présent et corrompent l'avenir î

Mardi 18 août. — M. de La Fayette m'a présenté MM. Dormesson et Saint-Christan nommés chefs de division de la garde nationale. Je pouvais être étonné de voir un fermier-général devenu militaire : mais un ex-contrôleur-général !

cela était bien plus singulier, et il ne fallait pas moins que la révolution pour produire ces métamorphoses. Je me rappelle que , quand nous présentâmes au roi les officiers de la garde nationale, tout le monde cherchait avec curiosité M. Dormesson.

Le conseil des gardes- françaises a envoyé une députation pour remercier l'assemblée des bontés dont la commune les avait comblés, l'assurer de son obéissance au nouveau règlement et de son dévouement. Cette adresse a été imprimée et affichée pour établir l'opinion et les sentimens de ces braves militaires , et faire cesser une fermentation que les ennemis de la révolution ne cessaient pas d'exciter.

L'effet des décrets du 4 août se fît sentir particulièrement dans les corps et métiers; tout se souleva contre les privilèges des maîtres. L'Assemblée nationale cependant n'avait rien statué sur les jurandes; et quoique l'on pût bien prévoir d'avance que la liberté du commerce nécessiterait leur suppression , il était convenable, avant de laisser toute liberté, de savoir de quels règlemens l'Assemblée voudrait l'accompagner, et maintenir les anciens jusqu'à ce que les nouveaux fussent faits. C'était l'esprit de l'Assemblée nationale , c'était celui que j'avais apporté dans l'administration; je pensais qu'il fallait étayer les vieilles parties de l'édifice jusqu'à ce qu'elles eussent été reconstruites à neuf. De nouveaux bouchers s'établissaient par-

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tout sans être maîtres et sans s'assujettir au privilège d'étal, qui a été fondé sur des motifs d'utilité publique. Les représentans de la commune avaient pris, le 16, un arrêté pour que les règlemens, concernant la communauté des bouchers , fussent exécutés. Mais la résistance était générale et universelle , la force publique n'était pas assez grande , il était difficile et dur de l'employer, et la licence et les infractions gagnaient tous les jours du terrain. Des imprimeries nouvelles s'élevaient partout et sans titre : il n'y avait pas un très-grand mal ; je n'en autorisais aucune, à cause des règlemens non abrogés; je fermais les yeux. A l'égard de la chambre syndicale où l'on examinait tous les livres entrant dans Paris , elle n'était pas détruite, je ne pouvais la détruire; mais, toutes les fois qu'on me demandait une permission pour faire entrer des livres sans envoyer à cette chambre , je la donnais sur-le-champ pour accorder, autant qu'il était en moi , la liberté à laquelle on avait droit , avec l'établissement subsistant.

Aujourd'hui les garçons tailleurs , par une déclaration concertée , refusèrent de travailler si l'on n'augmentait pas le prix de leur journée. Tous d'accord , c'est un moyen bien simple de faire la loi. Je fis venir quelques-uns d'entre eux , je leur expliquai avec douceur les principes , je leur montrai de la fermeté pour soutenir ces principes , et leur promis justice; ils s'assemblèrent cependant : j'avais prévenu M. de La Fayette qui y envoya des

forces; et à cette vue ils prirent le parti de se retirer. Je parlai aussi aux maîtres pour qu'ils fussent justes , et tout s'apaisa ; mais j'ai vu bien des fois se renouveler les coalitions d'ouvriers , qui voulaient surtaxer eux-mêmes le prix de leur travail.

Les perruquiers s'assemblèrent aussi ; leurs demandes n'étaient pas injustes : mais, dans ces momens, toutes les assemblées étaient inquiétantes; on cherchait à armer les différens corps les uns contre les autres ; gardes-françaises , suisses , gardes-nationaux , soldats des autres corps, tous étaient prêts à se combattre. Mais si ces querelles excitées faisaient craindre des soulèvemens et des meurtres , il faut pourtant convenir que la voix de la raison était facilement entendue, et qu'en général nous avons eu plus de succès à calmer, que nos ennemis n'en ont eu à exciter. Le mot patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait trembler les mutins.

Dès aujourd'hui , dans son Patriote français , Brissot dit « qu'on parle des Avignonais qui ne » veulent plus appartenir au pape , et qui veulent » être Français (i) » et plus loin, il note que

(1) La réunion du Coratat à la France , sollicitée itérativement par les Avignonais , proposée plusieurs fois à l'Assemblée nationale , long-temps combattue et ajournée , fut définitivement proclamée le i5 septembre 1791 , par l'Assemblée constituante, quinze jours avant la clôture de sa session.

( Note des nouv. cdit. )

« déjà on accusait les sociétés des amis des Noirs » de Londres et de Paris , de vouloir soulever les » esclaves de Saint-Domingue.» (iV"0 XIX, 1 8 août

Mercredi 19 août. — Les commissaires que nous avions envoyés à Provins avaient rendu compte du succès qu'avait eu leur mission. Ils avaient obtenu que la ville de Provins leur donnerait tout le blé qui ne serait pas nécessaire à sa subsistance ; ils nous annonçaient un convoi qui ne devait pas tarder à arriver. En effet, j'en eus la nouvelle la nuit précédente. Mais voici ce qui arriva, et ce qui peut faire connaître les embarras qui nous survenaient à chaque instant. Notre règle était d'envoyer nos convois de blé dans les moulins qui se rencontraient sur la route. Cela nous épargnait les frais d'un double chemin; d'ailleurs cela épargnait le temps bien plus précieux alors , parce qu'on était toujours juste et dans la crainte de manquer. Mais les conducteurs des convois aimaient à amener beaucoup de voilures à Paris, où ils étaient d'autant mieux reçus, et avec une espèce de triomphe. J'appris donc qu'au lieu de conduire les grains à Corbeil , et de n'amener que les farines, on amenait le tout à Paris. J'expédiai surle-champ des ordres très-précis pour faire rebrousser chemin vers Corbeil aux voitures de grains, et, dans la crainte que ces ordres ne fussent pas assez ponctuellement exécutés, je portai l'affaire à l'assemblée, et je fis prendre un arrêté confîrmatif de

DE BAILLY. 2jg

mes ordres , en faisant voter en même temps des remercîmens à la garde nationale de Provins, qui avait voulu escorter le convoi.

J'ai ensuite mis en délibération la cérémonie du serment que je devais prêter devant le roi, le 25. 11 fut décidé que je serais accompagné de douze des représentais , que le comité de rédaction présenterait le projet de la formule du serment. Voici cette formule : « Sire, je jure à Dieu, entre les a mains de Votre Majesté, de faire respecter votre » autorité légitime, de conserver les droits sacrés » de la commune de Paris , et de rendre la justice » à tous. »

Il y avait un article délicat. Jusqu'à présent ce serment avait été fait à genoux. On sait combien l'ancien tiers-état était résolu de ne plus parler au roi à genoux , et j'avais contribué moi-même à effacer cet usage pour les communes de France. Mais ici c'était un serment, il était fait à Dieu sur le crucifix; l'assemblée décida que ces circonstances obligeaient de conserver l'ancien usage, et il fut arrêté que, pour prononcer le serment , je mettrais un genou en terre.

Il se manifesta aujourd'hui un bien mauvais effet de l'espèce de publicité que l'assemblée avait mise à l'administration des subsistances. 11 faut considérer que le commerce du pain que font les boulangers est délicat et périlleux : ils sont exposés aux soulèvemens du peuple. Ceux qui veulent augmenter leurs gains , sont obligés de couvrir avec

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grand soin les moyens qu'ils emploient, parce que ces gains sont toujours aux dépens du peuple. Quand ils se trouvent dans le cas de reproche , il leur est utile d'avoir quelqu'un sur qui ils puissent sur-le-champ le rejeter. De là, les boulangers sont ennemis-nés de l'administration ; quoi qu'il arrive, c'est toujours elle qui a tort , et ils lui font un crime souvent des mesures prises en faveur du peuple : comme ils sont plus près de lui , ils sont plus souvent et mieux entendus. Quelques boulangers étaient honnêtes et bien intentionnés, mais la plupart ont cherché à nous faire beaucoup de mal, quoique nous ayons toujours songé à les mettre à l'abri des reproches et de la fureur du peuple. Le comité des subsistances, qui les connaissait , toujours juste avec eux, les tenait cependant de court. Aussitôt qu'ils surent que l'assemblée avait demandé compte au comité , ils dirent : Le comité a donc des supérieurs; et ils vinrent dans l'instant porter des plaintes. L'assemblée qui ne les connaissait pas , et qui d'ailleurs était bien aise de faire sentir l'autorité aux membres du comité , les manda en présence des boulangers ; je les accompagnai pour les soutenir; mais, après la faute de les avoir mandés , on fit la faute plus grande d'avoir l'air de leurdonner tort. Je me rappelle que les boulangers, soutenant qu'on ne leur délivrait pas assez de farines à la Halle, prétendaient que la consommation de Paris était de deux mille sacs par jour; j'affirmai qu'elle n'était que de quinze à seize

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cents, et je vis que la faveur de rassemblée était pour l'assertion des boulangers. Ce qui contrariait ceux-ci , c'est qu'on les avait régle's pour la distribution, et sur d'anciens états de leur consommation connue : comme la farine du gouvernement était vendue au-dessous du prix des marchés , ils étaient bien aises de s'en pourvoir en grande quantité. Je ne fus pas content de leur victoire dans l'assemblée; et ce qui m'en affligeait le plus, c'était le tort qui en résultait pour la chose publique et pour l'assemblée qui ne sentait pas qu'elle compromettait sa dignité, et ôtait à l'administration toute sa force. C'est pourtant ainsi qu'il a fallu gouverner pendant long-temps; et avec tous ces obstacles la chose publique a été sauvée.

Les soldats des gardes-françaises étaient répandus dans les districts où ils vivaient libres et maîti3s d'eux-mêmes, et, comme on le juge bien, la plupart livrés à la débauche. Toute discipline était perdue , il était instant de les rappeler à Tordre : on voulut que cela vînt d'eux-mêmes. Leur comité leur enjoignit de se rendre à leur caserne particulière, pour y reprendre la discipline et la vie militaire; cet ordre fut sanctionné par un arrêté de l'assemblée.

Le district des pères de Nazareth avait imaginé de donner des commissions à plusieurs personnes , pour se transporter dans plusieurs places de guerre, et procurer des armes à la commune. L'assemblée n'osa pas heurter de front ces dispositions, elle

loua le zèle de ce district , mais elle l'assujettit à se concerter avec M. le commandant ge'néral. Un district de Paris aller chercher des armes dans les places de l'État ! et pour la commune î C'est-à-dire qu'un district, la soixantième partie de Paris , aurait ordonné, et la totalité des citoyens aurait payé! Voilà les idées d'ordre et d'administration qu'on avait alors.

M. de La Fayette est venu nous prévenir que deux cent cinquante hommes de divers régimens se rendaient à Paris , pour entrer dans la garde nationale; l'assemblée prit un nouvel arrêté pour déclarer qu'on n'y recevrait plus aucun soldat qui quitterait son régiment , et pour envoyer deux députés chargés de prévenir les deux cent cinquante soldats de cette disposition , et de les engager de retourner sur leurs pas , M. de La Fayette devant tenir des forces prêtes pour leur interdire absolument l'entrée de Paris : sans ces précautions, toute l'armée y serait venue.

La soirée fut cruelle et douloureuse ; je ne sais plus quelles en furent les circonstances , mais je sais encore la profonde douleur et les vives inquiétudes auxquelles je fus abandonné. Le comité se tenait à la Mairie. Nous reçûmes une députation de la municipalité de Versailles : je ne sais plus quel en était l'objet. Il faut observer que les grains d'approvisionnement du gouvernement étaient pour Versailles comme pour Paris; les convois se partageaient dans la proportion des populations. Je

crois qu'on venait demander d'augmenter la portion de Versailles , en me disant qu'il n'y avait plus que pour deux ou trois jours de subsistances. Nous , pendant deux mois, nous n'en avons jamais eu pour plus d'un jour; et ce même soir, nous n'en avions pas pour le lendemain. Les députés de Versailles se sont long-temps souvenus de la douleur où ils m'avaient vu.

Jeudi 20 août. — Le plan de municipalité qui devait être discuté hier, toute affaire cessante , ne l'a pas été aujourd'hui ; on a lu un discours pour en développer les motifs. L'assemblée a ordonné l'impression de ce discours , et le plan est encore resté là.

Une partie des officiers de la garde nationale s'étant rendus aujourd hui sur la place de l'Hôtelde-Ville , j'y suis descendu à la tête de toute l'assemblée , et je leur ai fait prêter le serment de demeurerjidèles à la nation , au roi , à la loi et à la commune de Paris.

Il faut remarquer que le roi est mis ici avant la loi ; et cela est conforme à la formule décrétée par l'Assemblée nationale, le 10 août, pour le serment des troupes. Cet ordre a été changé depuis.

Ce matiu , les comédiens français vinrent me trouver pour m'instruire que la veille le public avait demandé la représentation de Charles IX , tragédie que M. Chénier avait faite, et qui n'avait pas encore été jouée : ils me demandèrent des ordres et ce qu'ils devaient faire. Si j'avais été le maître,

je sais bien ce que j'aurais répondu sur-le-champ. Je pensais que dans les circonstances où nous nous trouvions, dans un moment où le peuple s'était soulevé tout entier, non pas contre le roi, mais contre l'autorité arbitraire, il n'était pas prudent d'exposer sur la scène un des plus effroyables abus de cette autorité , de faire voir un prince ordonnant le massacre de son peuple, et tuant ses sujets de ses propres mains. On me répondrait aujourd'hui que la représentation n'a point produit de mal ; mais un administrateur, obligé de juger avant l'événement, juge sur le mal possible; et dans les cas douteux, sa règle doit être de s'abstenir. On m'aurait répondu alors que la raison qui me retenait était précisément celle qui dirigeait la demande , et qu'on voulait pousser à la haine du pouvoir des rois pour assurer le succès de la révolution. Mes principes étaient diflerens ; le pouvoir royal devait être en tout état de cause un des pouvoirs du gouvernement; je pensais qu'il ne fallait ni l'avilir, ni le faire haïr; l'amour des rois, et surtout celui de Louis XVI, étant dans tous les cœurs français , je pensais qu'il n'était pas d'une bonne politique d'essayer de lui faire des ennemis , au risque d'exciter un intérêt plus vif et de multiplier, dans un bien plus grand nombre, ses partisans et ses défenseurs; je pensais encore que , près de prononcer sur le sort du clergé, il fallait le faire tranquillement et avec équité , et ne pas exposer sur la scène un cardinal bénissant des poignards et encourageant des assas-

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sins , pour aigrir les ressentimens et mettre la haine à la place de la justice. Enfin, la révolution était faite par la marche vigoureuse de l'Assemblée dans les mois de juin et de juillet, par la souveraineté nationale reconnue, par le renversement de la Bastille, et par la prise d'armes à Paris et dans tout le royaume; l'Assemblée nationale pouvait tou. faire et tout finir par la sagesse ; elle avait assez de force pour n'avoir pas besoin d'exagérer l'opinion. Un législateur sage, un administrateur habile doit la diriger, c'est-à-dire la renforcer pour qu'elle ne plie pas, la modérer pour qu'elle ne renverse pas. Je voulais ici qu'on respectât la monarchie tempérée, au moment où l'Assemblée allait la décréter; on avait assez fait contre la monarchie arbitraire. Mais beaucoup de gens qui se cachaient alors, ne voulaient pas en rester là : beaucoup de partis existaient déjà, les ennemis de la constitution future , qui semaient le désordre pour l'empêcher ; les ennemis de la monarchie , qui voulaient la rendre odieuse pour la détruire ; quelques - uns qui n'en voulaient qu'à la personne, tous agissaient par des vues différentes et dans le même sens. Les principes que j'expose ici, et qui m'ont toujours conduit, n'étaient pas ceux de beaucoup de gens, et à Paris et à l'Assemblée nationale; les esprits ardens m'ont taxé de faiblesse : mais on me jugera. Je crois ces principes justes , et il me semble que l'expérience a prouvé que, si on les avait suivis, on aurait épar-

gné bien des maux inutiles à notre grande et sublime révolution.

Je savais bien ce que signifiait la demande du public; c'était celle de quelques particuliers : ces cabales depuis n'ont fait qu'augmenter au théâtre. Les comédiens répondirent qu'ils n'avaient pas la permission de jouer Charles IX. Le public dit que la censure était abolie , et qu'il ne fallait plus de permission. J'avais encore sur ce point des principes diflerens. Je crois que la liberté de la presse est la base de la liberté publique, mais il n'en est pas de même du théâtre. Je crois qu'on doit exclure du spectacle, où beaucoup d'hommes se rassemblent et s'électrisent mutuellement, tout ce qui peut tendre à corrompre les mœurs ou l'esprit du gouvernement. Le spectacle est une partie de l'enseignement public qui ne doit pas être livrée à tout le monde , et que l'administration doit surveiller. Il est aisé de donner à la censure théâtrale une forme qui en exclue l'arbitraire et qui la rende toujours juste : ce n'est point une atteinte à la liberté des uns , c'est respect pour la liberté et la sûreté morale des autres; c'est une petite gêne pour les auteurs de ne pouvoir exposer sur la scène , ou les délires de leur imagination , ou les corruptions de leur cœur; c'est un grand repos pour moi de pouvoir mener ou envoyer mes enfans au spectacle , et de tre sûr qu'ils n'y puiseront ni principes dangereux, ni mœurs dépravées. L'Assemblée nationale a pensé autrement que moi. Sans doute que je me suis

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trompé , mais on voit que je puis avouer mes intentions.

La réponse à faire aux comédiens était difficile. Autoriser à jouer la pièce dans ce moment, me.paraissait une faute d'administration ; s'y opposer était difficile, à cause de la cabale et du bruit qu'on pouvait exciter, et auquel j'aurais été en butte. Je pris mon parti de renvoyer la décision à l'assemblée. Les assemblées ont cela de commode; leur responsabilité est si partagée, qu'elle est nulle. L'assemblée ordonna que la pièce serait apportée, et elle nomma des commissaires pour l'examiner ( 1 ) .

11 y avait beaucoup de difficulté pour rétablir la perception auxbarrières du faubourg Saint- Antoine. Le district des Enfans-Trouvés a fait part à l'assemblée que quarante particuliers armés s'étaient présentés au district ; qu'ils avaient dit qu'instruits que

(i)Les difficultés qu'éprouva la représentation de la tragédie de Charles IX donnèrent naissance à une brochure sur la Liberté du théâtre , dans laquelle Chénier exposa les motifs qui plaident en faveur de cette liberté. Le lecteur peut voir dans cet écrit, réimprimé dernièrement à la suite d'une nouvelle édition du Théâtre de Chénier, une sorte de réfutation des opinions de Bailly. Au reste , ce qui frappe le plus dans la dissertation de Chénier, c'est que tous ses argumens sont tirés des principes fondamentaux de la liberté de la pensée , et qu'il néglige d'abord la question des circonstances , invoquée principalement par Bailly, et ensuite la distinction établie par cet auteur entre la liberté de la presse et la liberté du théâtre. Les obstacles qui s'opposèrent à la représentation de Charles IX durèrent quelque temps encore. Cette tragédie ne fut jouée pour la première fois que le 4 novembre 1789.

{Note des noiw. èdit. )

Tordre était donné pour rétablir les barrières avec des troupes réglées , ils déclaraient qu'ils repousseraient la force par la force, et qu'ils feraient même usage de canons quils placeraient aux barrières. Les députés ont ajouté qu'il y avait une quantité de munitions de guerre dans la maison de M. Santerre , où l'on avait conduit la veille une voiture chargée de poudres et de balles. J'ignore si le fait était vrai, mais il est porté au procès-verbal du jour. M. le commandant -général a été chargé de prendre , en conséquence , les mesures nécessaires. De nouveaux faits sont encore venus appuyer les premiers; on a, en conséquence, ordonné à M. le commandant-général d'y faire passer des troupes. Cependant, sur des observations de M. Gouvion , et dans l'espérance de ramener à Tordre par la persuasion , on a remis au lendemain l'exécution de l'arrêté, et en effet des réflexions ont été faites ; on a senti qu'en définitif la ville entière de Paris serait plus forte que les mutins du faubourg;. M. de La Fayette y a paru le lendemain, et, comme il était aimé, il a tout pacifié.

A l'inquiétude que j'avais eue la veille pour les subsistances , en a succédé une autre aujourd'hui. M. Virion , officier commandant la Bazoche , de poste à Saint-Germain-en-Laye pour la sûreté de nos convois , est venu m'apprendre que des dragons, détachés de Versailles pour escorter les grains qui y étaient destinés , avaient fait filer vers cette ville un assez grand nombre de voitures indispen-

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sablement nécessaires pour notre approvisionnement du lendemain. Il m'ajouta que, s'étant transporté aussitôt à Versailles pour faire réparer l'erreur , on lui avait répondu qu'on rendrait Lien les grains , s'ils n'avaient pas paru dans la ville ; mais que les voitures étant arrivées et déchargées , il n'y avait plus moyen de les rendre , sans s'exposer à un soulèvement du peuple. Je n'hésitai pas un moment ; c'était nous annoncer la famine pour le lendemain. Je ne voulus pas écrire à M. Necker, parce que ma lettre aurait été trop vive ; mais je priai deux membres du comité des subsistances , M. Dusaulx et M. de Leutre ., d'aller en hâte à Versailles trouver M, Necker , de lui exposer notre situation , d'insister pour que les voitures fussent rendues sur-le-champ , et de déclarer que si elles n'étaient pas dans la nuit, à la Halle, je faisais assembler le lendemain les bataillons pour rendre compte des faits , et qu'il y avait lieu de croire que trente mille hommes iraient les chercher. En même temps et précautionnellement, j'ordonnai à M. Virion de faire marcher vers Paris celles qui viendraient cette nuit pour Versailles, en ayant soin de les remplacer sur les premiers convois qui les suivraient. Il avait infiniment d'activité et d'intelligence , il réussit en effet à m'envoyer seize voitures qui arrivèrent à huit heures du matin ; mais, en outre , les voitures détournées à Versailles nous furent sur-le-champ renvoyées, et M. Necker ne s'étonna ni ne se fâcha de ma vivacité, h. 19

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infiniment naturelle dans un si grand danger. J'ai réussi à faire reconnaître les services de M. Virion, en lui faisant donner une lieutenance dans la cavalerie nationale.

Vendredi i\ août. — Depuis les comptes que l'assemblée s'était fait rendre par le comité des subsistances , les inquiétudes étaient généralement répandues et se multipliaient tous les jours. Le district de Saint-Etienne-du-Mont vint demander qu'on fît des recherches dans les maisons religieuses , collèges , communautés , pour y emprunter ce qui excéderait la consommation du moment , et le faire porter à la Halle ; l'assemblée ordonna la visite et nomma des commissaires. La visite ne fut pas d'une grande ressource, parce que notre comité en avait déjà fait faire , sinon de générales , du moins dans les maisons où. devaient être les plus grandes provisions.

Pour calmer ces inquiétudes , au moins dans le moment et autant qu'il dépendait de nous, j'allai avec le comité à l'assemblée , la rassurer sur la subsistance du jour et du lendemain : nous n'étions pas toujours en état d'assurer le lendemain ; c'était beaucoup pour nous , c'était peu pour la tranquillité publique. L'approvisionnement de nos subsistances était toujours si court dans ce moment, que la vie des habitans de Paris dépendait chaque jour de l'exactitude des envois aux moulins, de celle des meuniers à moudre et de la diligence des envois à Paris. 11 fallait des personnes expressément char-

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gées de surveiller tous ces objets. Nous demandâmes à l'assemblée des commissaires pour se transporter dans les moulins, dans les différens entrepôts et sur les routes. Cette mesure était indispensable ment nécessaire ; mais il fallait une surveillance bien attentive pour que , dans cette multitude d'agens , les ordres ne se croisassent et ne se nuisissent pas. Je me rappelle qu'un jour nous reçûmes, le matin, la nouvelle de l'arrivée prochaine, à Poissy, d'un bateau de quinze à dix-huit cents sacs de farine ; je fis partir sur-le-champ cent voitures de Paris , pour aller les chercher , parce que s'ils étaient venus à Paris par eau , nous ne les aurions pas eus à temps , et que ce convoi était la subsistance d'un jour entier. Le soir , dans la salle du comité , on parla par hasard devant un officier présent des voitures envoyées. Il dit : « Je les ai ren- » contrées en m'en revenant de Poissy; mais, » comme il n'y avait point de bateaux à décharger , » je leur ai fait reprendre le chemin de Paris, n 11 est difficile de rendre le désespoir et la colère où ce récit me jeta. Un homme sans mission, sans pouvoir , n'ayant point connaissance des raisons de l'envoi des voitures, prend sur lui de leur donner des ordres, et expose Paris à mourir de faim ! Je le fis repartir sur-le-champ en poste , pour faire retourner les voitures , et ne les pas quitter qu'il ne les eût conduites à Poissy , vu charger et repartir 9 et je lui déclarai qu'il en répondait. C'est donc un hasard qui nous a sauvés. Si l'on n'eût pas parlé

devant cet officier de l'envoi des voitures, le convoi ne serait pas arrivé , et Paris aurait manqué de pain.

L'approvisionnement du gouvernement , tant celui qui était dans les magasins , que celui qu'on attendait de l'étranger, n'était pas inépuisable; d'ailleurs cet approvisionnement était coûteux et lourd : c'est au commerce à le faire ; nous nous occupions donc pour l'avenir du soin de le ranimer. Nous exhortions les boulangers à se répandre au dehors et a faire des achats. La récolte se faisait , et elle était belle : c'était le moment où l'on se défait volontiers des blés anciens; mais les marchés que l'on pillait souvent , n'étaient pas bien garnis , et cependant le peuple n'aimait pas que l'on vendît dans les greniers : les boulangers n'osaient pas s'y exposer. Nous demandâmes à l'assemblée et nous obtînmes un arrêté pour les y autoriser ; car ces arrêtés de la ville de Paris étaient alors fort respectés.

La fermentation était grande relativement au pain. Quand on est inquiet, on fait des provisions pour le jour et pour les suivans ; de là l'approvisionnement du jour ne suffit pas ; de là l'apparence de la disette dans un moment où il y a suffisance. Nous avons été obligés de donner des gardes et de mettre des sentinelles à la porte des boulangers. Nous avions une grande provision de riz; j'en faisais donner aux districts , pour qu'ils le distribuassent cuit aux pauvres. Les propos les plus absurdes

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circulaient : c'était le parlement qui empêchait les meuniers de moudre et les boulangers de cuire ; c'étaient nous-mêmes qui , pour consommer les mauvaises farines , retardions l'arrivée des bonnes; c'est ainsi qu'on agitait le peuple et qu'on cherchait a diriger sa haine , ou contre les magistrats du parlement, ou contre ses propres magistrats , choix de son affection et de son estime : mais c'était la faute des représentans qui avaient livré ces choses si importantes à l'entretien et à l'inquiétude du peuple , et à la malveillance , qui pouvait si facilement en abuser.

Les attroupemens suivaient tous ces discours et donnaient beaucoup d'inquiétude. Nous fîmes afficher de nouvelles défenses , conformément au décret rendu par l'Assemblée nationale. Ces attroupemens étaient d'autant plus inquiétans, que différens avis nous annonçaient un projet d'insurrection qui pouvait éclater tout-à-coup , et que ces attroupemens pouvaient faciliter. L'inquiétude des subsistances était un moyen toujours prêt d'ameuter le peuple et de le faire servir à d'autres vues.

Samedi 22 août. — On arrachait les affiches des actes publics ; il a fallu que l'assemblée fît des défenses.

M. de Saint-Priest est venu à l'assemblée , l'assurer de tout l'intérêt que , comme ministre , il prenait à la ville de Paris.

Le district du Petit-Saint-Àntoine est venu se plaindre de ce qu'il y avait encore dans le comité

des subsistances des membres qui n'étaient pas représentai de la commune. C'était une suite de l'espèce de persécution qu'on faisait éprouver aux électeurs, de l'envie qu'on portait au comité des subsistances qui avait très-bien fait son devoir et peut-être sauvé plus d'une fois Paris. Cela était d'autant plus extraordinaire que tout était alors provisoire. Dans ces momens critiques, ce que l'on avait à considérer, c'était non les qualités, mais les services. Associé à un grand nombre de personnes qui m'étaient adjointes par mes concitoyens, je ne les ai point dû considérer sous des rapports moraux, mais sous les rapports politiques et d'utilité publique; il fallait marcher, c'était là le point essentiel. On se plaignait des électeurs qui restaient dans le comité ; eh bien ! je citerai M. de Leutre , a qui nous avons eu les plus grandes obligations. Il était d'une activité infatigable. Souvent notre sort dépendait d'un convoi; on avait ordonné que ce convoi vînt en poste, il partait lui-même, et il était présent partout pour assurer son arrivée. Plusieurs fois , le soir à minuit, nous n'avions que la moitié de l'approvisionnement du lendemain : on peut juger de l'inquiétude où nous devions être ; il partait; à huit heures du matin il était de retour chez moi : il avait visité les moulins de Saint-Denis, de Charenton, etc.; il avait été dans plusieurs abbayes aux environs ; il avait versé; sa tête était fracassée, son front couvert d'un bandeau, mais il s'était assuré de cinq ou six cents sacs de farine qui arrivaient de

toutes parts à midi. Ce sont là des services quun administrateur sent vivement , et ce n'est pas là un homme dont il faille être pressé de se priver.

Le comité des gardes-françaises a émis le vœu du régiment, pour que les voitures saisies de M. Du Châtelet lui fussent rendues. L'assemblée a décidé quelles le seraient, et a fait afficher et son arrêté et l'adresse du comité.

M. de La Rivière a quitté le service de la Halle, en apparence de son propre mouvement, mais en réalité parce qu'il était électeur, et qu'on trouvait mauvais qu'il présidât à la vente. Gomme on craignait que le grain de l'approvisionnement ne manquât, comme les inquiétudes se multipliaient, le comité des subsistances et moi nous demandâmes à l'assemblée qu'elle nommât des commissaires pour se transporter dans l'arrondissement de Paris, acheter des grains , demander des secours aux municipalités voisines, veiller à nos moutures et protéger nos convois. Nous fûmes obligés de donner des autorisations à plusieurs députés de districts pour aller dans les campagnes. Quelques affaires et quelques embarras que nous eussions , quelques mesures importantes et pressées que nous eussions à prendre, il fallait tout quitter pour écouter, pour satisfaire ces députations. Nous en eûmes dix à douze dans cette soirée , et nous en fûmes occupés depuis six heures jusqu'à minuit. Ces envoyés des districts allaient quelquefois avec une petite armée détachée de celle du district : je crois bien que plus

d'une fois on a aidé la complaisance et la facilite des fermiers pour la ville de Paris ; mais l'autorité de cette ville était alors imposante; elle n'a jamais abusé volontairement; et dans ces temps malheureux la nécessité excusait tout.

L'inquiétude sur le pain , les sentinelles chez les boulangers, ont continué aujourd'hui. 11 faut cependant convenir que , dans un autre temps , cette inquiétude aurait produit une sédition; mais l'assemblée jouissait , et je dirai , moi surtout , de la confiance du peuple.

Dimanche 25 août. — M. de La Fayette est venu proposer à l'assemblée de se charger de l'équipement et de l'armement de la garde nationale volontaire : c'était un objet considérable. Il s'agis^sait d'environ cinquante livres par hommes , et en en comptant vingt-quatre mille , c'était un objet d'un million deux cent mille livres. Mais il faut considérer que l'établissement de la garde nationale citoyenne était essentiel; le salut de Paris , de l'Assemblée nationale, du roi, la constitution et la liberté en dépendaient ; l'événement l'a bien prouvé. 11 n'y avait pas à hésiter. Cet armement n'aurait pu se faire, si l'assemblée ne s'en fût chargée; il aurait été au moins très-long : c'était un secours aux citoyens qui avaient encore la dépense de l'uni forme. Aujourd'hui on ne ferait peut-être pas cette dépense sans le consentement de la commune dans ses sections : mais alors il fallait faire le bien, et le faire

sans retard ; c'est là le cas où les administrateurs doivent savoir prendre sur eux.

Nous faisions, M. de La Fayette et moi, nos dispositions pour le voyage de Versailles le jour de la Saint-Louis; ces dispositions étaient délicates et importantes. Depuis quinze jours on nous menaçait d'une insurrection; et celle du i3 juillet, les mouvemensqui avaient eu lieu depuis, appuyaient les avis que nous recevions : ces avis nous marquaient le jour; et le i o,le 1 5 et le 1 6 août avaient été des jours que nous avions particulièrement veillés. On nous avertit que l'insurrection était préparée pour le 25, et que l'on prenait ce temps , parce que M. de La Fayette et moi nous serions absens. Il me prévint aujourd'hui qu'il avait arrangé, avec M. de Saint- Priest,que le roi donnerait à dîner à la Ville , dans la salle des ambassadeurs , la table tenue par le ministre; honneur que n'avait jamais eu la ville de Paris.' J'étais jaloux d'étendre les prérogatives de l'administration qui nous était confiée, et de faire honorer les citoyens que nous représentions. Mais comme notre absence était dangereuse, je trouvais qu'il était imprudent de la prolonger, et qu'il valait mieux, aussitôt le serment prêté, nous en revenir à Paris. Nous avions une autre raison de craindre; nous nous faisions accompagner, comme cela était juste, d'un détachement de la garde nationale ; il m'apprit qu'il était instruit que la plus grande partie de la garde nationale se joindrait au détachement commandé, sous prétexte de nous

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faire honneur, mais, dans le vrai, par curiosité el amusement. Cette circonstance de toutes les forces de Paris portées à Versailles pouvait mettre nos ennemis fort à l'aise , et donnait une grande vraisemblance aux avis que nous avions reçus. J'insistai pour que le diner fût rompu; il insista lui-même , et il m'assura qu'il donnerait des ordres et ferait des dispositions telles pour la sûreté de Paris, qu'il n'y aurait rien à craindre ; le tout était d'empêcher la garde nationale de nous y suivre. Nous allâmes ensemble à l'assemblée, et nous fîmes prendre un arrêté qui défendait à tout citoyen armé ou en uniforme , de sortir de Paris le mardi s5.

Lundi 24 août. — Aujourd'hui on présenta à l'assemblée un plan de règlement pour son administration, comme si elle avait été là établie pour plusieurs années; ce qui prouve combien le désir de l'autorité s'empare facilement des âmes. On y réglait mes fonctions qui se bornaient à présider l'assemblée et les comités : le bon , c'est que je n'ai connu ce règlement que bien long-temps après être sorti de place , et lorsque j'ai lu dans la suite les procès-verbaux imprimés.

Le surlendemain , un membre de l'assemblée > dont j'ignore le nom , fît une motion que je ne connais que par le procès-verbal , tendante à ce qu'en organisant provisoirement l'assemblée , il fût statué , ï° que tous les paquets , lettres et adresses seraient ouverts par M. le maire ; 20 que M. le maire les renverrait au bureau de distribution ;

5° qu'il aurait la faculté de statuer provisoirement sur les demandes qui ne lui paraîtraient pas susceptibles d'organisation. Tous les règlemens militaires étaient acceptés sur-le-champ et sans examen , et on faisait bien. Cette motion fut renvoyée au comité d'organisation , et on n'en entendit plus parler.

Aujourd'hui la distribution du pain a été encore très-pénible. Quoique le pain ne manquât pas , et que les boulangers eussent eu la quantité nécessaire pour la consommation , le pain paraissait manquer ; mais c'était l'effet de la crainte et des provisions superflues. On trouva chez une vieille femme, dans un galetas , seize pains de quatre livres : beaucoup de gens , plus patriotes , mangeaient du riz. Depuis plus de quinze jours , je faisais cuire assez de riz, chez moi, pour nourrir tous les domestiques; et, en continuant de leur payer leur pain , je les avais invités a s'en passer.^

Aujourd'hui, le bataillon de Saint-André-des- Arcs a paru tout habillé en uniforme.

Le soir, la crainte de la disette a encore augmenté : les boulangers sont venus en foule à l'Hôtel-de-Ville , et beaucoup d'entre eux se sont répandus dans les districts, en publiant que le lendemain la disette serait totale. Toutes ces manœuvres faisaient croire un coup monté pour le lendemain ; car la disette véritable ou supposée est le grand moyen des insurrections.

On craignait aussi un soulèvement des ouvriers

de Montmartre , et l'on fît placer du canon à cette barrière.

Le bataillon des Feuillans, se souvenant que j'étais sorti de ce district , a voulu me donner une marque de son estime et de son affection , en mettant mon chiffre /. B. dans un coin de son drapeau.

Mardi 25 août. — Je voyais approcher ce jour avec inquiétude; M. de La Fayette en sentait le danger comme moi. Nous étions convenus qu'il poserait des gardes aux barrières, avec défense de laisser sortir personne en uniforme ou armé ; qu'il poserait , dans les endroits nécessaires , des corpsde-garde de réserve et des patrouilles ; qu'il aurait sur la route trois aides-de-camp , comme rélais , et pour que nous fussions avertis sur-le-champ : il avait à Versailles un cheval tout sellé. Ces craintes peuvent quelquefois paraître superflues, et tant de précautions ridicules , lorsque le jour est passé et qu'il n'est rien arrivé : mais qu'on se représente ce que c'est que d'avoir dans les mains la sûreté et le sort d'une grande ville , et l'on nous jugera. 11 fallut enfin partir. Deux membres de la commune vinrent me chercher à la Mairie , et nous nous rendîmes à la place de Louis XV , où la députation m'attendait. M. de La Fayette nous joignit au Pointdu-Jour , et monta dans ma voiture. Nous trouvâmes sous les armes , à Passy , à Auteuil , au Point-du-Jour, à Sèvres, toutes les gardes nationales qui ont rendu les honneurs à la municipalité

tle Paris. Je dirai , comme le procès-verbal , que les deux chefs ont été l'objet principal des bénédictions et des vœux que le peuple leur adressait. En arrivant à l'avenue , nous y trouvâmes notre détachement commandé ; mais nous y trouvâmes aussi la garde nationale de Versailles , qui voulait faire honneur aux deux chefs qui, suivant le même procès-verbal , n'appartiennent plus exclusivement à la capitale , depuis qu'ils sont devenus les défenseurs et , par une suite nécessaire, les citoyens de tout le royaume. C'était un spectacle magnifique; il faisait un temps superbe ; l'avenue et la place d'armes étaient remplies d'un peuple immense : les femmes des marchés de Paris et de Versailles criaient : Vivent M, Baillj , M. de La Fayette ! vive la commune de Paris ! et leurs cris étaient partout répétés. La députation marchait au milieu de ces acclamations et d'une garde considérable ; c'était vraiment la ville de Paris faisant son entrée dans Versailles ; et l'on admirait la première ville du royaume qui , après avoir conquis sa liberté , venait offrir au roi l'hommage de son respect et de sa soumission. Mais je ne jouissais ni de ces honneurs , ni de ces bénédictions ; le danger de Paris occupait seul mon esprit.

Nous fûmes conduits à l'audience du roi par le grand-maître et deux aides des cérémonies , dans la chambre à coucher où est le lit de parade : le roi y était assis , couvert , environné de Monsieur , des grands-officiers et des ministres. Jamais la ville

de Paris n'avait été reçue avec cet appareil. J'ai prêté le serment un genou en terre : ensuite j'ai offert au roi un superbe bouquet que les femmes de la Halle m'avaient remis pour Sa Majesté; il était environné d'un voile de gaze , sur lequel était écrit , en lettres d'or : A Louis XVI ", le meilleur des rois. J'ai présenté M. le commandant-général de la garde nationale parisienne , et , à son tour , il a présenté ses officiers. Le roi a dit qu'il comptait sur leur zèle pour le i^établissement de l'ordre et de la tranquillité dans la capitale. Nous avons été successivement , et nous avons fait les mêmes présentations chez la rejne , M. le dauphin , Madame Royale, Monsieur et Madame, madame Elisabeth, Mesdames tantes du roi. Nous avons été aussi chez tous les ministres , MM. de Saint-Priest , de La Tour-du-Pin , Necker , Montmorin , de La Luzerne , le garde-des-sceaux et Lambert.

Là table, à dîner, fut tenue par M. de Saint- Priest. Il me semble que M. de Montmorin y était. Je portai la santé du roi , de la reine , de M. le dauphin et delà famille royale; et comme je portai aussi celle des ministres patriotes, M. de Saint- Priest porta la mienne et celle de M. de La Fayette. On ne porta ni celle de la nation, ni celle de la commune. D'abord nous avions porté la santé du roi qui nous recevait ; c'était une expression de reconnaissance comme de respect. L'usage n'était pas encore introduit en France, à l'imitation des An-

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glais , de boire à la prospérité d'un peuple , comme on boit à la santé d'un homme. Pendant le dîner, M. de La Fayette quitta , avec quelques représentai , pour aller voir le dîner que la garde de Versailles donnait à celle de Paris. Ils furent édifiés du spectacle de la concorde et de la fraternité. Un cœur citoyen pouvait dire : En/ans de la patrie , ainsi toujours puissiez-vous être unis ! Ce vœu , jusqu'au moment où j'écris , a été rempli ( 14 juin 1792), et promet de l'être toujours. On voulut , par acclamation , nommer M. de La Fayette commandant - général de la garde nationale de Versailles. Il le refusa pour cause d'incompatibilité.

L'après-dîner , toute notre garde nationale désira de voir le roi et de lui être présentée. Sa Majesté y a consenti , et a paru à son balcon. Les cris de vive le roi! répétés avec l'ivresse de la joie et la franchise delà liberté, ont été la preuve de l'amour que lui portent tous les Français. Nous sommes revenus à Paris à huit heures , après cette journée où j'avais promené mon inquiétude qui, un peu soulagée de ne point recevoir d'avis , diminuait cependant à chaque instant , mais qui ne s'évanouit tout-à-fait qu'au premier poste que je trouvai au Pont-Royal, où l'on me dit que rien n'avait remué, et que la tranquillité publique n'avait été troublée par aucun accident. Nous allâmes rendre compte à l'assemblée àl'Hôtel-de-Ville.

3o4 MÉMOIRES

Je trouve , dans la Chronique de ce jour (i), ces vers pour mon portrait :

Bon parent , ami sûr, patriote intrépide , L'écrivain est Platon et l'homme est Aristide.

Voyez aussi, sur ce jour, Lettres singulières ( Chron. i5 août 1789).

Mercredi 26 août» — J'avais déjà demandé qu'on s'occupâtde l'approvisionnement de Paris en blés. Je retournai aujourd'hui à l'assemblée, et j'ai demandé qu'on s'occupâtde pourvoir à la subsistance de la capitale pour les premiers mois de l'hiver, observant qu'on ne pouvait y pourvoir que par l'étranger. Je voyais approcher la fin des blés achetés par le gouvernement. Je pensais que dans un temps désastreux , au moment dune récolte belle , mais qui devait être commencée à manger deux ou trois mois plus tôt qu'à l'ordinaire , il fallait une masse de subsistances en réserve , pour prévenir toute cause ou tout prétexte d'insurrection , et que cette masse ne pouvait être acquise que chez l'étranger. L'assemblée a applaudi à mes vues , et ne s'en est pas occupée : ce n'est pas qu'elle ne fût très-bien intentionnée , mais les bagatelles de détails absorbaient son temps. Les assemblées ne peuvent être bonnes que pour les décisions importantes ; quand

(1) La Chronique était un journal rédigé par Millin de Grandmaison , et ensuite par M. Noël , aujourd'hui inspecteur de l'université , et connu par plusieurs compilations estimées.

(Note des nouv. édit. )

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elles s'occupent des petites , les grandes leur échappent.

Les voitures de farines de nos convois étaient non-seulement pillées sur les routes par des attroupemens , mais elles l'étaient encore dans Paris par des boulangers qui les attendaient dans les faubourgs. Quoique celles-là ne servissent qu'à la consommation de Paris , ce désordre avait deux grands inconvéniens : le premier , que la distribution était inégale, un boulanger avait trop, un autre n'avait pas assez; le second, que la Halle était mal garnie , ce qui fait beaucoup sur l'opinion. Le lieutenant de police jadis rendait seul des ordonnances ; on m'en fit rendre une signée de moi seul, où je défendais cette arrestation des voitures, sous peine de cinq cents livres d'amende. On me fit faire deux fautes; l'une de faire seul une ordonnance , ce qui n'était pas du régime actuel; l'autre d'imposer une peine , ce qui n'appartient qu'au législateur.

Ouvrage de M. l'abbé Fauche t sur la religion ~~~~~ nationale , où. il veut prouver qu'il ne peut y en avoir d'autres que la religion catholique : elle est la mieux combinée pour être nationale; elle a un rapport direct avec l'unité monarchique ; ce gouvernement est le plus parfait. Le meilleur état constitutionnel pour une grande nation est la monarchie, page 25. L'Assemblée nationale n'avait pas encore décrété la monarchie : M. l'abbé Fauchet marchait alors devant elle. Il paraît que de-

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