CHAPITRE V
les six légions parisiennes déshonorées de se trouver là , ayant pêle-mêle dans leurs rangs des femmes , des sans-culottes, ici des bonnets rouges, là des pains , ailleurs des morceaux de viande au bout de leurs fusils ; des aumôniers qui dansaient à la tête des régi mens ; des chansons infâmes chantées par des espèces de furies qui s'arrêtaient sous le balcon du roi ; des écriteaux au bout des bâtons , les uns atroces , les autres bêtes comme celui qui , au milieu des tambours , avertissait que c'étaient les tambours ; comme celui sur lequel on lisait : vivent les braves gens qui sont morts au siège de la Bastille ! le mépris de toute honnêteté , de toute prudence, de toute raison; la confusion des langues, des hommes et des choses. Voilà tout ce que présentait cette auguste solennité !
On remarquait que les cris de vive Pétion cessaient lorsque les troupes armées défilaient , surtout les grenadiers des légions , et les troupes de ligue. Le 104e régiment succéda à un groupe formé de brigands et vomissant des infamies. Ce régiment s'arrêta sous le balcon , et sa musique joua , au milieu des applaudissemens des spectateurs : oit peut- on être mieux qu au sein de sa famille ; le io5e en fît autant , jusqu'à la section du faubourg Saint-Marceau. Il était même aisé de remarquer que les cris séditieux étaient toujours proférés par les mêmes voix et par des gens apostés. Le brave Acloque étant venu faire écarter la foule, on respira pendant quelques instans ; et en- 11. 14
*jlO MÉMOIRES DE WEBEK.
fin , à la suite des tables de lu loi , dun petit relief de la Bastille , d'une petite machine que tout le monde prenait pour la guillotine et que quelquesuns soutenaient être une imprimerie y l'Assemblée nationale parut et s'arrêta sous le balcon pour attendre le roi.
Le roi descendit pour la joindre ; ce qui appartenait au service du roi le suivit ; le reste entoura la reine et le dauphin. Le président de l'Assemblée , M. Aubert Dubayet , jeune officier d'infanterie , auquel la révolution avait tourné la tête , reenï le roi à sa gauche , avec un maintien respectueux et une tenue décente. De l'autre coté était le viceprésident Delacroix, les cheveux roulés et en digne accoutrement de jacobin. Il y eut une petite altercation pour le service du roi. M. Dubayet insistait pour que tous ceux qui le composaient allassent en avant. On le vit aussi haranguer un huissier pour qu'il se tînt derrière lui , et non derrière le roi , rappelant ensuite le mot du bourgeois gentilhomme , tenez-vous bien près de moi , afin qu'on voie que vous êtes ma livrée. Une triple haie de grenadiers nationaux et de Suisses enfermait le roi et l'Assemblée ; mais le roi , les députés , les soldats , la foule , tout se touchait , tout se pressait, il n'y avait point d'espace vide ; on voyait une ondulation continuelle. Enfin la cavalerie se portant en avant , et nettoyant le terrain , on distingua de l'École-Militaire le roi dans une espèce de carré vide formé par tes troupes. Pendant qu'il mar-