‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 32 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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peu sur ses gardes , et totalement hors de défense ; c'est ce qui occasiona le feu qu'on entendit tout d'un coup , et auquel on devait si peu s'attendre. Les ennemis s'étant de plus emparés des pièces de canon du régiment d'Eu, ils les pointèrent contre notre cavalerie et en tirèrent quelques volées; mais, certains qu'ils n'étaient pas assez forts pour rétablir l'affaire, et qu'au contraire ils seraient perdus s'ils nous donnaient le temps de revenir de notre surprise et d'aller à eux , ils ne pensèrent plus qu'à poursuivre leur retraite , et nous restâmes totalement maîtres du champ de bataille , sans que le maréchal d'Estrées pensât à envoyer un seul détachement à la suite de M. de Gumberland.

D'après ce que j'ai vu de M. de Maillebois , dans le moment critique que je viens de détailler, on peut aftirmer que son intention n'était point que la bataille fût perdue. Il fît dans cet instant tout ce qu'il y avait à faire pour la rétablir ; et je suis d'autant plus porté à croire qu'il n'avait aucunes mauvaises intentions, que je ne vois pas à quoi elles auraient pu le mener. S'il désirait la perte de M. d'Estrées, il avait pleine satisfaction sur cet objet, puisque la chose était faite , et qu'il savait M. de Richelieu en chemin pour le remplacer. Quel aurait donc été son but ? De remettre entre les mains du nouveau général une armée en déroute, pour tirer avantage de cette position , et lui chercher des torts? Il connaissait trop bien M. de Richelieu , puisqu'il avait été son maréchal-des-logis à lex-

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pédition de Mahon , pour ne l'avoir pas approfondi, pour ne pas croire, comme on l'a déjà dit, qu'il ne tiendrait pas long-temps à la tête de l'armée. Il était donc de l'intérêt de M. de Maillebois de maintenir les choses dans un état de supériorité, qui lui eût été avantageux et nécessaire au moment où ses intrigues l'auraient conduit au commandement où il visait. Il est plus naturel d'attribuer l'imputation que lui fît , le lendemain , le maréchal d'Estrées , d'avoir voulu lui faire perdre la bataille , à une animosité , une vengeance de ce dernier, qui aurait été sans effet, si M. de Maillebois n'avait cherché à se disculper de cette imputation, l'année suivante, par un mémoire, et si l'embarras où était la cour d'avoir ôté au maréchal le commandement , au moment où il venait de gagner une bataille , n'eût amené le besoin de le satisfaire (i) , en punissant par la prison son ennemi , sur un prétexte qui ne méritait pas un traitement aussi rigoureux.

La conduite de M. d'Estrées , à Hastenbeck , ne fît qu'animer encore l'armée contre lui , et augmenta la licence des propos. La moindre chose suffit à la légèreté française pour changer ses dispositions. Le lendemain de la journée d'Hastenbeck , le maréchal reçut le courrier qui lui appor-

()) M. de Maillebois, qui commandait, en 1758, un corps de troupes assemblé à Dunkcrque, y reçut l'ordre de se rendre eu prison au château de Doulens.

tait son rappel , et l'ordre de remettre le commandement à M. de Richelieu. Dans un instant, cette nouvelle fut publique et ramena tous les esprits à M. d'Estrées; on courut en foule chez lui , et l'on s'efforça de lui témoigner des regrets qui étaient sincères. On se déchaîna contre M. de Richelieu. Celui-ci étant arrivé deux jours après , joignit à l'embarras d'enlever le commandement à un homme qui venait d'avoir un grand succès, celui d'être mal reçu de l'armée; sa contrainte était facile à remarquer, malgré son audace ordinaire,

M. de Richelieu, dans sa jeunesse, joignait à une figure charmante des grâces infinies dans l'esprit, et une séduction si grande, que presque aucune femme ne pouvait résister à ses attaques. Sa réputation en ce genre était si bien établie , que lorsqu'on voulait désigner quelqu'un qui avait de grands succès auprès des femmes , on disait : C'est un Richelieu.

Tel fut le général que le roi nomma pour remplacer M. d'Estrées. M. de Richelieu manqua même , par sa faute , le moment d'arriver en Allemagne. S'il fût parti tout de suite , lorsqu'il en reçut l'ordre , au lieu de perdre deux jours aux genoux de madame de Lauraguais , il aurait joint l'armée au moment où elle se trouva en présence de M. de Cumberland, et c'eût été lui qui l'aurait vaincu.

Le maréchal d'Estrées sentait à combien peu sa

réputation avait tenu. Ayant des raisons de l'aimer, par la façon dont il m'avait toujours traité , j'allai le voir pour lui témoigner la part que je prenais à ce qui venait de lui arriver; en même temps, je tâchai de lui faire comprendre les avantages de sa position , d'être disgracié au moment qu'il méritait y aux yeux de toute l'Europe , les plus grandes récompenses. Ahl mon ami, s'écria-t-il en me prenant la main , tout cela est vrai; mais deux jours plus tôt j'étais déshonoré.

Bataille de FillingJiauzen y ce qui Va précédée ; caractère de quelques généraux.

Ecrit en 1771.

Les dispositions de la campagne de 1761 furent d'avoir une grande armée plus forte que celle de M. le prince Ferdinand , pour agir en Westphalie , et une autre beaucoup moins considérable en Hesse , destinée à opérer de ce côté. Le commandement de l'armée de Westphalie fut donné à M. le maréchal de Soubise , qui nomma le marquis de Castries pour son maréchal-des-logis; et M. le maréchal de Broglie eut celle de Hesse, avec le comte de Broglie , son frère , pour le sien.

M. de Soubise, né avec peu d'esprit, a cependant un acquis et des connaissances que lui a procurés un grand usage du monde et de la cour, où sa conduite politique et molle ne répond point aux prétentions qu'il y forme. Dans mille occasions , il aurait pu prendre une supériorité à portée de laquelle le met sa position ; mais il n'est occupé de l'acquérir qu'en cherchant à maintenir ou à augmenter, ouvertement ou par adresse, un rang que la maison de Rolian croit lui être dû , et que les gens titrés et la noblesse lui disputent toujours. Jaloux de considération, il a cherché à se faire des partisans par une politesse exigeante qui ne l'aban-

donne jamais, même vis-à-vis des gens avec lesquels il est le plus familier , et dans les instans les plus libres. Il faut moins s'en prendre à lui de cette façon d'être, qu'à son éducation, qui est la même pour tous ceux de sa maison : cette manière est assez connue dans le monde , sous la dénomination de politesse des Rohans. Son ambition la plus forte a toujours été de commander les armées. Embarrassé et indécis dans le cabinet, il lest encore plus devant les ennemis ; sa véritable qualité militaire est la valeur : il n'a pas eu plus d'éclat dans le conseil , où l'amitié de madame de Pompadour l'a placé .

J'ai entendu souvent refuser l'esprit à M. de Castries , mais à tort. Il n'en a pas les grâces ni le piquant, mais il joint à un grand usage , à de la politesse, une modération, une justice qui le rendent agréable dans la société, où il jouit d'une estime générale. Sa noblesse et sa probité sont poussées jusqu'à la délicatesse ; il ne s'en écarte dans aucune occasion. Fort exact pour lui , il est indulgent pour les autres. Dévoré d'ambition , jamais il ne s'est permis le moindre moyen douteux pout parvenir ; et visant au commandement des armées ainsi qu'au ministère , il s'est rendu capable de l'un et de l'autre , par une étude , une application suivies, qui lui ont procuré des connaissances profondes. Son ardeur pour s'instruire ne l'empêche pas de donner beaucoup à ses plaisirs , et son activité lui fait suffire à tout ; elle est si grande ,

qu'elle tient même de l'inquiétude, et qu'il ne faut pas beaucoup le connaître pour voir qu'il voudrait être, dans le même instant, sur la frontière, dans le cabinet d'un ministre , et aux genoux de sa maîtresse (i).

Le maréchal de Broglie a peu d'esprit. Elevé par son père , qui n'en avait pas plus que lui , dans les armées ou dans des places frontières , il n'a pas même acquis le ton que donne la bonne compagnie : il est mieux dans un camp que dans un salon, où il parle trop de lui. Elevé , comme je l'ai dit , au milieu des troupes , il y a acquis des talens militaires : il connaît bien un terrain , il donne ou reçoit une bataille avec intelligence et valeur ; il est capable de prendre un parti vigoureux ; et certainement on peut dire de lui que c'est un excellent général. Je ne crois pas qu'une grande armée à conduire soit au-dessus de ses forces. 11 est cependant difficile de le juger, parce qu'il a toujours été jusqu'ici mal secondé des généraux qu'il a eus sous lui.

Le comte de Broglie a de l'esprit; sa petite taille , son air crête , sa facilité à se mettre en colère , le rendent piquant pour les femmes , qui aiment à le tourmenter ; il en a quelques-unes pour amies , et pas un homme , à l'exception d'un ou deux , qui

(1) Il disait un jour à un de ses amis , pour peindre son activité et le peu de temps qu'il trouvait dans la journée : Je voudrais dormir plus vite.

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cependant le voient tel qu'il est, c'est-à-dire ayant quelques défauts du maréchal son frère. Une chose fort singulière , c'est qu'avec beaucoup d'intelligence et de la valeur, et élevé , ainsi que son frère , dans les armes, il n'a jamais pu acquérir les grandes parties du talent militaire.

Le plan de campagne de 1761 étant donc que l'armée de Westphalie et celle de liesse agiraient séparément, M. le duc de Choiseul, alors ministre de la guerre, en donnant à M. le maréchal de Soubise des instructions , lui dit qu'il l'avait mis à portée d'opérer contre M. le prince Ferdinand d'une manière facile et avantageuse , puisque son armée était plus forte ; qu'ainsi il l'exhortait, pour le bien de la chose , et pour sa gloire particulière , de n'avoir rien de commun avec M. de Broglie, parce que , s'il faisait la faute de se joindre à lui , sûrement la besogne irait mal , par l'incompatibilité de M. de Broglie , qui trouverait le moyen d'en rejeter la faute sur lui , et de finir par se faire donner à ses ordres la majeure partie des troupes, tandis qu'il le laisserait avec une poignée de monde, hors d'état de rien entreprendre.

M. de Soubise parut convaincu de la solidité des conseils de M. de Choiseul : cependant , il ne tarda pas à être ébranlé sur cette opinion par celle de M. de Castries qui, dans cette occasion, ne jugea pas aussi sainement qu'à son ordinaire; il était pour la jonction des deux armées , et s'appuyait sur un raisonnement spécieux. Il disait que l'effort ré un)

de deux bras vaut mieux que celui d'un seul, et qu'il regardait comme une inconséquence, en ayant deux , de n'en employer qu'un à la fois. On pouvait lui répondre que la conséquence n'en était pas juste , parce qu'on ne devait pas attendre du caractère de M. de Broglie , de concourir au brillant d'une campagne dont presque tout l'éclat aurait rejailli sur M. de Soubise. L'exemple de la bataille de Minden était trop récent et trop frappant, pour qu'on pût mettre en doute la conduite que tiendrait M. de Broglie.

M. de Soubise, qui avait une confiance aveugle en M. de Castries , malgré les avis de M. de Choiseul , penchait, comme on vient de le dire, pour la jonction. Il partit dans ces dispositions pour Francfort où était M. de Broglie , qui acheva de le déterminer ; et ces généraux convinrent que , débouchant chacun de leur côté, ils se joindraient à Souest.

Cette convention faite, M. de Soubise se rendit à Dusseldorf , pour prendre le commandement de son armée , dans laquelle je servais commandant le régiment des gardes-suisses, et maréchal-decamp employé.

M. de Castries disposa les subsistances de manière qu'en se portant en avant , il n'eût rien à craindre sur les derrières pour les convois. En conséquence, il tira le premier de Dusseldorf, le second de Cologne, et le troisième vint de Cassel. Par cette manœuvre , non-seulement il trompait l'en-

nemi , en s'avançant par la rive gauche de la Lippe ; mais l'armée de M. de Broglie , ainsi que la nôtre, servait également à couvrir nos subsistances.

M. de Soubise fut promptement prêta déboucher; mais par ses conventions il était obligé de concerter sa marche avec celle de M. de Broglie , qui le retarda fort long-temps , ou par mauvaise volonté , ou parce qu'en effet il n'avait pas encore rassemblé tout ce qu'il lui fallait.

Enfin, nos deux armées se mirent en marche. M. de Soubise se porta sur Dortemonde, et de là sur Unna, où il prit une très-bonne position , occupant des hauteurs plus ou moins escarpées, presque alignées à la ville , et qui s'étendent fort au loin sur la droite , défendues en avant par un vallon assez large. Il assit son camp sur ces hauteurs, sa droite appuyée au corps que commandait M. le prince de Condé , campé sur les mêmes hauteurs. La gauche de notre armée était couverte par la Wisseck , petit ruisseau dont les bords sont couverts de bois et si marécageux qu'il est impossible, même à de l'infanterie , de le passer dans toute sa longueur, depuis Unna jusqu'à Dortemonde, hors dans un seul endroit facile à masquer avec fort peu de troupes.

On resta quelques jours à Unna, où l'on reçut la nouvelle , par les troupes légères qui étaient en avant , que M. le prince Ferdinand , à qui nos délais avaient donné le temps de se mettre en mouvement, était en pleine marche sur nous

ÔO DETAILS

M. de Soubise prit le parti de l'attendre dans sa position , et d'y recevoir son attaque.

Les troupes légères avaient donné avis de sa marche , de grand matin : en effet , on aperçut , vers le midi , les têtes de ses colonnes sur les hauteurs qui bordaient le vallon du côté opposé a celui que nous occupions, et bientôt nous les y vîmes se déployer en bataille. M. le prince Ferdinand jugea avec raison notre position trop bonne pour nous attaquer; il se borna à prendre un de ces camps audacieux , sa manœuvre favorite , qu'il a si souvent répétée pendant la dernière guerre. Sitôt qu'on lui vit dresser ses tentes , nous rentrâmes dans les nôtres; et, quoiqua une demi-portée de canon les uns des autres , tout fut dans une si grande tranquillité , qu'il n'y eut pas un coup de fusil de tiré de toute la journée.

Me promenant sur le soir , je m'aperçus que nous n'avions pas une seule sentinelle sur le grand chemin qui va d'Unna à Souest, par où les ennemis auraient pu venir jusque dans notre camp, sur un demi-bataillon de front. J'en rendis compte sur-lechamp à M. de Chevert , qui commandait à la gauche où j'étais, et je lui offris de prendre un bataillon de chasseurs et de grenadiers , et d'y passer moi-même la nuit pour assurer cette partie. Il loua ma vigilance et mon zèle, ne me remercia point d'avoir réparé ses torts , me dit de faire ce que je jugerais le plus convenable , et se coucha.

En conséquence, je pris poste sur ce grand ehe~

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min , avec le détachement que j'avais fait commander; et vers minuit, entendant un grand bruit dans le camp des ennemis , je mandai à M. de Soubise que je croyais qu'ils faisaient un mouvement, et que, par la façon dont le bruit se dirigeait, je jugeais que c'était par leur droite. M. de Soubise me répondit que je ne me trompais point ; que du centre où il était, il entendait la môme chose que moi. A la pointe du jour, j'allai le joindre , et je le trouvai qui s'était avancé sur un point d'où l'on découvrait toute la position que M. le prince Ferdinand avait occupée la veille. On n'y apercevait plus que les dernières troupes de son arrière-garde , des colonnes s'étant enfoncées dans les bois qu'il avait sur sa droite , et nous sur notre gauche , et qui nous cachaient ses mouvemens. Tout le monde jugea qu'il était en marche pour se retirer sur Ham : cela était apparent ; mais , pour en être plus sûr, je proposai d'envoyer un détachement après lui. On me répondit que nos troupes légères étaient fatiguées, et chacun ne songea qu'à s'aller reposer chez soi.

Vers le midi, Ficher (i) , qui était sur la Sisex

(i) Ficher était un homme qui , de domestique de M. d'Armantières , s'était élevé , en commençant à aller avec quelques volontaires, jusqu'à avoir une légion de 2000 hommes, et à être fait brigadier; de plus, il avait le détail des espions. A infiniment d'intelligence et de bonnes qualités, \\ joignait cependant les habitudes et le caractère des partisans. Beaucoup de gens, et surtout M. de Broglie, le haïssaient Salin doit le rendre à jamais intéiessaut.

avec son corps , et M. Dapchon , maréchal-de~ camp, qu'on y avait envoyé' avec un détachement, donnèrent avis que M. le prince Ferdinand ne marchait point sur Ham, mais qui! tournait notre gauche en dehors de la Sisex , et qu'il se portait vers Dortemonde , sur nos derrières. M. de Soubise fut étourdi de cet avis; et la nouveauté de la manœuvre le déconcerta. A considérer le mouvement de M. le prince Ferdinand pour le moment, il était sûr; nous ne pouvions le troubler en rien, puisqu'il était couvert dans tout l'espace , depuis Unna jusqu'à Dortemonde , par la Sisex , qu'on ne pouvait tenter de passer qu'en un seul point, facile à masquer, et qu'en effet il masqua si bien , que M. Dapchon perdit assez de monde en essayant seulement de tàter ce passage. Il n'avait rien à craindre non plus pour son arrière -garde. Nous ne pouvions nous aventurer dans les bois où il s'était enfoncé avec des forces capables de mériter attention. Mais, si son mouvement n'entraînait à aucun danger pour l'instant , les suites pouvaient lui en devenir funestes. Il découvrait entièrement

Pendant la campagne de 1762, il fut trahi par un de ses principaux espions , qui dénonça tous ses camarades à M. le prince Ferdinand : ce qui le mit à portée de les faire tous arrêter le même jour, et de faire un mouvement capital, dont Ficher ne put donner aucun avis. MM. d'Ëstrëes et de Soubise , qui commandaient, lui en firent des reproches amers, et le taxèrent de trahison. Ce malheureux fut si sensible à cette imputation, qu'il en tomba malade, et eu mourut au bout de quelques jours.

son pays ; et si M. de Soubise eût marché sur-lechamp sur Ham et Lipestat, d'où M. le prince Ferdinand tirait ses subsistances , il l'eût contraint à une bataille que nous aurions donnée comme nous l'aurions voulu et où nous l'aurions voulu, les ennemis ne pouvant plus passer qu'en nous culbutant ; ce qui aurait été d'autant plus difficile, que nous aurions été joints par M. de Broglie , et qu'alors nous devenions inattaquables pour M. le prince Ferdinand^ qui était perdu s'il avait été battu.

11 y a lieu de croire qu'il voulait en venir à une affaire avant notre jonction avec M. de Broglie , et qu'il cherchait à attaquer M. de Soubise dans un pays couvert et coupé , où ne pût agir la cavalerie en quoi consistait principalement la supériorité de notre armée sur celle des ennemis. 11 voulait surtout étonner par ses manœuvres M. de Soubise dont il avait une médiocre idée, depuis la bataille de Piosbach, sachant d'ailleurs que, lorsqu'on les prend à l'improviste , les armées françaises sont à moitié battues; il se fiait aussi sur son talent pour manier des troupes , et sur la discipline qui régnait dans celles qu'il avait à ses ordres. Il me semble que M. le prince Ferdinand , en cette occasion , se conduisit plus par ses calculs que par les règles ordinaires de la guerre.

Quoi qu'il en soit, il troubla si fort M. de Soubise , qu'il augmenta encore son indécision ordinaire. Enfin , vers les quatre heures après midi , il se détermina a attendre les ennemis dans sa posi-

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t.ion que la nature a formée aussi bonne en arrière qu'en avant, cependant d'une façon différente. Le terrain entre Unna et Dortemonde est une plaine bordée , d'un côté, par la Sisex, et de l'autre par des hauteurs qui viennent , dans leur prolongement , répondre à celles qu'occupait M. le prince de Condé. A quelque distance d'Unna , cette plaine est totalement coupée par un ravin fort large et assez profond. M. de Soubise fît faire demi-tour à droite à son armée; il mit sa droite vers la Sisex; il porta une partie de son infanterie sur le ravin, et M. le prince de Condé fut chargé de la défense des hauteurs qui fermaient la gauche. Nous passâmes tout le reste de la journée dans cette position. Nous y demeurâmes toute la nuit au bivoauc , et le lendemain jusqu'à trois heures après-midi, que M. de Soubise prit le parti de se mettre en marche pourSouest. Pendant tout ce temps, M. le prince Ferdinand , qui était à Dortemonde , ne fit pas avancer un seul homme ; il laissait reposer son armée , qui en avait besoin après une aussi grande marche que celle qu'elle avait faite.

Etant partis si tard, nous ne fîmes guères que deux lieues , et nous campâmes, sans que pendant notre marche , ni toute la nuit suivante , nous eussions vu aucun ennemi.

Jusque-là nous avions marché dans un pays difficile , coupé de bois et de hauteurs ; le terrain qui nous restait à parcourir pour atteindre Souest, était d'une nature différente. C'était une plaine

assez large , coupée de beaucoup de ravins , et bordée , sur notre droite , par des hauteurs couvertes de bois. Nous nous mîmes en marche dès la pointe du jour ; mais des ordres mal donnés , et plus mal exécutés encore , furent cause que la colonne du corps de M. de Condé , qui faisait celle de droite , coupa celle qui en était la plus voisine : les autres marchant toujours augmentèrent le désordre , et les menus équipages qui ne furent pas mieux dirigés, se trouvèrent tous embrouillés, formant un gros peloton derrière toutes les troupes qui étaient déjà en avant. Dans cette situation , M. le prince héréditaire de Brunswick , à la tête de vingt-cinq mille hommes qui faisaient l'avantgarde de M. le prince Ferdinand , attaqua notre arrière-garde , commandée par M. de Voyer, lieutenant-général. Cet officier manœuvra très-bien; mais , n'ayant que de trois à quatre mille hommes , il ne put faire tête long- temps à des forces supérieures ; il dirigea la cavalerie qu'il avait par la plaine , se jeta avec son infanterie dans les bois , et gagna les hauteurs.

Dans le désordre où était notre armée , il y avait tout à parier que M. le prince héréditaire était suffisant pour la mettre en déroute. Par un de ces miracles qu'on ne saurait expliquer, les équipages disparurent comme par enchantement; les troupes ., d'elles-mêmes , passèrent le premier ravin qu'elles trouvèrent devant elles; la cavalerie se mit en bataille dans la plaine , et toute l'infanterie se porla

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