CHAPITRE IV
Cent mille écus lui avaient été promis le jour où le roi sortirait de Paris (1). Je ne doute pas que cette espérance , qui n'était qu'une chimère , n'ait fait varier le roi sur son projet de fuite, tant qu'il a pu la conserver.
Deux événemens inattendus fixèrent ses irrésolutions , et déterminèrent invariablement le parti de la fuite. Le premier fut la mort de Mirabeau , vers les premiers jours d'avril 1791 ,* il ne laissait personne qui pût suivre ses plans, personne môme qui les connût autrement que par ce qu'il en disait : ainsi il fallut y renoncer , après avoir dépensé ou plutôt laissé gaspiller près de six millions, que les Sainte-Foix, les Dandré, les Chapelier, les Danton (2) , les Beaumetz, les Talon, les Emery , se sont partagés. Le second événement fut l'opposition que le roi trouva y de la part du peuple de Paris et de la garde nationale , pour aller passer la semaine sainte à Saint-Cloud : cette insulte , celle peut-être qui a le plus vivement affecté le roi, ne lui permit plus de balancer sur le projet de fuite, et il ne s'occupa que des moyens de l'exécuter.
(1) Il recevait dix mille francs le premier de chaque mois, et le roi avait mis pour lui entre les mains de M. de Montmorin, qui l'a montré à plusieurs personnes , un bon de deux millions payables le jour du succès complet de celte entreprise. W.
(2) M. de Montmorin a conservé long-temps une quittance de cent mille francs , signée par Danton qui les avait reçus. Il avait d'abord refusé de petites sommes : et puisqu'on finit par lui en donner de plus considérables, il aurait bien fait de commencer par là. {Note des nouu. édit.)
y 2 MÉMOIRES DE WEBER.
Je reçus peu de jours après , c'est-à-dire dans les premiers jours de mai, une lettre de la reine, qui, après m'avoir parlé de je ne sais plus quelle affaire, m'annonçait « qu'environ dans six semaines , il ar- » riverait peut-être des événemens qui pourraient » compromettre ma sûreté; qu'elle me priait de » songer à me mettre à l'abri , et à m'éloigner de » Paris , et même du royaume ; et qu'elle m'enga- )> geait à y déterminer également les évêques de » l'Assemblée , qui , peut-être , ne couraient pas » moins de danger. » Cette lettre ne me laissa plus de doute sur le projet de fuite, et je m'occupai à prendre mes arrangemens pour aller attendre , dans le fond du Bourbonnais, l'orage qui m'était annoncé. Malgré l'intention que m'avait marquée la reine, je crus ne devoir donner le conseil de quitter Paris, qu'à deux ou trois de mes confrères avec qui j'étais le plus lié , et qui encore n'en firent pas grand cas.
J'ai dit plus haut que la reine s'était chargée de la sortie de Paris et de l'arrivée à Châlons. Cette besogne présentait de grandes difficultés. Il fallait échapper à la garde et à la surveillance intérieure , et , de l'autre côté , faire préparer au-dehors tout ce qui était nécessaire pour un voyage d'environ soixante lieues. Si on se rappelle ce que j'ai dit du scrupule avec lequel étaient gardés ces augustes prisonniers , la sortie du roi et de toute la famille royale hors du château présentait des difficultés presque insurmontables.