CHAMPFORT ET CARRA
Champfort, homme de lettres, répandu dans le monde, familier chez les grands de l'ancien régime, lié avec les hommes à talens qui ont figuré dans la révolution , a connu la cour et la ville , les intrigues et les caractères , la politique et son espèce, mieux que son siècle même.
Champfort a partagé l'extrême confiance que j'ai toujours reprochée aux philosophes acteurs dans le nouvel ordre de choses ; il ne pouvait croire à l'ascendant de quelques mauvaises têtes et au boule-
versement qu'elles seraient capables de produire, « Vous portez les choses à l'extrême, me disait-il quelquefois, parce que, placée au centre du mouvement , vous cro}^ez à une grande étendue d'action ; elle vous paraît vive , et vous la jugez redoutable : ces gens-là se perdent par leurs propres excès ; ils ne feront point rétrograder les lumières de dix-huit siècles. » Ces gens-là sont pourtant les maîtres, et Champfort est aujourd'hui prisonnier, comme tous ceux qui n'adorent point leur empire. Beaucoup d'esprit , assez de moralité , les agrémens de l'usage du monde et les ressources du cabinet , la philosophie d'un esprit juste et cultivé , rendaient pour moi la conversation de Champfort également solide et piquante. D'abord je le trouvais trop causeur ; je lui reprochais le superflu de discours et l'espèce de prépondérance que s'attribuaient assez communément nos gens de lettres ; je l'aimais mieux en comité de cinq à six personnes bien assorties, que dans une société de quinze auxquelles je devais faire honneur; mais définitivement je lui pardonnais de parler plus qu'un autre , parce qu'il m'amusait davantage : il a souvent de ces boutades heureuses qui font , chose très-rare , rire et penser tout à la fois. «Est-ce que vous croyez Champfort bien sincèrement patriote? me demandait un jour un homme sévère comme un Lacédémonien. — Entendons-nous, lui répliquai-je : Champfort voit et juge bien; il a une tête saine et ne se méprend pas sur les principes ; il reconnaît et révère ceux de la
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liberté publique et du bonheur des hommes , et il ne les trahirait point. Mais sacrifierait -il à leur triomphe son repos , ses goûts et sa vie ? C'est une autre question : alors je crois qu'il calculerait (i). — Vous voyez donc bien que ce n'est pas un homme vertueux. — Mais il est vertueux comme Nina était honnête ; et dans la corruption qui nous ronge , vous seriez trop heureux d'avoir beaucoup de ces vertus là. » Nos exagérés et nos hypocrites n'ont jamais voulu comprendre qu'il fallait employer les hommes en raison combinée de leurs talens et de leur ci-
(1) Champfot t ne calcula point : on connaît sa fin courageuse. Aussi implacable ennemi du régime delà terreur, qu'il éiait zélé partisan de la liberté, il poursuivit de ses sarcasmes ceux qui taisaient trembler la France. « La fraternité de ces » gens là, disait- il , est celle d'Abel et de Caïn. » Il traduisait ces mots : Fraternité ou la mort , qu'on lisait alors sur tous les édifices , par ceux-ci : Sois mon frère ou je te tue. On l'arrêta ; mis quelque temps après en liberté, il jura de ne point subir une seconde détention. On vint de nouveau pour s'emparer de lui : « Il passe dans son cabinet, s'y enferme , » charge un pistolet , veut le tirer sur son front , se frappe le » haut du nez, et s'enfonce l'œil droit. Étonné de vivre, et » résolu de mourir, il saisit un rasoir, essaie de se couper » la gorge, y revient à plusieurs foi£, et se met en lam- » beaux toutes les chairs : l'impuissance de sa main ne » change rien aux résolutions de son ame ; il se porte plu- » sieurs coups dans le cœur, et commençant à défaillir, il » tâche , par un dernier effort , de se couper les deux jarrets » et de s'ouvrir toutes les veines. »
Il expira des suites de ces horribles blessures, le 1 3 août 179}.
{Note des nouveaux éditeurs.)
visme , de manière qu'ils fussent intéresses à faire valoir les uns au profit de l'autre. J'ai vu Servau furieux de ee qu'on repoussait d'excellens ingénieurs qu il employait au camp près Paris , sous prétexte qu'ils n'étaient pas ardens républicains , et de ce qu'on voulait les remplacer par de fiers patriotes , grands ignorans qui ne savaient pas tirer une ligne. « Je ne les chargerais pas , disait-ii fort bien , de donner leurs voix sur la forme du gouvernement ; mais je suis sûr qu'ils serviront bien celui qui saura les employer: il nous faut ici des redoutes et non des motions. » C'était trop raisonnable ; c'était parler comme la faction des hommes dEtat, et c'est ainsi que les sages se sont attiré le titre de conspirateurs.
Lorsque Roland fut rappelé au ministère , le dix août , il fallut bien changer le chef de la Bibliothèque nationale ; c'était un d'Ormesson , dont le nom effarouchait le nouveau régime , et dont la médiocrité ne devait pas inspirer de regret. Le ministre de l'Intérieur imagina de partager les fonctions de bibliothécaire entre deux personnes, d'en réduire les appointemens de douze à huit mille livres , et d'établir que la Bibliothèque serait ouverte tous les jours; de manière que le public eût à gagner pour l'instruction, la nation par l'économie, et le gouvernement par l'emploi de deux sujets utiles. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si l'esprit de réduction et d'austérité que Roland portait dans •ses opérations n'aurait pas eu besoin de quelque
amendement; il est très-vrai qu'il lui a fait, dans les détails, beaucoup de petits ennemis très-actifs et très-bruyans. Quant au choix des personnes, il le fixa sur Champfort, qui, comme homme de lettres et philosophe , était un de ceux de cette classe qui se fussent ouvertement déclarés pour la révolution; et sur Carra, employé déjà dans la Bibliothèque , et dont le zèle extrême , sinon les talens , semblait demander cette récompense. Il n'avait pas plus vu l'un que l'autre , et il ne se détermina que par ces considérations, dans lesquelles entrait encore la nécessité de faire goûter son choix du public. J'ai reçu ces deux hommes chez moi par suite de leur place et de leurs relations, en conséquence, avec le ministre de l'Intérieur; et j'aurais continué devoir Champfort avec plaisir, si les circonstances ne nous eussent éloignés. Carra, devenu député, m'a paru un fort bon homme à très-mauvaise tète : on n'est pas plus enthousiaste de révolution , de république et de liberté ; mais on ne juge pas plus mal des hommes et des choses. Tout entier à son imagination , calculant d'après elle plutôt que sur les faits , arrangeant dans sa tête les intérêts des puissances comme il convenait à nos succès, voyant tout en couleur de rose , il rêvait le bonheur de son pays et l'affranchissement de l'Europe entière, avecune complaisance inexprimable. On ne peut pas se dissimuler qu'il n'ait beaucoup contribué à nosmouvemens politiques et aux soulèvemens qui eurent pour objet de renverser la tyrannie ; ses Annales
O.l'J. PORTRAITS.
réussissaient merveilleusement dans le peuple par un certain ton prophétique , toujours imposant pour le vulgaire ; et quand on voit cet homme là traduit en jugement comme traître à la république , on est tenté de se demander si Robespierre travaille pour l'Autriche ? Mais il est bien clair que c'est pour luimême , et que dans sa dévorante ambition de passer pour l'unique libérateur de la France, il veut anéantir tous ceux qui , de quelque manière , servirent leur pays avec une sorte d'éclat ou de bruit (i).