CHAPITRE IV. O
liassent des soupçons à celles des femmes de son service, et surtout de celui de ses enfans qui auraient quelque disposition à la trahir. Elle avait, en conséquence, pris ses arrangemens pour que la nuit de son départ coïncidât avec le service des femmes qui fussent tellement sûres , que , sans leur confier son secret , elle n'eût pas à craindre , même d'indiscrétion de leur part, si elles avaient des soupçons. Le hasard fit qu'une femme de chambre de monseigneur le dauphin , personne sûre qui devait prendre le service ce jour-là, ayant été indisposée , sa camarade , qui était très-suspecte de démocratie, continua jusqu'au lundi. La reine ne crut pouvoir remédier à cet inconvénient qu'en différant le départ de vingt-quatre heures ; mais elle eut soin de le faire savoir à M. de Bouille par un courrier exprès , qui arriva le i5 au soir. M. de Bouille eut le temps de changer ses ordres ; et les différens détachemens , au lieu d'arriver à leur destination le 19 ou le 20 au matin , n'arrivèrent que le 20 ou le 21. M. l'officier, à qui M. de Choiseul avait confié le soin de faire partir et de placer son relais, négligea de changer ses premiers ordres ; il arriva à Varennes le 19 au soir.
Deux précautions dont je n'ai pas encore parlé avaient été prises avant le départ.
La première eut pour objet de se pourvoir d'un
passe-port en cas d'événement. Il en fallait un qui
pût servir pour le roi, la reine , madame Elisabeth,
les deux enfans et madame de Tourzel qui de-
vaient voyager ensemble. La reine avait proposé d'envoyer les enfans avec leur tante par la route de Flandre , et de s'en aller tous deux seuls par celle de Montme'dy ; quelque raisonnable que fût cette ide'e , et quelque fortes que fussent les raisons par lesquelles la reine l'appuya, le roi ne voulut jamais consentir à séparer son sort de celui de ses enfans. Monsieur et Madame furent les seuls qui prirent la route de Flandre. L'événement a prouvé que les enfans auraient passé aussi facilement qu'eux y et que l'idée de la reine avait été juste.
C'était encore le ministre des affaires étrangères qui délivrait les passe-ports pour sortir du royaume. Ils étaient signés par le roi et contresignés par le ministre ; mais ils ne contenaient que le nom des personnes sans leur signalement. M. le comte de Montmorin était alors ministre des affaires étrangères ; il était certainement, à cette époque, trèsdévoué au roi , et le roi n'en doutait pas. La reine n'y avait pas la même confiance , quoique ses préventions contre lai fussent alors beaucoup moins fortes qu'elles n'avaient été. Le roi se sentait porté à lui faire la confidence ; la reine s'y opposa. M. de Fersen se chargea d'en obtenir les passeports qu'on voulait , sans qu'il ne pût rien soupçonner. Une femme de qualité de Russie , amie de M. de Fersen , nommée la baronne de Korff , était sur le point de partir de Paris pour retourner dans son pays ; elle avait une suite assez considérable , composée de deux enfans , un garçon et