BOURG RÉGÉNÉRÉ
Récit de la fête civique eu mémoire de Marat , de V inauguration de son buste et de celui de Pelletier , à la Société des Sans - Culottes ; fait par le citoyen B , maire.
Un coup de canon parti à l'aurore, a fait lever tous les sans-culottes. Chacun s'est rendu à son poste.
Cent jeunes filles, la tête couverte de guirlandes de chêne, ont entouré un char sur lequel étaient placés cinq vieillards vénérables entrelacés et soutenus dans les bras de quinze vierges nubiles, s'empressant de les réchauffer de la pureté de leur haleine, et chargées de les soigner pendant toute la fête.
Un bataillon des jeunes élèves de la patrie, qui n'avaient point dormi de toute la nuit , de peur de ne pas se réveiller assez matin , suivait le char.
La garde nationale, cinquante hussards du premier régiment à cheval , ainsi que la gendarmerie , la compagnie des vétérans, celle des invalides , veillaient à la tranquillité et formaient deux haies.
Les mères de famille patriotes, les autorités publiques/ les membres de la société des sans-culottes , tous étaient confondus, et marchaient cependant avec cet ordre que dicte la simple nature.
Les uns portaient le buste de notre ami Marat ; d'autres celui de Pelletier, tous deux couverts de chêne. Partie des membres élevaient dans les airs tous les dilférens emblèmes de la liberté que la société avait pu rassembler.
Ici , on voyait une charrue attelée à deux, chevaux ; un sans-culotte monté dessus, portait une gerbe de bled, et
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Fautre le drapeau tricolore , surmonté du bonnet chéri de la liberté ; un brave agriculteur, assis sur sa charrue, semblait faire entr'ouvrir le sein de la mère féconde qui nous habille et nous nourrit.
Là , le canon retentissait au loin : ici , la simple musette annonçait les plaisirs purs et champêtres.
A la suite venait , enchaîné , le monstre du fédéralisme ; il avait deux figures : Tune, douce et mielleuse ; l'autre, hideuse et jetant le sang par la bouche. Un serpent venimeux sifflait à ses oreilles et semblait encore vouloir l'instruire à tourmenter les patriotes ; les débris d'une robe de procureur le couvraient en partie ; il tenait d'une ma'in la branche d'olivier, et de l'autre un poignard. Il portait d'un coté cette inscription: Portrait du fédéralisme , et de l'autre : 'Tombeau de la chicane. Enfant des Furies, il a été précipité rians les flammes empestées qui s'exhalaient de vieux terriers et du reste impur des vestiges de féodalité qui avaient pu échapper jusqn'à ce jour au feu dévorant.
Une statue équestre de bronze du petit Condé était traînée sur une claie et salissait la boue.
Le cortège s'acheminant ainsi aux cris de vive la repu— blique ! vive la montagne ! et en entonnant des hymnes patriotiques , a parcouru la ville ; les accens de la liberté retentissaient dans les airs et blessaient , dans les maisons , les aristocrates cachés.
Arrivé sur la place Jemmape (du Greffe , vieux style), le
citoyen D , maire , a lu un discours en mémoire de
Marat , et a prononcé les paroles suivantes aux jeunes enfans des deux sexes :
« 0 vous , jeunes élèves de la patrie, vous qui devez re- » cueillir les fruits de l'arbre révolutionnaire que vos pères » ont planté ; vous pour qui nous travaillons sans relâche ; » vous pour qui nous exposons nos vies et nos fortunes ; vous > la seule consolation des âmes pures et vraiment républi- 1 1. 29
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>» caiues ; vous qui nous payez et nos maux et nos revers par
espoir de vous eu épargne
» Écoutez aujourd'hui la voix des bons sans-culottes qui » vous aiment, qui vous portent dans leur sein , dont vous » êtes tous les en fans, et qui n'aspirent à la vieillesse que » dans l'espoir de vous voir porter une feuille de chêne sur >* leur tombe.
» On a corrompu vos jeunes cœurs , mes tendres amis ; on » vous a insinué une chanson perfide qui n'était autre chose >» qu'un arrêt de mort sur tous les bons patriotes. Que cette » époque de votre vie ne s'efface jamais de votre mémoire : >» voyez de près ceux que les fédéralistes vous invitaient à » calomnier, et vous rencontrerez en eux de bons pères, de » bons époux et de vrais amis.
» Cette première faute de votre enfance doit être un pré- » servatif pour vous; vous chantiez : A la guillotine Marat; et » Marat était un bon patriote et l'ami du peuple et de l'éga- » lité. ïl fut assassiné par une ci-devant noble ; ce mot seul » le justifie à votre petit discernement.
» Vous chantiez : À la guillotine les maratistes; vous me >> poursuiviez dans les rues avec ce cri perfide : eh bien ! ces » maratistes désignés à vous par des prêtres scélérats , vous » prouveront jusqu'au dernier soupir , qu'ils sont amis de la » nature première, des peuples opprimés et esclaves, et » qu'ils n'ont jamais aspiré qu'à l'anéantissement des rois et >» despotes en tout genre , soit qu'ils soient cachés sous le » voile de la chicane , soit qu'ils soient chargés de la cou- » ronne ou de la tiare. Encore un moment et tous les ty- » rans tomberont. Le temps des vertus est arrivé : vous êtes » jeunes, n'aspirez qu'aux mœurs républicaines , étudiez le » caractère de Brutus ; et si le salut de la patrie l'exige , sou- » haitez de mourir pour elle comme Marat. »
Le citoyen T a prononcé ensuite un discours en
mémoire de Marat et le Pelletier.
Le citoyen G , président de la société, a rappelé
avec force la surveillance que doivent avoir les braves sausculottes sur les vils aristocrates.
Arrivés sur la place devant la commune, près du monument élevé à Marat , autour duquel on lit ces quatre inscriptions :
La première : L'ami du peuple assassiné par les ennemis du peuple ,
La seconde : Ici les fédéraliste s ont brûlé V effigie de Marat,
La troisième : Ici les sans -culottes ont rendu justice aux vertus de Marat,
La quatrième : Peuple! que ton erreur te serve à jamais de leçon !
Le citoyen D a prononcé l'oraison funèbre de Marat,
a rappelé au peuple souverain sa force et sa marche révolutionnaire , et a fini par faire entourer la pyramide de Marat par toutes les femmes, qui ont déposé leurs guirlandes de chêne sur les piques de la grille qui environne son tombeau.
Le citoyen C , notable, a fait chanter les couplets
suivans :
air : Aussitôt que la lumière.
Amis , c'est sur cette place Que Marat fut à nos yeux Insulté avec audace , Brûlé par des factieux ; D'un aussi sanglant outrage.
C'est à nous à le venger ; En imitant son courage, Nous braverons le danger.
Défenseur ardent, sincère , Et du peuple et de ses droits , Il fit constamment la guerre Au despotisme des rois ;
Il démasqua tous les traîtres Vendus à nos ennemis , Qui croyaient dicter en maîtres Des lois à notre pays.
Dumouriez et Lafayette , Brissot , Custine et consorts , Conspiraient tous en cachette , Au dedans et au dehors Pour perdre la république, Rétablir la royauté ; Marat dénonça la clique Et sauva la liberté,
A Bourg , Lescuyer et autres, Intrigans du même avis , Excitaient ces bons apôtres A se porter sur Paris ; Voulaient arrêter les caisses, Expulser les montagnards, Dirigeant contre eux sans cesse Et leurs coups et leurs poignards.
Par un monstre sanguinaire,
Marat fut assassiné ;
Qui sont ceux qui l'ont fait faire?
Nous l'avons tous deviné :
Ce sont les fédéralistes ,
Les ennemis de l'État,
Les insolens royalistes
Qu'avait démasqués Marat.
Pour honorer sa mémoire, Nous voici tous réunis:
Cette fête est à sa gloire , Sans-culottes mes amis ,
Ornons son front de guirlandes, Marquons-lui notre retour ; Qu 'ï pour Marat nos offrandes Soient nos cœurs et notre amour.
Lepelletier , tu partages Et nos vœux et nos regrets ; Tu fus en butte à la rage Des vils crapauds du marais; Ils t'arrachèrent la vie Par un horrible attentat; Tu mourus pour la patrie Comme notre ami Marat.
Dans le lieu de nos séances, Vos bustes qu'on va placer Serviront par leur présence, Sans cesse à nous retracer Votre horreur pour les despotes Qui voudraient nous asservir; Nous jurons en sans-culottes De vivre libres ou mourir.
Le cortège s'est rendu ensuite à l'église de Brou , où les tables étaient dressées, où chaque patriote avait porté son dîner, et où les pauvres avaient été invités comme premiers convives.
Là, les épanchemens fraternels : là, le président de la société a donné , au nom de tous, le baiser de sans-culotte à un député des sociétés voisines, à un vieillard , à une jeune fille et à un défenseur de la patrie.
Le citoyen D a proposé de boire en mémoire de
Marat , et l'a portée ainsi :