‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 3)Chapitre 149 sur 151 · FIN DU DEUXIEME ET DERNIER VOLUME · texte numérisé non relu

FIN DU DEUXIEME ET DERNIER VOLUME

ECLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

Note ( k), page 10.

Les chevaux au manège.

JLe choix du Manège pour le lieu des séances de l'Assemblée constituante fit faire beaucoup de plaisanteries et publier plusieurs pamphlets dont le plus remarquable porte le titre suivant : « Les )> chevaux au manège, ouvrage trouvé dans le porte-feuille de » monseigneur le prince de Lambesc , grand écuyer de France , » avec cette épigraphe :

« Leur orgueil foule aux pieds l'orgueil du diadème, » Ils ont brisé le joug pour l'imposer eux-mêmes : » De notre liberté ces illustres vengeurs, » Armes pour la défendre en sont les oppresseurs \ » Sous les noms scduisans de patrons et de frères, » Ils affectent des rois les démarches altières. x>

In-80; aux Tuileries, 1789.

Il y a trois parties qui parurent successivement et dans un court espace de temps. Voici les noms des députés dont il est question dans cet opuscule.

Le Pétulant, le comte de Mirabeau; — Y Ombrageux , le comte do Clermont-Tonnerre ; — la Rusée, l'abbé de Montesquiou ; — la Cabreuse , l'abbé Maury ; — la Nonchalante , l'archevêque d'Aix (Boisgelin); — le Terrible, le. duc du Châtelet; — Y Inconstant , le comte dEntraigues ; — le Foudroyant , Thouret ; — Y Heureux , Bailly ; — Y Indocile , Target ; — le Bon , Rabaut de Saint- Etienne; — Y Intraitable , Duval d'Eprémesnil ; — le Rétif, l'évêque de Langres ( La Luzerne ) ; — le Mignon , le duc de Coigny ; — Y Intrépide , l'abbé Grégoire ; — le loyeux , le chevalier de Boufïlers; — le Rhinocéros, Moreau de Saint-Merry ; — le Somnambule , Cazalès ; — Y Impayable , Lameth; — le Sur, Ma-> îouet; le Chancelant, le duc d'Aiguillon; — le Beau , le prince 4e Poix; — le Superbe, le marquis de Montesquiou.

294 ÉCLA.IRCISSEMENS HISTORIQUES

Les désignations se trouvent à la fin de la troisième et dernière partie. Ce pamphlet dut son succès à celui qu'obtient toujours la méchanceté , qu'elle soit calomnie ou médisance. Aujourd'hui il a perdu tout le piquant qu'il pouvait avoir alors. Tantôt il n'y a point de rapport entre la dénomination et le personnage auquel elle est donnée ; souvent, quand ce rapport existe , les détails l'altèrent ensuite ou le détruisent.

Ainsi , c'est sans doute par ironie qu'on prétend que la Rusée est fringante.

La triste fin de Bailly , que ne pouvait prévoir le pamphlétaire , a démenti cruellement le surnom d'Heureux.

L'auteur maltraite également tous les partis : Mirabeau, Ma ury, Grégoire et d'Eprémesnil, Cazalès et M. de Lameth,d'Enlraigue.s et Thouret , sont tour à tour l'objet de ses injures ou de sa critique. Pour justifier la nôtre, nous allons citer l'article d'un député à qui l'on a rendu plus de justice que ne le fait l'auteur.

Le Somnambule ( Cazalès. ) « Cet animal s'est fait une réputa- » tion effrayante. Il se cabra contre de fameux scélérats , qu'à la » honte des mœurs et de l'humanité on laissa jouir paisiblement » du fruit de leurs forfaits inouïs : il suffit de nommer Beaumar- » chais et Lenoir . Ces malheureux occupèrent les premiers momens » de gloire du Somnambule. 11 était alors étroitement lié avec son » camarade Y Intraitable. Tous deux , entièrement consacrés au » culte d'une nouvelle religion , d'un nouveau Dieu , se firent » des partisans dans les plus hautes classes de la société. On re- » marque dans le Somnambule un mélange adultère de philoso- » phie et de pusillanimité , d'éloquence et de bavardage , de rigi- » dite de principes, d'orgueil et de popularité. On le vit se vanter » hautement de sa vanité , comme d'autres profanent la modestie. » Il s'enthousiasme surtout bien facilement. »

Note (B) , page 2 1 .

La. dénomination donnée à ce registre de dépense lui vient de sa couleur. Il est relié en maroquin rouge , et composé de cent vingt-deux feuillets d'un papier de Hollande fort beau , dont la devise est pro patriâ et libertate. Les dix premiers feuillets renfer-

ET PIÈGES OFFICIELLES. 2g5

ment des dépenses de la fin du règne de Louis XV; les trente-deux suivans , celles de Louis XVI, et le surplus est en blanc. Chaque article est écrit de la main du contrôleur-général et ordinairement paraphé de celle du roi. Ce paraphe est une L avec une barre au dessous. La première communication en fut donnée au comité des pensions le i5 mars 1790 par M. Necker,et chez ce ministre, en présence de M. de Montmorin. Louis XVI ayant désiré qu'on ne prît pas connaissance des dépenses de son aïeul , la portion du règne de Louis XV fut scellée d'une bande de papier. Le livre fut ensuite envoyé au lieu des séances du comité , pour y être examiné librement , et pour que les membres de ce comité pussent prendre toutes les notes qui leur étaient nécessaires. Après un examen attentif et sévère , le dépouillement en fut fait et publié. C'est un volume qui n'a que trente-neuf pages et auquel sont ordinairement réunis, i° une addition relative à une réclamation du maréchal de Ségur : 20 un coup-d'œil sévère mais juste sur le livre rouge , de quatre-vingttrois pages : 3° des observations de M* Necker, trente-deux pages; 4° et une réponse à ces observations aussi de trente-deux pages.

L'auteur du coup-d'œil sévère mais juste, est moins juste que sévère , et cependant il est forcé de convenir que le livre rouge n'a pas répondu à Vidée qu'il s'en faisait. En effet , le total des sommes portées sur ce registre , depuis le 19 mai 1774 jusqu'au 16 août 1789, monte à deux cent vingt-sept millions neuf cent quatre-vingt-cinq mille f.; ce qui fait environ i5 millions d'extraordinaire par an ; sous un gouvernement non représentatif, c'était en être quitte à bon marché. Le livre rouge est donc infiniment audessous de sa réputation. Dans le chapitre xet dernier sont portées les dépenses personnelles au roi et à la reine ; elles se montent à onze millions quatre cent vingt-trois miile francs pendant l'espace indiqué ( de quinze années ) : encore une grande partie de cette somme a-t-elle été employée en acquisition de fonds. Le livre rouge, comme on voit, trompa les vues de ceux qui en demandèrent la publicité ; mais le comité des pensions , à propos des observations de M. Necker , profita de l'occasion pour annoncer , quant aux dépenses non portées sur ce registre , qu'en moins de seize ans , elles s'élèvent à deux milliards cent soixante-quinze millions au-delà des revenus ordinaires , et les membres de ce comité s'engagèrent à le prouver.

Webcr est exact dans ce qu'il dit des gratifications accordées h la famille de M. de La me th. Llles se montent à la somme de soixante mille francs que cette famille fît verser ensuite au Trésor. IMais l'article qui concerne la famille des Polignacs a besoin de q e'.que éclaircissement. Dans le second chapitre du livre rouge, le prix do la Comté de J cnestrauge est fixé à 1 ,200,000 francs, et cette somme est accordée à JV1. le cl ne de Polignac par une ordonnance au porteur.

L'auteur du coup tf œil sévère îait un parallèle assez cinieux entre tous les minist.es des finances, dont les opérations ont un tel rapport entre elles, que le plus économe de ces ministres a de grands points de rapprochement arec le plus dissipalew: L'année 1779, ou M. Necker était ministre, est même; chargée de cinq millions de plus que 1 année 178*, pendant laquelle les linjiiccj furent confiées à M. de Galonné.

Voici les articles du livre rouge qui ont plus particulièrement excité la rigueur du critique.

« La princesse Christine de Saxe qui reçoit cinquante mille écus » pour arranger ses affaires.

» La comtesse d'Albany , femme du dernier des Stuarts, une pen- » sion de soixante mille livres.

» Le rhingrave de Salin un don de quatre cent mille livres. » M. de Sartine , après avoir été douze ans lieutenant de police , » quatre ans au ministère de la marine, et s'être retiré avec une » pension de quatre-ving -neuf mille livres , îcçoit une somme de » deux cent mille livres à titre de secours pour l'aider à se li- » bèrer de ses dettes.

» Le prince des Deux-Ponts reçoit neuf cent quarante-cinq » mille livres pour l'acquittement des siennes, etc. »

Un article, peu considérable en lui-même, mais remarquable par ses motifs, ne pouvait échapper à la critique ; c'est celui-ci : A M. lurth , pour retirer l'édition d'un libelle et pour une boite d'or dont on lui a fait présent , 212,680 livres.

Nous avons rapporté, d'après M. Scnac de Mcilhan, l'anecdote de la suppression d'une des deux places de trésorier-général des guerres , M. de Boulogne. Mais on voit insciites sur le livre rouge pour indemnités de cette perte, madame de Laval, fille de M. de Boulogne , et madame de Magnanville sa nièce, chacune pour une pension de quatre-vingt mille francs.

ET PIÈCES OFFICiFLLES. 297

Les observations de M. Necfccr ont pour objet des plaintes sur la publicité donnée au livre rouge, malgré la promesse du contraire, et des explicitions sur plusieurs dépenses et sur la différence qu'il y avait entre les ordonnancesau comptant et les ordonnances compr tables. Les premières n'étaient jamais examinées ni vérifiées , cl la chambre des comptes n'avait aucune action sur celles-là , tandis que les auties étaient de son ressort. Ces ordonnances au comptant furent adoptées pour les dépenses qui, par leur nature, devaient rester secrètes. Ce qu il y a de bizarre , c'est qu'on les déposait au Louvi c pour y être compulsées au besoin, tandis que les ordonnances apuiées par la chambre des comptes étaient brûlées ensuite; de manière qu'on îisquait d'avoir un résultat contraire à celui qu'on se proposait ( ce qui est en effet anivé ) ; c'est-à-dire que l'on conservait les moyens de publier ce qu'on ne voulait pas faire connaître , et qu'on renonçait à la possibili é de rendre public ce qui pouvait se divulguer tans inconvénient!

Il nous reste à dire un mot du maréchal de Ségur. Les membres du comité, dans leur préambule, s'expriment ainsi : « Un ministre, » comblé des grâces du roi cl jouissant déjà de 98,622 livres de » trailcmcns et de pensions, après avoir obtenu, le 17 mars 1 7 <S 5 , » des pensions pour di« personnes de sa famille, après avoir ajouté, » de son autorité, une onzième pension en faveur d'un parent 011- » b!ié , demandait ensuite un duché héréditaire, 60,000 francs de » pension, et i5 mille réversibles à chacun de ses deux enfans, et » une somme pour l'aidera arranger ses affaires. » On ne nommait point ce ministre , et il faut avouer qu'au premier apeiçu , les onze pensions, pour des membres de sa famille, font croire que celui qui les demande et les obtient , doit être insatiable. Mais il y avait de la méchanceté à taire la quotité*dc ces pensions : or , la plus considérable est de douze cents livres , les au rcs sont de cinq cents , et le tout s'élève à six mille francs ! Indigné de cette perfnle réticence , le ministre qu'on ne nommait point , se nomma , réclama dans les journaux, et fit voir qu'il n'était pas de ceux qui avaient obtenu le plus défaveurs , et qu'il avait des droits îéels à celles que le roi lui avait accordées. En effet, il avait servi pendant cinquante ans , reçu des blessures graves et perdu un bras sur le champ de bataille, et depuis sept ans il était ministre. Si l'on compare ces titres à ceux de M. de Sartine à qui l'on donna quatre-vingt-neuf mille francs de

pension, et deux cent mille francs pour payer ses dettes, aux droits de beaucoup d'autres , pour de plus grandes faveurs moins méritées encore , l'avantage du parallèle restera au vieux maréchal. L'aîné de ses enfans avait conclu un traité très-favorable à la France après une négociation longue et difficile , et n'avait point été récompensé ; il entrait dans les demandes du ministre. Remarquons enfin, en terminant, que le duché n'ayant point été accordé, ni la pension , c'était une méchanceté gratuite d'en rappeler la demande , puisqu'elle ne faisait point partie du livre rouge.

Notes (C, p. 37, D,^. 4,.)

Sur Mirabeau , ses projets , ses plans et les pièces qui le concernaient , et qui furent trouvées dans l'armoire de fer.

La supériorité des talens de Mirabeau, l'influence entraînante qu'elle lui donnait sur les esprits, nous forcent à parler encore de cet homme célèbre , pour compléter les renseignemens qui peuvent le mieux faire connaître. La publication des pièces trouvées dans l'armoire de fer prouva jusqu'à l'évidence qu'il avait abandonné le parti démocratique pour embrasser celui de la monarchie, et changea en certitude le soupçon qu'on en avait eu. Répétons pour son excuse , avec le duc de Lévis, que , s'il manquait à la délicatesse en recevant l'argent de la cour, du moins il ne trahissait pas sa conscience , puisqu'il était attaché par principes à la royauté, ce Au commencement des états-généraux , dit le même » auteur, il fut l'idole du peuple en même temps que l'objet de » la terreur et du ressentiment de son ordre. Mais bientôt on » reconnut qu'ennemi du despotisme ministériel , dont il avait » personnellement à se plaindre , il n'en était pas moins attaché , » dans le fond, à la monarchie. Sa popularité en diminua; les » démagogues se crurent trahis , et les royalistes sensés espé- » rèrent que ses talens , qui avaient contribué à ébranler le trône, » pourraient le raffermir. Mais dans cette fluctuation de l'opinion » sur ses principes et ses vues , son génie supérieur et l'ascendant » de son éloquence commandèrent toujours l'admiration des » partis opposés , et sa mort prématurée excita des regrets uni-

» versels. Personne n'était certes plus en état que lui de déjouer » les horribles complots conçus pour dévaster la France à celle » désastreuse époque * et sous ce rapport , sa mort que beaucoup » de gens , quoiqu'à tort , croient avoir été avancée par le crime, » fut une calamité publique. Il aimait la liberté par sentiment, la » monarchie par raison , et la noblesse par vanité. Il avait la v conscience de sa supériorité , et quelquefois il s'exprimait avec » une naïveté qui choquait la médiocrité et l'envie. Il dissimulait » son attachement à la monarchie avec adresse , parce que le » parti populaire ne le lui eût point pardonné; et je l'entendis ré- » pondre à des députés , républicains alors , mais qui depuis ont » bien changé, et qui le consultaient sur les moyens de détruire » la noblesse : Cela ne sera pas difficile ; mais songez , Messieurs , » qu'il faudra toujours un palriciat en France (1). »

Lorsqu'on publia les pièces contenues dans l'armoire de fer , Mirabeau n'existait plus depuis près de deux ans. Cette publicité fut cause de l'outrage que l'on fit à ses cendres en les enlevant du Panthéon pour y placer celles de Marat.

L'examen des pièces qui le concernaient , du plan qu'il se proposait d'adopter et du nouveau rôle qu'il eût joué, si la mort ne l'en eût empêché , ne saurait être dénué d'intérêt.

La collection des pièces trouvées , soit dans le secrétaire du roi , soit chez M. de La Porte, soit enfin dans l'armoire de fer, au 10 août et depuis cette journée, forme trois volumes, dont les deux derniers sont entièrement consacrés à l'inventaire des papiers que contenait cette armoire. C'est dans le second et le troisième que se trouvent les pièces relatives au comte de Mirabeau (a).

Il est question de lui pour la première fois, dans la pièce n° 2. C'est un écrit de M. Talon , lieutenant civil de Paris , magistrat établi alors pour juger les affaires civiles en première instance. Il

(1) Souvenirs et Portraits par M. le duc de Lévis ; p. 2i3 et 214 , passim.

(2) La Collection entière se compose, comme nous l'avons dit, de trois volumes. Dans le premier sont, 1° les pièces trouvées aux Tuileries, le 10 août, et recueillies parle comité de surveillance; 20 celles remises à la commission des vingt-quatre par le comité de surveillance de h

rend compte au roi des opérations qu'il a faites pour l'éxecution du plan dont le but était d'arrêter la marche de la révolution. M. Talon , que les fonctions de sa place mettaient habituellement en rapport avec une classe de citoyens nombreuse et influente, avait habilement ménagé le crédit que lui donnaient ces fonctions, et conservait cette espèce de patronage qui pouvait devenir utile. « C'est ce patronage, dit-il , qui parutà Mirabeau une des bases » sur lesquelles il pouvait appuyer l'exécution du plan qu'il avait » formé. M. de Montmorin le chargea de me déterminer à impri- » mer dans la capitale le mouvement par lequel il fallait corn- » menecr. Le travail des provinces que Mirabeau s'était réservé, » et qui devait marcher de front avec le mien , n'a pas même été » entamé. Au moment de sa mort , les jacobins étaient discrédités » et marchaient à leur décadence : le parti des Lameth était en » déroute. Mirabeau, fort du surcroît de partisans que je lui » avais assurés dans l'Assemblée, en était au point d'aller traiter » hautement de factieux les Lameth et leurs amis. Sa perte fit » croire que le grand plan ne pouvait plus être suivi. On pensa » qu'il convenait de se borner à exercer une influence modifiée » dans la capitale. Les pensionnaires de l'Assemblée furent con- » serves. Je continuai de les diriger par cet appât toujours rc- » naissant ( les pensions), méthode que j'estime la meilleure de » toutes : ce qui nous conduisit jusqu'à l'époque du départ de » Leurs M. jestés. Ce moment fut dur à passera cause de la ces- » sation de tout secours; ce qui nous mit à découvert, vis-à-vis » beaucoup de nos sujets , de la manière la plus dangereuse. » La pièce n° n , datée du i3 mars 1791 et non signée, est un

rapport sur la conférence autorisée par le roi avec M. de M

Il n'est désigné que par la lettre initiale de son nom, mais plusieurs particularités le font reconnaître. Le rapporteur parle do

Ville. Los pièces de l'armoire de fer sont imprimées sous ce titre : Troisième Recueil: Pièces imprimées d'après le décret de la Convention nationale du 5 décembre 1 ^Cfi ; déposées à la commission extraordinaire des douze , établie pour le dépouillement des papiers trouvés dans l'armoire de fer au château des Tuileries, et cotées par le ministre de Vinté~ rieur et les secrétaires , lors de la remise qu'il en fit sur le bureau de la Convention, 3 vol. in-8°.

son talent , de son caractère , et les réponses de son interlocuteur semblent appartenir à Mirabeau. « La position du roi, dit-il, est » d'autant plus critique que Sa Majesté est trahie par les trois » cinquièmes des pei sonnes qui rapprochent. Elle exige de la » dissimulation, non celle à laquelle on accoutume les princes, » mais la dissimulation en grand, qui, ôtant toute piise aux » malveillans , acquît au roi et à la reine une grande popularité. » J'ai saisi celle phrase pour dire que le premier service et le plus » grand serait un plan de conduite, et cela m'a été promis. La » conférence a fini par des protestations de dévouement. Je suis » porté , a-t-on dit , à servir le roi par attachement à sa personne , » par attachement à la royauté, mais également pour mon propre » intérêt. Si je ne sers pas inutilement la monarchie , je serai, à » la fin de tout ceci, dans le nombre des huit ou dix intrigans qui, » ayant bouleversé le royaume, en' deviendront l'exécration et » auront une fin honteuse , quand ils auraient, pendant in mo- » ment , fait ou paru faire une grande fortune. J'ai à réparer des » erreurs de jeunesse, une réputation peut-être injuste. Je ne » puis y parvenir, je ne puis me faire un nom que par de grands » services. Il fallait peut-être une révolution, lille est faite. Il » faut détruire le mal , il faut rétablir Tordre. La gloire sera » grande. » Aucune note n'indique de qui est cette pièce , et ce n'est que par des conjectures, qui paraissent probnbles , que nous présumons que c'est de Mirabeau qu'il est question. Mais, vers la fin du second volume et sous les nos 310 et on, sont deux lettres de M. de La Poite , intendant de la liste civile, qui tient un langage précis sur Mirabeau. Dans la première, datée du -2 mars 1791, il s'exprime ainsi : « Ses demandes sont claires. M. de » Mirabeau veut avoir un revenu assuré pour l'avenir, soit eu » îentes viagères constituées sur le Trésor public, soit en im- » meubles. Il ne fixe pas la quotité du revenu. S'il était question » de traiter cet objet dans ce moment, je proposerais à Votre » Majesté de donner la préférence à des rentes viagères. Votre » Majesté approuvera-t-elle que je le voie? Que me prescrira- » t-elle de lui dire? Faudra-t-il le sonder sur ses projets ? Quelle » assurance de sa conduite devrai-je lui demander ? Que puis-je » lui promettre pour le moment, quelle espérance pour l'a- » venir ? Si, dans cette conduite , il est nécessaire de mettre de

» l'adresse , je crois , Sire , qu'il faut encore plus de franchise et » de bonne foi. M. de Mirabeau a déjà été trompé. Je suis sûr » qu'il disait, il y a un an , que M. INecker lui avait manqué de » parole deux fois. Au surplus, je suis convaincu que c'est le » seul homme qui , dans les circonstances actuelles, qui sont » très-critiques , puisse réellement servir Votre Majesté. C'est » un homme violent : il est aujourd'hui en fureur contre le » triumvirat qu'il appelle le triumgueusat. Je pense qu'il faut » saisir le moment pour le portera des démarches qui ne lui per- » mettent plus de s'y rallier. » Il ne faut pas oublier de dire que M. de La Porte n'écrivait ainsi au roi que d'après une visite que lui avait faite M. de Luchet envoyé par Mirabeau. Louis XVI partageait la confiance et l'espoir de M. de La Porte. Ce prince , pour plus de certitude, aurait pu, sans le dire à M. de La Porte, faire sonder l'homme d'Etat dont le génie et les talens pouvaient être utiles à la monarchie.

Le lendemain, 5 mars, l'intendant écrivit au roi un billet ( n° on ) qui prouve que la négociation marchait rapidement. « La » rupture est déclarée, dit-il , entre M. de Mirabeau et les chefs » des jacobins. Ceux-ci paraissent décidés à le pousser à bout , » dans l'espérance de le regagner en l'effrayant. Cet avis me » vient de leur directoire secret. Il n'est donc question que de » soutenir M. de Mirabeau dans la résolution qu'il paraît avoir » prise, de son côté, de rompre toutes les mesures de ces for- » cenés. »

On voit que déjà il y avait eu, une année auparavant, des pour-parlers entre M. Necker etMirabeau, et que le premier avait deux fois manqué de parole au second. La méfiance de celui-ci se trouvait donc fondée , et les renseignemens, que nous allons bientôt offrir, prouvent qu'elle n'était point dissipée.

Les deux lettres , quoiqu'antérieures de dix jours à la pièce no 11 que nous avons rapportée , peuvent se concilier avec cette pièce qui n'est pas de M. de La Porte , mais de quelqu'un autorisé par Louis XVI à voir Mirabeau. Il ne peut donc exister de doute sur le projet qu'avait celui-ci de cesser d'attaquer la monarchie et de devenir un de ses défenseurs. Mais il séparait le monarque de sa cour ; et comme le premier paraissait à ses yeux subir le joug de la seconde , ou du moins vivre sous son influence , il aurait voulu

ET PIÈGES OFFICIELLES. 5o5

trouver un moyen de l'en affranchir , ou de suivre un plan que le prince aurait adopté , et dans lequel le roi n'aurait joué que le second rôle. C'est ce plan que nous allons faire connaître d'après un écrivain distingué qui a récemment publié un ouvrage sur les événemens de cette époque (i). Il s'appuie sur les mêmes autorités que nous.

« Mirabeau , dit-il, résolut de sauver un roi constitutionnel de la monarchie absolue. Il fit uemander une entrevue à Necker ; Malouet l'obtint; le ministre repoussa les secours de l'orateur, et Mirabeau , sortant de son cabinet, dit à ses amis : Necker aura de

mes nouvelles Mirabeau connaissait trop bien l'influence de la

noblesse de cour sur des rois qui , sans cesse renfermés dans leur palais, ne peuvent rien voir , rien entendre, rien apprendre que par elle , pour se fier à des promesses faites sans doute avec bonne foi, mais dont les courtisans eussent rendu l'accomplissement impossible. Il voulait tout faire pour le roi , mais rien par le le roi. Sollicité par Montmorin, il refusa de s'allier avec Louis XVI à cause de la faiblesse de son caractère. Il voulait toutefois sauver la royauté, et il crut que Monsieur, déjà secrètement nommé par le roi lieutenant-général du royaume , lui offrait un caractère plus ferme , une volonté plus indépendante , des principes moins ennemis des idées de liberté que la France avait accueillies avec transport, et qu'elle voulait impérieusement réaliser par la constitution. La note suivante , écrite de la main de Mirabeau , nous donne son opinion sur l'état de l'Assemblée et sur les moyens de salut qu'espérait ce grand homme d'Etat.

k Si l'on entend par ce mot parti une coalition systématique » d'hommes qui , d'accord sur les bases principales , marchent » solidairement et fidèlement à un même but , il n'y a de parti ni » dans l'Assemblée , ni dans la nation. Si l'on entend par ce mot » parti les amis ou les ennemis de la révolution , on se tromperait » de n'en compter que deux , il en est quatre.

» Ceux qui veulent la révolution sans bornes et sans mesure , » faute d'instruction et de principes , et qui transportent dans la » constitution toutes les méfiances nées d'un ordre de choses » sans constitution.

(i/ Fastes civils de la France, T. II, page 191 et suiv.

5o4 ÈCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

» Ceux qui , sans ])onne foi comme sans esprit , croient ou fei- » gnent de croire au rétablissement de l'ancien système.

» Ceux qui ne voulaient pas de révolution , mais qui aujour- » d'hui comprennent qu'elle est faite et veulent de bonne loi » la circonscrire et la consolider.

» Ceux enfin qui ont toujours voulu la révolution, mais sans » être envieux du temps et en désirant de la mesure, des gra- » dalions et une hiérarchie pour 1 intérêt même de la liberté.

» Celte dernière classe gouvernera à la fin les opinions et les » affaires , du moins si la décompositien générale ne range pas ses » vœux et se. projets parmi les nombre, ix rêves des gens de bien. » Elle peut aisément se coalitionner avec la précédente, mais il » n'existe pas de point central.

» Tous les liens de 1 opinion sontdissous; elle ne sait plus oii » se 1 ailier. Les excès des minisires ont travaillé si long-temps à » démonarcbiscr la Fiance qu'ils y sont parvenus. Pour pallier » tous les manques de respect, toutes les indécences de l'indiscr- » plinc , toutes les orgies de la licence, on isole de l'autorité » royale l'individu du monarque; et au moyen de cette fiction, )) l'autorité ro aie et la monarchie avec elle, sont en péiil , et le » roi lui-même n'est pas en sûreté....

» Mais dans toute société ou il y a des restes d'organisation , on » trouve toujours une grande ressource: c'e^t que les gens qui ont » quelque chose à perdie ou à conserver sont de beaucoup les p'us » nombreux. Cette ressource a chez nous un puissant auxiliaire : » c'est noire mobilité prodigieuse, mère de cette impa ienec cor- » rosive qui fait que jusqu'ici il n'y a en France ni mal ni bien » durable; disposition toute particulière à notre nation qui ne » changera que parla lente influence de l'instruction et d'un bon » svslème d éducation publique.

» Piofitons de l'inquiétude des honnêtes gens et de l'amour des » nouveautés. On se sépare du roi parce que l'on voit qu'il s'a- » bandoune lui-même, cl que ses ministres ne pensent qu'à eux » et à échapper , comme ils pourront , à l'agonie générale sans » mort violente; et que l'autorité io/ale,trop faible pour lutter » contre l'anarchie, paraît la favoriser pour se ressaisir d'une » plénitude de prétentions et de prérogatives que l'on sent très- » bien qu'elle ne recouvrera jamais.

» Que le roi s'annonce de bonne foi pour adhérer à la révolu- » tion , à la seule condition d'en être le chef et le modérateur; » qu'il oppose à l'égoïsme de ses ministres un représentant de sa » famille dispersée, qui ne soit pas lui, parce que son métier de » roi est et doit être exclusif de l'esprit de famille , et, en quelque » sorte son otage et l'organe non ministériel de la volonté des chefs » de la nation. Aussitôt l'on verra la confiance ou du moins l'es- » poir renaître , le goût de la monarchie reparaître, et les partis, » qui veulent de bonne foi que l'empire français ne se décompose » pas, ou ne devienne pas pour un demi-siècle l'arène des jeux » sanglans de quelques ambitieux subalternes ou de quelques dé- » magogues insensés, se rallier autour d'un ÎJourbon devenu le » conseil du roi et le chef des amis de l'autorité royale, régler » l'opinion et dompter les factieux. Le choix de ce Bourbon est » indiqué, non-seulement par la nature , mais parla nécessité des » choses , puisque tous les princes du sang , excepté un seul , sont » en conspiration réelle ou présumée, et regardés comme les en- » nemis de la nation, si universellement, qu'il est douteux qu'ils » puissent être sauvés par l'avènement de Monsieur , mais qu'il » est certain qu'ils ne peuvent l'être que par là.

» Pour peu que cet avènement tarde , il ne paraîtra plus qu'une » intrigue , tandis que lié à l'événement oii Monsieur- a eu le cou- » rage de placer, dans son discours populaire, le roi à la tête de la » révolution , il aurait l'incalculable avantage d'être l'adhésion du » roi ; et en réchauffant toutes ses ressources dans l'opinion , les » seules sur lesquelles il puisse compter, de lui préparer des » moyens de renouveler sans secousse et sans difficulté son conseil » qui n'est aujourd'hui que le plus embarrassant de ses bagages » et la première maladie de l'Etat. »

» Cette pièce fut présentée à Louis XVJ , et au bas se trouve la note suivante , écrite par une main auguste, et approuvée par la signature du roi. Elle est aussi signée par Mirabeau.

a 10. Le roi donneà M. de Mirabeaula promesse d'une ambassade: » cette promesse sera annoncée par Monsieur lui-même à M. de » Mirabeau ; 20 le roi fera sur-le-champ, en attendant l'effet de » cette promesse , un traitement particulier à M. de Mirabeau de » cinquante mille livres par mois, lequel traitement durera au » moins quatre mois.

3o6 tCLAlHCISSEMENS HISTORIQUES

» M. de Mirabeau s'engage à aider le roi de ses lumières, de ses » forces et de son éloquence dans ce que Monsieur jugera utile au » bien de l'Etat et à l'intérêt du roi, deux choses que les bons » citoyens regardent sans contredit comme inséparables ; et dans » le cas où M. de Mirabeau ne serait pas convaincu de la solidité » des raisons qui pourraient lui être données , il s'abstiendra de » parler sur cet objet. »

» Ce premier traité fut sans effet : on ne voulut point placer le gouvernement entre les mains de Monsieur. Long-temps après, et deux mois avant la mort de Mirabeau, le roi traita directement avec l'orateur. Il s'acquit l'appui de son éloquence , et l'on se hâta de l'annoncer confidentiellement. On a trouvé dans l'armoire de fer le projet d'une lettre que le roi avait eu le dessein d'écrire à La Fayette. « Il faut se servir , disait le prince , d'un homme qui ait du talent , de l'activité , et qui puisse suppléer à ce que , faute de temps , vous ne pouvez faire. Nous sommes fortement persuadés que Mirabeau est celui qui conviendrait le mieux par sa force, ses talens et l'habitude qu'il a de manier les affaires dans l'Assemblée. Nous désirons , en conséquence , et exigeons du zèle et de l'attachement de M. de La Fayette qu'il se prête à se concerter avec Mirabeau sur les objets qui intéressent le bien de l'Etat, celui de mon service et de ma personne. Je crois , écrit encore le roi au marquis de Bouille , que Mirabeau peut me rendre service. Dans son projet vous trouverez peut-être des choses utiles. Écoutez-le sans trop vous y livrer. » La cour connut bientôt ce traité secret, et soudain elle mit tout en œuvre pour perdre Mirabeau. Auprès du peuple, on divulguait le secours qu'il prêtait au trône et qu'on appelait vénalité ; auprès du roi , on l'accusait de trahison, et, si l'orateur eût possédé moins d'audace que de génie , la tribune se fermait à jamais pour lui. »

On voit qu'à diverses i éprises, il y eut des négociations entre Louis XVI et Mirabeau. Les époques ne peuvent, faute de date dans les pièces , être désignées que par les circonstances dont il y est question. Ainsi, le discours populaire dont il est parlé dans la note de Mirabeau , et qui fut prononcé par Monsieur, avait précédé la remise de cette note. Il est clair dès-lors qu'elle est postérieure au 26 décembre 178g, jour où ce discours fut prononcé, mais de très-peu de temps , puisqu'il fallait que le j>ro\et fut lié à cette

circonstance sans laquelle , si l'on tardait trop , il ne paraîtrait plus quune intrigue. Cette première négociation devait donc avoir eu lieu dans le mois de janvier 1790. Elle fut sans résultat.

Les pièces qui constatent la dernière sont, ainsi que nous l'avons remarqué , du 2 , du 3 et du 10 mars 1791. D'après la lettre de M. de La Porte , en date du 2 mars , il semblerait que la négociation n'eût été renouée que de la veille. C'est, en effet, le 1er mars que paraît, pour la première fois , M. de Luchet qui ne s'explique pas sur le véritable objet de sa visite. Il ne put vaincre l'embarras qu'il éprouvait qu'en écrivant ; ce qu'il fit dès le lendemain. M. de La Porte envoya sa lettre au roi, avec un rapport dont nous avons extrait ce qui concerne Mirabeau , et qui seul s'est trouvé dans l'armoire de fer.

Il importe de faire observer, soit à la gloire de Mirabeau , soit pour l'intérêt de la vérité, que le célèbre orateur avait déjà donné gratuitement et sans intérêt des gages qui ne permettaient pas de douter de sa sincérité. Dans la séance du 25 février 1791 , sur un débat qui s'était élevé à l'occasion d'une pbrase du président (M.DuPort), Mirabeau prit la parole pour déclarer «qu'il combat- » trait toute espèce de factieux qui voudraient porter atteinte aux » principes de la monarchie, dans quelque système que ce soit, et » dans quelque partie du royaume qu'ils osent se montrer (1). »

L'indiscrétion des négociateurs ou de leurs confidens avait ébranlé pendant quelque temps le créait de Mirabeau. Peu de jours après le duel de MM. de Castries et Lameth (2), il fut hué à la tribune dans une discussion sur les duels; mais avec sa présence d'esprit ordinaire, il ramena les applaudissemens et reprit bientôt son empire , au point que, le 3o janvier 1791 , il fut élu président de l'Assemblée. C'est quinze jours après cette présidence que Louis XVI traita directement avec lui ; mais il n'était plus temps , et Mirabeau ne survécut que de quelques jours à cet événement qui devait changer ses destinées et peut-être celles de la France. Il mourut le 2 avril , et sa mort fut regardée comme une

(i) Moniteur, n. 791 , n° 58 , et Journal de Paris, no g3.. (2) Il eut lieu le 12 novembre 1790, et le lendemain l'hôtel de Castries fut pillé.

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calamité publique. L'A.ssembiée décida que tous ses membres assisteraient à ses funérailles ; les spectacles furent fermés; le département de la Seine arrêta qu'on porterait son deuil, et les ceux partis sentirent également sa perte. L'un regrettai] son appui, ne sachant pas qu'il allait en être abandonné; l'autre voyait ses espérances détruites.

Weber le juge avec une sévérité trop grande dans ce que nous avons laissé de ses Mémoires; avec une injustice révoltante dans ce que nous avons retranché. Il le traite d'espèce à être monstrueux qu'on appelle le mauvais principe ,• ayant le goût et la faculté du mal dans toute son lion ible perfection-, capable d* tout pour la plus coupable ou la plus ignoble des passions; calomniateur de tout ce qui était grand , et il lui prodigue des injures indignes de l'histoire. La haine l'aveugle à un tel point qu'il dit que Mirabeau donne pendant quarante-six années des scandales de tout genre, et il n'en vécut pas quarante-deux ! Quant à l'envie qu'il lui suppose en l'accusant de calomnier ce qui était grand , Mil aberu s'est montré toujours, exempt de cette passion basse. Parmi les nombreux témoignages qu'il nous serait facile d'invoquer en preuve , nous nous bornerons à ceux de M. de Levis , et d'un écrivain qui s'exprime ainsi (1) : « Il avait plutôt les habi- » ti.des que le fond des vices , et encore faut-il en excepter l'en- » vie. Tous les vrais talens , toutes les bonnes réputations lui » étaient honorables et inviolables. Il ne cédait rien à ses rivaux , » mais, hors l'objet de la concurrence, personne qu'il aimât » mieux embrasser , prôner et servir. »

Note (E) , page 62.

Évasion de la famille royale. Parallèle entre les diverses relations publiées sur cet événement.

Outre la relation que Weber a insérée dans ses Mémoires , il en existe deux autres de cet événement mémorable. Celle que l'on

(1) M. Lacretelle aîné, dans ses jFragmens politiques et littéraires , p. 3.7.

ET PIÈGES OFFICIELLES. 3oC)

vient de lire passe pour être de M. de Fontanges, archevêque de Toulouse , qui l'adressa dans le temps à M. le marquis de Bombelles. Elle est le résultat des conversations que le prélat eut avec la reine et M. de Bouille. Le plan y est développé d'une manière plus que dramatique ; il y règne une simplicité touchante, etl'intérêt va toujours croissant.

Parmi les autres relations, les seules qui sont, ainsi que celle-là , revêtues de toute l'authenticité désirable, ont été faites par deux des gardes-du-corps à qui le sort de la famille royale était confié. La première parut en 181 5 ; elle est intitulée : Précis historique du voyage entrepris par S. M. Louis XFI, le 21 juin ngi ; de l'arrestation de la famille royale à P'arennes, et de son retour à Paris ; par le comte de Yalory. In-8°.

La seconde, publiée la même année et peu de temps après, a pour titre : Relation du voyage de S. M. Louis XVI , lors de son départ pour Montmèdy , et de son arrestation à Varennes , le 21 juin 1791, par M. le comte de Moustier, « l'un des trois gardes-du- » corps honorés de la confiance de ses augustes et infortunés mai- » très dans ce funeste voyage , maintenant colonel au service de » S. M. l'empereur de toutes les Russies. » In-80.

On regrette que le troisième garde-du-corps, appelé M. de Malden, au service de Russie comme le précédent, n'ait rien écrit, ou du moins rien publié sur cet événement dans lequel il était acteur, ainsi que les deux autres.

Nous allons confronter l'une avec l'autre les relations des deux gardes-du-corps , et toutes les deux avec celle de M. de Fontanges. Il ne serait pas étonnant que celle-ci différât des deux autres, puisque l'auteur n'était ni témoin, ni acteur ; mais toute dissemblance dans le récit des deux premiers aurait de quoi nous surprendre. INous allons voir si elle existe.

D'abord il est nécessaire de rappeler que M. de Valory a perdu sa i remière narration, faite peu de jours après l'événement, et que ce n'est qu'avec effort, comme il le dit lui-même , qu'il a pu se ressouvenir des diverses particularités qu'il reproduit : ce qu'il n'a fait qu'en 181 5, c'est-à-dire vingt-quatre ans après l'événement. Le récit de M. de Moustier, au contraire, fut écrit à l'Abbaye ; du moins l'éditeur l'assure dans sa préface. Une lecture attentive pourrait fournir quelques remarques propres à faire douter

3lO ÉCLAtRCISSEMENS HISTORIQUES

de la vérité de cette assertion ; mais nous ne devons que les indiquer, sans entamer une discussion qui serait beaucoup trop longue. La première remarque a pour objet le style de l'auteur, qui se sert toujours de la forme usitée quand on raconte long-temps après l'événement. La seconde naît de la position où se trouvait M. de Moustier à l'Abbaye. Blessé, pansant ses blessures, menacé chaque jour d'être égorgé par la populace ; accusé , subissant des interrogatoires , occupé du soin de se défendre , accablé d'inquiétudes sur le sort de la famille à laquelle il s'était dévoué, il n'a pu jouir du repos et de la liberté d'esprit nécessaires pour écrire. Après avoir exprimé des doutes que nous conservons, nous allons procéder comme s'ils n'existaient pas , nous occupant des faits principaux, de manière à compléter le récit de M. de Fontanges , que nous préférerons à celui des deux autres écrivains , malgré quelques erreurs que ceux-ci nous mettent à même de rectifier.

M. de Fontanges suppose , par exemple , que ni le comte d'Agoust, à qui le roi demanda trois gardes -du-corps dignes de confiance , ni ces trois officiers n'étaient dans le secret du projet. La confidence leur en fut faite trois jours avant le départ. Les deux gardes-du-corps sont d'accord sur ce point. Remarquons une circonstance qui eut un grand résultat. La connaissance des rues de Paris était indispensable au succès de l'évasion. Personne cependant ne savait le chemin qu'il fallait prendre en quittant les Tuileries , pas même le comte de Ferscn qui servait de cocher. Il fut obligé de descendre toute la rue Saint-Honoré jusqu'à la Madeleine, et de remonter les boulevards jusqu'à la porte Saint- Martin , pour se trouver au rendez-vous. M. de Malden , qui donnait le bras à la reine , pour aller à pied du palais dans un angle du Carrousel, conduisit la malheureuse princesse dans la rue d« Bac où ils furent obligés de demander leur chemin.

Une particularité donnée seulement par M. de Valory , mérite d'être notée, pour éclairer ce que dit M. de Fontanges sur M. de Gouvion. La reine craignait que ce dernier ne soupçonnât , ainsi que M. de La Fayette, le projet d'évasion : pour tranquilliser cette princesse , M. de Valory fit deux visites à M. de Gouvion , qui lui parla du roi avec une émotion remarquable , et lui dit , qu'il parierait que Sa Majesté n'avait aucune envie de quitter Paris. M. de Yajory s'assura pareillement de la sécurité de M. de La Fayette, et

paraît persuadé que ce général ne se doutait pas du projet ; ce dont l'événement paraît avoir donné la preuve.

Une autre particularité ne doit pas être passée sous silence. Deux femmes de chambre avaient précédé la famille royale à Bondi et l'y attendaient. Le postillon, qui les avait conduites, vit M. de Fersen changer de rôle , descendre de son siège et monter dans une voiture qui l'attendait pour retourner à Paris. Ce postillon y revint Jui-même aussitôt, bien en état de donner de& renseignemens propres à diriger dans la poursuite qu'on ne manquerait pas de faire.

Les deux gardes-du-corps ne s'accordent pas dans les circonstances relatives à la manière dont on sortit des Tuileries. Suivant M. de Yalory : « M. de Moustier donnait le bras à la reine , M. de » Malden donnait le sien à madame Elisabeth, et M. de Yalory sui- » vait le roi ; l'on observa des distances suffisantes , afin de ne pas » faire groupe. »

M. de Moustier prétend que : « M. de Malden seul resta au châ- » leau pour accompagner le roi, la reine, monseigneur le dauphin, » madame Royale, madame Elisabeth jet la marquise de Tourzel ; » ce qui, pour éviter des groupes, exigea trois voyages consécutifs » du château jusqu'à la place du Carrousel où la famille royale » fut réunie. Dans le moment ou la reine, qui s'y rendait , se sou- » tenait sur le bras de M. de Malden , elle aperçut La Fayette ; la » frayeur qu'elle en eut détermina Sa Majesté à faire éloigner » d'elle pour un moment M. de Malden. »

D'après M. de Fontanges qui tient de la reine les détails qu'il transmet : « Madame Elisabeth sortit la première avec madame » Royale , suivie à peu de distance de madame de Tourzel emrae- » nant ledauphin. L'un des trois gardes-du-corps les accompagnait; » le roi le fut du second garde-du-corps. La reine, qui devait sortir » la dernière , se fit attendre , et donna bien des inquiétudes aux » voyageurs. Cette princesse s'était rangée pour laisser passer la » voiture de M. de La Fayette. Elle dit à son garde-du-corps de la » conduire sur le petit-Carrousel. Son guide, qui ne connaissait » pas mieux Paris qu'elle , tourne au hasard , prend les guichets » du Louvre, passe le Pont-Royal. Tous les deux errent assez » long-temps sur les quais et dans la rue du Bac. »

Le récit de M. de Moustier paraît bien invraisemblable. Supposer

3l2 ÉCLàJ?lGJSS$MéflJ8 HISTORIQUES

que le même garde-du-corps fait trois voyages , entre dans le palais , en sort trois fois , quand on devait prendre tant de précautions pour n'être pas reconnu ; c'est donner lieu d'accuser les voyageurs de manquer de prudence, ou l'historien d'exactitude. Comment oublier qu'il accompagnait, ou la reine ou Louis XVI, ou madame Elisabeth ?Car, d'après les deux autres recils dans lesquels les trois gardes-du-corps jouent l'un de ces trois rôles, M. de Moustier devait être présent. Nous n'entreprend; ons point de concilier sa narration avec les deux autres que nous préférons à la sienne. Remarquons que d'après le récit de Madame, cette princes e et son frère étaient dansla voiture long-temps avant l'arrivée de madame Elisabeth, qui précéda de quelques instans celle de Louis X\T , et de beaucoup de temps celle de la reine.

11 y eut bien peu d'accord dans l'exécution des mesures arrêtées avec le marquis de Bouille. Les différens chefs s'excusent par la défection des troupes ; mais elle n'aurait pas eu lieu si l'on était arrivé aux heures indiquées , puisque ce fut la prolongation du séjour de ces troupes qui inquiéta le peuple. Si l'on n'avait pas pris cette précaution , que la prudence cependant et la sûreté dictaient impérieusement, la famille royale serait arrivée à sa destination. Tout manqua par le délai de trois heures que firent perdre et M. de Fersen et le garde qui avait égaré la reine. Les trois historiens sont d'accord sur ce point.

Les deux gardes-du-corps diffèrent dans leur langage sur MM. de Préfontaine, Sausse, procureur de la commune de Varennes , et sur la conduite de celte commune. La justice et la vérité exigent également que les faits soient rétablis ou dégagés de leur obscurité.

M. de Préfontaine , ancien militaire et chevalier de Saint-Louis , habitait une maison construite sur une chaussée près de la rivière d'Aire qui passe à Yarennes. C'est devant cette maison que s'arrêta la voiture. Le relais qui devait attendre de ce côté de la rivière les vovageurs , ne s'v trouva point. La méfiance du peuple, qu'alors un rien alarmait , avait forcé de modifier les dispositions convenues. Mais on négligea de laisser quelqu'un pour en instruire le roi. Les postillons ne voulaient pas faire un pas de plus. On avait encore un pont à passer et la ville basse à traverser. On conçoit l'embarras et les inquiétudes de la famille royale; et l'on sent de

quelle utilité pouvait être M. de Préfontaine. Voyons le rôle que lui font jouer les deux gardes-du-corps dans leur récit. Commençons par celui de M. de Moustier :

« Il avait été, dit-il , expédié pour demander des renseignemens » dans une maison sur la droite , presqu'en face de laquelle était v arrêtée la voiture, et la seule où l'on eût aperçu de la lumière » et qui fut ouverte. Mais la porte s'en referma au moment où il y » entrait , ce qui le mit dans le cas de la repousser avec force. m Alors un particulier se présenta en robe de chambre et lui de- » manda, d'un ton ferme , ce qu'il voulait? Vous prier, répondit-il, » de mindiquer le chemin pour sortir de la ville du côté de Ste- » nay. A quoi celui-ci répliqua : Je le ferais bien , mais je serais » pendu si l'on venait à le savoir. M de Moustier lui ayant fait ob- » server qu'il était trop honnête homme pour ne pas s'empresser » d'obliger une dame : Nous savons bien coque c'est, répondit-il, » ce n'est point une dame. Sur quoi M. de Moustier alla rendre » compte au roi qui lui ordonna de retourner dire au particulier » de venir lui parler. M. de Moustier revint et lui dit: Ma maî- » tresse m'a chargé de vous prier de venir lui parler. Celui-ti » n'osant pas absolument désobéir , se rendit à la voiture , et cela » sans souliers , afin de faire moins de bruit. Il monta à la portière, » et après avoir causé un moment avec Sa Majesté , il conduisit » M. de Moustier chez le commandant du détachement des hus- » sards de Lauzun. Ce particulier se nomme Préfontaine , major » de cavalerie. Comme on assure qu'il s'est depuis vanté que, sile » roi eût voulu suivre ses conseils, il l'aurait sauvé , M. de Mous- » tier doit à la vérité d'affirmer que l'unique service que M. de » Préfontaine ait rendu ou voulu rendre à ses infortunés maîtres , » s'est borné à le mener , lui comte de Moustier , à la demeure du » commandant des hussards de Lauzun. Il ajoutera que jamais » homme ne lui parut plus pusillanime; que dans le très-léger et » très-inutile bon office qu'il ne pouvait guère se dispenser de » rendre à ses souverains, il poussa les précautions jusqu'aux » dernières extrémités , et qu'il ne cessa de recommander au comte » de Moustier le secret sur sa démarche, laquelle, disait-il , le » compromettrait, l'exposerait, le perdrait, si l'on venait à en être » informé. Au reste, de ce moment jusqu'à celui du départ du roi » de ce détestable Varenn es , ce monsieur n'a pas paru devant le

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» roi. On fera observer que la reine n'est pas descendue de voiture » et n'est point entrée chez M. de Préfontaine. »

D'après cette version , M. de Préfontaine savait quels étaient les voyageurs , puisqu'il répondit qu'il serait pendu si l'on apprenait qu'il leur avait donné des renseignemens. Il épiait donc le passage de la famille royale. Le costume que lui donne l'historien , la précaution de le faire aller à pied-nud, pour faire moins de bruit, près de plusieurs voitures dont une était attelée de six chevaux, sont des circonstances de détail , sur lesquelles il ne faut pas s'arrêter , et que j'indique en passant à la sagacité du lecteur , pour arriver au récit de M. le comte de Yalory. Après avoir exposé les causes qui désorganisèrent les mesures militaires dont on était convenu , M. de Yalory ajoute qu'il était encore possible de sauver les voyageurs. « La rivière de Yarennes , dit-il , était guéable. » Hélas ! ni Sa Majesté, ni personne de sa suite ne le savait ! Un » homme respectable, M. de Préfontaine , anciennement attaché » à M. le prince de Condé , riche alors , dont la maison , bâtie sur » la pente de la chaussée, pouvait avec sûreté servir de refuge jf aux relais préparés pour Leurs Majestés , n'avait été ni prévenu » ni mis dans le secret! Ce secret pouvait être confié à sa foi; et il » est sans aucun doute qu'alors il aurait indiqué les gués et fourni » même au besoin des chevaux pour passer la rivière. Ce fut de- » vant sa maison que les voitures s'arrêtèrent. La reine descendit » de la sienne et s'y fit conduire par M. de Malden ; elle y resta un

» moment Le roi, étonné de ne pas trouver les relais où ils de-

» vaient être, avait dépêché M. de Moustier dans Yarennes , avec » ordre d'y chercher et de lui amener l'officier qui commandait le » détachement de hussards ; et M. de Malden était entré chez » M. de Préfontaine avec notre malheureuse reine qui s'appuyait » sur son bras. Pendant ce temps Drouet passe , intimide les pos- » tillons, entre au grand galop dans la ville. La reine revient et » remonte dans la voiture. Alors le chevalier de Malden est » réuni au comte de Yalory. Ensemble ils forcent les postillons à » remonter à cheval , et , mettant à côté de vives menaces les pro- » messes de beaucoup d'argent , ils les gagnent et les décident à » tout tenter. »

On voit la différence qui existe dans les deux narrations. M. de Moustier nie positivement que la reine soit descendue de voiture

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5l5

et entrée chez M. de Préfontaine. M. de Valory prétend le contraire. M. de Malden n'ayant point écrit de narration, nous ne pouvons invoquer son témoignage. Mais, si nous consultons l'auteur du récit inséré dans les Mémoires de Weber , il nous dira que le roi mit pied à terre avec la reine pour demander des nouvelles du relais : et M. de Bouille dans ses Mémoires dit et répète ( p. 24g et 419 ) que la reine elle-même descendit de voiture pour prendre des informations. Tous les deux désignent la maison de M. de Préfontaine , mais se taisent sur la conduite de celui-ci. Le témoignage contradictoire de M. deMonstier et de M. de Valory nous laissent donc dans le doute sur cette circonstance du voyage.

La même incertitude règne sur la conduite de M. Sausse et de la commune de Varennes. « Malgré Drouet et ses sicaires , dit M. de » Valory, le maire, appelé M. Sausse, vint se présenter à la voiture et » dit à Leurs Majestés avec des formes honnêtes : « Le conseil muni- » cipal délibère sur les moyens de permettre aux voyageurs de » passer outre ; mais le bruit s'est répandu que c'est le roi et sa » famille que nous avons le bonheur de posséder dans nos murs. » J'ai l'honneur de les supplier de me permettre de leur offrir ma » maison, comme lieu de sûreté pour leurs personnes , pour éviter » des avanies que nous ne pourrions prévenir et qui nous accable- » raient de chagrin. » La commune envoie une députation pour » prendre les ordres du roi qui demande à continuer sa route » jusqu'à Montinédy. M. Sausse part et revient avec une délibéra- » tion d'après laquelle la commune ordonnait d'atteler les che- » vaux et de conduire Sa Majesté qu'elle priait de prendre pour » escorte la garde nationale, ce qu'accepte Sa Majesté. La muni- » cipalité se voit bientôt forcée de révoquer ces mesures, parce que » le peuple insurgé s'opposait au départ , et d'arrêter qu'on enver- » rait un courrier à l'Assemblée constituante pour en obtenir des » instructions. » Dans ce récit on n'a pas de reproches à faire à la commune ni au maire. M. de Moustier présente au contraire M. Sausse comme se targant de son autorité , puis repentant , puis enfin désobéissant avec audace. L'auteur du récit rapporté par Weber se rapproche plus de M. de Moustier que de M. de Valory, quand il est question de M. Sausse. M. de Bouille, sans nommer le maire ni les officiers municipaux , prétend qu'aucun ne manqua de respect à la famille royale , la plupart lui marquant

3l6 ÉCLAT RCISSEMENS HISTORIQUES

des égards, et quelques-uns même de la sensibilité, soit réelle, soit apparente.

Deux autres personnages sont maltraités par M. de Moustier , tandis que M. de Yalory fait l'éloge de l'un , et se tait sur l'autre ; ce sont MM. Deslon et Mathieu Dumas. Ce dernier est représenté par M. de Moustier comme un énergumène qui veut faire assassiner les trois gardes- du-corps. M. Deslon est vengé par MM. de Bouille et Valor\ . Il serait facile d'augmenter la série de contradictions qu'offrent les rapports des deux gardes-du-corps , mais cet e\amen suffit. Les partisans du scepticisme en histoire pourraient faire servir ces deux versions à l'appui de leur système : car si la certitude historique ne résulte pas du double récit de deux acteurs toujours présens, qui ont tout vu, tout entendu dans un événement ; si même elle est ébranlée , où peut-on se flatter de la trouver ? M. de Moustier a publié sa narration peu de temps après celle de M. de Yalory ; l'éditeur le fait remarquer dans la préface , en annonçant quelques dissemblances , qu'il explique par le défaut de mémoire de M. de Yalory. Cette remarque est bonne pour les omissions, et les excuse. Mais quand l'historien se rappelle un fait , on ne conçoit plus que sa mémoire le lui retrace avec des circonstances opposées à celles dont se souvient M. de Moustier, et celuici , puisqu'il écrivait après son camarade, devait, lorsqu'il s'éloigne de son récit , donner quelques éclaircissemens à l'appui du sien. Au reste, la narration de M. de Yalory est, en général, conforme à celle de M. de Fontanges. Mais tous les deux sont d'accord sur un point, c'est sur lesprit du peuple à cette époque.

On a toujours cru que les trois gardes- du-corps avaient été liés, pour le retour, sur le siège de la voiture ; c'est une erreur. «Deux » grenadiers, raconte M. de Yalory , furent placés , la baïonnette « au bout du fusil , aux côtés de l'avanl-train de la voiture, un » peu plus bas que le siège , au moyen d'une planche attachée par » dessous celui-ci : et cette mesure , donnant aux trdis gardes-du- » corps l'apparence de criminels gardés à vue , a peut-être causé la » persuasion où l'onaétéqu'ils étaient garottés sur leursiége. Mais » ils n'ont pas été liés une minute. » Ils furent assez cruellement traités sans cette circonstance. Ilestvrai qu'ils refusèrent d'entrer dans une des voitures de suite et de changer de costume , mettant a conserver leur uniforme , et à rester sur le siège de la voiture du

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roi, une délicatesse peut-être mal calculée, si l'on songe qu'elle les exposait, eux aux fureurs de la populace, et la famille royale au triste spectacle de voir leurs fidèles gardes accablés sans cesse d'injures et de mauvais traitemens : ce qui n'eût point eu lien s'ils étaient montés , comme on le leur avait proposé, dans la voiture de M. de Latour-Maubourg.

Cette évasion , dont le succès eût changé tant de destinées , devait échouer par un concours de circonstances plus ou moins graves. Ce sont, i°la remise du départ au lendemain à cause d'une femme ce chambre dmit on n'était pas sûr ; 20 le désordre que cet ajournement mit dans l'exécution des mesures militaires; 3° le peu de connaissance qu'avaient M. de Fersen et l'un des gardesdu-corps des passages et des rues de Paris; 4° le retard qui en résulta ; 5° l'étiquette , qui empêcha de remplacer madame de Tourzelpar M. d'Agoust, homme courageux: et déterminé (voyez Mémoires de Bouille , p. 236); 6° l'inconcevable négligence qui fit oublier de placer le relais en-deçà de Varennes ; 70 enfin , plus que toute autre cause , l'impatience du roi qui, mettant trop fréquemment la tête à la portière , fut reconnu par D rouet. Sans cette dernière circonstance , la famille royale était sauvée !

Nous ne parlerons pas des bruits qui circulèrent ensuite sur les prétendus retards causés par Louis XVI qui, dans cette supposition injurieuse, serait souvent descendu de voitu% pour prendre des repas. La précision des dates démontre leur absurdité. On était parti à une heure , et l'on arriva le soir à onze heures à Varennes. On fit donc cinquante-six lieues en vingt-deax heures, dont il faut retrancher deux heures perdues en route pour raccommoder la voiture.

Note ( E bis ) , page 93 , ligne dernière,

M- de Fontanges , dans son récit, parle de la bonne contenance de V Assemblée après le départ de la famille royale , et du choix qu'elle afait des trois commissaires pris dans son sein , et qu'il suppose appartenir aux trois partis qui divisaient le côté gauche. Ces assertions ont besoin d'éclaircissemens, et le double spectacle que présentaient en même temps une grande Assemblée dont le roi

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venait de se séparer, et ce prince ramené dans son palais , est assez; intéressant pour qu'il soit permis d'en rappeler quelques circonstances.

On devait craindre ou présumer que l'Assemblée, dont les séances avaient été tant de fois orageuses pour de moindres causes , recevraitde celle-là un haut degré d'agitaion. Mais il n'en fut rien, et jamais peut-être aucune séance n'offrit autant de calme et de majesté. Les passions se turent ; les partis semblèrent se fondre et les nuances s'effacer entièrement. «L'Assemblée, dit M. de Toulongeon , » témoin oculaire , fut véritablement à la hauteur de sa mission et » des circonstances. L'événement était absolument imprévu , et la » plus grande partie des députés entrèrent sans en être instruits. » Ainsi rien ne pouvait être prévu , ni concerté d'avance. Chaque » individu y fut livré à son opinion , à son caractère : il y eut peu » de discussions ou plus de membres prissent part : chacun se crut » comptable de ses moyens et de ses forces : ceux mêmes qui avaient » le plus d'influence sur l'Assemblée, ne s'emparèrent point de la » tribune : jamais il n'y eut moins de discours : tout fut proposé , » discuté , adopté sans formes oratoires. On fit les affaires comme » les eût faites un conseil de ministres , et l'on pourvut à tout sans » déclamation et sans embarras. Il n'y eut ni animosité ni crainte. » Cette attitude étonna beaucoup et contribua à déjouer les spécu- » lations que L^n pouvait avoir faites sur la consternation pré- » sumée. Le départ ne causa aucune émotion ; le retour ne pro- » duisit aucune joie indécente ; les tribunes prirent aussi une » contenance froide et tranquille- Jamais elles ne donnèrent plus » de silence et d'attention. Les ministres furent accueillis avec » égards et considération : leur place n'était même pas désignée : » on leur en assigna une dans l'intérieur de la salle , et personne » ne se permit une interpellation embarrassante. Enfin la vé- » rite est que jamais nation ne fut plus dignement représen- » tée. »

o Cette conformité dans les effets produits , à la vérité , par une même cause, mais qui agissait sur tant d'esprits , de caractères , d'intérêts différens , prouve combien on sentait de quelle importance était l'événement, et quelle influence il devait avoir.

Le président ( M. de Beauharnais ) commence par annoncer que le maire de Paris venait de l'instruire du départ du roi , et

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5ig

fait observer à l'Assemblée que , dans une conjoncture aussi imprévue , elle aura sans doute des mesures à prendre et des ordres à donner. Les ministres sont mandés , et celui de l'intérieur est chargé d'expédier des courriers dans tous les déparlemens pour faire arrêter toutes personnes sortant du royaume. M. Rebwel fait une proposition tendante à rendre suspect M. de La Fayette. Barnave interrompt l'orateur , demande à l'Assemblée qu'on ne lui laisse pas achever son discours , parce qu'il ne devait pas être permis d'élever des doutes injurieux contre des hommes qui n'avaient pas cessé de donner des marques de patriotisme , et que la conduite du commandant de la garde nationale prouvait qu'il méritait toute confiance et qu'on devait le lui montrer hautement , bien loin de le soupçonner. Cet incident est remarquable parce que Barnave était brouillé avec M. de La Fayette , et que même il gardait peu de mesure envers ce général. Sa rupture avait eu de l'éclat et n'était ignorée de personne. La justice que rendait Barnave était, en même temps, un acte de générosité qui influa sur l'Assemblée, en arrêtant toute accusation du même genre qu'on n'aurait pas manqué de renouveler, si la première eût été accueillie. Cette conduite loyale contribua sans doute à le faire nommer l'un des trois commissaires qu'on envoya vers le roi, lorsqu'on sut que ce prince et sa famille revenaient à Paris. |

L'Assemblée , sur la motion de Barnave , déclara qu'elle allait , sans interruption dans ses séances , employer tous les moyens pour que la chose publique ne souffrît pas de l'événement ; qu'elle avertissait tous les citoyens que le salut public n'avait jamais demandé pljus impérieusement la conservation de Tordre , et qu'il leur était prescrit de se tenir prêts à agir pour la défense de la patrie.

M. de Montmorin étant assailli par le peuple, l'Assemblée l'envoya délivrer. Accusé d'être au moins dans le secret du roi , il répondit ces mots au président : ce II y a à parier que si j'avais donné » au roi le conseil de partir, je l'aurais précédé ou suivi. » Cette réponse produisit son effet , et M. de Montmorin fut invité à prendre sa place parmi les ministres.

On s'occupa des formalités qu'on devait adopter pour la publication des lois etdes décrets, et qu'il était nécessaire de modifier ou de changer à cause de l'absence du roi dont l'intervention avait

320 ÉCLAIRGISSEME1NS HISTORIQUES

jusqu'alors été indispensable. On autorisa les membres du département de Paris à se réunir près de l'Assemblée afin de hâter l'exécution des anêfés qu'exigerait la circonstance pour la tranquillité de cette capitale. En un mot, on prit des mesures sages et prudentes , puis on passa à l'ordre du jour. A cet e occasion i\I. de Toulon geon Tait une remarque qu'il est bon de rapporter, ce II y » eut bien, dit-il , un peu d'affectation à passer ainsi à l'ordre du » jour , pour reprendre les affaires courantes , comme si celles » du moment n'eussent été qu'un incident accessoire : mais cette » affectation même supposait du calme et de la présence d'esprit » public. Après un ou deux décrets on revint au véritable ordre » du jour. Cotte séance fut déclarée permanente , mais seulement » pour la forme , et les délibérations ne se prolongèrent pas dans » la nuit. On repoussa même quelques motions d'alarmes. Le » peuple fut pailaitcment tranquille après la proclamation de » l'Assemblée qui l'invitait à l'être , et si une invasion avait été » tentée , jamais la guerre ne se fût faite sous de plus beaux aus- » pices. »

Le soir du mercredi 22 juin , pendant que l'Assemblée était en séance , et comme on venait de lire une adresse aux Français , une grande agitation :^e manifesta tout-à-coup : les cris répétés de il est arrêté en indiquèrent la cause. C'est alors que , sur la proposition de M. Alexandre de Lameth , on nominales trois commissaires pour assurer le retour du roi. Ensuite on rendit un décret par lequel on déclarait traîtres à la patrie ceux qui avaient contribué à l'enlèvement du roi , et l'on ordonnait de saisir tous ceux q i oseraient por'er at einle au respect dû à la dignité royale. Par ces mots enlèvement du roi on décidait, comme on l'a fait souvent, ce qui devait être en question, ou plutôt ce qui n'en pouvait faire une. Jamais les conditions requises pour caractériser un enlèvement , ne se trouvèrent moins que dans cette évasion. L'intervention même de M. de Bouille qui la protégeait, à la dislance oii les probabilités paraissaient en devoir assurer le succès , n'était point , en quelque sorte , une participation à l'enlèvement prétendu. Le danger le plus imminent était à la sortie du palais, à celle de Paris, aux premiers relais , et plus on s'éloignait de la capitale , plus ce danger diminuait. Or , aucune mesure n'était prise pour garantir de ce danger, si ce n'est le déguisement de la famille royale, qui

Et PIÈGES OFFICIELLES. $2Ï

prouva qu'il n'y avait pas d'enlèvement. Le roi voulait sortir de Paris : il donna des ordres en conséquence : les trois gardes-ducorps, dont il se Servit pour favoriser sa fuite, ne pouvaient se dispenser d'obéir : leur jeunesse prouvait le rôle qu'ils jouaient dans cet événement, et les accuser, comme on le fit , d'avoir enlevé là famille royale , c'était se refuser à l'évidence et dire une absurdité.

Jetons maintenant un coup-d'œil sur la société des jacobins , et voyons quelle fut son attitude le jour ou se répandit la nouvelle du départ du roi. Cette société ne se réunissait que le soir; mais plusieurs membres se rassemblèrent dans la matinée, et contre l'usage , ainsi que le constate le procès-verbal , la séance commença à midi. Le président et les secrétaires ne s'y trouvant pas, furent provisoirement remplacés. On écrivit aux présidens de chaque section pour les inviter à publier que la société avait ouvert sa séance, et l'on déclara que, pendant sa durée, les portes resteraient ouvertes. Les membres se formèrent en comité permanent, sur la demande de la section de Saint-Roch. On devait communiquer, de deux en deux heures, à toutes les sections, le résultat des délibérations de la société. La première mesure que l'on prit fut îelative aux moyens d'assurer les subsistances. Jusque-là la cause pour laquelle on se rassemblait ainsi extraordinairement n'avait point été énoncée, et l'on ne parlait pas de l'événement dont tous les esprits éîaient occupés. Voici comment il en fut question, d'après le procès-verbal que nous prenons pour guide, a Une dé- » putation de la société des amis de la constitution de Saint- » Germain-en^-Laye a dit que cette société , instruite dès le matin » duHépart du premier fonctionnaire public, et afin d'agir de con- » cert avec la société-mèi e , désirait connaître les mesures que pou- » vaient exiger les circonstances. Cette députation a été invitée à » attendre le résultat des délibérations et à prendre part à la » séance.» Le comité des recherches fait inviter la société à ne pas suspendre ses travaux jusqu'à ce que la tranquillité publique fût rétablie. La société arrête que les membres qui sortiraient de son sein se répandraient dans les divers quartiers de la capitale , et y porteraient l'esprit de paix , de fraternité et de respect pour les lois. Elle nomma ensuite des commissairesà l'assemblée nationale, au département de Paris, enfin au conseil général de la commune ,

lesquels seront relevés d'heure en heure , et viendront rendre compte à la société des travaux et des lumières de ces diverses assemblées. « M. Robespierre monte à la tribune et fait en peu de » mots le détail de ce qui s'était passé à l'Assemblée nationale. Il » énonce son opinion à ce sujet. Il finit son discours , qui a été fort » applaudi , par cette réflexion sur lui-même : Peut-être en vous » parlant avec cette franchise , vais-je attirer sur moi les haines de » tous les partis : ils sentiront bien qu'ils ne viendront jamais à » bout de leurs desseins, tant qu'il restera parmi eux un seul » homme juste et courageux qui déjouera continuellement leurs » projets, et qui , méprisant la vie , ne redoute ni le fer ni le poison, » et serait trop heureux si sa mort pouvait être utile à la liberté de » la patrie.

» Le saint enthousiasme de la vertu s'est emparé de toute l'as- » semblée, et chaque membre a juré, au nom de la liberté, de dé- » fendre M. Robespierre au péril même de sa vie.

» M. Robespierre a ajouté que la réunion des membres de » l'Assemblée nationale , que l'on venait d'annoncer , ainsi que » la réunion des ministres à la société, allait avoir lieu à l'instant o même. Alors M. Danton a dit : Messieurs , si les traîtres se pré- » sentent ici, je prends l'engagement formel avec vous de porter » ma têle sur un échafaud, ou de prouver que la leur doit tom- » ber au pied de la nation qu'ils ont trahie. A peine M. Danton » avait-il prononcé ces paroles qu'un grand nombre de membres » de l'Assemblée nationale est entré dans le sein de la société. » M. Danton, ayant aperçu M. La Fayette, est monté à la tribune , » et prenant la parole a dit : Au moment où le premier fonction- » naire public vient de disparaître , ici se réunissent ces hommes » chargés de régénérer la France , dont les uns sont puissans par » leur génie , les autres par leur grand pouvoir.... Je dois parler » et je parlerai, comme si je burinais l'histoire pour les siècles à ve- » nir. D'abord, j'interpelle M. La Favette de me direpourquoilui, » signataire du système des deux chambres, de ce système destruc- » teur de la constitution , vient-il se réuni aux amis de la consti- » tution , dans les malheureuses circonstances où le roi fuit, pour » changer, dit-il la face de l'empire. » Ici l'orateur du club fait l'énumération de plusieurs reproches qu'il adresse à M. de La Fayelte, et de plusieurs laits à sa charge. Il termine ensuite son

discours de cette manière : «Ne nous faisons pas d'illusion, Mes- » sieurs ; la fuite du roi n'est que le résultat d'un vaste complot. » Des intelligences avec les premiers fonctionnaires publics ont « pu seules assurer l'exécution. Et vous , Monsieur La Fayette, » vous qui nous répondiez encore dernièrement de la personne du » roi sur votre tête; paraître dans cette assemblée, est-ce avoir payé » votre dette ? Vous avez juré que le roi ne partirait pas. Ou vous » avez livré votre patrie , ou vous êtes stnpide d'avoir répondu » d'une personne dont vous ne pouviez répondre. Dans le cas le » plus favorable, vous vous êtes déclaré incapable de nous com- » mander. Mais je veux croire qu'on ne peut vous reprocher que » des erreurs : s'il était vrai que la liberté de la nation française v dépendîtd'un seul homme, elle mériterait l'esclavage et l'abjec- » tion. La France peut être libre sans vous : votre pouvoir pèse » sur les quatre-vingt-trois départemeus : votre réputation a volé » d'un pôle à l'autre. Voulez-vous être véritablement grand? i> redevenez simple citoyen, et n'alimentez pas plus long-temps » la juste défiance d'une grande portion du peuple. »

Danton ayant sommé les membres de la société de déclarer ce qu'ils savaient sur les faits qu'il venait d'articuler contre M. de La Fayette, M. Alexandre de Lameth monte à la tribune pour le défendre , fait voir qu'on ne devrait s'occuper que des choses et non des personnes, exhorte à faire cesser toute division et à abjurer toute haine.

« M. La Fayette , est-il dit dans le procès-verbal , appelé à la u tribune par un grand nombre de voix qui l'invitaient à répondre » à M. Danton , y est monté ; il a dit à peu près : Messieurs , l'un » des préopinans me demande pourquoi je viens me réunir à cette » société; j'y viens parce que c'est dans son sein que tous les bons » citoyens doivent se trouver dans les circonstances où il faut plus » que jamais combattre pour la liberté , et l'on sait que j'ai dit » le premier que lorsqu'un peuple voulait être libre, il le deve- » nait. »

M. Sieyes , inculpé pareillement par Danton , paraît et se justilie par des explications qui paraissent satisfaire l'assemblée.

Barnave prononce anathême contre ceux qui refuseraient de se réunir aux amis de la constitution, et dévoue à l'infamie ceux qui

ne sauraient pas sacrifier leur haine et leurs opinions particulière.* à l'intérêt public. Ce langage est en harmonie avec celui qu'il avaiï tenu à l'Assemblée lorsqu'on accusait M. <le La Fayette. Celui-ci est de nouveau interpellé par un député qui fait la motion expresse d'inviter ce général à répondre aux accusations de Danton : mais l'assemblée n'étant plus assez nombreuse , cette motion ne fut pas mise en délibération.

Tel est l'aperçu exact de cette séance que deux circonstances rendent remarquable. La première est le rôle que joue Robespierre qu'on jure de dèfendie au péril de la pie même : exemple qu'on n'avait point encore vu et qui ne s'est pas renouvelé depuis , quelque empire qu'aient exercé les membres les plus influcns d'une assemblée. Il fallait que cet empire fût au dernier degré pour consigner dans un procès-verbal que le dévouement pour cet homme fut inspiré par le saint enhousiasme de la vertu ! La seconde circonstance est l'attaque de Danton contre M. de La Fayette , et dans celte attaque l'énoncé de principes qui détruisaient l'inviolabilité des députés et provoquaient l'expulsion de ceux qui, ne marchant pas avec la majorité, se rendaient coupables du crime de lèsenation. Ces principes germèrent, et Danton qui les avait mis en avant, ainsi que Robespierre, en furent les victimes. C'estdece jour que date l'importance désastreuse de cette société. Elle accueillit les dénonciations que Barnave était parvenu à faire repousser de l'Assemblée nationale à qui cette conduite fit prendre une attitude imposante. Quand il arriva aux jacobins il n'était plus temps. Du moment ou Danton fut écouté, les passions haineuses parurent, et la séance changea de caractère.

Note (F), page 166.

Troubles du Comtat et massacres d'Avignon.

Les troubles du Comtat Venaissin ,les massacres qui les accompagnèrent ou les suivirent, ont plusieurs causes dont on ne peut se faire une idée précise qu'en comparant les divers rapports officiels ainsi que les récits qu'on en publia. Encore la différence de ces récits , produite par celle des intérêts , rend-elle la vérité difficile à connaître. La religion , mêlant ses fureurs à celles delà po-

îiùque , donna à la révolution française , lorsqu'elle atteignit ces contrées, un caractère qu'elle n'avait point en France. Des causes locales exercèrent encore une grande influence : les habitans d'Avignon et ceux du Comtat se sont fait remarquer à diverses époques antérieures par des antipathies, des haines, des jalousies réciproques. Carpentras avait été pendant longtemps la capitale de la province , et , lorsqu'Avignon le devint à son tour, il y eut entre ces deux villes une rivalité nuisible à toutes les deux. Des nuances dans l'attachement au pape, souverain de ce pays, étaient encore une cause de discorde. En 1789, lorsque les Avignonais et les Comtadins demandèrent la convocation des états-généraux et la constitution française , Carpentras , plus dévouée au souverain-pontife que les autres villes du Comtat , déclara à Pie VI qu'elle le conserverait pour prince s'il voulait consentir à l'adoption des lois françaises ; et que le silence seul de sa part serait pour elle le signal de son indépendance. Enfin la présence d'un grand nombre d Italiens , et leur conduite dans une province qu'ils traitaient comme un pays conquis , sont au nombre des causes qui agirent dans les événemens que nous allons indiquer.

Au mois d'août 1789, les Comtadins et les Avignonais voulurent, comme on vient de le voir, participer aux améliorations annoncées par l'Assemblée nationale, et s'adressèrent au pape. Le vice-légat promit au nom de Sa Sainteté , révoqua bientôt sa promesse , la renouvela , puis , lançant des décrets de prisede - corps contre ceux qui en réclamèrent l'exécution, il prit des mesures sévères, et déplo va l'appareil du supplice. Mais il fut bientôt forcé , par des insurrections , à consentir qu'Avignon formât une municipalité, suivant la constitution française, à la place des consuls chargés jusqu'alors de la police et de l'administration.

De son côté , Carpentras , à qui le Saint-Père n'avait pas répondu , agit conformément à sa déclaration, et confia à trois conservateurs le pouvoir exécutif, qui l'avait été provisoirement aux agens de la cour de Rome. Mais , par une contradiction digne de remarque, continuant toujours de reconnaître le pape, les Carpentrassiens accusent les Cavaillonnais d'abandonner trop promptement ce souverain , les combattent, arrachent dans les villages

les armes de France qu'on y avait arborées , et correspondent en même temps avec les clubs et la société populaire de Paris, afin d'entretenir leur amour pour la constitution , et d'en assurer l'établissement parmi eux. Tout en agissant contre les intérêts de leur prince, ils conservent pour son pouvoir une sorte d'attachement, combattent ceux qui ne veulent plus le reconnaître, et ne l'abandonnent enfin que lorsque l'Assemblée nationale les a crus déliés du serment de fidélité au souverain-pontife.

Cavaillon, divisée par les deux partis, sous la domination des Carpentrassiens , oblige à sortir de ses murs celui qui voulait adopter les principes de la révolution française , et bientôt est punie de cet excès. Les bannis crient vengeance , intéressent à leur cause l'armée d'Avignon , la conduisent sous les remparts de leur ville, l'assiègent, la prennent de vive force, et la livrent au pillage.

Avignon crut devoir donner l'exemple, et prendre des mesures vigoureuses. La municipalité de cette ville fit, en conséquence, une proclamation par laquelle elle annonça auxGomtadins qu'elle était prête à voler au secours de ceux qui voudraient achever de secouer le joug de Rome , et jure de ne poser les armes qu'après avoir établi la liberté sur des bases inébranlables. L'insurrection devient alors générale; partout les armes de France remplacent celles du pape , et les Italiens disparaissent; Garpentras seule résiste, et, se voyant menacée paries Avignonais, implore les secours des départemens voisins, entre autres de celui de la Drôme qui prend fait et cause pour cette ville. Sur ces entrefaites, la municipalité d'Avignon invite toutes les communes duComtat à se réunir, par députés, dans la capitale , pour s'occuper des moyens les plus convenables et les plus sûrs de rétablir et d'assurer la paix et la tranquillité. Garpentras refuse de répondre à cette invitation , et entraîne dans son refus plusieurs communes; mais le plus grand nombre, adhérant à la proposition des Avignonais , envoie des députés dans leur ville. De cette assemblée résulte un pacte fédératif adopté le 7 février, et dont le principal objet était la réunion à la France du Comtat Venaissin. Les villes et les campagnes devaient être organisées sous la dénomination de département de Vauclusc. La ville de Carpentras, Combattue par son amour pour la constitution française et sa haine contre Avignon , n'écouta que ce dernier sen-

timent , et ne voulut point accepter le pacte. Elle ne céda qu'après beaucoup de négociations , d'instances et l'intervention de médiateurs envoyés d'Arles et de Valence. Son adhésion eut lieu le 23 février 1791; elle en fit part le 24 à la commune d'Avignon , et le pacte y fut solennellement signé le même jour. Mais la paix n'y fut pas de longue durée. L'assemblée électorale s'organisa : trois familles se partagèrent les places les plus importantes , et donnèrent les autres à leurs amis , conduite qui répandit la discorde au sein même d'Avignon. Les ennemis delà révolution, toujours très-nombreux à Carpentras , font des dispositions pour se dégager de la fédération avignonaise , forment une coalition à Sainte-Cécile, village du haut Comtat. Leur but était de parvenir à porter le peuple à révoquer la délibération prise pour la réunion de la province à la France. Deux électeurs, Anselme et Lavillasse, qui avaient beaucoup de crédit , et dont on craignait l'influence , sont assassinés. Ce dernier était maire de Vaison ; il fut tué à coups de fusil par des fédérés de Sainte-Cécile, qui , la nuit , s'introduisirent dans sa maison. Ce crime inspire une indignation générale aux Avignonais ; on court aux armes , et l'on marclie vers Sainte-Cécile. Les deux troupes , également animées, se rencontrent dans les plaines de Sarians , et se battent avec acharnement. L'armée avignonaise , quoique moins nombreuse, remporte la victoire, mais la flétrit aussitôt. Elle avait nommé pour son général un particulier du Roussillon , appelé PatrLv, établi à Avignon depuis plusieurs années. On l'appelait le chevalier Patrix. On pensait qu'il s'était retiré à Avignon par suite de quelques procès qu'il avait eus avec la ferme générale , pour affaires de contrebande.

Lorsque l'armée avignonaise se trouva en présence de l'armée du Comtat, les Avignonais demandèrent à grands cris qu'on fît avancer quelques mauvaises pièces de canon qu'ils avaient traînées avec eux. Au lieu d'être en tête de l'armée , elles étaient à la queue. A ce moment elles étaient dans un chemin assez profond , et comme on ne put à l'instant en faire usage, on se mit à crier qu'on était trahi par le général , et on le cribla de plusieurs coups de fusil. On lui coupa la tête et on l'envoya à Avignon. La municipalité ne voulut pas laisser entrer dans la ville celui qui en était porteur ; elle fut enterrée à côté de la porte St. -Lazare.

3'i8 ÈCLAïRCISSEMENS HISTORIQUES

Ici paraît un nom souillé par tant de crimes , qu'on a droit de douter qu'un seul homme ait pu les commettre : c'est Jourdan (1). Voici le portrait qu'en fait l'un des plénipotentiaires dans son rapport du 19 novembre 1791 , à l'Assemblée nationale : « Jourdan , homme nul par lui-même, sans principes, sans connaissances, sans éducation, grossier comme les mules qu'il conduisait, tiré du milieu d'elles pour être capitaine avignonais, et de capitaine lieutenant-général , puis général , est un être sans caractère. Quand on l'excite, il est féroce, et dès qu'il a vu le sang , c'est un bourreau,, c'est un tigre. »

M. Mulot à qui nous empruntons ce portrait, et M. Le Scènedes-Maisons, tous deux plénipotentiaires dans le Comtat Venaissin, assurent positivement que ce « Jourdan n'est pas le Coupe-Tête , » malheureusement trop fameux dans l'histoire de notre ré- » volution. »

Ils distinguent deux personnages dans l'assassin du 6 octobre, et le général commandant l'armée du Comtat, qu'ils font moins cruel que le premier. Leur témoignage est contredit par tous les biographes du temps qui ne font des deux Jourdan qu'un seul individu. Comme leur assertion n'est point appuyée de preuves suffisantes, nous nous contentons de l'indiquer sans l'admettre, ni la combattre (2). Quoi qu'il en soit , le Jourdan d'.4,vignon , dès qu'il eut le commandement de cette troupe indisciplinée, ruina le

(t) Lorsque Jourdan entra dans Avignon , il avait beaucoup d'argent. 11 fut bientôt nommé capitaine de la garde nationale. C'est en cette qualité qu'il marcha avec les Avignonais contre les Corntadins. Après la mort de Patrix, Mainvielle , Duprat etRovère, ses lieutenans-généraux , refusèrent le généralat. C'est alors que Jourdan s'écria : Puisque personne ne veut être général, eh bien! je le serai. Les soldats crièrent Kïve Jourdan, notre général! C'est ainsi qu'il fut nommé.

(2) Cependant M. Le Scène-des-Maisons, dans son rapport (Moniteur du 18 avril 1792 ), dit qu'il fit arrêter Jourdan. C'était, suivant lui, un cabaretier qui avait été condamné à mort à Valence, et qui fut ensuite poursuivi par un marchand de vin à qui il devait trente-six mille francs. Il n'est pas inutile de remarquer que , lorsque les deux plénipotentiaires s'exprimaient ainsi, Jourdan vivait, et. qu'il ne fut condamne à mort et exécuté qu'au mois de mai f 70 >-

pays par ses exactions. Voici un ordre donné par lui, et d'après lequel on pourra juger de sa conduite : « De l'ordre du général , il est enjoint à la municipalité de Gaderousse , pour la dernière fois , de venir au camp, au nombre de cent hommes, avec ses munitions de bouche; il ne peut y avoir des excuses aujourd'hui. Si vous n'exécutez cet ordre sur-le-champ , je vous enverrai six cents hommes à discrétion. »

Des bandes parcouraient le pays. Clément, déserteur, et chef de l'une de ces bandes, fit fusiller onze jeunes gens, et força leurs mères à assister à cet horrible spectacle. Chaque parti, ayant une influence passagère, offre une vicissitude de succès et de défaites daiu lesquels les persécuteurs et les victimes changent de rôle tour à tour. Une ville , dont l'opinion n'était pas bien arrêtée , fournit à des troupes ennemies des détachemens dans lesquels on voyait des pères armés contre leurs enfans, et des frères contie des frères , sans aucun sujet de querelle entre eux, et sans même qu'ils connussent leur position.

Fendant cette guerre civile, qui se subdivisait à l'infini, la discorde n'avait point encore pénétré dans Avignon. Mais elle y parut bientôt, et cette ville, jusqu'alors unie, se vit, par la faute de sa municipalité, déchirée par deux factions. Cette municipalité, novice dans ses fonctions, et ne connaissant point les limites de ses attributions, prétendit avoir le droit de siéger en corps au sein de l'assemblée électorale , prétention qui fut repoussée par cette assemblée. La municipalité fut soutenue par le peuple dont elle était l'ouvrage immédiat , et qui lui avait donné sa confiance, tandis que le corps électoral, nouvellement créé, n'était point reconnu par plusieurs communes qui avaient refusé d'y envoyer des députés. Les électeurs abandonnèrent Avignon, et choisirent une autre résidence. Cette querelle mit la division entre la garde nationale du Comtat et celle du camp. Des taxes arbitraires, des actes de violence, des mesures vexatoires furent le résultat de ces divisions. Tel était l'état des choses , et les hostilités allaient commencer lorsqu'on vit arriver dans le Comtat Venaissin trois ministres plénipotentiaires chargés d'une mission dont il faut indiquer la cause et l'objet.

La guerre civile qui désolait le Comtat détermina l'Assemblée constituante à l'envoi d'une commission médiatrice pour rétablir

33o ÉCLAIRCISSEMEINS HISTORIQUES

k paix dans ce pays. Le 25 mai 1791 , elle rendit donc un décret pour que le roi fût prié, « i° d'envoyer des médiateurs qui interpor> sassent les bons offices de la France entre les Avignonais et les » Comtadins,et fissent tous leurs efforts pour les amener à la ces- » sation de toute hostilité, comme un provisoire nécessaire, avant •» de prendre aucun parti ultérieur relativement aux droits de la » France sur ce pays; 20 d'employer toutes les forces possibles pour » empêcher que les troupes armées dans le Comtat Venaissin fas- » sent aucune irruption sur le territoire de France ; 3° de faire » poursuivre et punir comme embaucheur tout homme qui ferait » des recrues, soit pour un parti, soit pour l'autre. » Ce décret sanctionné le surlendemain fut proclamé comme loi. Le roi désigne pour plénipotentiaires , sur la demande du ministre de l'intérieur, MM. Verninac-St.-Maur, l'abbé Mulot, et sur celle du garde-dessceaux (Duport-du-Tertre), M. Le Scène-des-Maisons.

Ces médiateurs choisirent pour le lieu de leur résidence une ville qui pouvait être considérée comme neutre, puisqu'elle n'avait pris aucune part aux divisions : c'était Orange. Ils commencèrent par se faire éclairer sur l'état du pays. Bientôt ils furent frappés de la grandeur du mal occasioné par une combinaison de discordes religieuses, civiles , militaires et politiques. Dans le haut Comtat , une assemblée représentative cumulait tous les pouvoirs , et agissait en sens inverse de l'assemblée électorale. Celle-ci, à son tour, était divisée en deux parties , dont l'une et la plus nombreuse siégeait dans un bourg voisin d'Avignon, tandis que l'autre, restée dans la ville, s'était réunie à la municipalité. Cette municipalité avait rappelé le détachement fourni par elle, refusé son contingent, banni de son sein Mainvielle, Duprat , Lescuyer, Tournai , et destitué quelques autres fonctionnaires qui figuraient parmi les chefs de l'assemblée électorale ou de l'armée de Jourdan. Mainvielle et Tournai, députés par leur parti , avaient parcouru les départemens voisins pour demander du secours. Arrêtés , puis Telâchés , ils furent obligés d'ajourner une vengeance qui , pour être retardée , n'en fut que plus terrible.

Ce fut dans ces circonstances que les médiateurs appelèrent tous les partis , et prirent tous les moyens de neutraliser les prétentions réciproques. Ils reçurent les députés d'Avignon, de Carpentras , de l'assemblée électorale de Vaucluse et de l'armée cantonnée à

ET l'IÈCES OFFICIELLES. 33 1

Monteux, dont Jourdan était le gênerai ostensible, mais l'instrument réel du parti. L'assemblée électorale fut reconnue comme légale. Sur quatre-vingt-quatre communes, soixante-huit avaient votéja réunion ; les procès-verbaux le constataient. Cette assemblée fut désignée comme un point central, mais on réduisit les pouvoirs illimités dont elle avait fait abus.

Après de longues conférences prolongées dans la nuit, après beaucoup de peines et de travaux, les trois médiateurs parviennent à faire signer pardevant eux des préliminaires de paix et de conciliation par les députés de l'assemblée électorale, des municipalités d'Avignon et de Carpentras, enfin par les commissaires de l'armée de Vaucluse. Ces préliminaires , signés le i4 juin 1791 , furent confirmés, le 4 juillet suivant , par un décret de l'Assemblée nationale que le roi sanctionna le même jour. Ce décret contenait en même temps l'approbation de la conduite des médiateurs et l'autorisation nécessaire pour employer les mesures d'exécution.

En conséquence de ce décret , les trois plénipotentiaires se séparent , parcourent leComtat et s'arrêtent dans les lieux oii leur présence était le plus nécessaire. Mais ils durent bientôt s'apercevoir que la paix n'était qu'illusoire. ACaromb, le détachement qui , conformément au traité, rentrait dans ses foyers, est égorgé; à Carpentras , l'agitation des esprits se renouvelle , et ne se calme un peu que sur la déclaration faite par les médiateurs de frapper de nullité tous les actes qui sortaient des préliminaires ; à Avignon devenue le centre des affaires , ceux dont la municipalité avait réprimé les excès crient vengeance, et désignent leurs victimes. Devant M. Le Scène-des-Maisons , Jourdan fait briser les portes de l'arsenal pour en enlever les canons. Les commandans de la garde nationale de cette ville, qui l'avaient été, la plupart , de l'armée vauclusienne, rentrant pour y consommer le licenciement ordonné par la loi, avaient décoré leurs soldats, leurs chevaux „ leurs propres têtes de cette incroyable inscription : Brave brigand de l'armée de P'aucLuse. La force militaire accuse et veut punir la municipalité. Les médiateurs appellent successivement des troupes de ligne et des gardes nationales de France , pour empêcher le mal , mais sans pouvoir y parvenir. Les premières sont bientôt envoyées pour éviter les querelles avec les secondes; ce qui fait que les factieux s'emparent des farts , des prisons , de l'arsenal , du

532 ÉCUJUCÎSSEMEîfS HISTORIQUES

magasin à poudre. Le 21 août, Duprat, colonel de la garde nationale, se présente à la municipalité, pour soutenir les prétentions de Tournai et Mainvielle , enlève les registres , les montre au peuple , les porte au palais, et fait sonner le tocsin avec la cloche d'argent spécialement destinée à l'annonce des grands événemens. Les portes de la ville se ferment; l'autorité des trois médiateurs est méconnue, et leur liberté menacée. M. Yerninac est retenu dans le palais ; il parvient à faire avertir ses collègues qui le réclament. Réunis tous les trois , ils requièrent les administrateurs provisoires de faire mettre en liberté les citoyens qu'on avait illégalement jetés dans les prisons; mais ils n'obtiennent la liberté que des moins notables. M. Le Scène-des-Maisons parût le 2a août, pour retourner à Paris , voyant que son caractère n'était plus respecté. M. Verninac le suivit de près, et se mit en route avec les députés de l'assemblée électorale. On lui a reproché la conduite qu'il a tenue, et qui était plus propre à encourager les agitateurs qu'à les arrêter (1). M. l'abbé Mulot, resté seul, dit que ses réflexions ne purent retenir^l. Yerninac; ce qui fait voir qu'il n'approuvait pas son départ. Il avait consenti à celui de M. Le Scène dès-Maisons.

11 y avait quelque courage à continuer , dans de pareilles circonstances , l'exercice de ses fonctions. C'est cependant ce que fit l'abbé Mulot , qui ne devait pus espérer qu'on aurait plus de déférence pour lui qu'on n'en avait eu pour la commission. Appelé sur plusieurs points du Comtat, toujours parle parti le plus faible , il parvient encore à rendre des services importans, empêche des révoltes , sauve des gens qu'on allait égorger, prend quelques

(1) M. Yerninac parut bientôt se séparer de ses collègues, et se lia avec les Duprat, les Mainvielle et les Kovère. Lorsque ces révolutionnaires eurent fait désarmer leurs adversaires, et. incarcérer la municipalité et ses partisans, M Verninac accompagna leurs députés à Paris ; et, dans un rapport lu à l'Assemblée constituante, le 10 septembre 1791, il pallia leurs projets et les malheurs qui devaient en résulter, affaiblissant ainsi l'impression qu'avait produite, dans la même séance, le compte qu'avait rendu son collègue, LeScène-des-Maisons, an nom de la commission médiatrice. » Biographie des hommes vivons , de M. Michaud , T. V, p- 5ov? .

bonnes mesures, mais ne peut exercer à lui seul une influence que n'avait point obtenue la commission dont il était membre. Pendant qu'il poursuivait avec zèle le cours de ses opérations , un athlète vigoureux le dénonçait à l'Assemblée nationale. C'était l'abbé Maury . Le 1 3 septembre , il paraît à la tribune , ce demande, à ses risques et périls , à poursuivre les trois médiateurs qu'il accuse de s'être faits vice-rois, et de s'être misa la tête d'un parti, au lieu de les concilier tous. » Il les traite de commissaires exterminateurs , de missionnaires de la révolution d'Avignon , et , s'acharnant plus particulièrement sur l'abbé Mulot, assaisonne sa dénonciation d'épigrammes sanglantes. L'Assemblée agitée demande que l'abbé Maury signe et dépose son accusation ; ce qu'il lit le lendemain. M. Le Scène-des-Maisons répondit victorieusement, et le i4 septembre, après un grand nombre de séances sur les troubles du Comtat Venaissin et d'Avignon , ce pays est lëuni à la France par un décret. L'abbé Mulot fut dénoncé une seconde fois par M. Tissot, député d'Avignon. Il se justifia devant l'Assemblée législative. Il est facile de voir par la nature , par la variété, la confusion des troubles du Comtat, que la conduite des médiateurs devait , quelque parfaite qu'on la suppose, prêter aux dénonciations.

Les discussions eurent le p\ us désastreux résultat, en ce qu'elles retardèrent l'envoi d'une nouvelle commission. Cependant cette nouvelle commission serait arrivée assez à temps pour prévenir ces nouveaux malheurs, si l'abbé Mulot, le seul des anciens commissaires conservés dans cette nouvelle commission , n'avait jugé à propos, on ne sait pourquoi, de s'arrêter à Courtaison pendant quelques jours, au lieu de se rendre directement à Avignon.

On a vu qu'il s'était formé une division parmi les patriotes avignonais. Les plus sages d?entrc eux ne voulaient point la guerre contre Carpentras. Ce parti avait à sa tête le maire (M. Richard), et la majorité des officie; s municipaux. Le parti qui avait voulu et fait la guerre avait à sa tête les deux frères Mainvielle, les deux frères Duprat , Rouère et le notaire Lescuyer, secrétaire greffier de la municipalité. Ce dernier, né à Amiens , établi à Avignon depuis plusieurs années , était un homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup de sang - froid , et avec raison regardé comme l'auteur de la révolution avignonaise.

Le parti de l'armée accusait celui de la municipalité d'avoir empêché la prise de Carpentras , de n'avoir pas fourni à l'armée les choses nécessaires; des reproches on en vint aux voies de fait, et les soldats finirent par renverser la municipalité, emprisonner ceux des officiers municipaux qu'ils purent saisir, entre autres MM. Lami, avocat , Girard et Coulet, négocians , et Mouvans , prêtre et supérieur de la maison de lOratoire. Cette municipalité fut remplacée par quatre administrateurs provisoires.

La municipalité qui vcnaitd'être renversée, mise en fuite, ou emprisonnée, avait des partisans. Le 16 octobre 1791, jour de funeste mémoire, ils se réunirent dans la vaste église des Cordeliers; ils firent couiir le bruit que le Mont-de-piété avait été spolié par les meneurs du parti contraire, et l'assemblée des Cordeliers envoya quatre de ses membres armés chercher Lescuyer, pour qu'il rendît compte des efFets prétendus enlevés au Mont-de-piété. Cette députation allait droitàla maison de Lescuyer; elle le rencontra comme il en sortait pour se rendre à son poste de secrétaire à la maison commune. Il hésita d'abord à obéir , cependant il marcha sans trop de contrainte. Il était tout au plus midi quand il entra dans 1 église des Cordeliers. Des cris, des vociférations affreuses se firent entendre contre lui. Instruit qu'on l'accusait d'avoir détourné les gages déposés au Mont-dc-piété, il monta à la tribune qui était la chaire de cette église; il conserva le plus grand sang-froid , et vint à bout de se justifier de la spoliation du Mont-de-piélé ; le peuple aimait cet homme. Mais aux partisans de la municipalité , qui étaient patriotes , s'étaient mêlés des papistes , c'est-à-dire des Avignonais qui voulaient rétablir à Avignon la domination papale. Ceux-ci excitaient les partisans de la municipalité à le charger de nouveaux griefs : il répondait toujours avec succès , et c'est alors que ceux qui voulaient sa mort s'écrièrent que Lescuyer ne disait que des mensonges , et tels qu'une vierge de bois qui était exposée dans une chapelle venait d'en rougir. On crie au miracle, on pousse des cris de mort contre Lescuyer; on l'arrache de la chaire, il se débat, fuit et tombe au pied du" grand autel , meurtri de coups de bancs , et surtout criblé de coups de ciseaux , instrument des femmes; il ne reçut pas un coup de baïonnette.

Cependant Mainvielle , Duprat aîné , Jourdan , de leur côté ,

faisaient sonner le tocsin, et se ralliaient au fort; ils marchent avec une pièce de canon à quatre heures et demie du soir, à la tête d'environ 5oo hommes, sur l'église des Cordeliers ; à leur approche, les personnes attroupées se dispersent épouvantées. Lescuyer est trouvé baigné dans son sang sur les marches de l'autel ; il respirait encore, avait conservé sa connaissance, mais il ne pouvait parler, et il semblait vouloir exprimer de violens reproches de ce qu'on l'avait laissé si long-temps sans venir à son secours. On le mit sur un brancard qui fut porté par Mainvielle lui-même , et promené par les rues d'Avignon, comme le corps de César. A ce spectacle , le peuple manifesta le plus sensible intérêt en sa faveur. Pour aller à l'hôpital , où l'on dit qu'on trouverait à l'instant tous les chirurgiens et tous les secours réunis , le cortège passa devant la maison de Lescuyer ; là il fit entendre qu'il voulait qu'on le portât chez lui; mais Mainvielle continua sa marche, et Lescuyer, une demiheure après, rendit le dernier soupir.

Le parti, resté maître du champ de bataille, à cinq heures du soir, fit aussitôt fermer les portes de la ville, arrêter et mettre en prison, avec ceux des officiers municipaux qui y étaient déjà depuis plusieurs jours, des femmes et des hommes qui étaient désignés comme ayant assisté à l'assemblée des Cordeliers, et parla même comme auteurs ou complices de l'assassinat de Lescuyer; et dans la nuit de ce même jour, tous ces prisonniers furent impitoyablement et horriblement massacrés.

Jourdan présida à ce massacre. Le nombre des morts fut de 61 , parmi lesquels i3 femmes.

La prison oii ce massacre eut lieu est attenante au palais. Ce palais bâti par les papes, sur le penchant et au pied d'un monticule, au haut duquel se trouve la métropole sous l'invocation de Notre-Dame-des-Dons , est construit sans ordre; il se compose de sept tours liées entre elles sans symétrie.

On y entrait par une grande salle ornée de plusieurs inscriptions, d'où Ton passait dans celle où les papes donnaient audience. Il y avait une cloche d'argent qu'on ne sonnait jamais qu'à la mort d'un pape ou à l'élection de son successeur. Cette courte description était nécessaire pour mettre le lecteur à même de se faire une idée du théâtre sanglant, où se commirent les massacres.

Deux de ces tours servaient de glacière.

55G ÉCLAIRCÎSSEIyIENS HISTORIQUES

Quand les bourreaux eurent assassiné leurs victimes, ils son-* gèrent à faire disparaître les cadavres. Au pied d'un grand escalier par lequel ou monte aux prisons , se trouve la muraille méridionale de la plus haute et de la plus grande de ces tours; on l'appelle la tour de Tournas, ou casa-major, et par corruption ou abréviation la casama. Elle ne servait point de glacière. C'est dans la profonde cavité de cette tour que les cadavres furent précipités ; les bourreaux y jetèrent plusieurs tombereaux de chaux vive et des tonnraux d'eau , et murèrent l'ouverture qu'ils avaient pratiquée à la muraille de cette tour.

Le père Nolhac , curé de la paroisse de Saint-Symphorien , périt aussi , mais non pas dans la même nuit. Trois ou quatre monstres, leints du sang des victimes du 16 octobre, lui firent souscrire diverses obligations, se partagèrent ses dépouilles, le massacrèrent et firent disparaître son ca avre.

Le 17 octobre, un autre citoyen fut encore assassiné dans le fort, il s'appelait Rey. Ainsi le nombre des morts fut réellement de soixante-trois. Le fils de ce Rey , dernière viclime des assassins , a été condamné à mort en 1816. Le roi a commué sa peine en dix ans de travaux forcés.

Les nouveaux commissaires, parmi lesquels ne se trouva plus alors l'abbé Mulot qui retournait à Paris mandé à la barre pour rendre compte de sa conduite , entrèrent à Avignon, le 11 novembre, à la tête d'une force-armée imposante. Dès leur arrivée, ils rallièrent les membres survivans de la municipalité, chassèrent l'administration provisoire , et réintégrèrent dans leurs fonctions les anciens officiers municipaux. Ils nommèrent des juges provisoires qui firent arrêter Jourdan , les deux frères Ma in vielle y le fils Lescuyer, les administrateurs , Tournai , rédacteur du Courrier d'Avignon, Loubet, son secrétaire, et une vingtaine d'autres individus plus ou moins prévenus d'avoir pris part au massacre du 16 octobre.

Le trou qui avait été piatiqué dans la grande tour pour y jeter les cadavres était fraîchement muré ; cet indice fit présumer qu'ils y avaient été ensevelis, on le rouvrit, et l'odeur qui s'en exhala confirma le soupçon.

La municipalité fit pratiquer du côté du nord, à la base de lac tour, une nouvelle ouverture; les cadavres en furent extraits, les

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ossemens décharnés par la chaux furent mis sur des chariots couverts de draps mortuaires , sur lesquels on plaça les écharpes tricolores des officiers municipaux assassinés. Après avoir ainsi promené leurs restes mutilés dans la ville , ils furent conduits à la métropole où leurs collègues, les officiers municipaux survivans, firent célébrer solennellement en leur mémoire un service funèbre. Un tribunal , composé de juges étrangers, fut bientôt régulièrement organisé à Avignon, pour juger les auteurs des assassinats commis dans la nuit du 16 octobre.

Les frères Duprat , les frères Raphel et plusieurs autres personnes , prévenues d'avoir participé à ce forfait , prirent la fuite.

Rovère, qui avait obtenu le rappel de l'abbé Mulot, et l'avait fait mander à la barre pour y rendre compte de sa conduite , finit par obtenir un décret d'amnistie en faveur des glaciaristes , Je 19 mars de l'année suivante; la conduite des papistes avignonais y contribua, parce qu'ils manifestèrent leurs projets à découvert. Les officiers et les nouveaux commissaires du roi (sauf M. Le Scènedes-Maisons), qui d'abord avaient paru vouloir faire triompher le parti patriote , vaincu dans la soirée du 16 octobre par le parti de l'armée , l'abandonnèrent , et lorsque le moment d'élire une nouvelle municipalité fut arrivé, la municipalité dont une partie des membres avait péri dans la nuit du 16 octobre fut repoussée en entier, et remplacée par les citoyens qui avaient opposé le plus de résistance à la réunion d'Avignon à la France. Alors les persécutions commencèrent contre les amis de la France, et des citoyens qui avaient échappé aux poignards des glaciaristes furent persécutés comme glaciaristes, par cela seul qu'ils étaient patriotes.

Duprat jeune et Mainvielle aîné, députés à la Convention , et Jourdan ont péri sur l'échafaud, Rovère à Sinamary. Duprat l'aîné a été tué à la bataille d'Esling, étant adjudant-général; un nommé Blanié, un des plus forcenés assassins de la glacière, qui s'était couvert du sang des patriotes, après le 9 thermidor, est mort dans un cachot du château d'If. Mainvielle jeune s'est brûlé la cervelle en l'an 9. Il ne reste plus d'auteurs ni d'acteurs du massacre de la glacière.

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