CHAPITRE Y. Il l
chait vers l'autel , la cinquième légion ou section commença à défiler. Jusque-là les cris de vive Pétion avaient paru achetés , parce que les mêmes voix donnaient toujours le signal , et se faisaient souvent entendre sans être répétées. Ici ils devinrent plus universels. On ne sait où s'était formé tout ce ramas ; mais les armes , les visages, les hurlemens , le costume , tout était effrayant. Une chose remarquable, c'est qu'ils se faisaient justice eux-mêmes, en criant sans interruption : vivent les gueux ! vivent les brigands ! vive Pétion ! des groupes de prostituées enchérissaient encore sur ceux qui avaient précédé , et chantaient , en les adressant à la reine , des couplets plus obscènes , plus atroces qu'on ne se permettrait de les imaginer. On criait : à bas V Autrichienne ! à bas M. et Madame Veto ! Pétion ou la mort!
Enfin , ce maire , réintégré de la veille , parut à la tête de la municipalité. Les cris , les blasphèmes redoublèrent à sa vue. On aurait presque cru, dans ce moment, qu'il avait une conscience. Embarrassé , pâle , tremblant , la tête baissée , il n'osa pas lever les yeux sur le balcon , il osait à peine les lever sur cette populace , partie soudoyée , partie enivrée , qui insultait en son honneur à la famille royale. La reine était cruellement distraite de ces insolences par la crainte qui l'obsédait. Quand il ne fut plus possible de suivre le roi des yeux , elle le suivit avec une longue-vue , et resta immobile pendant une heure entière , tenant
dans ses bras le dauphin, et de l'autre, étendu, soutenant la lunette avec laquelle elle ne quitta pas la marche du roi. Il y eut un instant où elle s'écria : // a descendu deux marches. Ce cri fît frissonner tout le monde autour d'elle. Le roi ne put en effet gagner le haut de l'autel , parce que la foule , et notamment les gens à demi-nuds , s'étaient emparés de la partie supérieure. Il y eut alors un mouvement alarmant. Le député Dumas eut la présence d'esprit de crier : Grenadiers , prenez garde à vous , haut les armes ! et les sans-culottes s'arrêtèrent et se replièrent sur la foule. L'instant du serment , au bruit des cinquante-quatre canons rangés du côté de la rivière , fut assez imposant pour ceux qui étaient près de l'autel. La sixième légion n'était pas encore défilée , lorsque la cavalerie annonça le retour du roï. Cette sixième légion , marchant au pas redoublé y fut coupée par l'escorte du roi , et presque culbutée par le peuple qui entra, de toutes parts, dans les rangs. Le président avait proposé au roi de descendre du côté de la rivière , et de mettre le feu à l'arbre de la féodalité auquel pendait l'écusson de France. 77 n'y a plus de féodalité , s'était écrié le roi , et il s'en retourna par le même chemin qu'il était venu. Quand la reine le vit approcher , elle se leva pour aller au-devant de lui , et toute la famille royale alla attendre Sa Majesté au bas de l'escalier. Le roi , toujours calme , prit la main de la reine avec tendresse : Madame et le dauphin se jetèrent sur