ÉCLAIRCISSEM. HISTOR. ET PIÈCES OFFICIELLES
traîne presque toujours l'audace de tout prétendre , et la présomption du succès : plaignons les infortunés que cette habitude aveugla dès l'enfance; elle prépara leur ruine dans un siècle de lumières. Soyons assez sages pour prémunir contre elle tout homme isolé ; redoutons- la pour nous jusqu'au scrupule, et sachons nous appliquer avec sévérité les importantes leçons que nous donne notre propre histoire.
Fatiguée d'une longue oppression, et enfin portée au comble de l'indignation par les excès de la perversité, la nation , éclairée sur ses droits , les reprit en 1 78g. La Bastille fut renversée, et l'édifice bizarre d'une monarchie despotisée fit place à la constitution que nous donnent les représentai. Établie sur des bases inébranlables et sacrées , il fallait qu'elle se soutînt comme elles, si leur correspondance était exacte , ou qu'on en sentît bientôt les vices.
Il en existait sans doute : trois ans d'agitation et de trouble les ont développés ; mais il eût été possible de rester longtemps sans les apercevoir , si le premier de tous n'eût été dans les grands moyens de corruption laissés à la cour.
Menacé extérieurement par de puissans ennemis , travaillé dans l'intérieur par des malveillans , le peuple, lassé des lenteurs et des trahisons d'agens perfides, s'est levé une seconde fois ; il a voulu dissiper ces artisans de mensonges qui environnent le trône comme des insectes avides.
Sa justice, aussi terrible que sa patience est longue , s'est indignée d'une résistance rendue cruelle par les apparences de conciliation dont on l'avait fait précéder. Jetons un voile sur des détails toujours affligeans , puisque le sang des hommes a coulé. Combien les despotes sont coupables de causer, pour l'élévation de quelques mortels prétendus privilégiés, la ruine de tant d'individus!
Le despotisme fut détruit en 178g; mais I7g2 sera l'époque du règne de l'égalité. Un peuple fier et brave a démontré qu'il voulait l'établir et qu'il saurait la conserver. Son cou-
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rage annonce à l'univers qu'il n'a rien à redouter, et qu'on est sûr de tout vaincre quand on est résolu à se sacrifier.
Rappelé de ma retraite au département de l'Intérieur, je rentre dans la lice, sans me dissimuler les dangers du combat. J'avais été porté la première fois au ministère sans l'avoir ambitionné ; je m'étais efforcé , sans terreur , d'en remplir les devoirs , et je m'en étais vu décharger sans regret. J'accepte de nouveau cette grande tâche : tout citoyen doit envisager du même œil et embrasser avec le même calme , et les grands travaux, et la gloire et la mort, sans les rechercher ni les craindre. Mon premier soin , dans cette carrière, est de m'adresser à ceux à l'aide de qui je dois la parcourir. Je viens vous entretenir , Messieurs, avec cet abandon cher à l'homme sensible et loyal , avec cette franchise , seule digne de la liberté, qui ne connaît point les détours de ce qu'on appelait autrefois petitement la politique, parce que n'ayant pour but que le bonheur commun, elle n'a rien à taire ni à cacher.
Nous avons tous à remplir des devoirs , sinon également étendus, du moins également respectables et touchans. Appelés par la confiance du peuple au soin glorieux de faire exécuter les lois pour sa félicité, pénétrons -nous de cette auguste destination. Eh quoi ! l'espérance d'un bonheur particulier dans un avenir lointain peut faire des fanatiques ; et la confiance d'assurer celui de vingt millions d'hommes ne trouverait pas des enthousiastes !
Malheur au froid égoïste dont le cœur ne s'émeut pas à cette douce idée ! Il ne méritait point de voir une patrie lui sourire, et il ne connaîtra jamais le charme de se dévouer pour elle.
Messieurs, nous ne devons pas nous le dissimuler , les derniers et sanglans efforts du peuple irrité n'auraient pas été nécessaires, si tous ceux qu'il avait investis de sa confiance l'eussent justifiée ; si tous ses mandataires s'étaient souvenus qu'ils devaient leur existence, comme tels, à la constitu-
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tion, et ne pouvaient avoir d'action par elle que pour son maintien.
Cette vérité était facile à saisir ; pourquoi a-t-elle été méconnue? C'est qu'on a manqué de bonne foi; c'est que beaucoup de gens se sont dits attachés à la constitution, pour obtenir des moyens de la détruire ou de la tourner à leur profit ; c'est qu'on n'aimait pas sincèrement la liberté , et qu'on ne voulait d'elle que l'avantage de n'avoir personne au-dessus de soi, sans vouloir souffrir qu'il n'y en eût plus au-dessous ; c'est que nous étions généralement très-corrompus , et que la révolution , faite par les lumières , avait à combattre les mœurs. De là , ces propos si chaudement avancés, si avidement répandus, et hautement répétés , de l'absurdité du nouveau régime , de l'impossibilité de le maintenir, des crimes attribués à ceux qui cherchaient à le défendre, et de la faction prétendue de quiconque s'en montrait sincèrement ami : tandis qu'il n'y avait d'absurde que la volonté de garder notre ancienne manière d'être dans le nouvel état de choses; d'impossible, que l'alliance monstrueuse des sottises de la vanité avec les principes de la justice éternelle; de crimes, que ceux de toutes les passions conjurées contre l'égalité ; de factieux , que ceux qui se couvraient toujours du manteau de la loi pour en combattre l'esprit.
De là encore, ce fol espoir, nourri par de continuelles tentatives , de ramener de l'ancien régime ce qui pouvait consoler l'orgueil d'une caste dont l'existence a prouvé partout les dangers ; de là , cette conj uration contre les sociétés populaires, attribut et soutien de la liberté. Leur existence découle si nécessairement de la constitution, elle est une application si simple et si juste des droits reconnus, que ne pouvant en contredire la légitimité, on était réduit à leur prêter des inconvéniens.
Ils étaient grands, en effet; car les hommes sont toujours funestes à la tyrannie, et dès qu'ils confèrent ensemble à
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l'abri de la loi , on ne saurait les opprimer long-temps. On affecta donc certains mots pour faire croire à des partis ; il ne s'agit, en effet, que de créer un être factice, pour lui supposer ensuite des modifications, au moyen desquelles on séduit les faibles , et l'on fait peur aux sots. Des citoyens réunis dans tels lieux , avaient pris de cela seul le nom de Jacobins; c'était le rendez-vous des députés de l'Assemblée constituante , ce fut celui des patriotes ardens de la capitale. Ceuxdes autres villes qui se réunirent à leur exemple , communiquèrent avec eux ; dès-lors on vit s'établir une circulation de lumières et de sentimens dont la rapidité , l'accroissement successif, frappèrent de terreur les soupirans du despotisme. On fit des Jacobins une puissance, on leur supposa des projets atroces, on leur attribua tous les malheurs , afin de les rendre suspects , odieux , de proscrire en leur nom tout ce qu'il y avait d'hommes attachés aux principes de l'égalité. Ce système, très-bien lié , fut suivi avec une intelligence et une ardeur dont les développemens et les effets occuperont une place importante dans l'histoire de la révolution et de celle des tyrans. Qui pourrait s'abuser encore aujourd'hui ! L'énergie et la justice du peuple doivent attérer ses calomniateurs.
A entendre les lâches écrivains qui se faisaient payer pour l'insulter , on eût cru que Paris et la France étaient divisés en deux partis égaux. Les habitans de la capitale ont prouvé le contraire dans la journée du 10 , et il n'y a plus de doute sur l'objet de nos efforts et de nos combats : c'est le triomphe de l'égalité.
La révolution vient de s'achever, hâtons-nous d'assurer ses bienfaisans effets. Nos représentans ont juré la liberté, l'égalité , elles ne doivent plus être séparées désormais ; c'est par elles que vous devez faire aimer les lois , c'est pour elles que vous devez les faire exécuter. Plus d'excuses , plus d'hésitations , plus d'espérances criminelles : que celui d'entre vous , Messieurs , qui ne jurerait pas dans son cœur Tadhé-
sion à ces principes sacrés , quitte à l'instant le caractère de fonctionnaire public, dont il serait aussi incapable qu'indigne de remplir les devoirs. Je n'ai cessé de vous les rappeler dans le temps de ma première administration : j'ajoute aujourd'hui que la nation déclare hautement qu'elle en ordonne la plus exacte observation , et que je me dévoue tout entier à les maintenir.
Les dangers de la patrie ne sont pas encore anéantis ; tant qu'ils existent, tout homme est responsable et de ce qu'il doit faire de bien , et de ce qu'il peut empêcher de mal. Aucun citoyen n'est indifférent sans être coupable : tous doivent agir et surveiller. En paix, la confiance règne et se j ustifie : elle est un prix glorieux accordé par les commettans à leurs administrateurs. En guerre, celle surtout à laquelle donne lieu une révolution intérieure , la défiance est presque une vertu : mise en action , elle est un titre à la reconnaissance si elle découvre une trahison.
Vous ne tarderez donc pas à appliquera vos séances la loi de la publicité : elle est portée ; honorez-vous de sa prompte et entière, exécution. C'est par la publicité qu'on s'assure de l'opinion ; c'est par elle qu'on obtient la confiance, qu'on rend hommage à la souveraineté du peuple, et qu'on mérite ses éloges. Elle justifie l'intention des bons ; elle sauve de l'erreur les faibles : elle prouve enfin qu'il n'est d'hommes dignes d'être vus, que ceux qui ne craignent pas de se montrer.
Je dois vous prévenir , Messieurs, de l'extrême sensation qu'ont faite à l'Assemblée , les plaintes amères contre les directoires, lents ou inexacts dans la publication des lois et des adresses, ou autres écrits civiques, envoyés par l'Assemblée nationale. On a raj)proché ces lenteurs affectées j)our la publication des lois ou des instructions qui frappaient plus vigoureusement sur les opinions ou les erreurs de ces directoires, de leur célérité à recueillir et répandre tout ce qui peut affaiblir l'esprit public. Cette opposition a été faite
d'une manière qui doit les rendre bien empressés d'en effacer le souvenir.
Les circonstances, Messieurs, nécessitant la plus grande exactitude dans toutes les mesures, je vous prie de me faire passer sur-le-champ les noms , surnoms , avec l'indication du ci-devant état ou grade des émigrés de votre département, de leurs femmes et de leurs enfans , du lieu qu'habitent ces personnes ; enfin une notice de la nature , étendue et localité de leurs biens.
Je vous prie également de m'écrire le plus souvent qu'il vous sera possible, pour me faire connaître l'état de l'esprit public, les mouvemens qui pourraient survenir, les personnes qui les auraient suscités, et les faits qu'ils auraient produits.
Je vous invite , Messieurs, à vous livrer sans partage au bonheur de seconder une révolution qui s'achèverait , sans vous , dans les déchiremens , et que vous pouvez et devez promptement affermir avec gloire.
Mandataires du peuple, continuez de faire aimer et connaître sa souveraineté ; montrez-la dans sa majesté aux amis de l'égalité ; manifestez sa force aux téméraires qui oseraient en douter , et surtout aux rebelles qui tenteraient de la méconnaître.
Le ministre de V Intérieur , Signé Roland.
{Moniteur du 19 août 1792.) Note (B) , page 3 1 .
Extrait des arrêtés pris par le Conseil général de la Commune, dans la séance du 2 septembre 1792.
Aux armes Citoyens Aux armes! l'ennemi est à
nos portes.
Le procureur de la commune ayant annoncé les dangers pressans de la patrie , les trahisons dont nous sommes me-
nacés , l'état de dénûment de la ville de Verdun assiégée en ce moment par les ennemis , qui , avant huit jours, sera peut-être en leur pouvoir;
Le conseil général arrête :
i°. Les barrières seront à l'instant fermées ;
2°. Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se rendent aux frontières seront sur-le-champ arrêtés ;
3°. Tous les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal ;
4°. Tous les citoyens qui , par leur âge ou leurs infirmités, ne peuvent marcher en ce moment , déposeront leurs armes à leurs sections, et on en armera ceux des citoyens peu fortunés qui se destineront à voler sur les frontières;
5°. Tous les hommes suspects, ou ceux qui , par lâcheté r refuseraient de marcher , seront à l'instant désarmés;
6°. Vingt-quatre commissaires se rendront sur-le-champ aux armées pour leur annoncer cette résolution , et dans les départemens voisins, pour inviter les citoyens à se réunir à leurs frères de Paris , et marcher ensemble à l'ennemi ;
7°. Le comité militaire sera permanent ; il se réunira à la maison commune , dans la salle ci-devant de la reine ;
8°. Le canon d'alarme sera tiré à l'instant, la générale sera battue dans toutes les sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie ;
9°. L'Assemblée nationale, le pouvoir exécutif provisoire, seront prévenus de cet arrêté ;
io°. Les membres du conseil général se rendront sur-lechamp dans leurs sections respectives, y annonceront les dispositions du présent arrêté , y peindront avec énergie à leurs concitoyens les dangers imminens delà patrie, les trahisons dont nous sommes environnés ou menacés, et leur représenteront avec force la liberté menacée, le territoire français envahi ; ils leur feront sentir que le retour à l'esclavage le plus ignominieux , est le but de toutes les démarches de nos ennemis , et que nous devons , plutôt que de le souffrir, nous
ensevelir sous les ruines de notre patrie, et ne livrer nos villes que lorsqu'elles ne seront plus qu'un monceau de cendres ;
ii°. Le présent arrêté sera sur-le-champ imprimé, publié et affiché.
Signé Huguenin , président ,
Tallien , secrétaire-greffier, {Moniteur du 3 septembre 1792.)
Note (C) , page 3 2 .
Lettre de M. Roland, ministre de l'Intérieur, à M. Santerre,
En date du 4 septembre , l'an IV de la liberté.
Au nom de la nation , et par ordre de l'Assemblée nationale et du pouvoir exécutif, je vous enjoins, Monsieur, d'employer toutes les forces que la loi met dans vos mains , pour empêcher que la sûreté des personnes et des biens soit violée ; et je mets sur votre responsabilité tous attentats commis sur un citoyen quelconqiie, dans la ville de Paris. Je vous envoie un exemplaire de la loi qui vous ordonne la surveillance et la sûreté que je recommande , et j'informe l'Assemblée nationale et le maire de Paris des ordres que je vous soumets. \
Réponse de M. Santerre.
Monsieur le ministre , je reçois à l'instant votre lettre. Elle me somme , au nom de la loi , de veiller à la sûreté des citoyens : vous renouvelez les plaies dont mon cœur est ulcéré , en apprenant à chaque instant la violation de ces mêmes lois et les excès auxquels on s'est livré. J'ai l'honneur de vous représenter, qu'aussitôt la nouvelle que le peuple était aux prisons, j'ai donné les ordres les plus précis aux
commandans des bataillons . de former de nombreuses patrouilles , et aux commandans du Temple et autres , voisins de la demeure du roi et de l'hôtel de la Force , à qui j'ai recommandé cette prison , qui n'était pas encore attaquée. Je vais redoubler d'efforts auprès de la garde nationale , et je vous jure que, si elle reste dans l'inertie, mon corps servira de bouclier au premier citoyen qu'on voudra insulter. {Moniteur du 7 septembre 1792.)
Note (D) , page 38.
Paris , le 3 septembre 1 792 , l'an IV de la liberté.
Lettre de M. Roland, ministre de V Intérieur , à î Assemblée nationale.
Monsieur le Président,
Je viens remplir un devoir sacré, dont l'accomplissement peut me coûter cher ; niais je n'ai jamais capitulé avec ma conscience , et je serai docile à sa voix , quoi qu'il puisse en arriver.
Je ne rappellerai point ici quelles circonstances m'ont porté la première fois dans le ministère, que je n'avais ni désiré, ni attendu ; je n'y ai vu que l'occasion de développer des principes dont l'amour de l'humanité fait la base. J'ai dit hautement la vérité à un roi que je voyais compromettre le salut de l'empire, en se perdant lui-même. Aucune considération n'a influé sur mon courage ; j'aime trop mon pays pour songer même à la gloire; et quand il s'agit de l'intérêt de tous, je ne vois plus rien qui me soit personnel. La confiance nationale m'a imposé de nouveau le fardeau du ministère, dans un temps plus orageux encore : je l'ai reçu sans hésiter , parce que cette confiance m'en faisait 11. 25
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une loi; je le soutiens sans faiblesse, et j'y sacrifierai ma vie , tant que je pourrai le porter utilement ; mais je devrai le de'poser, du moment où je ne serais plus qu'un fantôme représentatif, sans action et sans influence.
Quel est cependant l'état des choses dans lequel nous existons? Quelles suites doit -il avoir? Quelle obligation impose-t-il ?
Je sais que les révolutions ne se calculent point par les règles ordinaires ; mais je sais aussi que le pouvoir qui les fait, doit bientôt se ranger sous l'abri des lois, si l'on ne veut qu'il opère une entière dissolution. La colère du peuple et le mouvement de l'insurrection sont comparables à l'action d'un torrent qui renverse des obstacles qu'aucune autre puissance n'aurait anéantis, mais dont le débordement va porter au loin le ravage et la dévastation s'il ne rentre bientôt dans son lit. Sans la journée du 10, il est évident que nous étions perdus; la cour, préparée depuis long- temps , attendait l'heure de combler toutes ses trahisons , de déployer sur Paris l'étendard de la mort , et d'y régner par la terreur. Le sentiment du peuple, toujours juste et prompt . quand l'opinion n'est pas corrompue, a prévenu l'époque marquée pour sa perte , et l'a rendue fatale aux conspirateurs.
Il est dans la nature des choses et dans celle du cœur humain, que la victoire entraîne quelques excès : la mer , agitée par un violent orage, mugit encore long-temps après la tempête ; mais tout a ses borues , ou doit enfin les voir déterminées.
Si la désorganisation devient une habitude ; si des hommes zélés, mais sans connaissance et sans mesures, prétendent se mêler journellement de l'administration et entraver sa marche ; si , à l'appui de quelque faveur populaire, obtenue par une grande ardeur, et soutenue par un plus grand parlage, ils répandent la défiance, sèment les dénonciations, excitent la fureur, dictent les proscriptions, le gouverne-
nient n'est plus qu'une ombre, il n'est rien; et l'homme de bien , commis au timon des affaires, doit se retirer dès qu'il ne peut plus le diriger; car il n'est point placé pour faire image , mais pour agir. La commune provisoire a rendu de grands services; elle n'a pas besoin de mon témoignage à cet égard, mais je le lui rends avec effusion de cœur; la commune provisoire s'abuse actuellement par l'exercice continué d'un pouvoir révolutionnaire , qui ne doit jamais être que momentané pour n'être pas destructeur; et elle nous prépare de grands maux, si elle tarde encore à se renfermer dans ses justes limites : voilà un autre témoignage que je rends aussi hardiment que le premier, car on doit la vérité aux peuples comme aux rois : et je ne la tairai pas plus aux uns qu'aux autres.
L'Assemblée a rendu de sages décrets, qui conservent en conseil général les commissaires auxquels les sections continuent d accorder leur confiance ; mais ce conseil , ainsi que le nom l'indique , n'est que pour les délibérations ; l'action doit être concentrée dans le corps municipal pour être plus une et plus vive : c'est lui qui est chargé de l'exécution ; c'est par lui qu'elle doit être faite. Le maire doit jouir de l'influence qui lui est attribuée parla loi. Cependant les limites respectives continuent d'être oubliées ou méconnues ; les ordres se croisent ; on ignore souvent de qui ils émanent , et la responsabilité du ministre et du maire devient illusoire ou cruelle , puisqu'elle tombe sur des faits dont ils n'ont point connaissance, ou qu'ils ne peuvent empêcher. Jamais l'unité d'action ne fut plus nécessaire. Des ennemis aguerris et nombreux sont établis sur notre territoire ; ils s'emparent de quelques villes; ils menacent la capitale; c'est vers elle que se dirigent leur rage et leur désespoir : c'est là qu'ils ont à exercer des vengeances ; c'est là qu'ils espèrent dissoudre le gouvernement, et profiter de leurs avantages. Sans doute l'énergie du peuple, bien dirigée, leur opposera des barrières insurmontables; mais c'est précisément pour cette di-
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rection qu'il faut de l'ensemble et de l'activité; l'une et l'autre sont impossibles , lorsque tout le monde commande. J'ai vu le ministre de la Guerre gémir des lenteurs qu'apportait à la formation du camp l'intervention d'une commission ardente et zélée , mais étrangère aux dispositions de cette nature.
Le peuple doit être là en personne ou par ses commissaires , pour voir ce que fait le pouvoir exécutif: soit; mais il doit le laisser agir, sous peine de périr au milieu de ses propres débats. Car, de deux choses l'une : les personnes chargées de ce pouvoir jouissent de sa confiance , ou ne l'ont pas ; dans cette dernière supposition , il faut qu'elles se retirent; dans la première, elles doivent user , dans toute son énergie, du pouvoir qui leur est confié. Une jalouse inquiétude fermente et aigrit encore contre ce pouvoir , comme s'il rendait essentiellement vicieux les hommes auxquels il est réparti ; comme si l'identité des noms faisait celle des choses, et que des ministres responsables pussent avoir rien de commun avec ce qu'était un roi inviolable.
Hier, au sein même de la maison commune, on dénonçait les ministres , vaguement, quant au fond , parce qu'on manquait de sujets de reproches; mais avec cette chaleur et cette force d'assertion qui frappe l'imagination , la séduit un moment , qui égare et détruit la confiance, sans laquelle nul homme en place ne doit y rester , dans un gouvernement libre.
Hier encore, dans une assemblée des présidons de toutes les sections , convoquée par les ministres chez M. le maire , dans l'intention de concilier les esprits, de s'éclairer mutuellement, j'ai reconnu cette méfiance qui suspecte, interroge, entretient le trouble, et entrave les opérations.
Hier , fut un jour sur les événemens duquel il faut peutêtre laisser un voile ; je sais que le peuple , terrible dans sa vengeance , y porte encore une sorte de justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur : il la
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dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop long-temps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immoles sans délai. Mais je sais qu'il est facile à des scélérats , à des traîtres d'abuser de cette effervescence , et qu'il faut l'arrêter; je sais que nous devons à la France entière la déclaration, que le pouvoir exécutif n'a pu prévoir, ni empêcher ces excès ; je sais qu'il est du devoir des autorités constituées d'y mettre un terme , ou de se regarder comme anéanties. Je sais encore que cette déclaration m'expose à la rage de quelques agitateurs. Eh bien ! qu'ils prennent ma vie, je ne veux la conserver que pour la liberté, l'égalité; si elles étaient violées, détruites, soit par le règne des despotes étrangers, ou l'égarement d'un peuple abusé , j'aurais assez vécu : mais jusqu'à mon dernier soupir, j'aurai fait mon devoir; c'est le seul bien que j'ambitionne, et que nulle puissance sur la terre ne saurait m'enlever.
Le salut de Paris exige que tous les pouvoirs rentrent à l'instant dans leurs bornes respectives : l'approche des ennemis, les grandes mesures à prendre contre eux, nécessitent, je le répète, une unité d'action, un ensemble, qui ne peuvent se trouver dans le conflit des autorités. C'est sà l'Assemblée nationale à se prononcer à cet égard avec l'élévation et la vigueur que réclament d'aussi grands intérêts. J'ai jdû lui peindre cet état de choses , afin que sa sagesse prît aussitôt les déterminations convenables; et que, dans la supposition affligeante , mais gratuite , que ces déterminations n'eussent point l'effet désiré , la perte de la capitale n'entraînât point celle de l'empire.
Mais le peuple , docile à la voix de ses législateurs , dès qu'ils sont au niveau des circonstances , éclairé par eux sur ses intérêts , rappelé par eux à la marche régulière qu'il doit tenir, sentira bientôt qu'il doit honorer son propre ouvrage , et obéir à ses représentais jusqu'à l'époque qui va les renouveler avec de plus grands pouvoirs ; il apercevra que le
sort de la capitale tient à son union avec les divers départemens ; il sait que le Midi , plein de feu , d'énergie et de courage , était prêt à se séparer pour assurer son indépendance, lorsque la révolution du ioaoût nous a valu une Convention qui doit tout rallier; il aperçoit que les sages et les timides se réuniraient aisément pour établir cette Convention ailleurs , si Paris n'offrait pas la réunion de la liberté la plus grande aux lumières qui soutiennent l'opinion; il jugera , dès le premier moment de calme et de réflexion, que les secours et l'appui qu'il attend de tous les départemens , ne peuvent être que le fruit de l'union , de la confiance qu'établissent et justifient le maintien de l'ordre et l'observation des lois; il reconnaîtra enfin que ses ennemis cachés peuvent se servir de sa propre agitation pour nuire à ses meilleurs amis, à ses plus redoutables défenseurs : déjà l'exemple commence; qu'il frémisse et s'arrête! une juste colère , l'indignation portée à son comble commencent les proscriptions qui ne tombent d'abord que sur les coupables , mais dans lesquelles l'erreur ou les passions particulières enveloppent bientôt l'homme juste.
Il en est temps encore, mais il n'est plus un moment à perdre ; que les législateurs parlent, que le peuple écoute , et que le règne de la loi s'établisse.
Quant à moi, qui brave également l'erreur et la malveillance, parce que je ne veux que le bien de tous , et que je dois le faciliter par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, j'ai consacré ma vie à la justice, à la vérité : je leur serai fidèle.
Je reste à mon poste jusqu'à la mort, si j'y suis utile et qu'on me juge tel; je demande ma démission, et je la donne, si quelqu'un est reconnu pouvoir mieux l'occuper, ou que le silence des lois m'interdise toute action.
Le ministre de V Intérieur , Roland.
{Moniteur du 5 septembre 1792.)
Note (E) , page 38.
A l'époque des horribles événemens de septembre , l'ennemi était à Verdun ; une foule d'hommes et de femmes venaient offrir à l'Assemblée des dons patriotiques ; des volontaires traversaient le lieu de ses séances, en prêtant serment; enfin elle recevait des départemeus un grand nombre d'adresses qui, toutes, contenaient, des protestations de zèle et de dévouement. La lecture de ces adresses, ces députations, ces offrandes remplissent presqu'entièrement le récit des séances. L'Assemblée paraissait s'en occuper beaucoup, pour n'être point forcée de porter ailleurs son attention. Les colonnes du Moniteur ne présentent que quelques passages relatifs aux massacres; mais ces passages, tels qu'ils sont, par ce qu'ils disent, et par ce qu'ils laissent entrevoir, sont encore infiniment précieux pour l'histoire. Ils donnent surtout une juste idée de la situation des esprits dans l'Assemblée, qui paraissait craindre par-dessus tout de laisser apercevoir sa terreur.
Séance du 2 septembre 1792 , à 6 heures du soir.
Des officiers municipaux, admis à la barre, annoncent <|u'il se fait des rassemblemens autour des prisons, et que le peuple veut en forcer les portes : ils prient l'Assemblée de délibérer sur-le-champ sur cet objet , en lui observant que le peuple est à la porte , et qu'il attend sa décision.
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M. Bazive. Je demande que l'Assemblée envoie des commissaires pris dans son sein pour parler au peuple , et rétablir le calme.
M. Fauchet annonce que deux cents prêtres viennent d'être égorgés dans l'église des Carmes.
M. le président nomme les commissaires. Ce sont MM. Ba« zire , Dussaulx, François (de Neufchâteau ), Isnard , Lequinio ; M. Audrein se joint à eux
Un citoyen de la garde nationale annonce que les commissaires de l'Assemblée n'ont pu parvenir à calmer le peuple, et qu'en conséquence il faut que l'Assemblée prenne une autre mesure....
On lit une lettre de M. l'abbé Sicard , par laquelle il annonce qu'il vient d'être sauvé de la fureur du peuple par le dévouement généreux d'un horloger nommé Monot , qui a dit au peuple en ouvrant sa poitrine : Il faut que vous perciez ce sein pour arriver à celui de l'abbé Sicard.
Sur la proposition de M. Lagrevolle , l'Assemblée nationale décrète que M. Monot a bien mérité de la patrie....
Un des deux commissaires envoyés pour visiter les environs du Temple , annonce que le calme règne dans l'intérieur et l'extérieur , et qu'il n'y a aucune apparence de rassemblement.
M. Dussaulx. Les députés que vous avez envoyés pour calmer le peuple sont parvenus avec beaucoup de peine aux portes de l'Abbaye. Là, nous avons essayé dé nous faire entendre. Un de nous est monté sur une chaise ; mais à peine eut-il prononcé quelques paroles , que sa voix fut couverte par des cris tumultueux. Un autre orateur, M. Bazire , a essayé de se faire écouter par un début adroit ; mais quand le peuple vit qu'il ne parlait pas selon ses vues, il le força de se taire. Chacun de nous parlait à ses voisins à droite et à gauche; mais les intentions pacifiques de ceux qui nous écoutaient, ne pouvaient se communiquer à des milliers d'hommes rassemblés. Nous nous sommes retirés et lec
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ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se passait....
A une heure du matin le bruit se répand dans la salle que le désordre continue , et qu'on tue toujours des prisonniers. — Les commissaires écrivent à la commune pour en recevoir des informations précises. — A deux heures et demie, trois commissaires de la commune arrivent.
M. Truchot , commissaire. Messieurs , la plupart des prisons sont maintenant vides ; environ quatre cents prisonniers ont péri. A la prison de la Force où je me suis transporté, j'ai cru devoir faire sortir toutes les personnes détenues pour dettes. J'en ai fait autant à Sainte-Pélagie. Revenu à la commune , je me suis rappelé que j'avais oublié à la prison de la Force la partie où sont renfermées les femmes. J'en ai fait sortir vingt-quatre. Nous avons principalement mis sous notre protection mademoiselle Detourzelles et madame Sainte- Brice. J'observe que cette dernière est enceinte. Pour notre propre sûreté, nous nous sommes retirés, car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces deux dames à la section des Droits de l'Homme , en attendant qu'on les juge.
M. Tallien^ commissaire de la commune. On s'est d'abord porté à l'Abbaye. Le peuple a demandé au gardien les registres. Les prisonniers détenus pour l'affaire du io(août) et pour cause de fabrication de faux assignats ont péri surle-champ : onze seulement ont été sauvés. Le conseil de la commune a envoyé une députation pour s'opposer au désordre. Le procureur de la commune s'est présenté le premier, et a employé tous les moyens que lui suggéraient son zèle et son humanité. Il ne put rien gagner, et vit tomber à ses pieds plusieurs victimes. Lui-même a couru des dangers, et on a été obligé de l'enlever, dans la crainte qu'il ne pérît victime de son zèle. De là le peuple s'est, porté au Châtelet, où les prisonniers ont aussi été immolés.
A minuit environ , on s'est porté à la Force. Nos commis-
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saires s'y sont transportes , et n'ont pu rien gagner. Des deputations se sont succédé ; et lorsque nous sommes partis pour nous rendre ici, une nouvelle députation allait encore s'y rendre. L'ordre a été donné au commandant général d'y faire transporter des détachemens ; mais le service des barrières exige un si grand nombre d'hommes , qu'il ne reste point à sa disposition assez de inonde pour assurer le bon ordre. Nos commissaires ont fait ce qu'ils ont pu pour empêcher l'hôtel de la Force d'être pillé; mais ils n'ont pu arrêter en quelque sorte la juste vengeance du peuple; car, nous devons le dire, ses coups ont tombé sur des fabricateurs de faux assignats, qui étaient là depuis fort long-temps: ce qui a excité la vengeance , c'est qu'il n'y avait là que des scélérats reconnus.
M. Guiraud, commissaire. On est allé à Bicêtre avec sept pièces de canons. Le peuple , en exerçant sa vengeance , rendait aussi sa justice ; au Châtelet , plusieurs prisonniers ont été élargis au milieu des cris de vive la nation, et au cliquetis des armes. Les prisons du Palais sont absolument vides , et fort peu de prisonniers ont. échappé à la mort.
M. Tallien. Voici un fait important. Un homme vient de porter à la commune cinq louis en or et quatre-vingttrois livres en argent blanc , frappé au nouveau coin. Il y a un dépôt d'établi pour les divers effets trouvés sur les prisonniers.
M. Guiraud. Le peuple , sur le Pont-Neuf, faisait la visite des cadavres , et déposait l'argent et les porte-feuilles. Un homme pris volant un mouchoir a été tué —
M. Guiraud, reparaissant à la tribune. J'ai oublié un fait important pour l'honneur du peuple. Le peuple avait organisé dans les prisons un tribunal composé de douze personnes. D'après l'écrou , d'après diverses questions faites au prisonnier , les juges apposaient les mains sur sa tête , et disaient : « Croyez-vous que dans notre conscience nous puissions elar- »gir monsieur?» Ce mot élargir était sa condamnation. Quand
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on disait : oui, l'accusé était lâché, et il allait se précipiter sur les piques. S'il était jugé innocent , les cris de vive la nation se faisaient entendre, et on rendait à l'accusé la liberté.
Du lundi , 3 septembre , à 9 heures du matin.
M. Jounnau, député des Deux-Sèvres , fait hommage d'un fusil et d'une baïonnette qu'il avait achetés pour voler à la
défense de la patrie , au sortir de son poste ( On applaudit. )
Le ministre de l'Intérieur envoie la réponse qui lui a été faite ce matin par M. Pétion. Le maire annonce qu'il n'a appris les événemens de la nuit qu'au moment où il n'y avait plus de remède à y apporter. Craignant qu'on ne se portât au Temple , il a requis le commandant général qui s'y est porté lui-même ; il n'y a point eu de trouble à cet endroit : il l'a requis encore de faire marcher du renfort aux prisons....
Les acteurs , actrices et employés du théâtre de mademoiselle Montansier viennent offrir de former une compagnie. ( On applaudit. )...
Une députation de la section du Marais fait lecture de l'arrêté qu'elle a pris de s'engager par serment à ne jamais porter atteinte aux précieux otages renfermés au Temple. (On applaudit.)
On fait lecture d'une lettre des commissaires du conseil de la commune.
Au Temple, ce 3 septembre 1792.
« L'asile de Louis XVI est menacé. La résistance serait impolitique, dangereuse, injuste peut-être. L'harmonie des représentans du peuple avec les commissaires de la commune pourrait garantir le désordre. Nous demandons que vous vouliez bien nommer six membres pour , conjointement avec nous, calmer l'effervescence. »
La proposition de la commune, convertie en motion , est adoptée. (On applaudit.)
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Le 3 septembre , l'Assemblée avait reçu la lettre dans laquelle Roland dénonçait avec horreur les massacres des prisons. Il fallait bien essayer de les excuser. Le morceau suivant fut inséré le 6 dans le Moniteur à l'article Paris.
Jeudi , 6 septembre.
Quelque déconcertés que dussent être les conjurés , depuis la journée du 10 août et depuis la découverte précieuse des preuves du plus horrible complot contre la liberté publique, ils n'avaient pas pour cela abandonné tout espoir de succès. Des projets absolument isolés leur avaient paru sans doute trop insensés ; mais en les calculant avec l'approche de l'armée ennemie, avec le système de terreur dont on l'a fait précéder , et surtout avec l'intention de faire évader ceux des leurs qu'une surveillance active avait mis hors d'état de nuire, ils entrevoyaient encore quelque possibilité de réussir , et préparaient une tentative.
On -avait eu connaissance, par des indices particuliers, des aveux publics , des dénonciations signées , que , pendant la nuit, les prisons seraient ouvertes pour faire évader les conspirateurs ; que les autres détenus , dont le nombre était considérable, et auxquels on devait donner des armes autant qu'il serait possible, se répandraient dans la ville, forceraient les corps-de-garde, désarmeraient les citoyens, et réunis à quelques autres brigands, s'introduiraient dans les maisons pour piller et incendier.
Le dimanche r» , tandis que les citoyens , électrisés par la proclamation de la commune provisoire, se rassemblaient dans leurs sections pour s'enrôler , et pour y délibérer sur les dangers de la patrie, seize particuliers , armés de pistolets et de poignards , avaient été arrêtés ( l'archevêque d'Arles et le vicaire de Saint- Fériol de Marseille étaient du
nombre). On les conduisait de la cour du Palais au comité desQuatre-Nations. Ils firent résistance, et l'un d'eux tira un coup de pistolet qui blessa mortellement un citoyen; alors ils devinrent victimes de leur propre fureur.
Les bruits de l'évasion projetée des prisonniers inspirent plus de crainte ; elles s'accroissent par des indices plus certains , et prennent une telle consistance , que plusieurs sections arrêtent d'envoyer autour des prisons de nombreuses patrouilles pour les surveiller; mais l'indignation du peuple était à son comble , et il formait déjà la résolution la plus hardie et la plus terrible. « Eh bien! qu'ils meurent tous , s'écrie un citoyen qui venait de s'enrôler : le danger de la patrie nous appelle , partons ; mais en quittant nos familles , n'emportons pas la crainte que nos concitoyens qui se privent pour nous de leurs armes, ne puissent défendre nos femmes et nos enfans contre de nouveaux complots ; que les scélérats meurent tous. »
Cette résolution subite se propage avec une activité incroyable. Le peuple se porte de toutes parts aux prisons. La municipalité fait de vains efforts pour l'arrêter. Tout ce qui lui est possible , c'est de prendre des mesures de prudence , pour que du moins l'innocent ne soit pas confondu avec le coupable.
Un grand nombre de prisonniers , réclamés par des citoyens , ont été rendus ; et si la justice du peuple a été terrible , il est constant qu'il faisait éclater la plus grande joie, quand il n'avait [point à punir. L'innocent était délivré et porté en triomphe au milieu des cris de vive la nation. On conduisait auprès d'un criminel expirant ceux qui n'étaient que légèrement coupables , et le spectacle de terreur dont ils étaient témoins , précédait le moment de leur délivrance.
M. Jonneau, député , réclamé par ses collègues, a été accompagné jusqu'à l'Assemblée nationale; il avait le décret d'inviolabilité placé sur sa poitrine.
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M. d'Affri a été sauvé et reconduit chez lui par le peuple.
Le lendemain, madame Lamballe a eu la tête coupée ; son corps a été traîné dans la ville et plus particulièrement autour du Temple. Madame Tourzelle et autres dames attachées à la femme du roi ont été sauvées par les commissaires de la commune. Madame Sainte-Brice et mademoiselle Tourzelle avaient été sauvées la veille par les soins de deux commissaires du conseil de la commune , qui eux-mêmes ont manqué d'être victimes de leur zèle ; ces deux dames sont actuellement en sûreté.
L'abbé Salomon, ex-conseiller au parlement; Duveyrier, ci - devant secrétaire du sceau ; l'abbé Sicard , Guillaume, notaire, et plusieurs autres ont été sauvés.
M. Saint-Méart, accusé de travailler au Journal de la Cour et de la Ville, a été épargné et reconduit chez un ami par son propre juge : celui-ci a refusé de l'argent qui lui était offert dans un mouvement de joie et de reconnaissance ; il n'a accepté qu'un verre d'eau-de-vie.
Il y a eu avant-hier quelque fermentation au Temple; mais un ruban marquant la limite que le peuple ne devait pas dépasser , a été respecté et a suffi pour le contenir.
Madame de Staël a obtenu un passeport et est allée rejoindre M. Necker , à sa terre de Copet.
Les massacres n'en continuaient pas moins: mais la commune trompait l'Assemblée par ses rapports, et l'Assemblée consentait à se laisser tromper : l'extrait qui suit en offre la preuve.
Du mardi 4 septembre , à 9 heures du matin.
Des officiers municipaux se présentent à la barre. Vun d'eux portant la parole : Législateurs , les prisons sont vides , l'innocence a échappé au glaive de la vengeance du peuple. Des citoyens innocens étaient en état d'arrestation ,
leurs têtes étaient menacées ; ils se sont adressés à nous. Nous avons volé à leur secours ; nous avonsdissipé les baïonnettes, et un ruban tricolor a suffi pour arrêter un peuple armé. (On applaudit.) Les jours de l'abbé Sicard , instituteur des sourds et muets, étaient menacés; il était au comité de la section des Quatre -Nations. Nous l'avons réclamé; on nous l'a rendu, et nous l'amenons à la barre de l'Assemblée nationale; le voici. J'ai encore à dire que son collègue , qui avait été arrêté avec lui , est aussi élargi. Les braves citoyens de la section des Quatre-Nations les ont accompagnés jusqu'ici, en assurant qu'ils les défendraient contre toute violence.
Uabbê Sicard : Législateurs, je viens exprimer devant vous la vive reconnaissance dont je suis pénétré , pour l'intérêt que vous avez pris de ma personne , en invitant la commune à pourvoir à ma sûreté : je rends grâce à M. Monot , à qui je dois la vie , et à MM. les commissaires de la commune , qui ont mis tant de soins et d'activité à me préserver de la fureur d'un peuple égaré, moi et mon collègue que vous voyez devant vous ; mais vous ne voyez pas ici un homme dont le souvenir me sera toujours cher , et qui laissera dans mon anie d'éternels regrets, M. Laurent, qui avait été plongé avec moi dans le> fers ; il a été massacré à
mes côtés Législateurs , laissez-moi le pleurer.
Vousavezbeau faire en ma faveur, vousne réparerez jamais la perte que j'ai faite en perdant cet ami. La seule consolation que vous puissiez me donner encore , la seule que je réclame de vous, c'est de me rendre à ma famille, à mes enfans , à qui l'on m'a si cruellement et si injustement arraché. Ces enfans sont venus à cette barre vous redemander leur père, et moi je viens vous redemander mes enfans. Jamais un seul mot injurieux à la cause de la liberté n'a pu sortir de ma plume, et cependant des scellés insultans pour une ame patriote , ont été apposés sur mes papiers. Non, celui qui a juré , avec profusion de cœur , soumission à toutes vos
lois, celui qui a juré de mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que les pères de la patrie savent si bien réparer les maux du nouveau régime , que ceux mêmes qui en sont les victimes sont forcés de le chérir et de le défendre. (On applaudit.)
M. le président. Ceux qui ont si bien mérité de l'humanité , en sauvant un homme si précieux pour la société , en ont trouvé la récompense dans leur cœur. L'Assemblée prendra en considération les objets de votre pétition ; en attendant, elle vous invite à vous asseoir au milieu des législateurs qui ont la gloire et le bonheur de vous îendre à vos concitoyens. (On applaudit. )
M. Chabot. Je viens de la section des Quatre- Nations ; c'est la section où. la vengeance du peuple a été exercée avec le plus de fureur ces jours derniers ; c'est Ja section de Paris la plus peuplée. En arrivant au milieu des citoyens de cette section, je leur ai fait lecture du décret que vous aviez rendu; je leur ai ajouté qu'il était temps de mettre fin à leur vengeance. Aussitôt tous ces citoyens ont juré qu'il ne serait plus commis la moindre violence; ils ont pris l'arrêté de ne reconnaître d'autre autorité que celle de l'Assemblée nationale, qu'il fallait que toutes les autres marchassent sous son ordre. Us ont prêté entre mes mains le serment de maintenir la liberté et l'égalité, et de s'ensevelir pour l'Assemblée nationale. Je leur ai demandé la liberté de M. l'abbé Sicard : M. l'abbé Sicard était libre avant que j'eusse fini de parler. Je demande , au nom de la section des Quatre-Nations , que M. l'abbé Sicard soit rendu à ses élèves. — Cette proposition est décrétée.
Du mardi t\ septembre , séance du soir.
On lit une lettre du ministre de l'Intérieur, par laquelle il annonce que le peuple n'était point encore calmé, et que ,
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rassemblé autour des prisons de l'Abbaye , il voulait encore égorger les signataires de la pétition Guillaume. — Il fait passer copie d'une lettre à M. Santerre, dans laquelle il lui enjoint d'employer les moyens qui sont en son pouvoir pour empêcher que les personnes et les propriétés ne soient violées.
Jeudi 6 septembre , à 9 heures du matin.
M. Pétion. Vous avez voulu être instruit chaque jour de ïa situation de Paris. Permettez-moi de jeter un voile sur le passé ; espérons que ces scènes affligeantes ne se reproduiront plus. Les citoyens les moins éclairés sentent que l'état d'insurrection ne peut être un état habituel ; ils sentent que le règne des lois est aussi celui de la liberté ; ils sentent qu'on fuirait une ville où les propriétés seraient violées. Tout promet Tordre et la paix : les liens de l'administration vont se resserrer, et l'action de l'administration va avoir de l'unité. Déjà la fraternité reprend son empire, les passions particulières se calment , les citoyens se pressent pour Tenrôlement : les barrières de Paris vont s'ouvrir à l'activité du commerce et à la liberté des citoyens. Comptez sur le zèle du maire de Paris , sur son sincère amour du bien , et sur son dévouement à l'Assemblée nationale. — (La salle retentit d'applaudissemens. )
M. le président. L'Assemblée est satisfaite d'opposer à des événemens malheureux , la présence d'un homme de bien : elle se reposera toujours sur votre patriotisme et votre sagesse.
L'Assemblée ordonne l'impression et l'affiche du discours du maire de Paris.
(Moniteur des /}, 5 , 6 et 8 septembre 1792.)
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Note (F), page M.
Circulaire de la commune de Paris du 2 septembre 1792.
Frères et amis, un affreux complot, tramé par la cour, pour égorger tous les patriotes de l'empire français , complot dans lequel un grand nombre de membres de l'Assemblée nationale sont compromis, ayant réduit, le 9 du mois dernier , la commune de Paris à la cruelle nécessité de se servir de la puissance du peuple pour sauver la nation , elle n'a rien négligé pour bien mériter de la patrie. Après les témoignages que l'Assemblée nationale venait de lui donner elle-même, eût-on pensé que dès-lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence , et qu'ils éclataient dans le moment même où l'Assemblée nationale , oubliant qu'elle venait de déclarer que la commune de Paris avait sauvé la patrie, s'empressait de la destituer, pour prix de son brûlant civisme? A cette nouvelle, les clameurs publiques élevées de toutes parts, ont fait sentir à l'Assemblée nationale la nécessité urgente de s'unir au peuple , et de rendre à la commune , par le rapport du décret de destitution , les pouvoirs dont elle l'avait investie.
Fière de jouir de toute la plénitude de la confiance nationale , qu'elle s'efforcera de mériter de plus en plus ; placée au foyer de toutes les conspirations, et déterminée à périr pour le salut public, elle ne se glorifiera d'avoir rempli pleinement son devoir, que lorsqu'elle aura obtenu votre approbation, qui est l'objet de tous ses vœux , et dont elle ne sera certaine qu'après que tous les départemens auront sanctionné ses mesures pour le salut public; et professant les principes de la plus parfaite égalité , n'ambitionnant d'autre privilège que celui de se présenter la première à la brèche, elle s'empressera de se soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l'empire, dès qu'il n'y aura plus rien à redouter.
Prévenue que des hordes barbares s'avancent contre elle , la commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départemens, qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans les prisons, a été mise à mort parle peuple; actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi , et sans doute la nation , après la longue suite de trahisons qui l'a conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si nécessaire, et tous les Français se diront, comme les Parisiens : Nous marchons à l'ennemi , et nous ne laissons pas derrière nous des brigands pour égorger nos femmes et nos enfans.
Signé, Duplain, Panis , Sergent, Lenfant , Marat , Lefort , Jourdeuil, administrateurs du comité de salut public , constitué à la mairie.
Note (G) , page /[5.
Le Ier septembre, Danton se rend à l'Assemblée pour lui annoncer les mesures qui avaient été prises pour sauver la patrie. «Le canon que vous allez entendre , lui dit-il, n'est point le canon d'alarme ; c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre , pour les attérer, que faut-il? de l'audace , encore de l'audace, et toujours de l'audace. »
L'impression produite par ces paroles , qu'accompagnait un geste exterminateur , fut terrible. A la suite de ce discours, Danton fit autoriser des visites domiciliaires. Rentré à l'hôtel de la Justice, il fit appeler les membres du comité de surveillance de la commune (1). Dès la même uuit, les massacres furent conçus et décidés, mais l'instant
(i) Ce comité était composé de sept membres: Marat, Panis, Sergent, Jourdeuil, Duplain, Lefort, Lenfant.
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n'en était point arrêté , ou plutôt on avait besoin de le retarder de quelques jours encore , pour multiplier, pendant ce temps, les arrestations, et grossir le nombre des victimes vouées à la mort. La nouvelle de la prise de Verdun , arrivée à Paris dans la nuit du Ier au 2 septembre 1792 , devint le signal des assassinats. Dès le 2 septembre à midi, Tordre fut donné de fermer les barrières ; à deux heures le canon d'alarme fut tiré , le tocsin sonné , la générale battue. A deux heures et demie, le sang avait commencé à ruisseler à la prison des Carmes-, où étaient renfermés un grand nombre de prêtres; et deux heures après, cet horrible exemple était suivi à l'Abbaye , à la Force, à la Conciergerie... Les prisons mêmes de Bicêtre et de la Saîpêtrière , qui certes ne renfermaient pas des prisonniers politiques, n'échappèrent pas à cette effroyable boucherie. Les massacres de Paris étaient achevés , et cependant de nouvelles scènes de sang se préparaient encore. La commune, dont la barbare surveillance s'étendait j)artout, avait sollicité et obtenu , de l'Assemblée iégislative, un décret qui ordonnait la translation à Paris, des prisonniers de la haute-cour détenus à Orléans. Pendant les assassinats des premiers jours de septembre, quelques amis de l'humanité qui ne jugeaient que trop bien dans quel but la commune avait fait cette demande , réclamèrent la suspension de ce décret ; mais Danton , en sa qualité de ministre de la Justice , était chargé de l'exécuter ; et comme la mort de ces infortunés entrait dans l'affreux système par lequel il prétendait frapper d'épouvante les ennemis de la révolution , les ordres les plus prompts avaient été expédiés à Orléans pour faire partir aussitôt les prisonniers. Us devaient arriver le lendemain 9 septembre à Versailles , et déjà la ville se remplissait de figures étrangères et sinistres. M. Alquier, depuis membre de la Convention, était alors président du tribunal criminel du département de Seineet-Oise. Instruit par la terreur publique, des forfaits dont Versailles allait être le théâtre, ce magistrat ne perdit pas
un moment pour se rendre à Paris et en prévenir le ministre de la Justice; à peine eut-il expliqué le motif de ses craintes et de son voyage , que Danton , fronçant le sourcil , lui répondit : « Ces hommes-là sont bien coupables ! — Cela peut être ; mais il faut que la loi prononce, reprit Alquier. — Je vous dis que ces hommes-là sont bien coupables , répéta Danton.— J'en conviens, mais il ne s'agit pas de cela ; le danger est pressant ; il n'y a pas un moment à perdre ; que voulezvous faire? — Eh , Monsieur, s'écria Danton d'une voix terrible , ne voyez-vous donc pas que si j'avais quelque chose à vous répondre, cela serait fait depuis long-temps ? Que vous importent ces prisonniers? remplissez vos fonctions, et ne vous mêlez pas de cette affaire. » A peine eut- il prononcé ces dernières paroles, qu'il tourna le dos à Alquier, et se retira. Dès le lendemain , sur cinquante prisonniers , quarantesix n'existaient plus.
{Extrait de la Galerie des Contemporains , ou nouvelle Biographie , imprimée à Bruxelles .)
Note (Yl),page5i.
Extrait du compte rendu le 2 3 septembre 1792 , par M. Roland , ministre de V Intérieur.