CHAPITRE V
Ces les garde-fous , et s'en fait des armes ; les gens à piques et à fourches menacent de fondre sur nous ; les gardes soldées paraissent avec des canons et tirent à cartouches. Nous ranger en bataille sur deux colonnes , accourir sur les escaliers de la terrasse , nous emparer du passage de la porte de l'Assemblée nationale que l'armée des piques défendait , fut de notre côté l'affaire d'un moment. Arrivés à ce passage , nous tentons de pénétrer dans la salle , dans le dessein d'entourer la famille royale et de la sauver , en nous assurant de tous les membres de l'Assemblée ; nous crions aux deux gendarmes d'ouvrir , ils nous répondent que la chose est impossible ; que les portes sont barricadées au-dedans depuis l'arrivée de la cour , et ils finissent par implorer notre protection. Le danger pressant de la famille royale anime et double nos efforts. Nous nous jetons une douzaine à la fois sur la grande porte ; elle commençait déjà à ployer, mais , faute de sapeurs , toutes nos peines furent infructueuses . Dans ce moment, délibérant sur le parti que nous avions à prendre dans une position aussi terrible, j'aperçus les canonniers du corps-de-garde de la cour des Feuillans courir çà et là , le sabre à la main, avec beaucoup d'agitation. Les gestes et les mouvemens convulsifs de ces canonniers m'ayant donné de la méfiance , je criais et démontrais à mes camarades que le passage où nous étions étant trop étroit , nous ne pourrions nous retourner , si nous étions attaqués des deux côtés , ainsi
que les manœuvres de ces canonnière le faisaient présumer. Nous n'eûmes en effet que le temps de sortir et de nous serrer contre le mur , pour faire place à la multitude qui traînait une pièce de canon avec tant de vitesse , que les roues passèrent sur la poitrine d'un canonnier qu'on en retira pour mort. Ce canon , chargé a mitraille , fut aussitôt braqué à ce même poste, pour exterminer, disaientils , tout ce qui avait osé suivre la famille royale , contre la défense de la députation du département et de celle de la commune.
Je n'entreprendrai point de décrire toutes les horreurs dont je fus témoin , depuis dix heures du matin jusqu'à trois de l'après-midi , que nous sortîmes enfin de ce lieu de carnage. Il me suffira de dire que je vis apporter et distribuer à la vile populace les armes des officiers suisses , de beaucoup de gardes nationaux , et de presque tous les royalistes qui , s'étant rendus au château pour y défendre les jours de leurs maîtres , y avaient été massacrés ; que je vis désarmer et déshabiller quatrevingt-six grenadiers suisses, quatorze autres ayant été tués précédemment à coups de piques et de baïonnettes dans le jardin , sur l'escalier de la terrasse, et à la porte des passages dont nous nous étions emparés.
Je fus forcé d'accepter six cartouches qu'un garde soldé distribua à chacun de nous pour fusiller , nous disait-il , les Suisses de la caserne de Courbevoie , que l'armée des piques devait ame~