CHAPITRE V
permanente sur la place du Carrousel ; que cette place venait detre nommée place de l'Égalité; qu'on était convenu de l'étrenner par l'exécution du prince de Poix , capitaine des gardes-du-corps et gouverneur de Versailles , cherché partout à cet effet , et qui eut le bonheur de se soustraire à toutes les recherches ; qu'enfin les détenus pour la journée du 10 août devaient tous y subir le même sort.
Privé par là de toute consolation , et presque sans espoir d'échapper à la fureur des jacobins , j'écrivis mon procès d'après les deux interrogatoires que j'avais déjà subis, et je composai les réponses à toutes les questions qui pouvaient m'être faites dans les interrogatoires que je devais encore subir.
Rassuré un peu par cette précaution, et plus encore par ma confiance en l'Ètre-Suprême, j'attendis avec résignation le moment redoutable de paraître devant les juges du nouveau tribunal populaire.
Nous passâmes plusieurs jours dans une situation qu'il serait impossible de décrire.
Le 2 septembre, à quatre heures de l'après-dîner, les guichetiers appellent les prisonniers sous prétexte d'aller parler aux commissaires , ou de se faire inscrire pour les frontières.
Cet appel continua jusqu'au soir , et on nous dit que les prisonniers qui ne rentraient plus avaient été transférés dans une autre maison d'arrêt.
L air inquiet , le ton sérieux et embarrassé des guichetiers qui allaient et venaient continuellement, accompagnés de gendarmes ou de gardes nationaux,
nous donnèrent assez d'inquiétude pour ne pas nous déshabiller; enfin, fatigués d'entendre du bruit dans la rue sans pouvoir distinguer ce que c'était , nous nous jetâmes, vers une heure du matin , sur nos lits pour prendre un peu de repos.
J'étais à peine sur mon grabat , en face de la croisée, que mes yeux furent éblouis tout-à-coup par une grande clarté , produite par une grande quantité de flambeaux qui précédaient une horde armée. Cette troupe, conduite par les guichetiers, se porta avec rapidité vers le corridor de notre prison.
La porte fut ouverte avec fracas ; six hommes à piques se présentèrent et demandèrent M. de Rhulières , un de ceux qui se trouvaient dans ma chambre.
Ce prisonnier s'étant mis sur son séant , répéta deux fois : « C'est moi , Messieurs , c'est moi. »
Un officier municipal prit alors la parole , et élevant la voix de manière à être entendu des hommes armés qui l'accompagnaient , et dont les guichetiers pouvaient à peine contenir l'impatiente fureur, dit : « Vous êtes accusé, M. de Rhulières , » d'être un des conspirateurs du 10 août ; je viens » vous dire de recommander votre ame à Dieu , » car le peuple demande votre tête ! Je suis fâché » d'être chargé d'une semblable mission , mais » mon devoir m'y oblige. »
Le chevalier de Rhulières répondit avec calme : « Il y a déjà long -temps que je m'attendais au