CHAPITRE V
prêtres qui avaient refusé le serment était alors à son comble.
Un jeune homme qui me parut animé d'un trèsardent patriotisme , s'empara de mon porte-feuille anglais , et essaya de l'ouvrir , imaginant sans doute qu'il y trouverait des renseignemens sur mon état et ma qualité.
Me rappelant qu'il contenait la traduction des deux lettres allemandes dont je viens de parler, il me vint sur-le-champ à l'esprit un moyen de les soustraire; je profitai de la difficulté qu'il avait à l'ouvrir pour lui dire: « Permettez, mon camarade , » que je vous ouvre moi-même ce porte-feuille , » afin de vous convaincre que je ne suis rien moins » qu'un prêtre , comme vous vous l'imaginez. »
Effectivement je tirai, du côté le plus rempli , un petit cahier contenant des notes et quelques extraits des ouvrages les plus célèbres de Sterne , d'Addisson etdeRichardson.
Gomme je m'aperçus que ce jeune homme voulait faire le bel esprit , et qu'il paraissait avoir la confiance de la multitude , je lui indiquai les passages les plus touchans ; et voyant qu'il déchiffrait mon écriture avec peine , je commençai à lire moi-même , tandis que ces paysans bataillaient entre eux pour savoir si je serais reconduit à Paris comme aristocrate, ou égorgé sur-le-champ comme prêtre.
Le calme apparent avec lequel je lui parlai de ces extraits , l'enthousiasme que j'affectai en lui lisant quelques morceaux, tout cela joint à l'air de
confiance avec lequel je lui remis mon portefeuille , lui fît dire « qu'il répondait de moi ; que j'étais » plutôt un comédien qu'un prêtre ; mais qu'en » tout cas , on n'avait qu'à me bien garder jusqu'au » retour d'un exprès qu'on enverrait à Paris pour » savoir à quoi s'en tenir. »
Cependant les débats continuaient, tantôt pour m'égorger comme prêtre , tantôt pour me reconduire comme noble à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Ne redoutant pas moins l'un que l'autre, je demandai la parole pour tâcher de me tirer encore de ce mauvais pas ; elle me fut accordée , et voici ma harangue :
« J'avoue , mes camarades ( 1 ) , que les appa- » rences sont contre moi ; mais comme il n'y a » pas de règles sans exception , je prétends vous » démontrer sans réplique , que non-seulement » vous vous méprenez étrangement sur mon » compte , mais que vous violez même , dans ma » personne, le droit sacré des nations que je ré- » clame autant de votre raison que de votre jus- « tice ; je vous présente, premièrement , le certi- » fîcat de ma capitation pour toute l'année , et » dont je ne devais que la moitié ; secondement, » un autre certificat, qui prouve que j'ai prêté le 2 » septembre le serment civique de liberté et d'é-
(1) C'était le titre qu'il fallait donner à la populace armée pour l'empêcher de crier à l'aristocratie , et s'en faire écouter avec intérêt. W.