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338 ÉCLÀIRCISSEMENS HISTORIQUES
Note (G), page i84- Sur la journée du 20 juin.
Dans cette journée funeste, prélude de celle du 10 août, le roi fut admiré de tous les partis , non sans crainte et sans dépit de la part des ennemis du trône, parce que Louis XVI rallia , pour un moment, toutes les opinions, et qu'il aurait pu profiter habilement de l'impression que produisit sa conduite héroïque. Sa ie'ponse à Pétion qui paraît si petit en sa présence; celle qu'il fit aux hommes qui demandaient la sanction des décrets refusée la veille [ce 71 est ni le temps, ni la forme!); le calme avec lequel il but sans hésiter le breuvage qu'on lui présenta ; le courage et la présence d'esprit qu'il montra pour défendre sa famille, quelques mots heureux prononcés au milieu de scènes horribles (1), le rendirent en effet sublime.
Quant aux détails de ce qui se passa dans l'intérieur des Tuileries oii tous les intérêts de cette journée étaient concentrés , on sent combien le désordre de scènes aussi tumultueuses doit nuire à l'exactitude des rapports, et combien les récits pourraient offrir de différences sans offenser la vérité , puisqu'il serait possible que ces différences fussent expliquées par le lieu, le moment et le lôle de 1 historien. Mais, ainsi que nous l'avons fait remarquer, elles n'existent pas, ou sont peu importantes dans les diverses relations qu'on a publiées. Il n'y a que quelques omissions peu importantes. Dans la plupart des récits on parle peu de Pétion , parce qu'il ne parut que vers six heures. Voici en quels termes s'exprime un témoin oculaire , dont M. de Toulon geon a conservé le rapport: «Un moment de silence est interrompu par les cris de : Vive Pétion!
(1} Fntre autres celui-ci que l'ironie rend remarquable. Le roi, qui savait qu'on l'appelait le représentant héréditaire , dit à des membres de l'Assemblée qu'il avait près de lui : « Il se pourrait bien que le représentant héréditaire et même quelques-uns des représentai temporaires ne vissent pas la fin de la journée. » 11 y a dans ce mot une sorte de gaieté qui contraste avec l'affreuse position dans laquelle était le roi, et qui montre en même temps la courageuse résignation de ce prince.
ET PIÈCES OFFICIELLES. 53q
Vive le bon Pétion /Il sortait de chez lui tranquillement. Il pouvait être alors six heures. Le bon Pétion parle au roi : Le peuple , dit-il, s'est présenté avec dignité-, le peuple sortira de même. Après avoir quitlé Louis XVI , il s'est retiré du château , et ,au bas de l'escalier, il a dit au peuple : Mes amis, mes frères , vous venez de prouver que vous êtes un peuple libre et sage , retirez-vous , et moi-même je vais vous en donner l'exemple. Il parlait, moins en magistrat chargé du maintien ou du rétablissement de Tordre , qu'en chef de parti qui parle à des gens dont il est sûr.
» Le lendemain, il reparut aux Tuileries , mais il fut maltraité dans la cour par la garde nationale. Sur les sept heures du soir on craignit une nouvelle attaque au château. Pétion y vint, se fit annoncer chez le roi qui le reçut aussitôt , et dit au prince : « Sire , nous avons appris que vous aviez été prévenu d'un rassemblement qui se portait sur votre demeure. Nous venons vous informer que ce rassemblement est composé de citoyens sans armes, qui veulent planter un mai. Je sais, Sire, que l'on a calomnié la conduite de la municipalité. Cependant sa conduite sera connue de Votre Majesté. — Elle doit l'être de la France entière , répondit le roi ; je n'accuse personne : j'ai tout vu. — Sans les mesures de précaution que le corps municipal a prises , il serait arrivé des événemens beaucoup plus fâcheux, non pas contre votre personne; vous devez savoir que votre personne sera toujours respectée. ( Ici Pétion a l'air de désigner la reine. ) — Est-ce me respecter , reprit Louis XVI , que d'entrer en armes chez moi, de briser mes portes ? Ce qui s'est passé , Monsieur, est un sujet de scandale pour tout le monde. Vous répondez de la tranquillité de Paris. — Je connais l'étendue des devoirs que m'impose ma responsabilité. — Retirez-vous , dit le roi. »
Pétion sortit humilié. Quinze jours après ( le 6 juillet ) , le département de Paris prit un arrêté par lequel il le suspendait de ses fonctions pour n'avoir pas empêché les désordres du 20 juin. Cette mesure devint , comme on le verra dans le récit de la fédération du i4 juillet , une pomme de discorde.
Lorsque les Tuileries furent évacuées , on fit venir des juges de paix pour verbaliser et constater les dégâts. La reine, se prome-» nant avec eux , leur montrant les portes brisées et les meubles cassés, leur dit en souriant: Tout ceci n'est pas trop constitutionnel.
54o ECLAJRCISSETVIENS HISTORIQUES
Cette princesse donna dans cette journée de nouvelles preuves de son courage. Elle ne fut abattue un moment que lorsqu'on la sépara du dauphin, et tant qu'elle ignora ce que ce jeune prince était devenu. Quand on lui présenta le bonnet rouge, elle le tint à sa main sans vouloir , malgré le danger, en salir sa tête.
« Les jacobins ne purent s'empêcher d'estimer, dit M. de Toulongeon , le courage du roi; et le parti opposé, qui croyait que le défaut de courage l'avait seul empêché de s'unir à lui , espéra tout d'un homme qui savait braver le péril. INous le rendrons le plus puissant roi de la terre , disaient-ils. Ils oubliaient ce qui lui manquait, l'ambition de le devenir. Toutes ses vertus étaient passives : son courage était de la patience; sa tranquillité, résignation ; sa fermeté , motif de conscience , et son humanité , principe de religion. Il aurait pu régner où les mœurs eussent régné avec lui. Il eût été à la fois la loi et le modèle , le précepte et l'exemple. Ce jour fui la dernière chance que lui présenta la fortune; éconduite et refusée , elle se retira rebutée et confuse. »
Il paraît, en effet, que le roi pouvait profiter de la supériorité que lui donnait une victoire remportée dans une lutte où ce prince , ayant contre lui sa position , sut conserver sa dignité. Ce fut le triomphe de la force morale. Sa vie fut exposée vingt fois : elle dépendait de gens qui étaient venus pour la lui ôter , et dont les bras et la volonté furent paralysés par l'ascendant de la vertu. S'ils ressentirent ces effets , que ne dut point produire la même cause sur l'esprit public ? Aussi , pendant quelque temps , l'intérêt fut-il général, et même il s'accrut par l'indifférence de ceux à qui il appartenait de connaître et punir les délits commis le 20 juin. Aucun moyen de répression, aucune enquête ne suivirent cet événement. Le corps législatif se contenta d'un décret pour défendre les attroupemens, et fit voir par-là qu'il avait bien moins l'intention d'agir que de sauver les apparences.
Plusieurs partis furent proposés au roi ; mais ils furent aussitôt abandonnés. Il aurait fallu, près de sa personne, un homme de tête qui eût mis de la suite dans les projets , du calcul et de la ténacité dans l'exécution. Un exemple suffit pour montrer ce qui manquait. On rassembla près du prince une force composée de la garde nationale. On en fit bientôt l'essai. Une nouvelle attaque fut annoncée. On battit la générale , et trente mille citoyens armés se
réunirent pour défendre Louis XVI et sa constitution. Ce n'était qu'une fausse alerte. On aurait dû prendre des moyens efficaces pour retrouver cette ressource au besoin : mais on ne le fit pas , et l'attentat du 10 août ne trouva plus d'obstacles.
Note (R), page ai 6.
10 août.
Pour compléter, autant qu'il est en notre pouvoir, le récit de Weber , ou le rendre plus intelligible, nous croyons qu'il est utile de placer ici plusieurs détails qui ne sont pas dénués d'intérêt.
Les premiers ont rapport aux localités qui ne sont plus ce qu'elles étaient du temps de l'historien et lors de l'événement. Nous en "^ trouvons la description dans une relation récemment publiée par un témoin oculaire (î).
<c La place du Carrousel , à présent si spacieuse, ne comprenait pas même la moitié du terrain qu'elle offre en ce moment. On a démoli, pour l'agrandir, une multitude de maisons plus ou moins élevées, qui formaient des rues avec divers détours, et qui, par conséquent, rendaient beaucoup plus facile l'approche du château. C'étaient en quelque sorte autant de chemins couverts par lesquels on pouvait arriver impunément jusqu'à portée de pistolet de l'enceinte des bâtimens et des cours. L'espace renfermé aujourd'hui entre la grande grille et les murs du palais était aussi, moins vaste, parce que, du côté de la place , on a reculé cette grille au-delà de l'ancienne clôture. Au lieu d'une seule cour, divisée par des bornes et par de grosses chaînes , telle qu'on la voit maintenant (1822), il y en avait alors trois d'inégale dimension. La plus grande , celle du milieu, s'appelait la Cour royale:, celle qui était à gauche, en venant du Carrousel , se nommait la Cour des Princes; on arrivait par là au pavillon de Flore. La troisième enfin , celle qui se trouvait à droite , était la Cour des Suisses ou la Cour des Ecuries. Elle conduisait au pavillon
(i) Détails particuliers sur la journée du 10 août 1792, parun bourgeois de Paris, témoin oculaire. Paris, 1822 , in-8°. — Pages 6 et suivantes.
54^ ÉCLA.IRC1SSEMEJSS HISTORIQUES
Marsan. C'est dans cette dernière cour, ia moins grande des trois, qu'était la porte d'entrée de la salle de la comédie. Je ne parle pas d'une quatrième cour fort petite appelée, je crois, la Cour de Marsan , qui se trouvait à droite de la cour des Suisses , à peu près sur le terrain qu'occupe maintenant la nouvelle galerie, et qui servait de passage pour aller des Tuileries à l'hôtel de Brienne. Du reste , ces trois cours étaient séparées les unes des autres par des murs et par des bâtimens de peu d'élévation , où logeaient diverses personnes attachées au service du château; chacune des trois avait son entrée par une simple porte-cochère très-peu solide , donnant sur la place du Carrousel. Le suisse, chargé de garder la principale de ces portes , y tenait un petit établissement de traiteur , d'après une permission encore d'usage à présent dans plusieurs maisons royales. Du côté du jardin , les arcades des galeries inférieures qui longent la terrasse , à droite et à gauche de l'entrée du vestibule , étaient fermées dans presque toute leur hauteur par des barreaux de fer qu'on a supprimés depuis pour mettre une statue sur chacune. Enfin, au lieu des grilles qui bordent la terrasse des Feuillans , il y avait, d'un bout à l'autre, un mur peu élevé, servant de séparation entre cette terrasse et la cour du manège , aujourd'hui la rue de Rivoli. La salle ou s'assemblaient les députes (l'ancien manège) occupait le fond de ladite cour , et se trouvait placée environ à une portée de fusil de la rue du Dauphin. Dans sa longueur , le mur dont je viens déparier était percé de deux ou trois petites portes pratiquées pour le service des cafés qui s'y trouvaient adossés , et dont le devant donnait sur la cour du manège. A l'extrémité du même mur, en revenant vers le château, et tout près du pavillon Marsan , était une porte-cochère en bois, faisant face à celle du Pont-Royal , et servant d'entrée principale de la cour du manège dans le jardin. »
Les détails que nous ajouterons concernent les Suisses/>/ace.s au bas des escaliers du roi et de la reine. L'auteur que nous avons cité s'accorde avec Weber, et rapporte (p. 28) un entretien qui prouve que les officiers suisses ne s'abusaient pas sur leur position.
« A leur tête, dit-il, je distinguais surtout un officier qui me paraissait un peu plus âgé que les autres ; il avait l'air de s'exprimer au nom de tous ses camarades. Voici en substance le discours qu'il nous tint. Je venais d'exprimer ma ferme con-
fiance dans l'efficacité des mesures prises pour la défense du château. J'annonçais hautement l'espoir d'un succès de notre côté, 6i les jacobins se hasardaient à faire une attaque. «Monsieur, » me répliqua l'officier dont je parle (i), ne vous abusez pas sur » la réalité de notre situation, elle est plus critique que vous ne o pensez A la vérité, l'on doit compter sur le dévouement des y> gardes-suisses et de beaucoup de fidèles sujets du roi qui sont » venus se ranger ici autour de sa personne. Mais il faut consi- » dérer en même temps que nous ne sommes tous ensemble, ni » assez nombreux, ni dans une position assez forte pour résister à » une attaque dans laquelle , soit par sédition , soit par violence , » on entraînera sans doute un grand nombre d'habitans des fau- » bourgs et des quartiers les plus peuplés de la ville. Remarquez, » Monsieur, combien il est facile de s'approcher impunément de » l'enceinte et même des murs du palais; par quelle quantité de » rues et de passages on y aboutit à couvert de touscôlés. Assaillis " par des masses qui se renouvelleront de moment en moment, » comment défendrons-nous à la fois tant de points accessibles? Si •a notre régiment était en rase campagne , qu'il pût former un t) carré au centre duquel serait placée la famille royale , certainet> menton n'oserait pas de même s'approcher de nous, et du moins, » avant de nous laisser aborder, serions-nous sûrs de faire bien » du chemin. Cependant une chose essentielle nous manque, c'est » du canon. Nous en avions douze pièces. On est venu à bout, » sous de vains prétextes , de les enlever au régiment. A ce sujet , » Monsieur, voyez de quel esprit sont animés les hommes qui ont » fait adopter une pareille mesure, et qui aujourd'hui ameutent » contre nous le peuple de la capitale. N'est-il pas démontré just> qu'à l'évidence que, depuis trois ans, un plan infernal a été conçu » par eux pour détrôner les Bourbons , et pour établir je ne sais » quelle nouvelle forme de gouvernement sur les ruines de la mo-
(i) Il s'appelait M. de Luze, famille de Neufchâtel, qui jouit d'une égale considération flans le commerce et dans les armes. Jean-Jacques Rousseau était très-lie avec un monsieur de Luze, qui l'accompagna jusqu'à Londres, lorsqu'il passa en Angleterre. Il y a , dans la Correspondance de l'auteur d'Emile, plusieurs lettres adressées à M. de Luze et à madame de Luze Wamey.
» narchie? L'exécution de ce plan se poursuit sans relâche avec » une audace et une perfidie remarquables. C'est ainsi que d'a- » bord, au 1 4 juillet , on a débauché le régiment des gardes-fran- » çaises, dont la disparition affaiblit d'autant la maison militaire » du roi; qu'ensuite, au 6 octobre, les quatre compagnies des » gardes-du-corps ont été anéanties ou licenciées d'un seul coup. » Il n'y a pas encore deux mois , la garde appelée con&titution- » nelle, qui venait seulement d'être organisée, a élé également » dissoute. Le malheureux monarque en est donc réduit à n'avoir, » pour sa défense , d'autre troupe réglée que la nôtre ; et nous- » mêmes n'avons-nous pas été en butte à toutes sortes de pièges? » On a cherché, sous différons prétextes , à nous éloigner de la ■» personne du roi. Nous nous y sommes constamment refusés. » Nos capitulations à la main, nous avons prouvé que, du moment » où l'on nous séparait de lui , nous cesserions d'exister comme » régiment; que par ce seul fait notre corps serait dissous. En /» dernier lieu, une condescendance déplacée et tout-à-fait impoli- >> tique a permis que 5oo hommes fussent détachés pour aller en » Normandie, avecla mission vraie ou fausse de proléger la circu- » lation des grains. Il est bien certain qu'une telle mesure a eu « principalement pour but de diminuer notre force disponible en » cas d'événement. C'est , dans la position oii nous sommes, une » circonstance très-fâcheuse ; et aujourd'hui ce même détachement, » réuni à ce que nous avons encore de soldats à la caserne de )> Courbevoie, nous aurions quelques moyens de plus de lutter » contre les factieux , et de leur faire du moins acheter chèrement » la victoire qu'ils se flattent de remporter sur nous. Cependant , » Monsieur, n'allezpas conclure de tout cela, que ni moi, ni aucun
» de mes camarades, nous ayons l'idée de céder sans combat
» Nous serons fidèles à nos engagemens. Quelque infériorité que » présente la position oii nous sommes , peut-être y suppléerons- » nous par notre courage , par notre résolution et par l'habileté de » nos manœuvres. Je vous faisais observer tout à l'heure que, de- » puis un certain temps, le régiment n'a plus d'artillerie à sa dis- » position ; mais le commandant de votre garde nationale a fait » entrer ici une demi-douzaine de pièces de campagne qui déjà « sont placées dans les cours. Si vos canonniers, dont le corps en » général est mal disposé , ne se conduisent pas comme ils doivent
» le faire , nous nous déciderons à employer la force pour leur ôter » le maniement des pièces , et nous-mêmes nous nous chargeons » de les diriger. Les artilleurs qui servaient les nôtres sont encore » tous au régiment. Nous saurons au besoin les retrouver... En un » mot, nous connaissons nos devoirs; nous les remplirons tous » dans toute leur étendue. Nous nous ferons tuer jusqu'au der- » nier plutôt que de manquer à l'honneur et de trahir la sainteté » de nos sermens. »
Dans toutes les relations de cette fatale journée , on représente le procureur syndic du département , M . Rœderer, faisant seulemen t une visite au roi. On a vu que Weber le fait paraître avec deux autres administrateurs. L'auteur des Détails , qui était au nombre des gardes nationaux postés dans l'une des cours , pour la défense du château , s'exprime ainsi : « Nous étions au repos , dit-il , lors- » que Rœderer arrive dans notre cour, ceint de son écharpe , et » tenant un papier à la main. On nous fait remettre sous les armes » et serrer nos rangs. Il se place devant le centre de la compagnie; » d'une voix altérée et peu propre à encourager ses auditeurs, il » nous lit une proclamation conçue en ces termes : Citoyens-sol- » dats Français et Suisses , un grand rassemblement se présente , il » menace la personne du chef du pouvoir exécutif. Au nom de la » loi , il vous est défendu d'attaquer, mais vous êtes autorisés à » repousser la force par la force. » Au lieu de ne paraître que le matin , le procureur syndic avait passé la nuit près de la famille royale. Il en donne des preuves dans les Mémoires qu'il a rédigés sur lesévénemensdu 10 août, Mémoires dont nous avons l'espoir d'enrichir cette collection. On a beaucoup blâmé le conseil qu'il donna au roi de se réfugier avec sa famille au sein de l'Assemblée. La reine repoussa constamment ce conseil : l'événement a dû beaucoup influer sur le jugement qu'on en a porté depuis. Ce conseil ne peut être apprécié que d'après l'intention de celui qui le donna (i). Supposons que l'Assemblée , imitant au moins la conduite de celle qui la précéda lors du retour de Varennes , eût reçu
(i) Aussitôt après cette journée, M. Rœderer fut accusé par les révolutionnaires qui mirent les scellés sur ses papiers ; il se cacha jusqu'au 9 thermidor.
le roi avec dignité et respect, et que le prince eût trouvé dans son sein l'appui sur lequel il devait compter , on portera un jugement tout différent.
L'auteur dont nous suivons le récit croit que, si le roi n'eût pas donné l'ordre de cesser le feu, les assaillans eussent été vaincus. « Il n'est que trop prouvé maintenant, dit-il, qu'à cette époque le gouvernement succomba, faute d'avoir connu sa force. Le feu roulant d'une ou de deux compagnies sorties des étages inférieurs du château , réussit à mettre en fuite toute la populace ramassée autour des Tuileries. Qu'eût-ce été si, au lieu d'évacuer les cours et d'cntasserla garnison dans les appartenions supérieurs, ou le dé' sordre et le défaut d'espace paralysèrent complètement ses moyens, on eût conservé seulement les positions occupées depuis la veille, si l'on se fût ainsi mis en état de coordonner les mouvemens des divers corps, et de les faire agir au besoin sur tous les points à la fois?... Au bruit des premières décharges qui jetèrent l'épouvante jusque dans le sein de l'Assemblée, notre infortuné roi , toujours guidé par les mêmes sentimens de douceur et d'humanité , mais éloigné du théâtre de l'affaire, et par conséquent hors d'état d'en juger avec discernement, s'empressa, au préjudice de sa propre cause et du salut de ses fidèles défenseurs , de faire usage de la seule portion du pouvoir qui restât entre ses mains. Son dernier acte d'autorité fut un acte formel signifié en son nom aux officiers suisses, pour qu'immédiatement ils eussent à faire cesser Le feu. Cettein jonction à laquelle ils n'obéirent qu'avec tropde ponctualité, inspirant aux factieux une entière sécurité, fit revenir ceux-ci à la charge avec d'autant plus d'ardeur qu'ils étaient certains de ne plus éprouver d'obstacles. Tous les massacres, toutes les horreurs qui suivirent ce fatal moment furent la conséquence nécessaire d'un pareil ordre. »
Louis XVI a donné trop de preuves de courage et de résignation pour qu'il y ait le moindre doute sur le motif qu'eut ce malheureux prince en faisant cesser le feu. C'était l'horreur du sang et le désir qu'il éprouvait d'en arrêter l'effusion , qui lui firent donner cet ordre (1).
(i) Cet ordre sera rapporte plus bas dans la note (J). Nous i n donnerons plus tard un fac-siraile dans la collection des Portraits et gravures.
La pièce qu'on trouvera plus bas, et qui est intitulée : Relation de la conduite du régiment des gaides-suisses à la journée du 10 aoiit, ajoutera des détails pleins d'intérêt à ceux qu'on a déjà.
Note (I), page 278.
Les noteS jointes par Weber à ses Mémoires , contiennent sur le 10 août, sur les massacres de septembre , et sur l'infortunée princesse de Lamballe , des particularités qui nous ont paru mériter qu'on les conservât.
« La jeune comtesse Pauline de Tourzel , dit-il , la comtesse de Soucy, mesdames Thibault, Terrasse , Lemoine , Bazire , de St.- Brice et mademoiselle Ernestine Lambriquet , ont été épargnées et sauvées le 10 août , par la présence d'esprit de l'une des quatre premières femmes de la reine, qui, s'avancant sur les marches de leur porte , à la rencontre des assassins , dit à haute voix : Mes braves gens , n'aurez-vous pas pitié des pauvres servantes ? Les tueurs se regardèrent et dirent à la fois : Elle a raison cette femme , il faut les sauver , nous vous jurons de vous ramener chez vous saines et sauves : et ils tinrent parole. Ils sauvèrent non-seulement toutes les femmes qui appartenaient au château, mais aussi M. le Monnier , médecin du roi.
» La manière dont il échappa ce jour-là aux massacres commis dans l'intérieur des Tuileries , mérite d'être rapportée.
» Pendant l'attaque du château , il n'était pas sorti de son cabinet , et n'avait pas changé de costume. Des hommes, les bras teints de sang, heurtèrent rudement à sa porte; il ouvrit: « Que fais-tu » là , dirent-ils , tu es bien tranquille! — Je suis à mon poste , » répondit le vieillard. — Qui es-tu dans ce château ? — Je suis » le médecin du roi. — Et tu n'as pas peur ? — Et de quoi ! je » suis sans armes : fait-on du mal à qui n'en peut faire ? — Tu
n es un bon d : tu n'es pas bien ici , d'autres moins raisonna-
>i blés pourraient te confondre avec le reste. Ou veux-tu aller? — » Au Luxembourg. — Viens, suis-nous, et ne crains rien. » On le fit traverser des haies de baïonnettes et de piques, etc., etc. « Camarades , criait-on devant lui , laissez passer cet homme : » c'est le médecin du roi ; mais il n'a pas peur , c'est un bon
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» à ; et il arriva ainsi sain et sauf au faubourg Saint-Germain. »
En parlant ensuite de ses propres dangers pendant les massacres des prisons , Weber ajoute dans ses notes.
« Le massacre des prisonniers , qui commença le 2 septembre, avait attire, autour des maisons de force , mille et mille spectateurs de tout sexe et de tout âge ; ils applaudissaient tantôt aux assassins qui portaient le dernier coup aux victimes condamnées par le tribunal populaire, tantôt au petit nombre des personnes qu'il avait épargnées.
» J'étais du nombre des dernières ; des que les gardes eurent fait tourner leurs chapeaux sur la pointe de leur sabre, en criant : Vive la nation! nous fûmes applaudis à outrance ; des femmes , me voyant en bas de soie blancs, arrêtèrent avec violence les deux gardes qui me donnaient le bras pour leur dire : Prenez donc garde, vous faites marcher monsieur dans le ruisseau. Elles avaient raison, car il était rempli de sang. L'attention de ces mégères m'étonna d'autant plus qu'elles avaient battu des mains, avec fureur, lorsqu'on avait égorgé ceux qui me précédaient.»
Il rapporte dans un autre endroit les détails suivans :
« Le sieur Crétu, pensionnaire du roi et grenadier des Fillcs- Sainl-ïhomas, se glissa derrière la garde pour m'ofïiïr ses services, au moment ou j'étais enfermé dans la chapelle en face de la table du président, qui m'avait fait subir mon premier interrogatoire.
» Le même camarade m 'ayant rencontré , après ma délivrance de l'hôtel de la Force, s'employa encore pour me faire avoir un passe-port, ainsi que pour me faire restituer les quarante doubles louis en dépôt chez Collot - d'Herbois , et me proposa, à cet effet , de me mener chez celui-ci.
» U nous reçut poliment, parce que le sieur Crétu avait été régisseur, pour le comte de la Montansier , dans une troupe de comédiens de province dont le susdit président était un acteur trèsmédiocre.
» Il nous dit que l'argent réclamé était entre les mains du commissaire du quartier, à qui on avait fait parvenir, en même temps , l'ordre de lever le scellé. Après mille jactances sur le rôle impor-
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tant qu'il jouait, et sur les grands talens qu'il comptait déployer à l'avenir, il ajouta que tout ce qui s'était passé depuis le 10 août, n'était rien en comparaison de ce que l'on devait faire ; il se plaignit amèrement de n'avoir pas été consulté sur la manière d'apprendre à la reine la mort de la princesse de Lamballe.
» Ce monstre, soit pour me déchirer le cœur, soit qu'entraîné par sa fureur jacobine , il ne fit pas attention à moi, raconta, avec la joie et le sang-froid d'un scélérat consommé , que cette infortunée princesse avait été assassinée en sortant du guichet de l'hôtel de la Force ; que son corps avait été livré aux poissardes; que ces infâmes créatures s'étaient amusées à se faire des ceintures de ses entrailles ; qu'elles avaient traîné le cadavre nu dans tous les principaux endroits de la ville , et qu'elles avaient fini par guetter le moment où la reine s'approcherait de la fenêtre pour hausser la pique et lui montrer la tête de son amie. Il ajouta , en soupirant de regret, que, s'il avait été consulté, il aurait fait servir, dans un plat couvert , la tête de madame de Lamballe pour le souper de la reine.
» J'étais sans armes ; mes genoux fléchirent ; je frémis d'indignation et d'horreur, et Grétu, qui s'aperçut de mon état et du nouveau péril que je courais , me prit sous le bras et m'aida à sortir de cette maison infernale. »
Weber ajoute ensuite :
ce Je ne puis me refuser au pénible devoir de rapporter ici plusieurs circonstances peu connues qui accompagnèrent et qui suivirent la fin lamentable de la plus digne et de la plus chère amie de la reine.
» Troisletlres qui avaient été trouvées dans le bonnet de ma 'arae de Lamballe au moment de son premier interrogatoire , rendaient sa perte presque certaine. Une de ces lettres était de la reine.
» Ce fait, dont il n'est question dans aucun des Mémoires du temps , a été certifié par un officier de Mgr. le duc de Penthièvre, qui avait , par l'ordre de ce prince , suivi la princesse à l'Hôtel-de- Yille. Il entendit distinctement un des commissaires dénoncer ces malheureuses lettres qui , en effet , furent découvertes. Cet infâme dénonciateur avait été attaché huit ans à la princesse , et comblé de ses bienfaits.
35û ÉCLA1RCISSEMENS HISTORIQUES
» A cette nouvelle ,S.À. Mgr. le duc de Pentliièvre écrivit le billet suivant à l'un des administrateurs de ses domaines :
« Je vous prie , mon cher de ***, s'il arrive malheur à ma belle- » fille, de faire suivre son corps partout ou il sera porté, et de le » faire enterrer au plus prochain cimetière , jusqu'à ce qu'on puisse » le transporter à Dreux. »
» Cet administrateur fit venir un officier du prince, lui donna communicationdubilletdesonaltessc,etajouta : «Je vous charge, Mon- » sieur, de faire remplir les intentions du prince.» C'était le ier septembre , et il y avait une extrême fermenlalion. M. de *** fit venir trois hommes , dont deux étaient attaches au prince , et le troisième à sa belle-fille , et leur faisant prendre un costume qui les rendît méconnaissables pour les brigands qui se portaient déjà aux prisons , il leur donna une somme assez forte en petits assignats, et leur recommanda de ne rien épargner pour remplir les intentions de leur auguste maître, si le malheur voulait que l'on ne pût sauver la princesse.
» Cependant elleavait échappéà la journée du 2, et l'on commençait à espérer, quand, le 5 , on fut informé que les massacres continuaient; enfi^ on vint dire à M. de*** que ces scélérats avaient terminé les jours de l'amie de la reine , et qu'ils paraissaient décidés à assouvir sur ses restes palpitans leur infernale rage. Ce fut alors que ces trois fidèles serviteurs, surmontant l'horreur que ces cannibales leur inspiraient, se mêlèrent à eux , pour tâcher de leur enlever le corps de cette infortunée. Les cannibales voulurent le porter d'abord à l'hôtel Toulouse. On en vint prévenir les officiers du prince, qui frémirent à cette seule idée; cependant on ne voulut pas y opposer de résistance, on ouvrit les galeries , et on attendit en tremblant l'affreux cortège. Déjà ils étaient dans la rue de Cléry , lorsqu'un homme , frappé de la douleur que les officiers du prince allaient éprouver si leurs yeux étaient forcés de contempler cet horrible spectacle , s'approcha de Charlat qui portait sa tête ,
et lui demanda ou il allait? — Faire baisera cette ses beaux
meubles. — Vous vous trompez , ce n'est pas ici chez elle , elle n'y demeure plus, c'est à l'hôtel de Louvois ou aux Tuileries. En effet , la princesse avait ses écuries rue de Richelieu et un appartement au château , ce qui n'empêchait pas que sa véritable habitation ne fût à l'hôtel Toulouse; mais heureusement , les brigands
crurent cet homme sensible , qui épargna ainsi cette profonde douleur aux serviteurs fidèles du prince. Cette horde de barbares ne s'arrêta donc pas à l'hôtel , et alla aux Tuileries ; mais on ne les y laissa pas entrer; alors ils revinrent au coin de la rue des Ballets , faubourg Saint-Antoine , en face du notaire , entrèrent dans un cabaret ou on espérait leur arracher ce cadavre meurtri ; mais ils le reprirent et jetèrent le corps sur un monceau de cadavres près le Châtelet. Les émissaires de Mgr. le duc de Penthièvre se flattaient de l'y retrouver facilement, et ils ne s'occupèrent plus que d'avoir la tête.
o Sa belle chevelure l'ornait encore , lorsque les monstres prirent une nouvelle résolution , celle de faire revoir à cette infortunée les lieux oii elle avait cessé d'être; car, dans leur horrible délire, ils croyaient que les restes insensibles de leur victime pouvaient encore sentir leurs outrages. Au moment oii la tête passait sous la porte de la Force , un perruquier s'élança, et , avec une dextérité inimaginable , il coupa les tresses des cheveux.
» Les émissaires de Monseigneur le duc de Pcnthièvre en furent vivement affligés : car ils savaient que le prince aurait tenu infiniment à conserveries cheveux delà princesse ; mais ils n'en devinrent que plus empressés à se saisir de ce qui restait; et, après avoir troublé entièrement la raison de Chailat, ils le déterminèrent à laisser la pique à la porte d'un cabaret , où deux entrèrent avec
lui. On dit que le nommé P saisit cet instant pour arracher
le fer qui transperçait cette tête; et, la mettantdans une serviette, dont il s'était pourvu à dessein, il avertit ses camarades, et se rendit avec eux à la section de Popincourt, oii il déclara qu'il avait, dans ce linge, une tête qu'il demandait à déposer dans le cimetière des Quinze-Vingts, et que, le lendemain, il viendrait avec deux autres de ses camarades pour la reprendre, et donnerait cent écus en argent aux pauvres de la section.
»Ils rendirent compte à M. de *** de ce qu'ils avaient fait; celui-ci leur recommanda d aller le lendemain de grand malin à la section ; et, d'un autre côté, il fit des dispositions pour retrouver le corps. Une maison à moitié démolie avait servi à recevoir les restes de ces tristes victimes. M. de *** n'épargna ni soins ni argent pour y trouver ceux de madame de Lamballe, sans pouvoir y réussir; il fit fouiller dans les décombres , mais sans aucun succès. Cependant
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M. de *** , ne voyant pas revenir ceux qu'il avait envoyés , commençait à suspecter leur fidélité , car il leur avait compté tout l'argent qu'ils avaient demandé, quand on vint lui dire que ces trois hommes étaient arrêtés, comme ayant assassiné madame de Lamballe.
»M. de***, sans perdre de temps, courut à la section, et rendit hommage à la vérité d'une manière si persuasive , que les commissaires de la section, non -seulement accordèrent la liberté aux serviteurs du prince , mais l'autorisèrent à enlever la tetc de madame de Lamballe. M. de *** se rendit au cimetière des Quinze- Vingts avec un plombier , fit mettre dans une boîte de plomb tout ce qu'on avait pu conserver de ces restes précieux, et les fit partir pour Dreux , oii ils furent placés dans le même caveau qui attendait M. de Penthièvrc. »
Note ( J ) , page 292.
Récit de la conduite du régiment des gardes-suisses à la journée du 10 août 1792 , par M. le colonel Pfyffer d'Jltishoffen , chevalier des ordres militaires de Saint-Louis , de Saint-Maurice et de Saint-Lazare ; publié à Lucerne en 181g.
On élève un monument à la mémoire des Suisses du 10 août; cet hommage leur était dû par des compatriotes qui ont le droit d'honorer leurs vertus. Il est juste qu'en même temps une plume fidèle retrace avec simplicité les faits héroïques de ces incorruptibles soldats qui ont péri sur les degrés du trône qu'ils avaient juré de défendre; leur courage aurait sauvé le monarque s'il avait pu l'être.
Le titre seul de ce récit indique l'intention de ne parler directement que du régiment des gaides-suisses ; et Ton justifiera ce titre , en écartant autant que possible des souvenirs amers : mais l'oubli du passé n'exclut pas la mémoire des grands services ; et si l'éloge du plus noble dévouement annonce qu'il y eut des coupables , cette condamnation muette n'altère point la paix publique; elle est sous un double rapport une dette acquittée envers la postérité.
On a comparé la journée du 10 août à celle des Thermopyles. Les Spartiates combattaient pour leurs femmes , leurs enfans ,
pour leur gloire , pour leur patrie , pour les autels de leurs dieux ; les Suisses, pour le sentiment du devoir, de la foi aux sermens, de l'honneur de leur pays. Les Spartiates et les Suisses savaient d'avance qu'ils marchaient à une mort inévitable; ils l'ont acceptée de sang-froid , sans délibérer ni se plaindre. Mais les Spartiates avaient leur roi à leur tête , et ce roi n'avait pas ses propres sujets pour ennemis. I
Pourquoi l'admirable dévouement des Suisses du 10 août n'a-t-il pas eu le succès pour récompense? Dieu le sait : mais ce n'est point murmurer contre la Providence, que de gémir sur une catastrophe dont les suites ont si cruellement pesé sur la Suisse et sur l'Europe.
Dès le commencement de la révolution , la situation du régiment des gardes -suisses fut singulièrement pénible ; il était placé au foyer de l'anarchie; les scènes les plus désastreuses se succédaient rapidement autour de lui. Les journées de Réveillon, des Champs- Elysées , des 5 et 6 octobre, n'étaient que les faibles préludes d'événemens encore plus sinistres et surtout plus décisifs. Le régiment, environné de périls et harassé de fatigues , déploya , dans toutes ces circonstances, un caractère inaltérable de sang-froid, d'ordre et de discipline. Il conserva dans le service la ponctualité des temps calmes : on n'épargna rien pour en corrompre les soldats ; promesses , menaces , séduction de principes , exemple des autres troupes , tout fut employé ; rien ne les ébranla : leur fidélité jeta l'ancre au milieu de la tempête politique qui les investissait de toutes parts. Un décret de l'Assemblée constituante avait anéanti la discipline ; il n'eut jamais aucune influence sur le régiment : ce furent les soldats eux-mêmes qui réclamèrent le maintien de leurs antiques règlemens : le corps entier ne formait qu'une famille dont le sort et les intérêts occupaient également les chefs et les subalternes. Le major, baron de Bachmann, était l'ame du régiment.
Il est un genre de récompense qu'une conduite noble, fière , conséquente , obtient toujours : partout oii un détachement des gardes-suisses se présentait , il était respecté , quelque faible qu'il fût.
Cependant, la gravité des circonstances de la révolution allait toujours croissant, et chaque jour augmentait» les fatigues des ii ?.3
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troupes fidèles (1) : une catastrophe inévitable et prochaine était prévue de tout le monde. Cette considération détermina les officiers , qui étaient autorises à aller jouir de leur semestre en Suisse , à y renoncer pour rester auprès de la personne du roi (2) , afin de partager le sort de leurs camarades ; mais on leur fit connaître que l'intention formelle de Sa Majesté s'y opposait : ce malheureux prince cherchait à et iter l'ombre même de ce qui aurait pu cfonner du soupçon. A mesure que le danger devenait imminent, et que l'on approchait de la crise , le caractère de loyauté du régiment se prononçait davantage (3) : le sort qui l'attendait était connu de
(1) Depuis long-temps on n'avait plus fait de nominations dans le régimeut des gardes ; les ofîiciers morts, retirés ou démissionnaires n'étaient pas remplacés, ce qui rendait le service excessivement fatigant. Il est arrivé plusieurs fois qu'un officier, sur un mois, était trois semaines de garde.
(2) Tous les ofîiciers du corps avaient résolu de rester auprès de la personne du roi. M. le comte d'Affry, chargé par l'assemblée des capitaines d'émettre ce vœu au ministre de la guerre, crut devoir insister, malgré les représentations de M. Dumouriez ; mais il reçut de S. M. l'ordre formel que tous les officiers portés sur la liste des semeslriers eussent h partir.
(3) Lettre de MM. de Durler et de Pf'yfTer à l'ancien gouvernement de la ville et république de Lucerne .
« Souverains seigneurs , un décret rendu le i5 de ce mois, par lequel le pouvoir exécutif était chargé d'éloigner de l'Assemblée nationale , au moins à la distance de trente mille toises, les troupes de ligne en garnison à Paris et dans les environs , nous donne quelque soupçon qu'il serait possible que l'on entendît nous comprendre dans cette détermination, quoique fausse à notre égard.
s Aujourd'hui il ne nous reste plus un doute sur tout cela • nous som-t mes prévenus des ordres que nous allons recevoir, de nous porter ailleurs ; mais nous ignorons encore en quel endroit, et si cela regarde la totalité du régiment. Nous supplions VV. EE. de vouloir bien nous donner les instructions les plus promptes et les plus positives, sur la conduite que nous avons à tenir dans les deux cas, dont l'un va arriver, et que voici : ou le régiment aura ordre de marcher en totalité et d'abandonner par conséquent la garde du roi , ou de ne marcher qu'avec
chacun ; mais tous voulurent mourir plutôt que de compromettre l'honneur et la réputation des Suisses , et de souiller des drapeaux sans tache.
De tous côtés il arrivait des rapports sur les intentions hostiles des Marseillais , et Ton manquait de munitions (i). Depuis longtemps , les canons du régiment avaient été livrés sur l'ordre supérieur, contre lequel le corps des officiers avait en vain protesté. Les menaces des fédérés obligèrent les chefs à consigner les soldats dans les casernes; on voulait éviter des querelles particulières qui pouvaient avoir des suites fâcheuses, et fournir des prétextes à la malveillance. Les officiers profitèrent de ce temps de retraite pour retracer aux soldats leurs devoirs; ils le firent avec confiance et simplicité ; ils leur montrèrent l'approche de l'orage ; ils leur dirent que le temps était venu oii leur fidélité serait mise à la plus rude épreuve. 11 faut le dire à l'honneur de ces braves, les exhortations étaient supertlues ; pas un seul n'hésita.
les deux tiers ou la moitié du régiment ; dans le premier cas, nous sommes décaractérisés en perdant la garde du roi; dans le second, nous faisons ce que nous avons souvent fait, mais dans des cas obsolnment difJ'érens en tout point. Notre état était certain et assuré; aujourd'hui il est purement précaire, et déjà prononcé ne tenir plus h lu maison du roi!
» Nous pensons que c'était ici, et nullement ailleurs, que nous devions attendre la iinale de notre sort, que nos souverains, de concert avec le roi, auraient donnée à notre corps.
j) V V. EE. voient le malheur et rembarras de notre situation ; leurs bontés accoutumées nous en tireront, d'une manière ou d'autre, par des ordres positifs que nous exécuterons sur-le-champ, et que nous prenons la liberté de leur demander ici avec instance, en les priant de continuer à nous honorer de leur protection et bienveillance.
» Nous sommes avec respect, etc. J de Durler, capitaine;