‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 3)Chapitre 118 sur 151 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ner à quatre heures. Enfin, épuisés, éperdus, frémissant d'horreur et de rage , à la vue de tant et de si exécrables forfaits , sans espoir désormais de secourir nos maîtres , nous parvînmes , à. la faveur du tumulte , à sortir de ce lieu infernal , au risque d'être reconnus et poursuivis, plutôt que d'être condamnés par les assassins à nous mêler aux meurtriers de ces malheureux Suisses dont le beau régiment périt , presque en totalité , victime de son devoir , de son zèle , de sa fidélité.

Dès que nous fûmes sortis de la cour des Feuillans , plusieurs de mes camarades (i) s'esquivèrent de différens cotés , et nous ne restâmes que cinq à l'entrée de Ja rue Saint-Honoré. Pour être moins remarqués par les assassins soudoyés dont cette rue et la place Vendôme étaient remplies , nous les traversâmes , en affectant un air d'indifférence qui pût faire prendre le change et faire croire que nous venions d'être relevés d'un poste . Nous feignions , presque à chaque pas , d'essuyer notre visage , pour l'exposer le moins possible à leurs regards. Nous parvînmes ainsi peu à peu à gagner la rue des Petits-Champs.

Mes camarades m'ayant quitté dans la rue de Gaillon, je continuai mon chemin avec l'intention de regagner mon domicicle , rue Sainte-Anne ; en approchant de la rue Saint- Augustin , par laquelle je devais passer , j'entendis la femme d'un

(j) Dupont de Nemours et son fils. W.

ouvrier de ma section , crier à sa voisine : « Tenez, » ma commère , voyez ce coquin d'aristocrate , » ils ne l'ont pas tué ; mais va , ajouta-t-elle en » me montrant le poing , mon mari saura te trou- » ver ; tu nous échapperas aussi peu que tes » chiens de camarades. »

Je fis semblant de ne pas entendre cette mégère , et je continuai ma route ; mais un peu plus loin je fus accosté par deux inconnus qui me dirent à demi-voix , en passant près de moi et regardant dw côté opposé : « Monsieur, nous savons qui vous » êtes; nous craignons pour vous , on vous cherche » ainsi que tous les grenadiers des Filles-Saint- » Thomas ; on veut vous tuer comme les Suisses ; » ne rentrez pas chez vous dans ce moment , car » vous indiqueriez votre demeure par votre cos- » tume. »

Je profitai du conseil de ces messieurs, en entrant sur-le-champ dans l'hôtel de Choiseul. Je fis part à madame la comtesse de Choiseul d'Aillecourt du danger que je courais en me rendant chez moi avec le costume d'un bataillon proscrit. Cette dame , dont ma conduite avait obtenu l'estime 5 envoya chercher le chevalier Guibert , major de la garde constitutionnelle du roi , qui logeait dans le même hôtel , et le pria de me donner de quoi changer ; il me conduisit dans son appartement : j'y déposai panache , fusil, giberne, jusqu'à mes guêtres , dans la crainte que la populace , ou les gendarmes qui étaient en sentinelle à l'hôtel

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