CHAPITRE V
faits de leur triomphe > et ne croyant plus nécessaire d'attiser la fureur populaire , sous leur éternel prétexte d'une contre-révolution , firent décréter par l'Assemblée nationale , « l'ouverture des bar- » rières , et aussi y pour ne pas entraver le comw merce , la liberté de voyager sans passe-port » dans toute l'étendue de la France , à condition , » toutefois y de ne pas approcher de dix lieues des » frontières ni de l'armée. »
Le 1 1 de ce mois , les Marseillais , informés que le frère de lait de la reine avait été non-seulement épargné à l'hôtel de la Force , mais encore que sa section l'avait protégé , et avait même employé la violence pour l'arracher des mains du président ( Chénier ) et le remettre en liberté , s'occupèrent sur-le-champ de la recherche des personnes qui avaient parlé en faveur de cet aristocrate ; ils en découvrirent quelques-uns , les maltraitèrent , et jurèrent publiquement au café du sieur Martin(place du Théâtre-Italien) ((qu'ils feraient l'impossible pour » rencontrer cet Autrichien , et qu'ils lui flanque- » raient l'âme à l'envers » ( expression de ces galériens pour dire massacrer ). C'était l'expression favorite de ces forcenés dont le plus grand nombre avait été aux galères. Les termes ordinaires de tuer , assassiner, massacrer, ne remplissaient pas assez leur bouche , ils ne frappaient plus assez fortement leur oreille pour en faire usage . Ah ! il n'est que trop vrai > et ils l'ont senti les premiers , que toutes les langues sont en défaut y lorsqu'on veut pein-
2So MÉMOIRES DE WEBER.
dre la méchanceté et la noirceur du caractère de ces hommes de sang ; il est certain que les expressions manquent , lorsqu'on est forcé de rappeler ces féroces exploits qui ont porté l'épouvante sur toute la terre.
Ce fut dans la matinée du 1 1 septembre ( i ) , que la section me fît remettre mes quarante doubles louis , et que je parvins aussi , à force d'amis, d'argent et de démarches , à faire lever les scellés mis chez moi par l'huissier du quartier. J'eus à peine main-levée de mes effets , que je me hâtai de prendre quelques bijoux , un peu de linge et les papiers qui m'intéressaient le plus : il y avait parmi ces papiers deux lettres que j'avais traduites de l'allemand en français par ordre de la reine ; elles étaient à la vérité très-insignifiantes ; elles pouvaient néanmoins me compromettre dans ce moment de crise ; mais je réfléchis peu au danger auquel elles m'exposeraient.
Muni de ce peu d'effets, j'allai rejoindre M. Perrier qui , après m'avoir fait sentir la nécessité de quitter Paris , me fit partir sur - le - champ , avec deux de ses enfans , pour sa terre de Saint-Lubin , à vingt lieues de Paris, sur la route
(1) Nous avons cru devoir conserver le récit de la fuite de Weber, parce qu'il fait connaître l'état des campagnes à cette époque, l'inquisition exercée par les municipalités sur les voyageurs , et les persécutions dont les prêtres réfractaires étaient l'objet.
( Note des nouv . èdit. )