‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 3)Chapitre 105 sur 151 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

appareil puéril signifiait les quatre-vingt-trois départemens. On observait autour de moi que, comme les départemens n'étaient pas en faveur, il était étonnant qu'on n'eût pas mis quarante-quatre mille peupliers, comme signes représentatifs des quarante-quatre mille municipalités. Dans le milieu du Champ-de-Mars étaient couchés par terre quatre châssis de toiles peintes en gris, qui eussent fait une mauvaise décoration pour un spectacle des boulevards , et qui devaient former un tombeau pour tous ceux qui étaient morts ou mourraient à la frontière. On lisait sur un des côtés : Tremblez, tyrans ! nous les vengerons! Il y avait de quoi s'indigner, en songeant tout à la fois à la prodigalité barbare avec laquelle on dévouait des milliers de victimes au trépas , et à cette ridicule parcimonie qui croyait consoler leurs mânes avec une toile de théâtre. L'autel de la patrie était imperceptible et formé d'une colonne tronquée , plantée sur le haut de ces gradins innombrables élevés en 1790. Sur les quatre petits autels angulaires, on brûlait des parfums. A cent toises derrière l'autel , on avait élevé un grand arbre , appelé l'arbre de la féodalité , aux branches duquel étaient suspendus des écussons , des casques , des cordons bleus entrelacés avec des chaînes ; et cet arbre sortait du milieu d'un bûcher sur lequel étaient amoncelés des couronnes , des tiares , des chapeaux de cardinaux, les clefs de saint Pierre , des manteaux d'hermine , des bonnets de docteurs, des titres de noblesse , des

sacs de procès. Parmi les couronnes, en était une royale ; parmi les ëcussons étaient celui de France, ceux de Provence , d'Artois et Coude, et l'on devait proposer au roi de mettre le feu au bûcher. Une figure de la Loi et une autre figure de la Liberté , étaient placées sur des roulettes, à l'aide desquelles on devait faire mouvoir ces deux divinités. Une grande tente à droite , était destinée à l'Assemblée nationale et au roi ; une à gauche , aux corps administratifs de Paris : elles s'élevaient de beaucoup au-dessus des autres , ce qui était une infraction à l'égalité constitutionnelle. Enfin, cinquante-quatre pièces de canon bordaient le champ du côté de la rivière, et le bonnet rouge couronnait tous les arbres. Tout cela était désert , et le petit nombre d'individus errans dans cette enceinte immense , loin d'être enthousiastes , avaient à peine l'air de curieux. On disait que le peuple était à la Bastille, pour y voir poser, par soixante membres de l'Assemblée législative, la première pierre de la colonne qui devait être érigée sur les ruines de ce fameux château. Aucun maréchal de France n'était venu cette fois à ia cérémonie , parce que , la veille , le ministre de la guerre les avait invités, au nom de la municipalité, à figurer dans la marche, en les avertissant que les maréchaux de France étaient destinés à porter l'oriflamme , et qu'il fallait qu'ils se rendissent à six heures du matin sur la place de la Bastille. Ils refusèrent tous de se prêter à cette ridicule mascarade.

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