‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 50 sur 54 · TOME r · texte numérisé non relu

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brouillé avec la cour, où il n'allait pas. 11 n'eut garde de ne se pas faire lame du parti de l'opposition : il n'en avait pas d'autre à prendre pour être cité ; et le reste de femmes qu'il tenait à sa pension , ainsi que celles à qui il donnait du thé le dimanche, l'appelèrent le défenseur de la patrie. M. le comte de La Marche se détacha des princes pour se ranger du parti de la cour. Afin de justifier son opinion , il tenait un propos assez sensé : il disait que, lorsqu'on ri* a pas cent mille hommes à faire marcher, il ne faut pas résister aux volontés du roi. Mais la façon vile dont il faisait sa cour à madame du Barry , et les avantages qu'il a retirés de sa démarche , en faisant voir le vrai motif de sa conduite , n'ont servi qu'à confirmer le mépris dans lequel il vivait depuis long-temps. La plus grande partie des pairs suivit le parti de la cour. Une quinzaine tint avec l'opposition , et le public ne s'occupa plus que des conjonctures présentes.

On se doute bien que le parlement combattit de tout son pouvoir un édit qui lui était si contraire. Sans entrer dans un détail exact et suivi de tout ce qui se passa à ce sujet , on se contentera de dire qu'il y eut remontrances sur remontrances , où toute l'éloquence, la force et les citations furent épuisées. La cour étant demeurée inébranlable, elle fat obligée d'en venir à un lit de justice, où, malgré l'opposition du parlement , celle des princes, et de ce qu'on appelait les bons pairs, ainsi que de quelques-uns de ceux à qui leurs charges

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donnaient voix et séance, l'édit fut enregistré d'autorité. L'opération consommée , le parlement , selon son usage, employa ses formes ordinaires, et protesta. Mais, vu la gravité de la circonstance, il employa ses dernières et ses plus fortes armes, qui lui avaient toujours réussi jusque-là : il resta, chambres assemblées, c'est-à-dire, ainsi qu'on l'a déjà expliqué ci-devant, qu'il refusa de rendre la justice.

Ce fut à cette époque que M. le prince de Condé crut que le moment était arrivé de jouer un grand rôle et de s'emparer du crédit, en se mettant entre la cour et le parlement, en déterminant ce dernier à reprendre ses fonctions. Pour y parvenir, il flatta les magistrats de faire relâcher le roi sur quelques articles de son édit, auxquels il leur était impossible de souscrire.

Soit que M. le prince de Condé se fût trop avancé, soit que le chancelier sentit toute la prépondérance que ce prince allait acquérir si on lui avait l'obligation du raccommodement, peu de jours après que la justice eut repris son cours ordinaire il parut un édit foudroyant pour le parlement , où le soi parlait en maître qui voulait être obéi , et où il était articulé : « Sans avoir égard » aux espérances quont pu donner ecuoe qui se » sont ingérés de se mêler de cette affaire sans » y avoir été autorisés. »

Cet édit produisit l'effet auquel on devait s'attendre , c'est-à-dire que M. le prince de Condé

reçut ce qu'on appelle un soufflet, et que le parlement, plus furieux que jamais, arrêta des remontrances , et se constitua de nouveau chambres assemblées.

Par cette démarche , les choses en étaient venues à un point qu'il fallait un parti décisif. L'incertitude et la lenteur de la cour à prendre ce parti démontrèrent, de reste, qu'elle s'était engagée légèrement , et qu'en commençant cette grande affaire on n'avait pas prévu où elle pouvait aller, ni les déterminations les plus convenables dans les différens cas. Exiler simplement le parlement pour le faire revenir, était un moyen usé qui n'aboutissait à rien , et que les ministres admettent pour avoir le temps de sacrifier la gloire et l'autorité du roi avec quelques ménagemens, et se donner l'air de céder à l'intérêt, aux cris du public qui s'ennuie bientôt de la durée des troubles , et de voir ses affaires en souffrance. Mais dans la circonstance présente , c'était l'intérêt et la sûreté du chancelier et de M. d'Aiguillon qui étaient compromis. Il fallait , ou que ces deux personnages succombassent , ou que le parlement fût anéanti. En détruisant cette compagnie , il était nécessaire de lui en substituer une autre, et c'était là le difficile. Vainement avait-on essayé par argent et par promesse de détacher quelque membre du parlement; s'il y en eut d'ébranlés par la cupidité , la certitude du déshonneur les retint.

M. de Maupeon, embarrassé, était au moment

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de voir manquer sa machine , lorsque M. de Boyrie (i) vint à son secours, et trouva le moyen de déterminer le grand-conseil à remplacer le parlement. Mais comme ce tribunal n'avait pas assez de magistrats pour remplir le nombre de ceux qu'il faut pour compléter un parlement, tout ce qui voulut des places vacantes fut accepté : ignorance dans la jurisprudence, extraction vile, flétrissure dans la réputation, ne furent point des raisons d'exclusion. On ne pouvait guère se flatter de trouver une autre espèce d'hommes, puisqu'il s'agissait de se dévouer au mépris, à la haine publique , en siégeant à la place de juges qui, dans la commune opinion , succombaient sous l'oppression. Le clergé, triomphant de voir enfin son ennemi abattu, travailla aussi de tout son pouvoir pour faciliter les moyens au chancelier; l'archevêque de Paris, surtout, se distingua en déterminant plusieurs de ses chanoines à prendre des places de conseillers.

Tout étant arrangé, la cour, non-seulement ne fît aucune réponse aux remontrances du parlement, mais elle reçut encore très-mal les députations qui étaient chargées de les porter. Elle donna des lettres de jussion pour reprendre le service, à trois époques différentes, laissant, entre chacune de ces époques, l'intervalle prescrit par les formes:

(i) M. deBoyne , d'abord intendant, ensuite ministre de la mairie.

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tout fut inutile ; le parlement se montra aussi inébranlable que la cour, qui se résolut enfin de frapper le grand coup quelle avait prépare' avec tant de peine. La même nuit, les mousquetaires gris et noirs, communément chargés de ce détail, furent porter à chacun des membres du parlement une lettre-de-cachet qui les informait de leur exil, et du lieu où ils devaient se rendre jusqu'à nouvel ordre. Le plus grand nombre fut envoyé dans ses terres ; mais ceux qui s'étaient montrés les plus mutins, et qui avaient échauffé les autres, furent relégués aux extrémités du royaume, dans des endroits isolés, d'un séjour désagréable et de peu de ressource.

Paris, qui, par ses cris, avait poussé le parlement à une résistance outrée, se déchaîna contre cet acte d'autorité. Ce fut bien autre chose lorsque , peu de jours après, on vit le parlement, la cour des aides et le grand- conseil cassés juridiquement, et un nouveau parlement créé des débris du grandconseil, et de l'espèce d'hommes qu'on a citée plus haut. Toutes les têtes se tournèrent, et l'on entendait, jusque dans les rues, crier à l'injustice, à la tyrannie. Les femmes se distinguèrent surtout. Selon elles, la monarchie allait s'écrouler; elles ne parlaient des parlemens que comme des victimes qu'on égorgeait sur l'autel du despotisme, se plaignant peut-être moins de la suppression de leurs charges, qu'on offrait de leur rembourser,

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que de l'exil, surtout de ceux confinés dans des lieux désagréables.

Cette révolte parmi des femmes tenant au parlement, ou même indifférentes, eût peut-être été tolérable ; mais que des mères , des sœurs , des femmes, des filles de militaires s'exagérassent les choses à ce point , c'était véritablement une folie ridicule, insoutenable. Toutes ces femmes, accoutumées à voir ce qu'elles ont de plus cher sacrifier, au bien et à la défense de l'Etat, fortune et santé, éprouver les rigueurs des saisons , la plupart du temps se priver des besoins de première nécessité, compromettre sans cesse existence et réputation , se soumettre à l'obéissance la plus aveugle, et à la perte de son état, selon la simple volonté du maître ; ces femmes, dis-jc, étaient celles dont la voix se faisait le plus entendre pour la défense de gens qui, quelques années auparavant, avaient fait conduire un militaire (i) sur l'échafaud, un bâillon dans la bouche , sans vouloir articuler un seul mot de l'instruction de son procès, un seul des griefs qui lavaient fait condamner. Ces mêmes femmes avaient vu un autre parlement, dans ses écrits, qualifier les troupes de soldatesque insolente, et porter l'audace et l'indécence jusqu'à décréter un commandant de province (2). Des exemples d'un tel aveuglement portent à faire

(i)M. deLally.

(2) M. le duc de Fit&-James , commandant en Languedoc.

des réflexions effrayantes sur les excès dans lesquels entraîne l'esprit de parti , surtout dans les femmes.

Le peuple et le bourgeois , quoique mécontens, y mettaient moins de chaleur : voyant le parlement victime de ses prétentions particulières, ils ne le défendirent point , comme s'il l'eût été du bien public. Cependant la cour parut craindre les révoltes; et, par des précautions assez déplacées, on mit des postes du guet au Palais et le long des rues par où passa le chancelier et son cortège , lorsqu'il fut installer le nouveau parlement.

Les princes et les bons pairs ne voulurent point reconnaître ces nouveaux magistrats , ni siéger parmi eux. M. de Maupeou, armé du sceptre de fer, excité peut-être par le caractère dur et despote de M. d'Aiguillon , voulait qu'on exilât les princes, les bons pairs, et ceux à qui le lit de justice avait donné séance et voix , et qui avaient opiné contre ses desseins. On assure même que plusieurs lettres-de-cachet étaient déjà signées; mais M. de Soubise et M. Bertin s'élevèrent contre cet avis dans le conseil , et furent appuyés par le roi , qui ne put consentir à dévaster sa cour , en éloignant les princes et la plupart de ceux qui y possédaient les premiers rangs.

La proscription des parlemens s'étendit dans les provinces. On les cassa presque tous ; on leur substitua des tribunaux sous la dénomination de conseils supérieurs , composés d'assesseurs d'une

assez mince étoffe , quoique supérieure cependant à celle qui composait le parlement de Paris. Ils étaient présidés pour la plupart par l'intendant de la province.

Peu de temps après cette révolution , il parut un édit par lequel le roi déclarait que , son intention étant de rembourser les charges de judicature , il indiquait le lieu où devaient se faire ces remboursemens. Un très-petit nombre s'y présenta : plusieurs motifs déterminèrent à cette conduite ; l'animosité des esprits, la honte de se détacher de sa compagnie , l'espoir que cet orage n'aurait qu'un temps, et surtout le mauvais état des finances qui, au lieu d'argent comptant , faisaient donner des contrats à quatre pour cent, effets peut-être encore plus mauvais que tous ceux qui étaient sur le roi, et qui avaient perdu toute confiance.

Pendant les quatre années que les choses subsistèrent au point où M. de Maupeou les avait mises , il se passa plusieurs scandales dans le nouveau parlement, objet continuel du mépris et des brocards du plus grand nombre. Ceux qui s'étaient déclarés pour n'y vouloir pas siéger , voyaient sans cesse le glaive suspendu sur leur tête ; il ne fallait que quelques convocations de pairs, quelques lits de justice pour les mettre dans le cas du refus, de la désobéissance , et par conséquent de l'exil. D'un autre côté, le chancelier et M. d'Aiguillon, arrêtés par la résistance que le roi avait montrée pour de nouvelles proscriptions , évitaient avec soin tout

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ce qui pouvait pousser à bout le parti de l'opposition ; M. d'Aiguillon étant parvenu au ministère, se brouilla, ainsi que cela devait être, avec le chancelier : et le chancelier, isole, d'un caractère propre à jouer différens rôles, voulut, mais inutilement , rechercher tout le monde ; dans la société , chacun soutint avec acharnement la cause qu'il avait embrassée , et l'esprit de parti s'en empara tellement, qu'on le retrouvait non-seulement sur le fait du parlement, mais jusque dans les plus petites choses.

Un catafalque eut lieu. L'usage est que le parlement y assiste en corps , et soit salué en cérémonie par les princes qui mènent le deuil. M. le duc d'Orléans fut nommé pour s'y trouver ; ce prince était entièrement déclaré pour l'ancien parlement, et ne voulait pas reconnaître le nouveau. Le saluer dans cette cérémonie , c'était le reconnaître. Également pressé par madame de Montesson de persister dans sa conduite , et par M. d'Aiguillon de se conformer aux volontés du roi ; d'ailleurs livré aux conseils de M. de Belle-Isle, l'un des intendans de ses finances , son chancelier depuis , violemment soupçonné d'être gagne par la cour ; M. le duc d'Orléans, dis-je, toujours ferme lorsque l'occasion était éloignée , montra son incertitude ordinaire au moment de prendre un parti , et, voulant tout concilier, il fit une de ces démarches qui mécontentent également les deux partis : il écrivit une lettre au roi, qui, pleine de phrases à

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double entente , donna prise contre lui à la cour et à la ville, et ne fît qu'aigrir les esprits de part et d'autre.

Les choses subsistèrent sur ce pied jusqu'à la mort de Louis XV. Un nouveau règne ranima les espérances ;x le choix que fit Louis XVI de M. de Maurepas pour être son conseil les augmenta. Ce ministre , éloigné des affaires depuis vingt-cinq ans, y fut rappelé ; les uns disent par les intrigues de M. d'Aiguillon; les autres, par Mesdames qui l'indiquèrent à un jeune roi et à une jeune reine , très-embarrassés de la place où ils se trouvaient, et qui prirent le premier qu'on leur indiqua.

M. de Maurepas , instruit à fond des affaires du parlement qu'il avait souvent maniées pendant son ministère , attaché à cette compagnie, s'occupa dès les premiers instans de son rappel. La première besogne était de changer les ministres actuels, trop décriés pour pouvoir rester en place. Il fallait principalement se défaire du chancelier de Maupeou. Au bout de quelque temps on l'exila, et M. de Miroménil fut fait garde-des-sceaux suppléant le chancelier. M. d'Aiguillon , en horreur à tout le monde, haï du roi et de la reine , qu'il avait bravés sous le règne précédent, évita l'exil par la protection de M. de Maurepas, son oncle, mais fut contraint de demander à se retirer. Le comte de Muy eut le département de la guerre, et M. de Vergennes celui des affaires étrangères. On chassa M. de Boyne ; M. Turgot eut la marine, mais il

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n'y resta qu'un instant, et passa au contrôle-général qu'on otaà l'abbé Terray. On peut dire de lui, en passant 5 que son administration fut aussi dure que pleine de mauvaise foi ; mais que la France fut heureuse de rencontrer un homme de ce caractère, dans les circonstances où elle se trouvait , pour envisager de sang-froid tout le mal utile et nécessaire qu'il avait à faire, et qu'il fît pendant son ministère. Les financiers le regrettèrent , et prétendirent que c'était un homme qui avait des vues aussi grandes que justes. M. de Sartines fut mis à la marine. Les seuls qui restèrent en place furent MM. Bertin et de La Vrillière ; le premier, homme médiocre et paresseux; le second, si avili, si noté d'infamie, qu'on ne pardonna pas à M. de Maurepas la faiblesse de ne le pas chasser ignominieusement, quoique son beau-frère.

Ce changement fait dans le ministère , M. de Maurepas ne songea plus qu'à rappeler les anciens magistrats. Ils eurent ordre de revenir de leur exil et de se trouver à jour nommé à Paris. La joie fut universelle parmi le peuple, et se manifesta indécemment comme à l'ordinaire ; on insulta le parlement qui allait être destitué ; on tira des pétards pendant la nuit; on brûla M. de Maupeou, représenté par une figure de paille habillée en simare; on pendit l'abbé Terray, qui était une autre grande figure vêtue en abbé; enfin, la police fut obligée de s'en mêler, et les scandales cessèrent.

Le roi tint un lit de justice, où il déclara aux

princes et aux pairs qu'il avait résolu de rappeler l'ancien parlement et de faire un grand conseil du nouveau. Ensuite il fît entrer l'ancien parlement qui attendait dans la chambre de Saint-Louis : il le rétablît dans ses fonctions , et, sans récriminer sur le passé , il parla avec fermeté sur le zèle et l'obéissance qu'il attendait à l'avenir. M. de Miroménil lut un édit où plusieurs articles regardaient Ja circonstance présente; ceux de police disaient en substance que l'assemblée des chambres ne pourrait plus avoir lieu que hors des heures du service ordinaire , et qu'elles ne seraient convoquées que sur la permission du premier président, avec la liberté toutefois , en cas de refus du premier président , de faire juger sa demande par la grand'ehambre qui déciderait définitivement. A l'égard des remontrances , le roi en confirmait le droit, enjoignant en même temps d'enregistrer si Sa Majesté ne trouvait pas les raisons assez fortes pour changer quelque chose à ses édits, déclarations ou ordonnances, avec expresse défense de mettre aucun empêchement à l'exécution de ses volontés ; laissant cependant le droit au parlement de faire d'itératives remontrances. Le roi défendait de plus la cessation de service , et de donner des démissions en corps sous peine de forfaiture , laquelle le roi jugerait tenant sa cour plénière , en appelant les princes de son sang, le chancelier et garde -des -sceaux de France , les pairs de France , les gens de son conseil et les autres grands et notables personnages qui ,

par leurs charges ou dignités , ont entrée et séance au lit de justice.

Quoique ce qu'on vient de rapporter ne fût guère du goût du parlement, et qu'en toute autre circonstance cela seul eût sufîi pour lui faire prendre feu et le porter aux dernières extrémités , la situation des choses lui fit dissimuler et même demander l'enregistrement de l'édit. Dans les différens discours que les magistrats prononcèrent pendant le lit de justice, avec des phrases entortillées, ils se représentèrent comme des victimes de l'atteinte qu'on avait portée aux lois. Jamais ils ne remercièrent le roi de les avoir rappelés ; ils le louèrent seulement de les avoir rendus au cri de la nation ; ils eurent l'audace de mettre en avant l'inamovibilité de leurs charges ; opinion qui , en effet , gagnait de la force par leur retour, si tant est qu'une prétention que n'admet aucune loi primitive , et qui n'est fondée que sur la volonté d'un roi , puisse être démontrée et acquérir des droits par des exemples.

Enfin, ce parlement qui avait occasioné tant de cris, dont le retour était si désiré, fut rétabli. Le contentement du public ne fut point proportionné à l'envie qu'on avait montrée de le ravoir. En général, il est dans l'humanité d'exagérer le prix de ce qu'on souhaite, et, dans cette circonstance, la haine contre le gouvernement , la cause de plusieurs particuliers , jointe à celle du parlement , avaient infiniment ajouté à l'attachement qu'on lui avait témoigné en détruisant l'esprit de passion et

d'intérêt personnel ; son rétablissement pacifia les opinions; on considéra que la magistrature rentrait dans ses fonctions, sans que ses prétentions eussent reçu d'autres atteintes que d'être attaquées par des mots : tandis que de fait, après avoir été cassée à la fin d'un règne , le début du règne suivant était de la faire siéger de nouveau sans la restreindre dans de justes bornes par des actes authentiques, et si bien cimentés qu'il fût impossible de les transgresser à l'avenir.

En effet , sans prétendre dire du bien du chancelier Maupeou, ni vouloir défendre ses principes et son caractère , on ne peut disconvenir qu'il n'eût rendu un grand service à la couronne en osant détruire une compagnie que le roi trouvait toujours en opposition avec sa volonté, et qu'il ne pouvait plus réprimer. Un si grand coup porté , certainement la faute la plus importante qu'on pût faire , était de le rendre infructueux en rétablissant cette compagnie qui, par son retour, acquérait une consistance plus considérable , et par conséquent une audace mieux fondée et plus dangereuse. C'était d'ailleurs affermir le principe de l'inamovibilité de ses charges , et s oter à l'avenir le moyen de la jamais détruire , ou l'impossibilité de trouver des sujets pour la remplacer, par l'exemple de l'opprobre dans lequel étaient tombés ceux qui avaient consenti à remplir ses fonctions.

On a déjà dit à quelle vile espèce d'hommes on avait été obligé de les adjuger ; cela seul fait une

raison d'empêchement à l'avenir. Mais ce vice , qui certainement en était un , n'aurait subsisté qu'un temps. Il ne faut pas croire que la résistance des parlementaires exilés eût été éternelle, surtout s'ils avaient vu un nouveau règne, qui présente toujours l'Mée d'une longue suite d'années, adopter les principes de l'ancien. L'ennui de la proscription, l'espoir des récompenses , eût fait consentir quelquesuns à reprendre leurs charges. L'exemple une fois donné, le reste l'aurait suivi, et la cour se serait vue dans le cas, en rejetant ceux qui s'étaient montrés les plus mutins , d'effrayer pour l'avenir , de composer une magistrature digne de la considération qui lui est nécessaire , soumise à la volonté du roi , dépendante de lui , et de détruire pour toujours toutes les prétentions chimériques des gens de robe. Mais on ne saura jamais en France, quelque bien qu'il en puisse résulter, se donner le temps d'attendre les événemens. La légèreté , l'impatience de la nation ne connaissent de résolution que celle du moment; d'ailleurs, la gloire ou l'intérêt particulier de quelque ministre , de quelque grand seigneur, l'emporte toujours sur le bien public.

Peut-être M. de Maurepas, enivré d'avoir été rappelé aux affaires et choisi pour être le gouverneur d'un jeune roi , a-t-il voulu débuter par un coup d'éclat qu'il savait bien devoir plaire au plus grand nombre : peut-être aussi a-t-il mal calculé, ce qui est fort possible , et ce que je ne serais pas éloigné de croire ; car il en est fort capable.

De M. de Lamoignon , président à mortier au Parlement de Paris ; et de la réforme des abus de la justice dans ce parlement.

Ecrit en 1784.

J'avais été extrêmement lié avec le président de Lamoignon, père de celui dont je parle, homme d'un nom ancien et illustre dans la robe, et qui dissipa, à la terre de Baville près Paris , son bien, et celui de la petite-fille du fameux Bernard, qu'il avait épousée. Il détruisit une santé délicate, et se perdit l'estomac au point qu'il ne digérait plus, ou si péniblement que, diminuant de jour en jour sa nourriture , il finit par mourir de faim. Son fils éprouva, ce qui arrive très-fréquemment dans ce pays-ci : c'^st qu'au moyen d'un grand mariage, le fils d'un homme ruiné débute dans le monde avec une fortune brillante. M. de Lamoignon épousa la fille unique de M. Berrier, et se trouva partager les Liens immenses qu'elle possédait.

Jusqu'à la mort de son père , je le voyais presque journellement chez lui. A cette époque, je le perdis de vue assez long-temps. Quelques affaires m'ayant obligé de l'aller chercher, je fus curieux de voir comment il avait tourné ; car je l'avais connu dans un âge trop tendre, pour prévoir ce qu il deviendrait. Je trouvai un homme d'esprit, instruit, élo-

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