CHAPITRE V. 28l
du Havre ; son épouse y était depuis quelques jours.
Je ne m'y arrêtai que quelques heures , dans la crainte d'être poursuivi , et plus encore pour ne pas compromettre cette respectable dame et sa famille. Après le dîner, je pris congé d'elle malgré ses instances , et me mis en route pour Honfleur. Il était près de six heures lorsque je montai en voiture. J'étais adressé, dans cette dernière ville , à M. de La Coudrais , à qui madame Perrier me recommandait dans une lettre dont j'étais porteur, comme l'ami intime de sa famille.
J'arrivai vers les huit heures du soir à Damville , village éloigné de Saint-Lubin de quatre fortes lieues , et je repartis sur-le-champ.
A peine avais-je fait quelques pas , que je me trouvai devant l'Hôtel-de-Ville où la milice bourgeoise avait un corps-de-garde. Je me vis tout-àcoup arrêté par des paysans armés. Je leur demande poliment ce qu'ils veulent : ils me répondent qu'ils veulent vérifier mes passe-ports et savoir qui je suis ? Aussitôt je me mets en devoir de leur expliquer les décrets de l'Assemblée nationale qui supprimaient les passe-ports , et permettaient de voyager librement dans l'intérieur du royaume. Mais toutes mes représentations furent inutiles ; ils me répondirent que ces décrets n'étaient pas encore arrivés à leur municipalité; qu'ils n'en avaient aucune connaissance, et sur-le-champ ils me signifièrent de descendre de voiture , pour leur faciliter la
visite de mes effets et s'assurer si j'étais réellement un négociant allemand tel que je voulais le paraître.
Après une recherche très-scrupuleuse , faite dans la salle de l'Hôtel -de -Ville , quelques patriotes, étonnés de l'espèce de mes bijoux et de la finesse de mon linge , s'écrièrent : « On î pour celui-ci , » c'est un aristocrate ; il faut le reconduire à l'Hô- » tel-de-Ville de Paris , où l'on reconnaîtra Voin seau. » D'autres s'y opposèrent , et crièrent à leur tour: « Non, non. » Ce mot, prononcé avec tant de force , et d'un ton si décisif , me donna l'espoir que j'allais être relâché : mais quelle fut ma surprise , ou, pour mieux dire , ma frayeur , lorsqu'un instant après j'entendis donner à ce non un sens si contraire à celui que j'avais cru en ma faveur ! (cil faut en faire justice sur-le-champ, ajou- » tèrent-ils , iljaut le tuer y c'est un prêtre , c'est » un non-j tireur. »
Ce qui donnait une apparence de vérité à cette méprise , c'était une gravure du cœur de Jésus qu'ils venaient de trouver dans un livre de piété que je portais sur moi. Cette image avait été envoyée, quelque temps auparavant, par les jacobins à toutes les municipalités du royaume , comme le signal de ralliement d'un parti contre-révolutionnaire à la tête duquel étaient , disaient-ils, les prêtres réfractaires.
Cette découverte était d'autant plus fâcheuse pour moi , que la haine des jacobins contre les