CHAPITRE IV. 3Q
» royaume qu'ils osassent se montrer (i). » ïl voulait absolument que le roi s'éloignât cle Paris ; il avait fait plusieurs plans à ce sujet, et il eu garantissait la réussite; mais, soit que sa constitution , altérée par des débauches sans nombre , ne pût pas résister aux orgies auxquelles sa fortune nouvelle lui permit de se livrer, soit que les factieux qu'il avait dénoncés , craignissent de lui voir réunir les fragmens de la couronne qu'ils avaient, brisée ensemble, et qu'en conséquence sa fin eût été avancée par le poison , ainsi que le docteur Cabanis , son médecin , le dit hautement (2) ; il commençait son œuvre de la restauration du pouvoir monarchique : sa pompe funèbre offrit le plus singulier des spectacles de la révolution (5). Ce
(1) Mirabeau n'avait jamais fait un grand cas des t tiens des membres de l'Assemblée nationale. Un jour, se trouvant chez mi libraire avec un ami qui invectivait une tierce personne, en kii disant qu'elle était stupide comme i xissemblée nationale de ce matin, il lui répondit eu présence d'un nombre de personnes: a Do ce malin ! et pourquoi dater ?» W.
(2) Le docteur Cabanis n'a jamais tenu un pareil propos , et l'ouverture du corps de Mirabeau a démenti ces bruiis calomnieux, dont Weber se fait l'écho avec une inconcevable légèreté.
( Noie des nouv. édit. ) (5) Le cortège occupait plus d'une lieue, et Céruttt prononçn l'oraison funèbre de Mirabeau. Son dernier triomphe à l'Assemblée avait été le décret relatif à l'exploitation des mines, qu'il enleva après avoir parlé cinq fois pendant la discussion L'effort qu'il fit. l'épiusa, parce qu'il était à peine convalescent. Il tomba gravement malade. Sa porte fut assiégée par des hommes de toutes les opi~ nions. D'heure en heure on oubliait un bulletin. On sentait U
4<3 MÉMOIRES DE WEBEÏt.
qui là distingua fut moins la clôture des spectacles que l'on avait ordonnée, et la magnificence du cortège qui accompagna ses restes au Panthéon , que la réunion de tous les partis qui marchaient pêlemêle à sa suite , le regrettant tous > les uns , pour les services qu'il avait rendus à la révolution , les autres , pour le bien qu'ils en attendaient. On eût dit que tout le monde prévoyait l'anarchie que devaient causer les petites passions de ses successeurs y et qu'on sentait alors le besoin d'une tête et d'une main puissante qui aurait pu la prévenir. Quelques semaines de dévouement et de retour à la loyauté , effacèrent sur-le-champ quarante-six années de scandale de tout genre , de même qu'un
perte que l'on allait faire, parce que celle d'un grand talent fait taire les passions. L'amitié, les affaires publiques occupèrent ses derniers momens. L'intérêt qu'il inspirait généralement lui donnait un noble orgueil. « Il avait, dit le duc de Lévis , la conscience de sa supériorité, et quelquefois il s'exprimait avec une naïveté qui choquait la médiocrité et l'envie. Dans ce moment solennel où la vérité recouvre tous ses droits, au lit de la mort, il dit à son valet de chambre qui lui soutenait la tête : Hélas ! tu portes la plus forte tête de France ! Et cette phrase qui paraît si orgueilleuse, était accompagnée de regrets sincères sur la triste situation oii il laissait sa patrie. Peu de temps auparavant, je lui avais entendu dire, avec l'expression de la douleur la pins vraie : « Nous périssons, et nous n'aurons pas même les tristes honneurs de la guerre civile : la France meurt par la dissolution. »
Étant à l'extrémité , il fit venir M. de Talleyrand avec lequel il s'était brouillé par sa faute. Us se réconcilièrent. Mirabeau mourut le 2 avril 1791. Son corps fut ouvert, et l'on n'y trouva aucune trace de poison. Il était épuisé par l'excès des plaisirs et par les fatigues de la vie la plus agitée. Il n'avait que quarante-deux ans.
{Note des nouv. édit.)