TOME I
quent, occupé de son métier et de 1 éducation de ses enfans , sacrifiant tout son temps à remplir ses devoirs, et qui passait les instans de liberté qu'il pouvait avoir , à sa terre de Baville , où il avait fait de grandes dépenses , et qu'il aimait beaucoup : en un mot , réunissant toutes les qualités désirables dans un magistrat, et la sagesse de mener une vie convenable à son état.
J'étais un jour dans son cabinet; et regardant le portrait du fameux Lamoignon , premier président du parlement de Paris, qu'il avait au-dessus de son bureau, je lui demandai si cet homme-là ne lui parlait jamais. Pardonnez-moi > me répondit-il, il me répète souvent de tâcher de lui ressembler. i< Eli bien î lui repliquai-je , n'est-ce pas vous faire » comprendre qu'il ne suffit pas d'être loyal , bon » père , bon mari , bon ami , bon magistrat , et que » lorsqu'on porte un nom comme le vôtre , et qu'on » occupe une place où l'on peut se Èûre remar- » quer , et surtout être utile , il ne faut pas s'en » tenir aux vertus d'un citoyen obscur ? Pouvez- » vous siéger sans embarras avec quelques-uns de » vos confrères? La compagnie ne veut-elle pas » être épurée? Ne songerez-vous jamais à rendre au » parlement sa première splendeur, à combattre » les prévarications , à faire des lois qui en pré- » servent à jamais ?. — Pardonnez-moi, reprit-il, et » même mon travail sur cet objet est tout fait. » J'attends depuis long-temps le moment d'en » faire usage ; mais le parlement a essuyé une
i) suite de temps si orageux, qu'il eût e'té aussi » de'placé qu'infructueux d'entamer une matière » qui demande de la réflexion et de la suite, par » conséquent de la tranquillité. Il fsut, m'ajouta-* » t-il , que je vous fasse voir ce qui m'en a fait » naître l'idée. » Et sur cela, ayant tiré un tiroir de son bureau , il en tira un papier qu'il me donna, et je lus :
« Le chancelier de L'Hôpital , au lit de justice » que Charles IX tint à Rouen , le 1 7 avril 1 565 > » lorsque ce prince y déclara sa majorité , disait : j> Messieurs , vous savez que la justice , si faire se » pouvait, devrait être gratuite;- c'est une vierge » pure et chaste , non-seulement de corps , mais » de mains y et de toutes autres parties. Ancien- » nement en France , les juges ne prenaient rien » des parties pour faire justice , si ce n'est ce qu'on » appelait épices, qui sont depuis converties , par » vilaine métamorphose , en or et argent, et, par » connivence ou dissimulation, permises, modéré- » ment toutefois. A présent , en beaucoup d'en- » droits , elles sont doublées et triplées , et telle- » ment que le juge ne J ait plus rien sans argent. » Vous ne pouvez retenir le nom de sénateurs , » de prudhommes , de bons juges avec la convoi- » tise de vil gain. Certes, celui qui tâche de » s'enrichir par tels moyens , de riche de bien de- » viendra pauvre d'honneur. La marchandise est » chère, que l'on achète avec perte de los et de » gloire. »
J'avoue que je fus touché de l'éloquence noble et franche qui règne dans le discours du chancelier de L'Hôpital, auquel le langage ancien prête encore de la force et de la grâce. « Eh bien ! me dit M. de » Lamoignon, voilà l'anecdote qui m'a tellement » frappé , que je l'ai extraite sur-le-champ , pour » l'avoir sans cesse sous les yeux ; et c'est à sa lec- » ture réitérée que je dois l'accomplissement total » du travail que je me suis imposé pour déterminer » un plan de réforme sans lequel le barreau ne peut » subsister, ni les honnêtes gens continuera por- » ter une robe qui leur devient de jour en jour un » fardeau plus insupportable. Mais le moyen de se » flatter de réussir avec le garde-des-sceaux et le » premier président que nous avons ! quels hommes î » D'ailleurs, le roi amis des impôts trop considé- » râbles sur les actes delà justice, pour que le con- » trôleur-général ne soit pas le premier à s'élever » contre la réforme , par le déficit qu'elle occasio- » nerait au trésor royal. — Et cela vous arrête , lui » répondis -je ! Commencez par m'apprendre si » vous avez un parti dans le parlement dont vous » soyez sûr. — Oui , me repli qua-t-il ; un parti » considérable , et sur lequel je compte d'autant » plus , qu'il n'est composé que d'honnêtes gens )> aussi indignés que moi de ce qui se passe jour- » nellement sous leurs yeux. »
(c Puisque cela est, continuai-je, non-seulement » vous devez aller en avant, mais vous seriez cou- » pable de ne le pas faire. Vous échouerez dans votre
» entreprise, je le veux croire, les apparences y sont ; )) mais vous aurez rempli le devoir d'un citoyen » honnête envers son pays, sa place, et lui-même. » Cette robe qui vous pèse tant , à vous et aux » vôtres, vous deviendra une marque -d'honneur , » parce que vous aurez fait tout ce qui était en » vous pour lui rendre son premier lustre. Ne re- » doutez rien de la cour; on se perd, lorsqu'on » attaque son maître aussi insolemment, et avec » aussi peu de fondement que les parlemens l'ont » souvent fait ; mais on acquiert l'estime de ce » maître , lorsqu'on s'élève avec courage contre )) le désordre et la déprédation , même en atta- » quant son intérêt; et croyez qu'à la longue » on se trouve mieux de son estime que de sa » faveur.
» Vous désirez sûrement de devenir chancelier, )) au moins je le suppose; car l'ambition de tout » homme bien né est de parvenir à la première » place de son état. Voilà le chemin qui vous y » conduira sûrement, parce qu'il ne s'écarte pas » de celui de la probité et de l'honneur, le seul qui » convienne à un homme tel que vous. » Et m'élant levé : « Je vous laisse , ajoutai-je , réfléchir à tout » ce que je viens de vous dire. En peu de paroles , » je vous ai donné matière à beaucoup de ré- » flexions. »
A peu de jours de là, étant retourné chez M. de J.amoignon , dès que j'entrai dans son cabinet, il courut au-devant de moi , et me prenant par la
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main : « C'en est fait, me dit-il, me voilà déterminé. y> Je vais attaquer les déprédations de mes con- » frères : il ne tiendra pas à moi que les exac- » tions des épices ne soient détruites à jamais. Que » je réussisse ou que j'échoue dans mon projet , )) peu mïmporte ; il est beau de le tenter. Vous » avez rempli mon cœur, parce que vous avez » parlé son langage. »
(( J'aime à vous voir comme cela, lui répondis-je. » Mais puisqu'enfin vous adoptez la carrière que » je vous ouvre, ne regardez ceci que comme les » premiers pas que vous y faites. Un peu plus tôt, » un peu plus tard, vous parviendrez à la tête de )) la magistrature ; dès cet instant-ci , songez à ce » que vous aurez à faire alors pour simplifier la » marche de la chicane, dont j'ignore les principes » et les ressorts, mais dont j'ai vu des résultats ré- » voltans. Occupez-vous surtout d'un objet plus » à ma portée , je veux dire des femmes , en nous » donnant les moyens de nous garantir des maux » qu'occasionent leur faiblesse et leur déraison. » Garantissez-les du joug injuste et tynmnique des » maris, qui rend cette moitié de la société esclave , » opprimée par l'autre , d'autant plus injustement, » que ce sont les femmes les plus raisonnables qui » sont le plus à plaindre. »
» Vous prêchez un converti, me répliqua M. de » Lamoignon. J'ai plus d'une fois pensé à ce que » vous me dites ; mais il n'est pas temps de soc- » cuper de cela. Quand l'instant en sera venu , nous
» en viendrons peut-être plus facilement a bout y » que doter un impôt au roi. »
En effet, M. de Lamoignonne tarda pas à faire au parlement l'ouverture de son projet de reforme. 11 attaqua vigoureusement les abus , et surtout l'exaction des épices. Ses desseins furent vivement combattus par le premier président , par ses adhérens , et tous ceux qui s'enrichissaient aux dépens des plaideurs , et non moins soutenu par les honnêtes gens, et par le parti de M. de Lamoignon. Mais , avant d'aller plus loin , il est à propos de dire un mot des deux hommes qui sont à la tète de la justice.
M. Hue de Miroménil, garde-des-sceaux , est homme d'esprit. Je ne lai jamais assez connu pour entrer dans aucun détail sur son caractère « Il débuta par être conseiller au grand-conseil , ensuite maître des requêtes , puis premier président du parlement de Rouen. Dans sa jeunesse, il était comique et facétieux. M. le chancelier de Maupeou , après avoir détruit le parlement de Paris , jeta les yeux sur lui pour la place de premier président du parlement qu'il créa. M. de Miroménil , soit par noblesse , comme on le crut dans le temps , soit par adresse , comme il a donné lieu de le penser depuis , refusa cette place. 11 fut exilé, avec tout le parlement de Rouen ; ce qui le réduisit à une pauvreté très-voisine de la misère, mais qu'il soutint avec autant de courage que de modération. Cette conduite le rendit intéressant aux
yeux du public déchaîné contre M. de Maupeou,
M. de Miroménil avait passé sa vie chez M. de Maurepas, où il était le complaisant de madame, qui souvent sollicitait son mari pour tirer son protégé de l'indigence où il était. M. de Maurepas répondait par des plaisanteries et des sarcasmes, sur les talens de M. de Miroménil. Cela n'empêcha pas ce ministre , lorsqu'il fut au timon des affaires , de le choisir pour être garde-des-sceaux , et faire les fonctions de chancelier, à la place de M. de Maupeou exilé, qui ne voulut jamais donner la démission de sa charge.
M. dÀligre , premier président du parlement de Paris , bien blanc, bien frais , bien occupé de son énorme fortune , avait toutes les qualités nécessaires dans un homme à la tête dune compagnie aussi inquiétante pour le gouvernement , qu'un parlement.
Quelque effort que fissent les malintentionnés du parlement, et le parti de M. le premier président, celui de M. de Lamoignon l'emporta. Il fut nommé des commissaires pour examiner la matière et pour en rendre compte.
Un fait des plus étonnans, et qui prouve bien la légèreté française, en même temps qu'il dénote le germe de fermentation qui s'est introduit dans les tètes , et l'esprit de parti qui s'y développe , c'est que la société qui avait pris , avec tant d'acharnement , et de révolte le parti du parlement , lorsque M. de Maupeou le cassa, fut absolument
indifférente sur les démarches de M. de Lamolgnon , quoiqu'assurément la chose la touchât de plus près. Car enfin il s'agissait d épurer la Justice , et de réduire ses frais, d'exorbitans , d'insoutenables qu'ils sont , à un taux modique.
J'étais véritablement indigné de cette apathie ; je souffrais qu'on abandonnât ainsi un citoyen qui se dévouait aussi courageusement , et d'une façon aussi noble. Je tentai vainement d'échauffer les esprits ; car il ne faut pas croire que la voix publique n'influe beaucoup sur la conduite de l'administration. Je ne trouvai que du froid, et pour toute réponse , il ne réussira pas.
J'allai plus loin : j'essayai de remuer Versailles; mais la barrière qui sépare la robe delà cour est si forte, que tout ce qui concerne la première y paraît absolument étranger. J'eus peine même à y faire comprendre l'objet dont il s'agissait , et je n'y trouvai que de l'indifférence et de la distraction.
Il se répandit un bruit qui prit grande faveur; c'est qu'on allait renvoyer M. de Miroménil , que la mort de M. de Maurepas avait laissé sans appui. Tout le monde nommait M. de Lamoignon , et de tous cotés il recevait des avis que la chose allait se faire.
Il y avait déjà quelque temps que, par l'entremise de M. D'Aguesseau, conseiller d'Etat, un homme qui^ d'abord ne voulut pas se faire connaître , et qui se trouva être M. de Galonné, concourait à ces projets. Il consentit enfin à être nommé a M. de La-
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moignon ; et , lui faisant demander s'il ne répugnait pas à le voir contrôleur-général , il lui confia que son désir était qu'il fût garde-des-sceaux , et que tout le portait à la tête de la magistrature. Un très-gros catarrhe qui prit à M. de Miroménil, et dont on crut qu'il ne se relèverait jamais, augmenta encore les apparences; car il était naturel de croire, ou que M. de Miroménil mourrait, ou tout au moins qu'il se retirerait.
Ce fut à peu près dans ces circonstances que M. de Galonné parvint au contrôle-général , devenu vacant par le renvoi de M. d'Ormesson.
Fort peu de temps après la nomination de M. de Galonné 5 M. le baron de Breteuil , déjà dans le conseil, profita d'une maladie de M. Àmelot, qui avait affaibli sa tête , pour avoir sa place. Parvenu au but qu'il s'était toujours proposé, comme il en convenait lui-même, il crut qu'il allait prendre tout le crédit; en quoi il jugeait mal du caractère de la reine : il se trompa aux facilités qu'elle accorde dans les premiers momens. Déçu par ses premiers succès , le baron de Breteuil en abusa ; et d'après sa façon d'être , il traita trop durement ceux qui avaient affaire à lui.
M. d'Harveîay , garde du trésor-royal , et sa femme , amis intimes de M. de Vergennes , ont toujours eu chez eux un foyer d'ambition. Ils ont porté M. de Galonné au contrôle - général ; et le baron de Breteuil n'avait eu garde de ne pas se lier avec des personnes qui avaient autant de moyens.
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M. le comte de Vintimille, ami intime de M. de Lamoignon , rapproche' de M. et madame d'Harvelay, par le mariage de son frère avec leur nièce, vint trouver M. de Lamoignon de leur part , de celle de M. de Galonné et dubarondeBreteuil,pourlui dire qu'ils voulaient tous renvoyer M. de Miroménil , et s'accordaient de même à lui faire avoir sa place ; qu'ils allaient entamer cette affaire , et qu'ils jugeaient qu'un mois suffirait pour la terminer.
M. de Lamoignon me confia cette ouverture , et je jugeai qu'on devait y donner d'autant plus de confiance , que c'était le jeu de tout le monde.
M. de Galonné , mal avec les parlemens , plus mal encore avec M. de Miroménil , devait désirer avoir à la tête de ces parlemens un homme sur lequel il pût compter , qui le soutînt , et se défaire d'un ennemi qui pouvait lui tendre des embûches et l'arrêter à chaque pas.
Le baron de Breteuil trouvait aussi son compte à avoir dans la personne du garde-des-sceaux un obligé ; c'était d'ailleurs un coup de crédit qui flattait son amour-propre , et établissait la prépondérance à laquelle il visait. Tout concourait à la fois au succès de l'entreprise. M. de Miroménil était en si mauvais état , que , non-seulement il ne pouvait aller à Versailles , mais même qu'il ne sortait point de son lit , où il tenait le sceau.
Le public qui, dans tous les événemcns, arrange à sa guise la disposition des gens et les nouvelles, établit que M. de Calonne n'avait visé au contrôle-
général que pour s'ouvrir la porte à devenir chancelier; et comme ce public va vite en besogne, il débitait que la chose allait se faire.
Causant de cet objet avec M. de Lamoignon, je lui conseillai de voir M. de Calonne et de lui parler avec franchise, en prenant pour base la nouvelle du jour; il partirait de là pour lui dire que, si en effet les sceaux étaient son point de vue, dès cet instant il ne pensait plus à y atteindre» M. de Calonne lui répondit qu'il ignorait ce qui avait pu donner lieu aux propos qu'on tenait; qu'il avait toujours désiré d'être contrôleur-général , parce qu'il avait toujours travaillé à se rendre capable de cette place ; qu'il mettait son amourpropre à y réussir; qu'il ignorait s'il en viendrait à bout, mais que certainement il ne quitterait jamais l'administration des finances pour aucun autre département; que son vœu était que lui, M. de Lamoignon, devînt garde-des-sceaux; qu'il ne se cachait point de la mauvaise opinion qu'il avait de M. de Miroménil qu'il considérait d'aiileurs comme son ennemi particulier, et que le baron de Breteuil partageait absolument sa façon de penser.
M. de Miroménil averti apparemment de sa position, et jugeant fort bien que qui quitte la partie la perd, que par conséquent, à quelque prix que ce fût, il fallait se montrer et risquer le tout pour le tout; malgré l'état affreux où il était, malgré l'avis des médecins et les instances de sa famille, M. de Miroménil partit pour Versailles.
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C'est a cette époque que M. de Vintimille écrivit de Versailles à M. de Lamoignon que, à l'heure même, il avait des choses importantes à lui communiquer, et qu'il le priait de venir le trouver. M. de Lamoignon ne tarda pas à s'y reudre, et M. de Vintimille lui apprit que M. le maréchal de Duras, fort ami de M. le garde-des-sceaux, lui avait dit : « Je veux vous parler d'un homme de » vos amis, que j'aime aussi (M. de Lamoignon). » Pourquoi veut-il être garde-des-sceaux malgré » M. de Miroménil? Il le sera, cela ne peut lui » manquer. Le garde-des-sceaux actuel en est » aussi sûr que nous ; mais tout cela peut se faire » de concert; sa santé a l'air d'aller mieux, mais » il n'en reviendra pas. Il y a infiltration dans la » poitrine; c'est l'affaire de six mois ou d'un an. » Il faut que ces gens-là se rapprochent, comme » d'honnêtes gens. Voyez M. de Lamoignon, et » donnez -moi réponse. 11 ne doit pas ignorer » qu'on l'a travaillé dans l'esprit du roi; d'abord » M. de Fleury , tout le temps qu'il a été en place, » et M. le premier président toujours. Le garde- » des-sceaux s'est moins laissé aller. Je sais que les » préventions sont diminuées, M. de Miroménil » peut les effacer: nous pensons de même M. de » Nivernois et moi. Donnez-moi réponse. »
De retour à Paris, M. de Lamoignon et M. de Vintimille furent chez le maréchal de Duras qui leur répéta les mêmes choses, auxquelles M. de Lamoignon répondit qu'il ne demandait pas mieux
que de se rapprocher de M. de Miromenil pour le bien de la chose; qu'il était utile pour le public et pour le roi que la reforme se fit dans la Justice , et qu'il fallait que M. le garde -des -sceaux la réalisât.
M. de Duras trouva à propos que M. de Lamoignon fit un mémoire pour le roi, que le gardedes sceaux remettrait à S. M., dont on donnerait toutefois copie au baron de Breteuil, pour qu'il surveillât l'usage que le garde-des-sceaux en ferait.
Il fut encore convenu que M. de Duras irait à Versailles , pour prévenir M. de Miromenil de tout cet arrangement. En se séparant, le maréchal de Duras dit en propres termes : « Je n'ai point de )) mission; mais vous entendez bien qu'il y a eu » des conversations antérieures y et nous sommes » d'accord M. de Nivemois et moi. »
Les choses en cet état , un homme qui n'eût pas connu la cour aurait jugé la réforme du parlement sûre , et M. de Lamoignon à la tête de la justice. J'avoue, à ma honte, que quelque usage que j'aie de ce pays-là, je m'y trompai, et que je pensai que tout irait pour le mieux et selon mes désirs. Je tentai de plus les moyens qui étaient à ma portée pour servir M. de Lamoignon; mais je ne rencontrai partout que la même froideur.
J'ai déjà dit que tout ce qui est justice, ou qui tient à la justice, est tellement étranger aux courtisans qu'ils n'y portent jamais le moindre regard, et qu'ils ne s'en occupent que dans le cas où quelque
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procès personnel ? quelque grand choc entre l'autorité du souverain et le pouvoir parlementaire, vient les tirer de leur indifférence sur cet objet. On va voir combien je me trompai dans cette circonstance , quoique l'état du garde-des-sceaux , et vraisemblablement les efforts de sa famille m'eussent dû faire juger que son intérêt le porlait à se rapprocher de M. de Lamoignon , pour quil l'aidât à se procurer une meilleure retraite et des bienfaits qui rejaillissent sur les siens. Mais, avant d'aller plus loin, je vais dire un mot du maréchal de Duras et du duc de Nivernois.
M. de Duras, fils du maréchal de Duras, était venu dans un temps où la fatuité était fort à la mode. Paris n'était plein que des bQnnes fortunes qu'il avait. Comme la société était uniquement tournée de ce coté, le rôle qu'on y jouait dépendait de s'y faire plus remarquer dans ces différens genres. M. de Duras ne manquait pas d'esprit; mais il outrait tout. Bon homme dans le fond, ec serviable, il exagérait encore ces qualités, et devenait trop officieux par le désir de se mêler. 11 avait servi avec une valeur brillante, et lorsque son nom et sa date le firent faire maréchal de France, personne n'y trouva à redire. Fixé à la cour par sa charge de premier gentilhomme de la chambre, il voulut s'immiscer dans beaucoup d'affaires; mais son caractère et trop d'indiscrétion l'éloignèrent et des gens et des choses. Il n'y eut que M. de Miroménil qui se lia intimement avec lui, se trouvant
fort honore d'avoir un ami tel que M. de Duras, M. le duc de Mvernois, né avec infiniment d'esprit, et de celui dont la finesse, la délicatesse et la douceur plaisent et séduisent, avait débuté dans le monde en môme temps que M. de Duras, dont il a toujours été l'ami. Adoptant le genre du siècle, il avait ajouté les grâces à ses moyens; mais d'une structure trop frêle et d'une santé trop délicate, il avait été obligé de renoncer de bonne heure à ce genre , ainsi qu'au service . Il essaya la carrière poli lique, et fut nommé ministre du roi auprès du roi de Prusse. Riche, portant un beau nom, esclave de sa santé, bientôt il abandonna tout, pour se borner à l'existence d'un grand seigneur qui s'était annoncé propre à tout et qui en avait été jugé capable, mais qui ne voulait rien que vivre tranquille et considéré. 11 occupait ses loisirs à faire des fables en vers, aussi purement écrites qu'ingénieusement inventées, et leur lecture ornait les séances publiques de l'académie française , dont il était membre. Un tel homme n'avait pas besoin pour être remarqué que M. de Maurepas, son beaufrère, parvînt à prendre en main le timon des affaires de l'État. Cet événement ne fit pas plus pour la considération de M. de Nivernois, que la mort de M. de Maurepas ne lui en fit perdre. Comme il avait marqué sa place dans la société, ce n'était que de lui qu'il dépendait, ou de la rendre plus brillante, ou d'en déchoir. Je reviens à mon sujet. M. de Duras n'ayant pu aller à Versailles > à
cause de la goutte qui lui prit, écrivit à M. de Miroménil , apparemment dans le style de l'amitié , et d'un tiers qui veut opérer le bien de la chose , et le rapprochement de deux personnes en position d'y coopérer.
M. le garde-des-sceaux lui fit une réponse à laquelle personne ne s'attendait, et à laquelle en effet on ne devait pas s'attendre. Elle témoignait beaucoup d'amitié pour M. de Duras; mais en même temps il paraissait surpris de cet éloignement pour M. de Lamoignon , qu'il prétendait n'avoir jamais existé ; il se refusait d'ailleurs à la communication qu'il voulait lui faire du mémoire qu'il projetait de donner au roi pour la réforme du parlement, alléguant qu'il ne pouvait avoir d'opinion sur cet objet, que lorsque le parlement aurait remis a Sa Majesté son arrêté sur ce point , et qu'elle aurait déclaré ses intentions.
Je m'aperçus alors combien je m'étais trompé, et que l'ouverture que M. de Duras avait faite à M. de Lamoignon , pouvait fort bien venir de son1 envie d'influer, et de son tort habituel de toujours passer le but.
Cependant le nom de M. de Nivernois, cité dans cette circonstance, donnait plus de caractère à cette démarche ; ce qui me porta à penser que M. de Miroménil, pris au dépourvu, et mourant dans son lit, à Paris, pouvait bien avoir voulu sonder le terrain , tant pour ne pas se trouver totalement en opposition avec M. de Lamoignon ,