CHAPITRE l
M. de Bouille ne viendrait pas à Paris , afin d'ëcarter tout soupçon , et aussi pour que sa présence continuelle dans son commandement lui donnât plus de facilité à combiner tous les moyens directs ou indirects d'assurer la réussite du projet. Il se chargea de tout, depuis Châlons-sur-Marne , la première ville de son commandement en venant de Paris ; et la reine se chargea , de son côté , de préparer tout pour la sortie de Paris, et pour la route jusqu'à Châlons.
Voilà où en étaient les choses à la fin de 1790 et dans les premiers mois de 1791. La reine m'en fît une demi-confîdence vers ce temps-là, sans me dire cependant le fond du projet. Un jour qu'elle me parlait avec amertume de quelque nouvelle insulte que le roi avait reçue de l'Assemblée ou du peuple de Paris , elle me dit qu'il ne pouvait plus y tenir , et que son parti était pris de quitter Paris , au risque de tout ce qui pouvait arriver. Je ne manquai pas de lui rappeler alors les objections qu'elle m'avait faites elle-même l'été précédent, tirées du caractère personnel du roi, si peu préparé à soutenir un parti aussi tranchant, devenu alors bien plus périlleux. Elle me répondit ces propres paroles : « Il ne s'agit que de lancer le » roi ; quand une fois il le sera , je vous réponds » qu'il ira. »
Quelque déterminé que fût le roi , à la fin de 1 790 , j'ai lieu de croire que le parti de fuir éprouva quelques variations dans le cours de l'hiver suivant,
yO MÉMOIRES DE WEBER.
Ce plan était le fruit des nouveaux rapports de M. de Mirabeau avec la cour. Cet homme paraissait alors être de bonne foi. Sa gloire , son amourpropre, son intérêt surtout, étaient les liens qui l'avaient entièrement dévoué à employer ses grands talens à réparer aine partie du mal que lui et les factieux avaient fait. Autant qu'on pouvait juger des dispositions d'une Assemblée si mobile et si orageuse , il semblait avoir acquis dernièrement sur elle un grand ascendant. Il avait rompu presque ouvertement, non-seulement avec cette faction du côté gauche qui a formé dans la suite le parti républicain; non-seulement avec M. de La Fayette, qu'il avait nommé Cromwel-Grandissony et qu'il eut pour surveillant et pour adversaire dans tous les rôles qu'il joua ; mais il avait même fait scission avec les Duport, les Lameth, les Sieyes , qui n'étaient alors que des constitutionnels exaltés; il cherchait surtout à se rapprocher des plus modérés du côté droit , et voulait , sans qu'ils s'en doutassent , faire servir l'influence de leur parti à l'exécution de ses plans.
Sa mesure fondamentale , pour le rétablissement d'un ordre de choses raisonnable, était la liberté du roi; il l'avait promise pour le mois de mai ou de juin, et il prétendait avoir, dès le commencement de l'hiver , mis en mouvement une machine assez compliquée , dont le premier résultat était de faire demander, par les sections de Paris , que le roi eût la liberté d'aller dans un de ses châteaux.