CHAPITRE V. J./yl
de mon marchand de linge , je me rappelai que j'avais sur moi un rouleau de quarante doubles louis. Assuré que j'allais être dévalisé en prison , je demandai aux gens de l'escorte d'entrer un instant dans la boutique. Ils me l'accordèrent sous la condition que je ne m'y arrêterais qu'un moment.
Je me hâtai de faire à la marchande un court exposé de ma situation : je lui dis à voix basse , que je venais d'être arrêté , que l'on me conduisait en prison, et que j'y serais vraisemblablement dépouillé ; je la priai de tenir en dépôt ces quarante doubles louis , et de me donner seulement cent livres en assignats pour ma dépense journalière.
Sans attendre sa réponse je jetai sur le comptoir le rouleau, que je pris la précaution de couvrir de linge à la vue de son beau - frère et de deux jeunes. personnes qui travaillaient à côté d'elle.
La marchande me répondit qu'il ne lui était pas possible de me donner des assignats ; que son mari était à la campagne , et qu'il avait emporté , par distraction, la clef de son armoire.
Je m'en consolai facilement , ayant encore quinze doubles louis dans ma ^bourse ; et m'estimant assez heureux d'avoir sauvé mon rouleau, je rejoignis mes conducteurs.
Arrivé à ma section , j'y fus interrogé par le président ( 1 ) de la manière la plus vétilleuse , et d'après
(j) Collot-d'Herbois , mauvais comédien de province. W. »• 16
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les instigations de plusieurs jacobins que je connaissais pour être aussi furieux que bornés , et qui ne cessaient de lui parler à voix basse contre moi ; ce qu'il m'était facile de juger d'après leurs gestes et leurs coups-d'o.il menaçans.
Gomme j'étais occupé à répondre à une infinité de questions , le beau-frère de la marchande de linge arriva; il demanda la parole, et dit en présence de tout le comité : « Je suis trop bon patriote » pour ne pas dénoncer le citoyen Weber; je dé- » clare qu'il a quitté son escorte pour entrer dans » la boutique de mon frère , et qu'il a déposé sur » le comptoir un rouleau de doubles louis ; il » voulait que ma belle-sœur tînt en dépôt cette » somme. Mais ma famille ne voulant avoir rien de » commun avec un homme en état d'arrestation , » je m'empresse de remettre cet or sur le bureau » du citoyen président. »
Après m' avoir demandé d'où provenait cette somme , et ce que je comptais en faire ( question qui fut couverte de huées de la part de tous les assistans ) , le président , accoutumé à obtenir sur le théâtre des applaudissemens de ce genre , décida sans se déconcerter que le rouleau serait consigné à la trésorerie de la section ; il m'interrogea ensuite sur le lieu de ma naissance , sur mon âge , sur mon état. Dès que j'eus satisfait à ses questions , il ajouta : « Etiez-vous du nombre de ceux » qui tirèrent le sabre contre les Marseillais à la » place Louis XV? » Ma réponse fut affirmative,