‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 4)Chapitre 28 sur 32 · ATTENTION · texte numérisé non relu

ATTENTION

Préparez les urnes ,

Versez et comblez les urnes,

Alignez les urnes ,

Laissez fumer l'encens en mémoire de Marat, Serrez les urnes , Élevez-les à la grande voûte, Reportez-les au cœur, Approchez de la tombe , Versez des larmes , Epuisez vos pleurs.

Alignement : •

Reposez l'urne sur le catafalque avec unité et indivisibilité , en trois temps égaux.

Recueillez-vous, sans-culottes, et applaudissez: Marat; est heureux ; Marat, notre ami , est mort pour la patrie !

Le repas s'est passé avec ordre , avec joie et sans ivresse. Trois mille citoyens , tant de la ville que de la campagne , embellissaient cette fête.

Au premier signal , les tables ont été enlevées, et la musique et la danse ont succédé à la promenade civique et au festin. La nuit approchait , le canon annonce le départ, et tous , en bon ordre , se sont rendus à la société , où les bustes de Marat et Pelletier ont été placés aux cris de Vive la république , vive la montagne et vive à jamais les sans-culottes.

Bourg régénéré, chef-lieu du département de l'Ain, 10 brumaire, an 2 de la république une, indivisible et démocratique.

C , président) B , M , D

secrétaires.

Note (N bis), page igg.

Louise Robert , à M. Louvet , député à la Convention nationale par le département du Loiret.

J'ai lu dans le dernier pamphlet d'un nommé Louvet , ces mots qui me regardent; je dois une réponse et je vais parler à cet être pour la première et la dernière fois.

II prétend , dans le texte du libelle, que Robespierre et Marat se réunissaientquelquefois en 1791 , chez Collot d'ilerbois, plus souvent chez Robert, quelquefois chez Danton. La note qui suit me concerne.

C'est madame Robert qui Ta dit elle-même à une de ses amies , laquelle l'a dit à Gorsas, lequel me l'a dit. La même personne a rendu à Gorsas que! ques précieu x mots de madame Robert. Son mari venait d'être nommé : J'en suis bien ais^ , disait-elle; cependant cela se fait d'une étrange manière ; je veux croire que c'est pour le bien : cependant j'aimerais mieux qu'il eut été nommé par un autre département que celui de Paris. Je vous crois, madame Robert. »

Je ne dirai rien de M. Gorsas ; il paraît y avoir un tiers entre lui et le nommé Louvet; il n'est donc qu'un étourdi d'avoir cru sur parole : s'il avait inventé à dessein de nuire, il serait un scélérat.

Il est faux que j'aie dit à personne que Marat et Robespierre se réunissaient chez moi. Marat n'y est jamais venu, il n'y viendra jamais. Robespierre n'y est jamais venu , il y viendra quand il voudra.

Maintenant je demande à Louvet: Qu'y a-t-il entre toi et moi ? Qu'y a-t-il pour que tu oses me tirer de ma retraite où je remplis en silence les devoirs d'épouse et de mère , oii je me borne modestement à la place que m'assignent les lois de la nature et les lois sociales ; où je n'ai jamais associé avec moi ni de viles intrigues , ni une folle ambition ; où je n'ai jamais formé le projet insensé de dominer personne , mais où je ne serai jamais dominée par qui que ce soit? Encore une fois , qu'y a-t-il entre toi et moi? Toujours sûre de m'asseoir au milieu des femmes chastes , je ne me suis jamais imposé ni la triste nécessité de mendier une place auprès des hommes faibles ou corrompus , ni le besoin de

haïr implacablement ceux que je n'aurais pu séduire

Tu me prêtes ton langage, tu me fais parler .comme une idiote , moi qui comptais déjà parler dans le développement

des principes qui mènent aux révolutions , bien avant qu'on se doutât de l'existence d'un avorton politique qui devait ramper un jour dans la poussière du temple de la liberté ; avant qu'on pût croire que d'autres avortons ( un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire )s'élevant tout-à-coup sur un pavois , s'écrieraient en extase , non pas comme on pourrait le croire : voilà noire voi ! mais bien au contraire : voilà Cicéron !

Il est aussi faux que j'aie parlé , à qui que ce soit, de la nomination de mon mari , qu'il est faux que je reçoive Marat, et que Robespierre vienne chez moi. Peut-être je ne devrais pas descendre jusqu'à expliquer à un Louvet le sentiment que j'ai pu concevoir del'honneurdontjouitFrançois Robert; mais par respect pour la nation et pour le département de Paris , par estime pour la presque unanimité de ses collègues du même département, je dis que s'il eût été flatteur pour lui d'être nommé par tout autre département, il l'a été beaucoup d'être élu par celui qui, dans le cours de deux ans et demi , lui a vu donner constamment , et par écrit , et en personne, des preuves d'un courageux, utile et pur civisme qui , sans le distinguer de ses braves concitoyens , dureront plus dans leur souvenir que les sarcasmes et les calomnies de la petite faction dont Louvet, mis en avant, en tout et partout, est le vrai polichinel. D'après ce que je dis , on voit que le trait d'éloquence à la QÀcévon- Louvet ( je vous crois , madame Robert ) est encore moins plat que complètement inutile.

Louvet, laisse-moi en repos; tu n'as nul besoin d'une femme de plus pour suivre le cours de tes intrigues; et en tout cas je ne suis point de celles qui te conviennent. Continue tes libelles , diffame tant que tu pourras les gens de bien; essaye de rejeter sur eux l'horreur qu'inspirent vos crimes; égare le peuple, trompe-le, séduis-le, fais-lui violer les lois, fais-lui respecter ses représentons, fais couler dans les plaines d'Eure-et-Loir le sang qui a manqué à

Nancy et à Montauban ; essaye d'en souiller ceux qui, n'ignorant pas vos trames ténébreuses , en cherchent 1- borieusement le fil. Petit satrape de quelques roitelets, petit républicain de Gênes ou de Venise , calomnie , déchire les républicains de France, c'est là ton métier... Mais sache q 1e la paisible solitude d'une femme de bien , doit être le terme imposé à ton audace , et que ton imagination ne deyrait pas plus franchir le seuil de sa porte , a'il né t'est permis de le souiller par ta présence. LafayeUemême ne se permit jamais de le profaner.

Louise Robert.

Note (0) , page 260.

Adam Lux , âgé de vingt-sept ans , était docteur en philosophie à Mayence , où il avait des propriétés. A l'époque où les Français occupaient cette ville, il avait été nommé par elle député extraordinaire auprès de la Convention nationale, avecForster, fils du célèbre voyageur de ce nom. Adam Lux , plein d'amour pour sa nouvelle patrie, et d'enthousiasme pour la liberté , regardait la ruine de l'une et la perte de l'autre, comme inévitables après le 5i mai. 11 écrivit, a cette époque, deux brochures. La première contient la défense de Charlotte Corday : nous parlerons plus tard de cet écrit. Quant à la seconde brochure, on va la lire. Il est intéressant de voir comment un étranger jugeait alors la situation de la France. On trouvera dans ce pamphlet, écrit parle député de Mayence , beaucoup de germanismes , mais aussi beaucoup

/j.58 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

de sentimens généreux; car il ne faut pas oublier qu'Adam Lux l'écrivait, pour ainsi dire, sous la hache des bourreaux , qui le frappèrent le 6 novembre 1793.

Avis aux citoyens français , par Adam Lux , député extraordinaire de Mayence,

La patrie est en danger; il faut donc que chacun s'intéresse pour concourir à la sauver. — Lorsque les mensonges et les erreurs sont les sources de nos malheurs , il faut que des hommes disent la vérité, qui ont le préjugé de la neutralité des deux partis opposés. Moi , n'étant lié avec aucun parti , je parlerai , je dirai en peu de pages tout ce qui est le résultat de mes observations depuis trois mois. En vain on me disputera la bonne foi; car, lorsque j'attaque le plus fort, en puissance duquel je suis et je resterai, il faut que je sois ou fou ou vertueux.

Je m'abstiens ici de donner toutes les preuves détaillées de mes opinions, et je me borne à donner le résultat de mes observations.

Après le 10 août, pour établir un gouvernement républicain, il fallut de l'ordre provisoire, de la modération, de la tolérance, pour guérir la plaie de la république. Ceux qui ont suivi le système de l'ordre , sont les républicains de fait ; ceux qui suivirent le système de la révolution après le 10 août, ceux qui faisaient usage du pouvoir révolutionnaire, même lorsque nulle révolution n'étailplus nécessaire , ceux-là étaient au fond un empêchement , ou des ennemis volontaires ou involontaires de la république.

La source de tous nos maux et la cause motrice des événeinens du 3/ mai est celle-là : au mois de septembre , une poignéedescélérats a commis de grands forfaits ; pour échapper au supplice, ils égaraient des hommes faibles , et fai-

saient entrer dans leurs vues des fripons ; et, de cette époque, date la lutte entre les amis de l'ordre et les anarchistes. Cette lutte était au commencement très- peu considérable ; mais comme les méchans sont toujours les plus hardis , ils gagnèrent du terrain insensiblement, soit par calomnie (i) , dont ils inventaient un système tant nouveau , soit par menaces , dont l'instrument était un nombre de fainéans qu'ils avaient à leur solde.

Ces anarchistes devenaient successivement , des accusés , les accusateurs ; ils commencèrent à être formidables ; ils avaient leurs vues avec Louis Capet ; et l'appel au peuple était le seul moyen de déraciner le mal. Comme l'Assemblée , dans cette occasion , se divisa en deux joartis , ils apprirent que les appelans étaient leurs adversaires trop clairvoyans , pour qu'ils eussent pu espérer de les tromper comme les montagnards qui sont des hommes vigoureux , et, je le crois, sincèrement attachés à la république , mais qui par leur imprudence font autant de mal qu'un autre par méchanceté. Quant aux membres de la plaine, ils trouvèrent le secret de les intimider; et, par conséquent, à l'aide de leurs tribunes turbulentes, et de leur école de calomnie aux Jacobins, ils parvinrent à l'emporter sur la majorité de la Convention dans toutes les affaires importantes. Cependant la lutte était continuelle ; mais plus ils s'avançaient, plus ils agrandissaient leurs crimes , et plus ils étaient contraints d'en commettre de nouveaux pour couvrir les anciens. La lutte de la liberté contre le crime se continua jusqu'au 3i mai et i juin , jours fatals et sinistres , desquels se date l'oppression et le triomphe du crime ; la liberté de la Convention , depuis ce temps , n'est plus.

Cependant les fripons , gênés par l'opinion publique dont

(i) Lorsque c'est un honneur d'avoir la haine des me'chans, je ne repousserai pas par des réponses inutiles les calomnies qu'ils me pourront prodiguer à leur aise.

Zj.60 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

ils redoutèrent la désapprobation , devaient tromper le* départemens et les Parisiens mêmes ; par conséquent ils devaient violer le secret des lettres et la liberté de la presse.

Plusieurs départemens n'en étaient pas les dupes ; ils reconnurent que les chefs des anarchistes étaient des usurpateurs : ils formèrent donc une coalition pour résister à l'oppression ; d'autres départemens restent tranquilles. — De cette diversité la guerre civile sera la suite nécessaire. Quel est le moyen de l'éviter? -— Ou il faut tromper tous les départemens sur les événemens du 3i mai , et leur faire croire le mensonge que la Convention n'a pas cessé d'être libre ; ou il faut ouvrir les yeux à tous les départemens, et leur dire que le i juin la représentation nationale fut violée , et qu'elle est depuis ce temps toujours dans la même situation. Comme la vérité seule convient aux hommes libres et à la vertu, il faut préférer le dernier moyen : voici donc mon opinion généralement , et je vais donner quelques détails.

Je suis loin de croire que la majorité des Jacobins soit composée de criminels ; mais je prétends que les maximes de cette société sont nuisibles à la liberté, lorsqu'elle s'arroge la souveraineté nationale en violant la représentation du peuple français ; je prétends de plus que les meneurs des Jacobins sont des hommes criminels et coupables , ayant toujours à la bouche les mots de république et de vertu, auxquelles leurs maximes et leur conduite sont toujours opposées. Ces fripons usurpent très-souvent le nom des grands hommes , en faisant l'éloge de Rousseau, de Brutus et d'autres ennemis de l'oppression, qui tous seraient déjà guillotinés , s'ils avaient le malheur de vivre sous le sceptre des vainqueurs du 3i mai.

Connaissant bien leur nullité aux yeux des hommes instruits, ils remplissaient leur société et les tribunes de la Convention par des hommes de leur fabrique et de leur trempe ; ils employaient la vivacité française à devenir encore plus légère, et à porter cette légèreté aux choses pu-

bliques les plus importantes , afin d'empêcher l'homme instruit (qui est toujours modeste) de s'opposer à leurs décrets désavantageux à la liberté et à la république.

Le plus grandflhal qu'ils faisaient à la nation, est sans doute la corruption de l'opinion et de la morale publique de la plus précieuse classe d'hommes, mais qui, vivant de leur travail et manquant de loisir pour apprécier les mensonges , sont les plus faciles à égarer ; il est même surprenant qu'ils n'ont pu porter ce peuple à des excès plus grands pour se débarrasser des hommes éclairés et droits ; ils inventèrent un système curieux de la calomnie la plus adroite, par laquelle ils imposent à leurs adversaires du silence et de l'inaction. Bref, chez eux, toute supériorité, hors celle du vice, est traitée de conspiration. — Des hommes, dépourvus de tout talent, hormis de celui des poumons, s'élancent à leur tribune , et déclament contre des généraux , des officiers et magistrats qui, vieillis honorablement au service de la patrie , offrent à chaque instant leurs soins et leur sang à la république ; et je m'étonne qu'ils n'aient pu réussir à faire plus de traîtres que nous n'en avons.

C'était sous l'influence puissante de ces anarchistes , que luttait la Convention , et où l'on peut distinguer trois classes : i° le côté droit, la partie la plus clairvoyante et républicaine , ayant pour chefs des hommes vertueux et sages ; 2° la Plaine, qui est républicaine, mais faible, vacillante, et sans chefs ; 3° la Montagne , qui est républicaine , emportée , mais assez aveugle pour se confier à des chefs anarchistes , dont elle est devenue , de protectrice qu'elle était, la protégée. On voit donc que la Convention tout entière est vraiment républicaine , et ce n'est que par les soins des septembriseurs , qu'on a voulu faire croire aux faibles que le côté droit voulait rétablir la royauté , dont il est l'ennemi le plus redoutable, tandis que les anarchistes en sont le véritable soutien; et si la France retombait dans l'esclavage d'un roi , c'est à eux seuls qu'on doit attribuer ce malheur.

462 ÉCLAJRCISSEMENS HISTORIQUES

Il s'en fallut peu qu'ils ne fussent tout-à-fait démasque's par la commission des douze ; pour l'empêcher , ils ont fait les mouvemens du 3i mai et 2 juin ; ils ont obsédé la Convention , foulé aux pieds l'inviolabilité djtfa représentation sacrée, et ils ont dissous la Convention à force ouverte ; dire qu'elle fut libre ces jours-là, c'est un mensonge impudent auquel nul homme de bien, au prix de son sang , ne pourra souscrire. — Elle n'était pas même entièrement libre avant ces jours liberticides, parce qu'elle était éternellement maîtrisée par les tribunes, et à plus forte raison doit-on dire qu'elle n'est pas libre depuis le 3i mai , non-seulement parce qu'on a chassé trente députés qui suffisent pour donner le dessus à la saine majorité ; non-seulement parce que plus de cent membres, justement dégoûtés d'une assemblée impunément outragée, ne la fréquentent plus, ou au moins ne s'y mêlent plus ; mais principalement parce qu'il est ridicule de prétendre qu'une assemblée souveraine soit libre , lorsqu'elle n'a pas encore pu punir les scélérats qui l'ont dissoute; car la priorité de la guillotine est due aux auteurs de la soi-disant insurrection du 3i mai.

Votre tribunal révolutionnaire s'occupe sérieusement des petites choses , et condamne les innocens , tandis qu'il est l'humble serviteur des plus grands conspirateurs. — Eh misérables ! s'il faut éternellement voir les crimes du plus fort impunis , à quoi sert la révolution?

Je sais bien qu'il y a assez de gens qui, pour s'épargner la honte de leur faiblesse , se font illusion sur la situation actuelle de la Convention , et qui me disputeront mes assertions. Je ne suis point assez heureux pour m'y tromper , et je méprise ceux qui se paient de paroles , et suivent toujours leur commodité. — Le républicain, c'est l'homme juste; et la république , c'est le règne de la justice. Voulez-vous changer cette définition , alors vous êtes moins sages que l'âne de la fable ; pensez-vous que changer de maître, soit la liberté? — Si le règne des lois , si le bonheur de la ma-

jorité du peuple n'est pas le but unique de vos efforts politiques, si vous substituez à tout cela votre désir de dominer, alors nous n'aurons rien gagne', et la France, au lieu du cabinet de Versailles , aura pour maîtres les chefs des Jacobins de Paris : il n'y a ici que cette différence , que le despotisme des derniers est encore plus affreux. Encore un peu de temps, et la nation, fière et jalouse de sa liberté, reviendra de la surprise et de l'erreur. Le mérite sera honoré , et votre règne , septembriseurs , finira. Citoyens français ! nation généreuse, guerrière, et idolâtre de la liberté ! vous ferez bientôt trembler les tyrans coalisés, si vos forces immenses sont sagement dirigées ; et si je ne m'abuse point dans cette douce espérance, je garantis qu'en un mois la liberté de la Convention et l'inviolabilité de la représentation nationale seront établies ; alors vous ferez craindre les despotes étrangers pour leurs propres foyers , et dans une année vous aurez la paix, la liberté , et la république une et indivisible.

Pour parvenir à ce but, qu'est-ce qu'il faut faire? je réponds une seule chose; il faut exciter l'amour de la patrie et de la liberté dans tous les cœurs français. Ce feu doux et ardent nous sauvera , et il s'éveillera dans les cœurs, quand on fera jouir tous les citoyens des fruits de la liberté ; quand les sociétés populaires cesseront d'être une caste privilégiée, et de s'élever sur les autorités constituées, sur les lois, sur la souveraineté nationale; quand elles chercheront toute leur supériorité dans l'obéissance aux lois , ou , si cela n'est pas possible , quand on aura fermé les sociétés qui , dans une république, sous le règne de l'égalité, sont moins nécessaires que dans la constitution de 1791.

Quelle est notre situation actuelle ? un nombre infini d'hommes éclairés , droits , est dégoûté, et ne se veut plus mêler d'un gouvernement qui ne peut punir les forfaits , et qui laisse dominer les fripons. Ce malheur, qui est déjà assez grand, fut infiniment augmenté par la violation de la liberté de la Convention au jour du 3i mai et 2 juin: pour

ne pas encourager et multiplier à Finfini les brigands, pour ne pas opprimer tous les gens de bien , il faut punir les auteurs de ce grand attentat fait à la majesté nationale; et si cela n'est pas possible , c'en est fait de la liberté , et il faudrait désespérer d'elle : oui , sans les mouvemens des braves Marseillais , Bordelais, Bretons et Normands , la liberté française serait détruite pour jamais.

Cependant, vu notre situation critique , je me ferais un devoir de me taire, si les Jacobins , qui sont présentement les maîtres , étaient capables de sauver la république , s'ils avaient les talens et les vertus nécessaires , s'ils aimaient moins leur propre intérêt , et enfin , s'ils ne se divisaient eux-mêmes et n'empêchaient le salut public par cette division , dont les ambitieux seront la première victime immolée , comme ils l'ont mérité , par les hommes de sang et de boue , par ces meneurs de leur peuple. Voilà pourquoi je prétends que dans notre situation, tout mensonge, tout palliatif est très -nuisible ; que l'union de la Convention forcée et tyrannique , et l'apparence de la liberté depuis le 3i mai est encore pire pour la liberté française , qu'une dissolution complète, qui ne pourrait jamais être que momentanée; mais cette apparence actuelle fera illusion à quelques départemens , excitera par conséquent la guerre civile, et ce sera trop tard pour qu'il y ait des moyens pour guérir cette plaie. C'est donc selon moi un devoir pour les représentais qui pensent de même de faire un aveu commun à toute la France pour la détromper: c'est un acte de sagesse et de patriotisme ; que plusieurs députés parcourent les départemens pour les éclairer ; car notre salut dépend de deux choses, i° de la prompte acceptation d'un acte constitutionnel (i); 2Q de l'élouffement de la guerre civile qui

(i) L'urgence ne permet pas de discuter profondement, et il nous doit suffire d'avoir une constitution républicaine, quoique je sois convaincu que le plan du comité de constitution est plus populaire, et que

nous menace , contre laquelle les anarchistes veulent employer des moyens violens , parce que, pour échappera leur supplice , ils ne songent pas au bien public , à la liberté française, qu'ils veulent vendre aux ennemis extérieurs , pourvu que ceux-ci leur garantissent l'impunité de leurs crimes. De cette guerre civile quelle est la source? Nulle autre que la violation de la représentation nationale aux journées du 3i mai et i juin , violation évidente et commise par la municipalité usurpatrice de Paris. Pour prévenir cette guerre civile, pour rétablir l'ordre et la justice , il ne faut que casser cette municipalité, et en punir quelques chefs. Parisiens , cela vous ferait honneur aux yeux des départemens, si vous vouliez faire cet acte aussi nécessaire que juste, sans attendre leur arrivée. Mais si vous n'avez pas assez de courage , attendez en silence et avec impatience l'arrivée de la force départementale , qui vous aidera à détruire les usurpateurs qui ont asservi Paris et les départemens.

Mais il y a encore un moyen plus simple, c'est la réunion de la Convention qui se peut opérer par les députés qui sont encore à Paris , s'ils déployaient du courage et oubliaient les offenses mutuelles. Hommes de bonne foi sur la montagne et dans la plaine, il vous reste un moyen honorable de faire oublier le passé, c'est votre prompte réunion avec le côté droit. Cette réunion fera trembler une municipalité avec tous ses canons. Représentans de chaque côté, oubliez vos offenses mutuelles, unissez-vous , car la patrie en danger le demande ; si sa douce voix ne vous suffit pas, allez, vous n'êtes que des monstres.

le plan du comité de salut public a la grande faute qu'il ne met pas de bornes aux. abus des sociéte's populaires, et, qu'il laissera toujours le Corps législatif sous l'influence et sous la domination des Jacobins de Paris: voilà leur motif de s'opposer au plan du comité de constitution . qui n'avait pas ce défaut.

IL ?i(\

ZJ.G6 ÉCLàIRCISSÇï&ÉNS HISTORIQUES

Anarchistes , vous qui avez continuellement empêché les calmes délibérations de la Convention , qui avez enfin violé sa liberté , son inviolabilité , vous qui avez fait tomber tant de malheurs sur ma nouvelle patrie , dont vous dominez présentement les représentans ! Messeigneurs les usurpateurs ! il ne m'échappe point que vous êtes tout-puissans , et que mon sort est entre vos mains , auxquelles je ne veux pas me soustraire, pour vous montrer que d'aussi vils maîtres que vous ne peuvent intimider les vrais républicains ; j'ajoute que je ne cesserai jamais de vous mépriser comme des criminels , de vous haïr comme des ennemis du bien public , et de concourir de toutes mes forces pour vous détrôner. Après une telle déclaration , il sera de votre convenance de me faire l'honneur de vos cachots ou de votre guillotine ; mais je les saurai braver, je serai plus heureux en souffrant pour la liberté , que je ne le suis en restant paisible spectateur de votre despotisme.

Je finis en témoignant mon estime à ces généreux défenseurs de la république , qui, sous les noms de Rolandins , Girondins, et généralement du côté droit, ont constamment lutté pour la liberté. Hommes républicains , vous êtes présentement opprimés ; mais étant devenu homme libre pour être homme juste, je me fais un honneur de vous témoigner mon estime, et de mériter la vôtre.

Paris , le i3 juillet 179J , l'an II de la république française , une et indivisible.

Adam Lux , citoyen français.

Noie (0 bis) , page i']^.

Assemblée nationale. — (Extrait du Moniteur.)

Séance du i5 juillet 1791.

Un de MM. les secrétaires fait lecture de la pétition renvoyée dans la séance de la veille. « C'est pour leur donner

ET PIÈCES OFFICIELLES. /j G ^

une constitution et non pour établir sur le trône un chef traître à ses sermons , que la nation vous a envoyés. Justement alarmés des dispositions du projet qui vous est présenté par vos comités , nous venons vous inviter à dissiper nos inquiétudes. Lorsque les Romains voyaient la patrie en danger , ils se rassemblaient comme peuple, et les sénateurs venaient parmi eux pour recueillir leur vœu. C'est avec ce caractère, que nous tenons des Romains , que nous venons vous prier de ne rien statuer jusquyà ce que le vœu de toutes les communes du royaume se soit manifesté. Craignez de couronner les atroces perfidies de nos .ennemis, et n'oubliez pas que tout décret qui ne se renfermerait pas dans les bornes du pouvoir qui vous est confié, est par -là même frappé de nullité.»

Signé le Peuple : — Suivent cent signatures.

Juillet 1791.

Adresse de Maximilien Robespierre , aux Français.

On me force à défendre à la fois mon honneur et ma patrie. Je remplirai cette double tâche. Je remercie mes calomniateurs de me l'avoir imposée. Us m'ont dénoncé clandestinement, et cependant dans toutes les parties de l'empire, comme un factieux, comme un ennemi de la constitution. Ce ne sont pas des adversaires faibles , des calomniateurs vulgaires qui me poursuivent; c'est une faction qui se flatte de dominer au sein de l'Assemblée nationale, et qui se croit toute-puissante dans l'État. Ce n'est pas moi qu'ils attaquent ; ce sont mes principes , c'est la cause du peuple qu'ils veulent accabler, eu opprimant tousses défenseurs. Me ravir a la fois les moyens de servir mon pays et l'honneur, c'est trop d'atrocités réunies ; s'il faut que je voie la liberté succomber sous leurs efforts , je veux du moins, en périssant pour elle, laisser à la postérité un nom sans tache , et un exemple que les honnêtes gens, puissent imiter. Nation sou-

veraine , nation digne d'être heureuse et libre, c'est à vous qu'il appartient de j uger vos représentans ; c'est devant vous que je veux défendre ma cause et la vôtre ; c'est à votre tribunal que j'appelle mes adversaires. Il est temps qu'ils comparaissent aussi devant vous. Je vais vous dévoiler par quelles trames l'intrigue sait accabler l'innocence et mettre la liberté en péril. Après m'être justifié moi-même, je développerai à vos yeux la véritable cause des maux que ma patrie a déjà soufferts, et de ceux qui la menacent encore.

Avant tout , qu'il me soit permis d'invoquer une règle assez sûre pour me juger. Si je puis rapporter toute ma conduite à un principe unique , et que ce principe soit honnête et pur, de quel front mes adversaires pourraient-ils lui chercher des motifs coupables, et me mettre au rang des ennemis de la patrie? Or , je vais ici leur révéler moi-même tout le secret de cette roideur inflexible qui leur a tant déplu , et qu'ils ont érigée en crime, depuis qu'ils se croient assez forts

pour m'opprimer

J'ai pensé que tous les décrets de l'Assemblée nationale, que toutes mes opinions du moins ne devaient être que les conséquences de ce double principe, auquel peut se réduire la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'égalité des droits et la souveraineté de la nation.

J'ai cru que l'égalité des droits devait s'étendre à tous les citoyens. J'ai cru que la nation renfermait aussi la classe laborieuse , et tous sans distinction de fortune. Je savais que ceux qui étaient les premières victimes des injustices humaines ne pouvaient être étrangers aux soins de ceux qui étaient envoyés pour les réparer; je savais que j'étais le représentant de ceux-ci, au moins autant que des autres; et, s'il faut que je l'avoue, je tenais à leurs intérêts par ce sentiment impérieux qui nous porte vers les hommes faibles , qui m'avait toujours attaché à la cause des malheureux , autant que par la connaissance raisonnée de mes devoirs.

J'ai donc appliqué ces principes simples et féconds à tous

les objets de nos délibérations. J'ai demandé constamment que tout citoyen domicilié, qui n'était ni infâme , ni criminel , jouît de la plénitude des droits du citoyen; qu'il fût admissible à tous les emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talens.

Je les ai appliqués à l'organisation des gardes nationales, au droit d'être armé pour sa défense personnelle et pour

celle de la patrie, au droit de pétition D'autres ont pu

penser différemment : mais je défie un homme doué de quelque droiture de cœur ou d'esprit, d'oser dire que ces opinions étaient criminelles ou insensées. Je crois du moins avoir eu le droit de mépriser souverainement ceux qui m'ont accusé de les soutenir pour soulever le peuple. Je jure que ce n'est point le langage de la vérité et de la justice qui trouble le repos des nations, et que îa raison n'est point séditieuse ; je jure que je n'ai jamais senti pour mes semblables le mépris coupable que suppose cette objection ; je jure que cette classe intéressante et nombreuse, désignée jusqu'ici par le mot peuple, est l'amie naturelle et le soutien nécessaire de la liberté, précisément parce qu'elle n'est ni corrompue par le luxe, ni dépravée par l'orgueil, ni entraînée par l'ambition , ni agitée par toutes les passions ennemies de l'égalité ; parce que ses habitudes , sa faiblesse et sa pauvreté même lui font un besoin de la justice et de la protection des lois. Je jure que j'ai vu le peuple français guidé par ce seul sentiment dans toutes les assemblées ; que je l'ai vu généreux, raisonnable, magnanime, modéré, lorsque après avoir terrassé le despotisme et sauvé ses représentai, il rentra de lui-même dans le calme , précisément parce qu'il était libre et respecté ; je jure que je l'ai vu déployer ce même caractère, lorsqu'au Champ de la Fédération il donna le spectacle de l'union la plus sublime et la plus touchante ; je l'ai vu tel encore après la fuite du roi, tel après son arrestation, quand Louis traversait la multitude immense des citoyens qu'il avait abandonnés ; et j'avoue

que j'ai toujours été profondément indigné toutes les fois que j'ai entendu des hommes froids et cruels, oubliant sa patience naturelle et sa douceur inaltérable, oubliant les outrages dont les tyrans l'ont rassasié durant tant de siècles, lui reprocher éternellement quelques actes de violence commis par des individus dans des temps de troubles où il était en guerre avec ses anciens oppresseurs. J'avoue que j'ai cru la liberté en danger , dès le moment où je les ai vus se faire un système d'exciter contre lui de continuelles défiances , de le calomnier pour le dépouiller et pour l'enchaîner ; car , à mon avis , il n'est point de liberté sans l'égalité des droits ; et partout où l'égalité des droits n'existe pas entre tous les citoyens, elle n'existe plus en aucune manière, et bientôt l'état social ne présente plus qu'une chaîne d'aristocraties qui pèsent les unes sur les autres , où l'homme orgueilleux et vil se fait gloire de ramper aux pieds d'un supérieur, pour dominer sur ceux qu'il croit voir au-dessous de lui.

Il n'est pas question de savoir ici si ce système était raisonnable ou exagéré ; on ne dira pas du moins qu'il m'ait été inspiré ni par le ministère, ni par l'aristocratie; et la constance avec laquelle j'ai supporté pendant deux ans les contradictions qu'il m'attirait, prouve au moins que je ne sacrifiais pas mes principes au plaisir d'être applaudi.

Le même principe de la souveraineté nationale m'a conduit à penser que l'autorité de la nation n'était pas une vaine fiction, mais un droit sacré qui devait être réalisé; j'en ai conclu que l'autorité des mandataires du peuple avait des bornes déterminées par les droits imprescriptibles du souverain ; que tout acte contraire à ces droits ne pouvait, être légitime; que les représentai ne pouvaient déclarer constitutionnel que ce qui l'était par la nature même des choses, et non ce qu'il convenait à quelques-uns d'appeler ainsi, encore moins ce qui était opposé aux principes de toute constitution libre; qu'il devait exister, pour toute na-

ET PIÈGES OFFICIELLES. 4jl

tion , des moyens constitutionnels de les reclamer et de faire entendre, au moins dans certains cas , sa volonté suprême ; que l'indépendance absolue des représentais vis-à-vis du souverain et le pouvoir illimité de violer impunément les droits du peuple, était un monstre dans l'ordre moral et politique.

Quant au monarque , je n'ai point partagé l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place, et qu'on laissât un libre essor au patriotisme que la nature de notre révolution avait fait naître, je ne craignais pas la royauté, et même l'hérédité des fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait point abaisser la majesté du peuple devant son délégué , soit par des adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne fallait point se hâter de lui prodiguer, ni assez de forces pour tout opprimer, ni assez de trésors pour tout corrompre, si on ne voulait pas que la liberté pérît avant que la constitution même lût achevée. Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties principales de l'organisation du gouvernement : elles pouvaient n'être que des erreurs, mais, à coup sûr, ce ne sont point celles des esclaves ni des tyrans.

Peut-être paraissaient-elles des vérités à la majorité delà nation , qui voulait une constitution faite pour elle , et non pourquelquesintrigans ambitieux, lorsqu'une coalition déjà assez connue prit le parti de les réfuter, en désignant ceux qui les défendaient, par le nom de républicains et de factieux. Opposions - nous les principes de la constitution à quelque motion ministérielle ? nous étions des factieux. Prétendions-nous qu'il ne fallait pas changer les corps administratifs en instrumens passifs et aveugles de la cour et des ministres? nous étions des factieux. Disions-nous qu'il ne fallait pas donner à un ministre le droit de faire arrêter arbitrairement les citoyens dans toute retendue de la France, sous le prétexte vague de la sûreté de l'État ou du respect

47^ ÉCLAIRC1SSEMENS HISTORIQUES

pour la personne du roi? nous étions des factieux , des républicains

La fuite du rci, qui tient à des causes plus multipliées et plus cachées que le vulgaire ne le pense , apporta un grand changement dans notre situation La convocation de la nouvelle législature fut reculée. Ce même événement, ramenant en quelque sorte tous les pouvoirs au sein de l'Assemblée y donna une grande autorité à la coalit on et à nos ennemis. Membres et chefs des comités les plus importans, dont on connaît l'influence nécessaire sur les délibérations du Corps législatif, surveillans des ministres qu'ils ont conservés, exerçant directement ou indirectement un grand pouvoir sur l'administration , sur la police, sur la force publique, tenant entre leurs mains tous les ressorts du gouvernement, ils semblaient maîtres à la fois de la destinée de leurs adversaires et de celle de la nation.... Le roi fut arrêté ; bientôt ils proposèrent à l'Assemblée de statuer sur cette grande affaire.

Ce fut l'époque où commença à se développer le système de calomnie qu'ils avaient our i contre moi ; je vais leur répondre, par l'histoire fidèle des événemens relatifs à cette importante délibération ; en la traçant , je ferai plus que de me justifier, j'éclairerai mes concitoyens sur la plus détestable conspiration qui ait encore été tramée contre l'innocence et contre le bien public.

On m'a fait un crime de l'opinion même que j'ai adoptée dans cette occasion. Ce n'est pas cette opinion qu'il s'agit de justifier , mais ma conduite et mes intentions. Je suis loin de vouloir attaquer maintenant celle qui a prévalu ; mais il m'est permis de prouver que je pouvais au moins très-innocemment adopter alors celle que j'ai défendue : je puis donc observer qu'elle semblait être celle de la nation ; car je ne pouvais penser , comme M. Duport , que la gloire des représentai de la nation consistait à résistera l'opinion publique; ni définir , comme M. Barnave , l'opinion publique , un

bourdonnement excité par quelques écrivains peut-être stipendiés. Et d'ailleurs, l'opinion publique à part , il était facile, d'après mes principes, de prévoir d'avance que je préférerais , à toute la politique des partisans de l'inviolabilité absolue des rois, les grands principes de la liberté, qui vengent la majesté du peuple outragée, abaissent devant la loi toutes les têtes coupables, et refusent aux rois le pouvoir de se jouer impunément du bonheur et des droits des nations.

Mais le parti était pris de décréditer et de diffamer tous ceux qui s'opposeraient au système de nos ennemis. Déjà ils avaient eu soin de répandre que nous étions les chefs d'un prétendu parti républicain. On savait bien que nous n'avions jamais combattu ni l'existence ni même l'hérédité de la royauté; on n'était pas assez stupide pour ignorer que ces mots république , monarchie,, n'étaient que des ternies vagues et insignih'ans , propres seulement à devenir des noms de sectes et des semences de division, mais qui ne caractérisent pas une nature particulière de gouvernement; que la république de Venise ressemble davantage au gouvernement turc qu'à celle de Rome, et que la France actuelle ressemble plus à la république des États-Unis d'Amérique, qu'à la monarchie de Frédéric ou de Louis XIV ; que tout Etat libre ou la nation est quelque chose, est une république, et qu'une nation peiU être libre avec un monarque; qu'ainsi république et monarchie ne sont pas deux choses incompatibles ; que la question actuelle n'avait pour objet que la personne de Louis XVI; que toutes celles qui auraient pu s'élever dans la suite, réduites à des termes clairs, ne pouvaient porter que sur le degré de puissance ou d'opulence qui serait laissé au dépositaire du pouvoir exécutif; qu'eux-mêmes , en provoquant le décret qui suspend le roi de ses fonctions, nous avaient placés dans une situation étrangère au système de notre constitution , dans un gouvernement oligarchique, auquel ils ont sans contredit une très-grande part. Mais

n'importe, nous voulions que les monarques eux-mêmes fussent soumis aux lois ; nous ne voulions pas que les factions pussent re'goer sous le nom d'un roi faible : il fallait que nous fussions des républicains et des factieux, il fallait mettre ces mots obscurs et ces terreurs vagues entre eux et l'opinion publique qui les intimidait. Aussi MM. Dandré et Lameth préludèrent-ils à cette grande discussion de l'affaire du roi , par des déclamations violentes qui imputaient des desseins coupables de révolte à ceux qui demandaient l'ajournement, jusqu'à ce que le rapport des comités eût été imprimé ; aussi fûmes-nous maltraités sans cesse à la tribune par plusieurs de ceux qui défendirent le système de l'inviolabilité absolue ; aussi , pamphlets , affiches , libelles de toute espèce, insinuations perfides dans les clubs, dans les conversations particulières, tout fut prodigué pour étayer ce système de diffamation.

Nos adversaires m'ont fait un crime d'avoir demandé que le vœu de la nation fût consulté sur ce grand objet, comme s'il ne m'eût pas été permis de penser qu'il était des questions qui ne pouvaient être décidées que par la volonté du souverain ; et que l'on pouvait adopter , dans une conjoncture aussi critique, la même règle qu'ils avaient eux-mêmes suivie dans l'affaire des assignats, qui ne furent décrétés qu'après un examen de plusieurs mois , et un intervalle laissé pour recueillir le vœu des départemens.

Ils m'ont presque accusé de rébellion , parce qu'à la fia de cette discussion, dans un momeut où la proposition de mettre en cause le frère du roi fugitif était repoussée par leurs cris , j'ai déclaré que si tous les principes étaient méconnus , je protestais que les droits de la nation restaient dans toute leur force. Ils ont feint de ne pas voir que cette prétendue protestation n'avait rien de commun avec celles qui attaquent les principes de la liberté et l'autorité du souverain, et qu'ils ont toujours cependant tolérées avec tant d'indulgence. Us ne voulaient pas voir que ce mot n'était

ET PIÈCES OFFICIELLES. ^y5

qu'une expression vive dont j'aurais sans doute pu m'abstenir, mais provoquée dans ce moment par la juste indignation que leur conduite même pouvait m'inspirer.

C'est dans cette séance que fut porté le décret qui déclare qu'il y a lieu à accusation contre les complices de la fuite du roi , et ne prononce rien sur Louis XVI.

Dans la même matinée, des citoyens qui s'étaient réunis au Champ-de-Mars, pour adressera l'Assemblée nationale une pétition sur cette grande affaire, envoyèrent six d'entre eux pour la présenter à M. le président : ne recevant point de réponse favorable, ils écrivirent aux députés qui avaient défendu l'opinion contraire au projet des comités, à MM. Pétion, Grégoire , Prieur et moi, un billet pour nous engager à négocier leur admission à la barre. M. Pétion et moi sortîmes pour leur parler; ils nous communiquèrent leur pétition : elle était simple, courte ; elle se bornait à exprimer , dans les termes les plus modérés et les plus respectueux , le vœu que la nation fût consultée. Nous leur dîmes qu'elle était inutile , parce que le décret était déjà rendu en grande partie. Ils nous demandèrent une lettre pour attester à leurs commettans qu'ils avaient rempli leur commission ; nous la fîmes et nous ajoutâmes ces mots : « Quelque honorables que soient pour nous les preuves de votre confiance , nous ne pouvons nous dissimuler qu'elles semblent fournir un prétexte de nous calomniera ceux qui voudraient nous imputer les mouvemens spontanés de l'opinion publique ; c'est à vous de nous défendre contre la malveillance , par une conduite sage et digne d'un peuple éclairé. » Tout fut calme , et je n'attribue cette tranquillité qu'aux sentimens raisonnables et au zèle pur qui animaient les citoyens

Le même jour, dans la séance des Amis de la constitution, ou traita l'objet qui occupait alors tous les esprits : c'est ici que les bons citoyens doivent la vérité à la nation , que l'intrigue a voulu tromper. Avant de développer ce qui s'est passé dans cette mémorable séance, et les faits qui l'ont

suivie, qu'il me soit permis de dire un mot en général sur les inculpations hasardées contre la conduite de cette société. On a dénaturé, par les plus viles impostures , les discours que j'ai tenus dans son sein , on a osé dire que je l'avais excitée à se révolter contre les décrets de l'Assemblée nationale. Si quelqu'un a posé en principe que, dans une société fondée par les députés les plus attachés à la cause de la liberté , précisément pour se préparer à combattre, dans l'Assemblée nationale , la ligue de ses ennemis déclarés, et pour déconcerter les. intrigues de ses amis hypocrites, beaucoup plus dangereux encore, il n'était pas permis de rappeler quelquefois les surprises qu'ils ont faites et d'annoncer à l'avance celles qu'ils préparent à la bonne foi des représentai du peuple; si , plein de cette idée, un tel homme a conclu que parler dans ce sens là , c'était prêcher la révolte, et qu'il ait dit de moi : « Il a exhorté les citoyens à la révolte ; » je veux bien ne le croire coupable que de légèreté , d'ignorance et d'ineptie : mais si quelqu'un a osé soutenir qu'il m'avait entendu conseiller réellement la désobéissance aux lois même les plus contraires à mes principes, je le déclare le plus impudent et le plus lâche de tous les calomniateurs.

J'ai quelquefois , surtout depuis la fuite du roi , je l'avoue , exprimé mes justes alarmes et celles de tous les bons citoyens sur les dangers de cette coalition puissante, que je croyais, et que j'ai crue de jour en jour plus fatale à la liberté ; je me suis même toujours exprimé en termes mesurés et décens; je ne suis point garant de tel ou tel écrivain qui , en prétendant analyser mes discours , a pu les rendre à sa manière , et me faire dire ce qu'il voulait dire lui-même. J'ai prouvé la nécessité de renouveler, en vertu du règlement de l'Assemblée , qui n'aurait jamais dû être violé , ces comités devenus éternels par le fait, dont le système paraîtêtre d'anéantir l'esprit public , et de tuer la constitution en détail , par des dispositions contradictoires avec tous ses principes; enfin j'ai combattu

Ja fausse doctrine de certains orateurs , qui aux droits imprescriptibles des hommes , et aux bases sacrées de nos lois régénératrices, semblent vouloir substituer le plus funeste machiavélisme. J'ai toujours honoré le caractère des représentons de la nation ; j'ai parlé avec respect de l'Assemblée en général ; j'ai rendu hommage à la pureté des intentions de la foule des fidèles mandataires du peuple ; je n'ai parlé que des individus qui veulent les maîtriser, et des choses qui intéressaient essentiellement le salut public. Si j'avais calomnié l'Assemblée , et dit du bien des chefs de parti et des orateurs ,

je ne serais pas aujourd'hui persécuté

Je reviens maintenant à la suite des événemens dont j'ai promis l'histoire fidèle, à cette fameuse séance des Amis de la constitution, tenue le i5 juillet, le jour même où fut rendu le décret sur les complices de la fuite du roi , et qui précéda immédiatement les scènes sanglantes du Champ-de- Mars. C'est ici que la calomnie a déployé toutes ses noirceurs pour perdre les défenseurs de la liberté, et pour préparer les catastrophes qui ont suivi; c'est ici que la vérité toute nue doit épouvanter les factieux et les calomniateurs.

C'est ce jour là que fut projetée la pétition qui a fait tant de bruit dans la capitale et dans toute la France. Que portait-elle? Que l'Assemblée nationale serait priée de ne point réintégrer Louis XVI dans les fonctions de la royauté. Elle supposait aussi le principe que la volonté de la nation devait être consultée sur cette question ; et elle annonçait que les individus qui voudraient l'adopter, régleraient leur conduite à cet égard sur celle de la majorité des Français : ilfut arrêté qu'elle serait rendue publique, et envoyée aux sociétés affiliées, pour être signée par les citoyens qui croiraient devoir y adhérer. Qui proposa cette motion? Est-ce moi , à qui on l'a imputée? Ce fut un homme (i) dont on sait qu'en généraljenepartagepaslesopinions. Quila combattit?

(i) M. Laclos.

Moi. Ce n'est pas, je l'avoue, que je la regardasse comme criminelle. Une seule observation suffirait pour la justifier. même dans le système de ceux qui pensent que la nation ne devait pas être consultée sur ce point; c'est que le décret du matin n'avait rien statué sur la réintégration de Louis XVI, dans les fonctions royales, et qu'ainsi cette question était absolument abandonnée à la liberté des opinions. Ce fait est si vrai , que ce ne fut que le lendemain que l'Assemblée porta une décision relative à cet objet , en statuant que le roi demeurerait suspendu de ses fonctions , jusqu'à ce que la charte constitutionnelle lui eût été présentée ; et il est à remarquer que dès qu'on en fut instruit, les membres de la société se hâtèrent de retirer leur pétition. Mais je la combattis au moment où elle fut proposée, parce que je ne sais quel funeste pressentiment et des indices trop certains m'avertissaient que les ennemis de la liberté cherchaient depuis longtemps l'occasion de persécuter la société , et d'exécuter quelque sinistre projet contre les citoyens rassemblés.

On va voir si ces alarmes étaient fondées. Le lendemain lïiatin, les citoyens qui voulurent adopter la pétition , s'assemblent, paisiblement et sans armes, au Champ de la Fédération, pour la signer sur l'autel de la patrie, après avoir averti la municipalité de l'objet de leur réunion, dans la forme prescrite par les décrets ; tout se passa dans le plus grand ordre. Remarquez que ce fut dans cette matinée que des commissaires retirèrent la pétition de la part des membres de la société des Amis de la constitution , qui l'avaient projetée.

Les citoyens , qui persistèrent dans le projet d'exprimer leur vœu sur ce point à l'Assemblée nationale , revinrent le lendemain dimanche à l'autel de la patrie, pour s'occuper de cet objet. Ici il faut d'abord éclaircir un fait qui n'a rien de commun , ni avec les pétitions, ni avec les pétitionnaires, encore moins avec la société des Amis de la constitution , mais dont les ennemis de la liberté se sont prévalus pour la

diffamer , et dont ils ont voulu répandre la teinte sur tout ce qui s'est passé dans le cours de cette journée à jamais déplorable. Il faut observer que l'heure convenue la veille entre les citoyens qui devaient se rassembler pour la pétition , était midi.

Vers sept heures du matin , deux hommes furent découverts parhasard sous l'autel de la patrie , avec des provisions ; ils avaient percé un grand nombre de trous aux gradins. Cette nouvelle est portée au Gros-Caillou. Le bruit se répand dans ce lieu que les deux hommes avaient été apostés pour faire sauter l'autel de la patrie. On les conduisit au comité de la section du Gros-Caillou : mais là , quelques hommes s'en emparent, et ils perdent la vie. Les plus ardeus amis de la liberté sont ceux qui ont détesté le plus sincèrement cette violence criminelle ; elle leur a paru d'autant plus odieuse , que des circonstances extraordinaires faisaient naître dans leur esprit de sinistres soupçons sur la nature des causes qui avaient fait mouvoir le bras des meurtriers qui avaient soustrait les deux victimes aux recherches des lois : mais ils n'en ont senti que plus vivement combien il était injuste d'abuser de ce délit qui ne pouvait être imputé qu'à des ennemis de la liberté, pour déclarer la guerre aux patriotes et au peuple qui le voyaient avec horreur. Ils ont gémi de ce qu'on cherchait à en dénaturer les causes et les circonstances; à publier , par exemple , contre la notoriété publique , que ces deux hommes avaient été immolés pour avoir dit qu'il fallait se conformer à la loi, et cela dans la vue de fixer d'odieux soupçons sur les amis de la constitution et de l'ordre , qu'on voulait présenter comme des séditieux, dans la vue d'identifier ce délit avec ce qui s'est passé dans la même journée. Ils ont dit avec raison que puisque les coupables pouvaient être punis suivant les formes juridiques , le moyen de satisfaire aux lois et à la justice était d'instruire leur procès , et non de faire tuer, plusieurs heures après , dans un autre lieu , les premiers venus , d'autres citoyens innocens

48o ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

occupés à délibérer sur une pétition. Ils ont été étonnés de ce que le même sentiment d'humanité qui portait à s'attendrir sur le sort des deux individus trouvés sous l'autel de la patrie, n'eût point prévenu des scènes bien plus funestes encore.

Ce fait éclaira, le reste ne peut plus être ni obscur ni incertain. Vers midi, à l'heure convenue , les citoyens qui devaient s'assembler pour signer la pétition, arrivaient successivement au Champ-de-Mars ; vers deux ou trois heures , des officiers municipaux vinrent au même lieu : ils ne trouvent que des citoyens paisibles, discutant et signant la pétition sur l'autel de la patrie. Ils virent que rien ne pouvait provoquer l'usage de la force militaire; et un détachement de gardes nationales et des canons qui avaient été amenés le matin à l'occasion de ce qui était arrivé au Gros-Caillou, furent retirés. Le calme le plus profond continuait de régner, lorsque, vers six à sept heures du soir, arrivent des détachemens de la garde nationale , avec un train d'artillerie, suivis du maire et du drapeau rouge Le sang des

citoyens a coulé,... Je ne veux point m'appesantir sur les détails de cette cruelle soirée. Je ne veux faire ici le procès à personne. J'aime mieux n'accuser que la malheureuse destinée de ma patrie; donnons des larmes aux citoyens qui ont péri, donnons des larmes aux citoyens mêmes qui, de bonne foi, ont pu être les instrumens de leur mort. Cherchons du moins un sujet de consolation , dans un si grand désastre. Espérons qu'instruits par ce funeste exemple, les citoyens armés ou non armés se hâteront de se jurer une paix fraternelle, une concorde inaltérable sur les tombeaux qui viennent de s'ouvrir. C'est principalement dans cette vue que je veux citer quelques faits constans et décisifs , qui prouvent la nécessité de cette prompte réunion, en même temps qu'ils répandent une vive lumière sur ce terrible mystère. D'un côté, on est convaincu que dans un endroit du Champ-de-Mars, des individus qu'on ne connaît pas jeté-

rent des pierres à des gardes nationales; de l'autre , il est constant que l'on tira sur les citoyens avant que les formalités de la loi martiale eussent été remplies. Le premier de ces deux faits peut seul expliquer le second, ou il faudrait fuir la société des hommes. 11 paraît aussi certain que dans cette action un homme dirigea contre le commandant de la garde nationale un coup de pistolet qui ne partit point; et le commandant, dit-on , lui accorda sa grâce. Nous n'avons pas à rechercher la cause de cet incident très -remarquable , qui était propre à prévenir et à irriter les gardes nationales attachées au chef, contre les citoyens assemblés. Ce qui est certain, ce qu'il est infiniment essentiel d'observer, c'est que depuis long-temps on voit se développer un projet funeste d'animer les citoyens armés contre les citoyens sans armes , et ceux-ci contre les autres ; c'est que tout récemment encore, dans le même lieu , le jour de la fête de la fédération, des pierres avaient été jetées par quelques hommes a. dos gardes nationales, qui vengèrent sur-le-champ cette insulte dans le sang des agresseurs ; c'est que d'nne part , des arrestations arbitraires faites par des individus revêtus de l'habit de garde national ; de l'autre , quelques voies de fait provoquées par des suggestions coupables ou par le ressentiment et la défiance, étaient autant de germes de divisions semés et fomentés par des mains ennemies , pour produire bientôt quelque scène sanglante. On assure même que depuis la fatale journée, des gardes nationaux ont été attaqués , les uns par des citoyens dont les proches ont péri au Champ de la Fédération , les autres par les émissaires des ennemis de la révolution... 0 citoyens! qui que vous soyez, hâtez- vous d'ensevelir dans l'oubli vos injures mutuelles; apprenezà démêler les artifices de vos tyrans qui vous trompent et vous divisent, pour vous opprimer les uns par les autres! Puisse une réunion à jamais durable consoler la patrie et l'humanité consternées par la perte de tant de Français, de ces femmes, de ces enfans qui ont péri sous les ix. 3i

coups de leurs malheureux frères! Puisse- t — elle venger ce peuple généreux dont le sang a rougi ces mêmes lieux où un an auparavant il présentait le spectacle du patriotisme le

plus pur et de l'union la plus touchante!

Dès le lendemain de la fatale journée , ils proposent avec éclat de mander à la barre le département, la municipalité , les accusateurs publics, pour leur enjoindre de déployer toute leur autorité contre les factieux dont on prétendait que nous étions les chefs; on ne cesse dès ce moment de sonner l'alarme, de présager de nouvelles émeutes; on va jusqu'à désigner le jour où elles doivent avoir lieu ; on ne cesse d'étaler l'appareil menaçant de la force militaire ; rien n'est oublié pour éterniser la défiance , pour rendre le peuple suspect et redoutable aux yeux de ses propres représentans. Le drapeau rouge reste encore déployé au moment où. j'écris, après quinze jours de calme ; on parle sans cesse de brigands, d'étrangers qui fomentent nos troubles; et il est à observer que tous les pamphlets répandus contre nous semblaient particulièrement destinés à nous peindre comme les chefs d'un parti soudoyé par la Prusse et l'Angleterre. Oui , citoyens , ceux qui ont dédaigné l'or des despotes de leur pays , ceux qui n'ont pas voulu puiser dans cette source immense de richesses ouverte par notre système financier à la cupidité de tant de vampires publics , ceux que l'on veut perdre , parce qu'on ne peut les acheter , sont soudoyés par le despote de la Prusse et par les aristocrates anglais, pour défendre, depuis l'origine de la révolution, aux dépens de leur repos et au péril de leurs vies , les principes éternels de la justice et de l'humanité, pour lesquels ils combattaient avant la révolution même, et qui font aujourd'hui la terreur de tous les despotes et de tous les aristocrates du monde!

Est-ce dans cet esprit que, le lendemain de la journée du Champ-de-Mars , M. Barnave faisait intervenir toute la puissance de l'Assemblée nationale pour animer l'activité des

ET nÈCES OFFICIELLES. ^85

tribunaux contre ceux qu'il regardait comme coupables de ce qu'il appelait la sédition?

Est-ce dans cet espiit que, dans la même séance , M. Lameth, alors président, fît lire une adresse dirigée contre moi par le directeur de Me'un , et par la municipalité de Prie Comte-Robert, que j'avais dénoncés comme coupables de grandes vexations , à la prière des patriotes persécutés de cette contrée? Sont-ee les lieux communs sur les faciieux sur l'anarchie, rédigés évidemment dans l'esprit du jour, qui valurent à cette adresse la faveur d'être lue, lorsque tant de pétitions intéressantes sur l'affaire du roi, sur le décret du marc d'argent, sur le droit de pétition , sur la liberté de la presse, sur l'organ'sation des gardes nationales, sur la nécessité de mettre l'empire en meilleur état de défense, sont demeurées ensevelies dans un éternel silence?

Est-ce dans le même esprit qu'ont été recueillies si promptement, et applaudies avec tant de transport toutes ces adresses de directoires, qui, en vantant les principes des sept comités sur l'affaire du roi , ne manquent pas d'insulter ceux qui ont soutenu l'opinion contraire , par les termes banaux de républicanisme et de factions, répétés avec tant de fidélité que nos adversaires eux-mêmes n'auraient pas pu mieux les rédiger. Certes! nous sommes bien éloignés de désirer que la France se divise sur cette grande question ; nous nous soumettons sincèrement, comme membres de l'Assemblée et comme individus, à ce qu'elle a statué, à ce qu'elle pourra statuer encore à cet égard : mais nous ne pouvons reconnaître aux directoires le droit de tenir la balance entre les représenta ns de la nation ; le respect dû aux principes et aux droits du peuple nous force à observer ici que la constitution, resserrant leur autorité dans la sphère des fonctions administratives, ne les a pas institués les organes de la volonté générale; que le patriotisme, que la raison , que le vœu , que l'intérêt d'un grand peuple ne peut

4&4 ÉCLAIRC1SSEMENS HISTORIQUES

être représenté par celui de quelques membres composant tels ou tels directoires , que la constitution même des corps administra tifs soumet jusqu'à présent à l'autorité immédiate et presque absolue du ministère. Enfin nous avertissons la nation que, dès le moment où les directoires se seront substitués aux assemblées primaires , la constitution sera dé.truite et la liberté perdue.

Au reste, quelle idée nos adversaires out-ils donnée de leurs principes , lorsqu'au milieu des applaudissemens immodérés qu'ils prodiguaient à ces écrits, l'un d'eux s'écria ironiquement , avec autant de délicatesse que de dignité : Eh î Messieurs , n'accablons pas les vaincus (i) I Lorsque, peu de temps après, un autre membre sembla se prévaloir des circonstances pour proposer un projet de décret destructif de la liberté de la presse ; lorsque M. Pétion , digne sans doute, par l'immuable constance de son attachement aux principes, d'être rangé parmi les factieux, prenant la parole pour le combattre , fut accueilli par des murmures dont son courage et sa vertu triomphèrent? Aurais-je aussi perdu le droit de donner mon suffrage , que je tiens de l'autorité souveraine de la nation , par la raison que je ne veux pas le prostituer à l'intrigue? Pourquoi donc fus-je arrêté par des cris qui demandaient la fin d'une discussion importante à peine commencée, lorsque je parus à la tribune pour repousser un décret proposé par les comités de constitution et de judicature? et quel décret ! Celui qui allait créer un tribunal prévôtal , une odieuse commission pour expédier en dernier ressort tous ceux qui seraient impliqués dans les derniers événemens. Ce décret fut repoussé par l'énergie de quelques bons citoyens , et par la sagesse de l'Assemblée : mais quelle lumière la proposition qui en fut faite ne répand-elle pas sur les desseins des factieux? A quoi tint- il qu'ils ne l'emportassent la veille par leurs clameurs , lorsque

(i) M. Dandrc.

l'ajournement au lendemain leur fut arraché par la courageuse résistance de quelques orateurs patriotes?

Quel pouvait être leur but, si ce n'est de faire juger cette affaire selon leurs vues , avant que le temps eût pu dissiper les nuages dont l'intrigue l'avait enveloppée; si ce n'est de frapper à la hâte les victimes désignées , avant que l'innocence eut pu démasquer la calomnie ? Eh I quelles étaient ces victimes? Ne serait-ce pas quelques patriotes ardens accusés d'exagération, des écrivains redoutables par leur énergie, en qui on déteste peut -être plus ce qu'il y a d'utile que ce qu'il peut y avoir d'excessif, contre lesquels sont dirigées toutes les déclamations qu'on épargne aux défenseurs de la tyrannie? Que serait-ce si la rage des factions avait été jusqu'à concevoir l'idée de quelque crime judiciaire contre les membres de l'Assemblée nationale, dont elles abhorrent le courage inflexible? Que dis-je ! ne fut-il pas un moment où l'on crut à quelque trame secrète de cette nature, où , dans certains comités ténébreux , certains chefs de parti , au fort de leur triomphe , osaient dire qu'il faudrait peut-être me faire le procès? N'a-t-on pas assuré que j'ai été l'objet d'une dénonciation ensevelie dans les ténèbres du comité des recherches? Serait -il vrai qu'on aurait eu la pensée de me présenter une occasion solennelle de mettre au jour tant de mystères d'iniquités? Serait-il vrai qu'il y eût, entre le mois de juillet 1789 et le moment où j'écris, un intervalle si immense , que les ennemis de la nation eussent pu se livrer à l'espoir de traiter ses défenseurs en criminels ? Eh ! pourquoi ces derniers n'auraient-ils pas mérité de boire la ciguë? Nous manquerait-il des Cri tias et des Anitus? Le philosophe athénien avait -il plus que nous offensé les grands , les pontifes, les sophistes, tous les charlatans politiques? N'avonsnous pas aussi mal parlé des faux dieux , et cherché à introduire dans Athènes le culte de la vertu, de la justice et de l'égalité? Ce n'est point de conspirer contre la patrie , qui est un crime aujourd'hui , c'est de la chérir avec trop d'ardeur ;

486 ÉCLAIKCISSEMENS HISTORIQUES

et puisque ceux qui ont tramé sa ruine, ceux qui ont porté les armes contre elle, puisque enfin tous ceux qui ont constamment juré fidélité à la tyrannie contre la nation et contre l'humanité , sont traités favorablement , il faut bien que les vrais coupables soient ceux qui ont défendu constamment l'autorité souveraine de la nation et les droits inaliénables de l'humanité. Avec de l'or, des libelles, des intrigues et des baïonnettes, que ne peut-on pas entreprendre! Toutes ces armes sont entre les mains de nos ennemis ; et nous , hommes simples, faibles, isolés, nous n'avons pour nous que la justice de notre cause , notre courage, et le vœu des honnêtes gens.

0 ma patrie! j'atteste le ciel que ce n'est point là 'le soin qui m'occupe ! Si je pouvais du moins rendre les derniers jours de ma mission utiles à ton bonheur et à ta gloire! Mais, quelle espèce de service m'est-iî permis de te rendre encore? Réclamerai-je les principes de la justice et les droits du peuple, quand nos ennemis me défendent de prononcer son nom , sous peine de fournir une nouvelle preuve que je suis un factieux? Dévoilerai-je les dangers qui menacent la liberté, ils m'accuseront d'ébranler les bases de la constitution, et de jeter l'alarme dans les esprits? Si je me tais, je trahis mon devoir et ma patrie : si je parle , j'appelle sur moi toutes les calomnies et toutes les fureurs des factions. N'importe ; ô mes concitoyens ! il me reste encore ce dernier sacrifice à vous faire ; et, convaincu comme je le suis que ce qui nous perd , c'est l'ignorance et la fausse sécurité que l'intrigue et le charlatanisme ne cessent d'entretenir au milieu de nous, je finirai cet écrit, en développant les véritables causes de nos maux.

La cause de nos maux n'est point dans les vaines menaces de cette poignée d'aristocrates déclarés , trop faible pour lutter contre la force de la nation , qui méprise depuis longtemps leurs préjugés et leurs prétentions.

Elle est dans la politique artificieuse de ces aristocrates

déguisés sous le masque du patriotisme , liés secrètement avec les autres pour surprendre sa confiance et pour l'immoler à leur ambition.

La cause de nos maux n'est pas dans les réclamations des citoyens zélés contre les abus d'autorité de tels ou tels fonctionnaires publics.

Elle est dans la cupidité ou dans l'incivisme de ces fonctionnaires publics , qui veulent étouffer la voix de la vérité , pour opprimer ou pour trahir impunément les citoyens qui les ont choisis.

La cause de nos maux n'est pas dans l'énergie des bons citoyens, dans le civisme des sociétés populaires, ni même dans la fougue de tel ou tel écrivain patriote.

Elle est dans les entraves mises à la liberté de la presse , qui n'est illimitée que pour les défenseurs de la tyrannie, pour les calomniateurs de la liberté et de la nation.

Elle est dans les tracasseries suscitées depuis long -temps à ceux qui ont signalé leur courage dans la révolution ; dans la faveur constante accordée par le gouvernement aux citoyens équivoques , aux hommes puissans de l'ancien régime, qui contraste scandaleusement avec le délaissement, avec le déni de justice qu'ont éprouvé les citoyens sans crédit et sans fortune.

Elle est dans ces clubs anti-populaires; elle est dans ce système machiavélique, inventé pour étouffer l'esprit public dans sa naissance, pour nous ramener, par une pente insensible, sous le joug des préjugés et des habitudes serviles dont nous n'étions pas encore entièrement affranchis ; elle est dans cet art funeste d'éluder tous les principes par des exceptions, de violer les droits des hommes par un raffinement de sagesse , d'anéantir la liberté par amour de l'ordre, de rallier contre elle l'orgueil des riches , la pusillanimité des esprits faibles et ignorans, l'égoïsme de ceux qui préfèrent leur vil intérêt et leurs lâches plaisirs au bonheur des hommes libres et vertueux , et qui regardent les moindres

agitations inséparables de toute révolution, comme la destruction de lasociété, comme lebouleversemeul de l'univers.

La cause de nos maux n'est pas dans les complots des brigands dont on ne cesse de nous faire peur, et qui ne se montrent nulle part. Il serait trop dérisoire de prétendre que des troupes de brigands pourraient lutter et contre la masse des citoyens qui ne sont point un ramas de brigands, mais qui en sont les ennemis par intérêt et par principes , et contre les armées de gardes nationales qui couvrent la surface de l'empire.

Elle est dans ce plan formé et suivi avec une funeste obstination, de trouver dans ces vaines alarmes un prétexte de rendre toujours la classe laborieuse appelée peuple, suspecte aux autres citoyens , parce qu'il est le véritable appui de la liberté ; elle est dans les semences de division et de défiance que l'on jette entre les différentes classes de citoyens , pour les opprimer toutes.

Elle est , si l'on veut , en partie , dans les brigands de la cour, qui abusent de leur puissance pour nous opprimer, danscette illustre populace qui ose flétrirlepeupledecenom, les seuls à qui l'on ne fasse pas Une guerre sérieuse, et dont tous les attentats restent impunis. Je crois bien aussi à des brigands, à des étrangers conspirateurs, mais je suis aussi convaincu que ce sont nos ennemis intérieurs qui les secondent et qui les mettent en action. Je crois que le véritable secret de leur atroce politique est de semer eux-mêmes les troubles , et de nous susciter des dangers, en même temps qu'ils les imputent aux bons citoyens , et s'en font un prétexte pour calomnier et pour asservir le peuple.

La cause de nos maux n'est pas dans la perfidie et dans les complots de la cour; elle est dans la stupide sécurité par laquelle nous les avons nous-mêmes favorisés , en lui fournissant sans cesse de nouveaux trésors et de nouvelles forces contre nous.

La cause de nos maux n'est pas dans lesmouvemens des puis-

sances étrangères qui nous menacent; elle est dans leur concert avec nos ennemis intérieurs ; elle est dans cette bizarre situation qui remet notre défense et notre destinée dans les mains de ceux qui les arment contre nous ; elle est dans la ligue de tous les factieux, réunis aujourd'hui pour nous donner la guerre ou la paix, pour graduer nos alarmes ou nos calamités , selon les intérêts de leur ambition, pour nous amener, par la terreur, à une transaction honteuse avec l'aristocratie et le despotisme , dont le résultat sera une espèce de contribution favorable à tous les intérêts , excepté à l'intérêt général, et dontle prix sera la perte des meilleurs citoyens. Elle est encore dans l'occasion que leur fournissent ces menaces de guerre , de nous placer dans cette alternative, ou de négliger la défense de l'Etat , ou de compromettre la constitution et la liberté, en levant des armées formidables, en réduisant la force active des gardes nationales à des corps d'armée particuliers , qui peuvent devenir un jour redoutables à l'une et à l'autre.

La cause de nos maux n'est pas non plus dans la grandeur des charges de l'État, ni dans la difficulté de percevoir les impôts, dont on a toujours cherché à nous effrayer, malgré le zèle des citoyens pour les payer.

Elle estdans la dépréciation effrayante de nos finances; elle est dans la licence effrénée de l'agiotage le plus impudent , qui a fait naître la détresse publique du sein même de notre nouvelle richesse nationale ; elle est dans la facilité donnée à la cour et aux ennemis de notre liberté d'engloutir tout notre numéraire, de piller à loisir le trésor public, dont ils ne rendent aucun compte, et de prodiguer lesang du peuple , pour lui acheter des ennemis, des calamités , des trahisons cl des chaînes.

Enfin la cause de nos maux est dans la combinaison formidable de tous les moyens de force , de séduction , d'influence, de conspiration conlre la liberté; elle estdans les artifices inépuisables; elle est dans la perfide et ténébreuse

490 KCLA.IRCISSEMENS HISTORIQUES

politique de ses innombrables ennemis; elle est plus encore dans notre déplorable frivolité , dans notre profonde incurie, dans notre stupide confiance.

PiOBESPlERRE.

Note (P) page 280.

Rapport du ministre de V Intérieur , à la Convention nationale , sur l'état de Paris.

Du 29 octobre 1792 , l'an Ier de la république.

La Convention nationale m'a chargé, par son décret du 26, de lui rendre compte, sous trois jours, de l'état où se trouvent les autorités publiques à Paris depuis le 10 août , des obstacles que l'exécution des lois éprouve en cette ville, et des moyens d'y remédier.

Elle a senti que le tableau de ce qui est , se compose nécessairement des faits ou de l'inaction du jour , et des faits précédens dont ils sont la suite ou le résultat nécessaire. Elle m'oblige de jeter un coup-d'œil sur le passé : je le ferai rapidement ; je serai réservé dans les jugemens, mais précis et sévère dans l'exposé des faits ; car je cherche la vérité pour la connaître, je la présente pour qu'elle soit utile, sans autre passion que de me rendre tel moi-même, en remplissant mes devoirs.

La révolution du 10 août , à jamais glorieuse et célèbre , cette belle époque à laquelle nous devons la république, et qui ne doit être confondue avec aucun autre événement , n'a pu arriver et s'effectuer que par un grand mouvement , dont l'effet se propage et se fait sentir long- temps encore après que la cause dont il est le produit , a perdu son action. Un nouvel ordre de choses a dû naître : nous en avons le principal résultat dans la Convention , qui doit assurer les destinées de la France. Une organisation provisoire des

ET PIECES OFFICIELLES. 49 î

pouvoirs communaux de la ville de Paris s'est faite à cette époque : elle était nécessaire ; elle a été utile ; mais eût-elle été la cause d'une grande révolution dont elle n'était réellement que l'effet , il ne faudrait pas moins en relever les inconvéniens, s'il en existe, et qu'il soit pressant de les détruire. A Dieu ne plaise que je veuille considérer les personnes , juger les intentions , confondre le zèle aveugle avec la malveillance, ou l'inexpérience en administration avec la volonté d'usurper une autorité illégale; je n'ai point, sur cet objet, d'opinions à établir, mais des faits à présenter. Pour satisfaire pleinement à la loi, je suivrai dans leur marche le département et la commune , ensemble ou séparément , suivant la nature des faits ou la concurrence des événemens. J'examinerai l'effet de leurs opérations et de leur conduite, par rapport aux propriétés et à la sûreté individuelle , ces deux grands objets de toute association , dont la conservation , l'intégrité , sont le but et la preuve d'un bon gouvernement , d'une sage administration.

Il serait absurde de prétendre , injuste d'exiger que le bouleversement d'une révolution n'entraîne pas quelques malheurs particuliers , quelques opérations irrégulières : c'est la chute ou la perte d'arbres et de plantes dans le voisinage d'un fleuve débordé dont le cours rapide occasionne des dégâts en surmontant de grands obstacles. Mais il faut soigneusement distinguer ce qui appartient à la nature des choses, de ce qui peut résulter des passions ou des desseins prémédités de quelques individus; car on doit endurer avec courage , tolérer avec patience , adoucir ou effacer à force de sagesse et de vigilance , ce qui vient de la nécessité ; tandis qu'il faut surveiller avec attention , contenir avec force, réprimer avec sévérité ce qui résulterait de l'extravagance de l'ambition , ou des entreprises de la scélératesse. Ainsi , l'examen scrupuleux des faits en masse, le froid calcul de leur cause et de leur influence, doivent précéder tout jugement et toute mesure.

49^ ÉCLAIRCJSSEMENS HISTORIQUES

La cour avait vu tourner contre elle les précautions mêmes qu'elle avait prises pour anéantir la liberté. Louis XVf, enfermé au Temple avec sa famille, n'offrait plus qu'un grand exemple des vicissitudes humaines , de la stupidité des rois, et du sort qui les attend lorsqu'ils veulent être injustes dans un siècle éclairé. Le peuple de Paris , triomphant sur les bords du précipice qui lui avait été préparé, entraîné par l'accélération d'un mouvement qui lui avait été salutaire , ayant rompu l'organisation des pouvoirs par le besoin de les changer, en permanence dans ses sections , agissant par luimême , se trouvait, pour ainsi dire , à une nouvelle naissance. Il devait avoir cette activité, cette assurance , cette présomption qui accompagnent une existence et une liberté avec lesquelles on n'est point encore familiarisé, et dont on est près d'abuser par le plaisir de les sentir et de les exercer. Le département , méprisé ou haï, n'avait que des membres épars , dont les ombres disparurent bientôt devant une commission nouvelle. Le temps nécessaire à sa formation; son action , d'abord lente et peu sensible , parce qu'elle était nulle pour tout ce qui intéresse la sûreté générale , le décret du i3 août, ayant conféré cette j^artie aux municipalités , et parce qu'elle était subordonnée dans le fait a celle d'une commune toute - puissante , retinrent cette administration dans une sorte d'obscurité. J'aurai bientôt à lui rendre d'honorables témoignages. L'Assemblée législative terminait sa carrière, et couronnait le vœu public par l'appel d'une Convention.

Le pouvoir exécutif, chargé de grandes opérations et d'immenses détails , créait des armées , approvisionnait l'empire, faisait venir, des points les plus éloignés, des munitions nécessaires, répandait l'instruction sur les derniers événeinens , appelait de toutes parts les citoyens au secours de la patrie , et préparait les moyens de défense.

Les années ennemies s'avançaient avec audace sur le territoire français ; la trahison et la lâcheté avaient favorisé

leur invasion. L'indignation , la crainte même , se manifestaient à Paris; la défiance, naturelle au peuple qui a été opprimé, la défiance , qu'accroît toujours le danger, comme la peur s'augmente par les ténèbres , agitait les esprits ; elle entretenait cette fermentation avant -coureur des orages, qu'excitent encore les hommes sans mesures qui ont besoin de mouvemens , les désœuvrés auxquels il faut des cliangemens , et les malveillans qui veulent du trouble. La commune régnait seule dans Paris. Enfantée par la révolution , agissant au milieu d'elle , objet de la confiance du peuple , dont elle était l'ouvrage, elle faisait taire ou parler les lois, suivant ce que lui paraissait exiger le salut public , dont elle était devenue le juge suprême. Mais la commune a oublié, comme il est aisé de le faire dans l'ivresse de la victoire , que tout pouvoir révolutionnaire doit être momentané ; que la subordination des autorités constituées les unes à l'égard des autres, et la marche régulière des lois, doivent être promptement rétablies , pour le maintien même des révolutions qui les ont un instant suspendues ; et que Paris , eûtil été seul à combattre la cour et vaincre les tyrans, devait se hâter de restreindre sa propre influence, s'empresser à donner l'exemple de l'obéissance aux lois, dont le respect est nécessaire à sa conservation. L'oubli de ces vérités a entraîné de grands désordres. La philosophie et l'histoire les envisageront peut-être comme des résultais nécessaires ; mais les contemporains les sentent comme des malheurs ; par conséquent, les hommes publics doivent les combattre ou les réparer. Obligé, par ma place , de correspondre souvent avec la commune de Paris, soit pour lui communiquer les ordres, ou lui faire passer les lois de l'exécution desquelles elle est chargée , soit pour avoir les renseignemens et les connaissances que je ne puis obtenir que par son moyen sur ce qui intéresse l'ordre public , j'ai été fort exact dans mes envois , fort pressant dans mes demandes ; mais la commune n'a pas mis la même exactitude dans ses réponses, et sou-

4g4 ECLAIRCISSEMEISS HISTORIQUES

vent même elle ne m'en a fait aucune. Dès-lors , j'ai été mal instruit, ou je suis demeuré sans influence. Je ne parlerai pas des entreprises extérieures de la commune, de ses commissaires envoyés dans les départemens , de leurs procédés et des plaintes qui les ont suivis : je ne rappellerai point la circulaire imprimée, envoyée partout et prêchant des mesures repréhensibles : ces divers objets vous ont été dénoncés , quelquefois par moi-même; et la nécessité de remplir cette obligation a indisposé la commune; elle a donné lieu aux personnes susceptibles ou mal instruites , de supposer une partialité qui n'existait pas; elle a aigri. C'est ainsi que des faits très-simples, mais dont l'enchaînement est inévitable , concourent quelquefois à troubler les opérations publiques ; il faut s'en servir pour apprécier les choses avec plus d'exactitude et juger les personnes avec plus d'indulgence.

Dans les premiers momens de la révolution, la commune a exercé son activité et porté ses recherches sur les propriétés nationales. Cette vigilance, louable dans le principe, est devenue abusive dans ses effets. Par exemple , le i3 septembre , deux commissaires du comité de surveillance de la commune de Paris sont allés à Senlis ; ils y ont requis le maire et un officier municipal de les accompagner dans une visite dont ils se disaient chargés. Ils se sont rendus à l'hôpital , se sont emparés de l'argenterie de cette maison , et de celle de la supérieure; ont mis le scellé sur un cabinet, emmené à Paris deux des administrateurs desquels ils ont pris l'argent monnayé, les billets, l'argenterie. Arrivés à Paris, on a renvoyé ces administrateurs, sans lecture du procèsverbal , avec un certificat de civisme. On ne dit pas si leurs effets leur ont été rendus ; mais les démarches de la commune de Senlis n'ont pu lui faire restituer l'argenterie de l'hôpital et de la supérieure, et les scellés sont demeurés sur le cabinet.

Sans doute que la commune de Paris aura fait passer

ET riÈCES OFFICIELLES. Z^gS

cette argenterie à la Monnaie; mais ce n'était pas à elle de s'en emparer, et elle devait du moins m'instruire de ce qu'elle avait fait : je n'ai pu l'obtenir.

Des commissaires envoyés par elle à Chantilly, en ont enlevé une grande quantité d'habits , d'effets de chasse et autres hardes d'équipement . dont plusieurs avec garniture , ou galons et monture en or et en argent; aucun compte ne m'en a été rendu.

Long-temps après le décret du 1 5 septembre, deux commissaires de la commune ont continué d'opérer à l'hôtel de Coigny et dans ses dépendances, appartenans à la nation. Des matelas, en très-grande quantité, en avaient disparu ; on y en retrouva une partie , après la menace faite d'une dénonciation par des commissaires que j'y envoyai; mais ces commissaires n'ont pu obtenir communication du travail des autres ; aucun compte n'a été rendu, même depuis que des injonctions réitérées sont parvenues à faire retirer les agens de la commune.

J'ai écrit à la Convention , le 5 de ce mois , pour la prévenir que le citoyen Fournier , chargé de conduire une force armée de 1,000 hommes à Orléans, avait ramené, avec les prisonniers , tous leurs effets , dont plusieurs très-précieux , de l'or et de l'argent monnayé , que le tout avait été remis à la commune de Paris, ainsi qu'un paquet confié en secret par M. Lessart, contenant des lettres-de-change et autres papiers importans : je n'en ai pas eu de compte. Je ne préjuge rien, je le répète, sur la disposition des objets; mais je devais la connaître : elle m'a été celée.

J'avais été informé qu'il y avait au Temple une trèsgrande quantité d'argenterie sous les scellés, dont ne parlaient plus ceux qui les avaient apposés. J'écrivis à ce sujet au comité de surveillance de la commune le 12 octobre : je n'ai pas eu de réponse.

Je sais que le 27 août, lors de l'apposition des scellés chez M. Septeuil , trésorier de la liste civile , le citoyen Tisset , en

4g6 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

remettant le procès-verbal au comité de surveillance de la commune, lui remit aussi un carton qu'il déclara contenir, tant en assignats qu'en or, la somme de 34<>,ooo livres, ainsi que des registres , une montre , et deux grands portefeuilles contenant des papiers signés du roi et de la reine. Le 3o , le même citoyen a remis au même comité un carton de bijoux et d'effets précieux, trouvé à Saint-Firmin , près Chantilly , chez le sieur la Haye , qui avait déclaré tenir ces effets de M. Septeuil.

Vers le 24 ou le 25 d'octobre , ce citoyen a vu , en présence de Morillon , secrétaire de Septeuil , les objets contenus dans le carton qu'il avait remis le 3o août. Les scellés avaient été levés sans lui, quoique son cachet y eut été apposé ; ils l'avaient été également sur le carton des 34<> mille livres , sans sa participation et malgré l'apposition de son cachet , de manière qu'il ignore si ces effets intéressans ont été conservés dans leur intégrité. Je n'ai pas eu plus de compte sur cet objet que sur aucun autre.

Un membre de la commune, chargé de faire faire des cartouches pour l'armée, s'est établi à l'hôtel des Invalides, où l'on a fait le dépôt de beaucoup de matières, plombs, cuivre \ etc. J'avais donné la consigne de ne rien laisser sortir de l'hôtel qu'à la connaissance de l'administration et sur des récépissés. La consigne a été violée, en maltraitant de paroles mes préposés; le membre de la commune a fait sortir ce qu'il a jugé bon , et il a disposé des plombs sans donner de reçu.

Le 4 de ce mois , j'ai écrit à la municipalité pour qu'elle donnât, à ses différens commissaires, Tordre de rendre compte et de rétablir au garde-meuble national tous les objets qui auraient pu en être distraits depuis le 10 août ; je n'ai eu d'autre satisfaction sur cet objet qu'une réponse de M. Boucher-René , officier municipal , agissant pour le maire , portant qu'il communiquerait ma lettre au conseil-général ; mais rien n'est rentré au garde-meuble par cette voie.

Les sections s'étant permis, dans les premiers momens de la révolution , d'enlever des effets qu'elles voulaient conserver à la nation, ou d'apposer les scellés sur ceux dont on craignait la disparition , elles ont eu soin de dresser des procès-verbaux, appuyés de pièces justificatives , de ces opérations, et de remettre le tout à la commune : celle-ci , plusieurs fois pressée d'en rendre compte , ne m'a rien fait passer encore qui y soit relatif.

Je m'étais adressé , le 8 d'octobre , à la commune , à l'effet de savoir comment Louis XVI était gardé et traité au Temple ; quels étaient les cliangemens que l'on disait avoir été apportés dans sa situation depuis quelques jours , et quel compte je pourrais en rendre à la Convention nationale. A ces questions pre santés je n'ai reçu aucune réponse instructive ; j'ajoutais , dans la .même lettre , qu'un décret venant de m'ordonner de présenter incessamment le compte des dépenses faites jusqu'à ce jour, et un aperçu de celles à faire, tant pour la sûreté et la disposition du local, que pour la subsistance et l'entretien de Louis XVI, je recommandais au conseii-général de s'occuper sans délai d'arrêter les mémoires des fournisseurs, afin que j'en ordonnasse le paiement ; comme aussi de me rendre un compte exact et circonstancié des dispositions déjà effectuées, ou seulement projetées, pour la conservation du dépôt dont la commune de Paris répond à toute la république. À ceci je n'ai pas eu plus de réponse qu'à ce qui précède. Trois ou quatre fournisseurs sont venus avec des mémoires, que j'ai fait payer. Deux de ces mémoires concernaient des fournitures faites à la table de l'officier municipal et des officiers militaires de Louis XVI. Un autre mémoire , subdivisé en trois parties , avait rapport à des enîèvernens de terre et de gravats aux travaux du Temple. Comme ce paiement intéressait une multitude d'ouvriers pauvres, je l'ai fait acquitter sur les cinq cent mille livres, pour ne pas laisser ces ouvriers sans pain. J'avais droit d'attendre, non des mémoires isolés, ir. 32

4g^ ÊCLMRCISSE81EKS HISTORIQUES

jnais un compte en masse des dépenses déjà faites, et un exposé approximatif des dépenses à faire : c'est ce que j'ai demandé par ma lettre du 8 ; et c'est ce que je ne puis obtenir.

J'ai été informé dernièrement qu'il s'était fait , dans la maison d;un émigré , située sur la section de la Croix- Rouge, un enlèvement d'argenterie, qui a été porté , par un officier municipal , au comité de surveillance de la commune : j'ai écrit hier au département de Paris, pour avoir des informations certaines de ce fait et pour lui enjoindre, s'il est vrai , de le dénoncer à l'accusateur public , et de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire porter l'argenterie à la Monnaie.

Les administrateurs qui composent actuellement le département de Paris, paraissent animés des meilleures intentions ; et si l'exercice, par la commune, de tout ce qui intéresse la sûreté, joint à l'activité de cette commune pour étendre ses pouvoirs, leur ont laissé peu d'action, du moins tous les objets sur lesquels ils ont pu déployer leur zèle ont été traités avec intelligence et rapidité. L'organisation de l'hôtel des invalides devait être, conformément à la loi de mars dernier , complétée dans deux mois , et cependant elle n'avait pas été commencée au 10 août par l'ancien déparlement : je n'ai eu besoin que d'indiquer cet important travail à celui d'aujourd'hui, et bientôt il touche à sa fin. Déjà les braves vétérans qui étaient entassés comme des victimes dans l'orgueilleux monument de Louis XTV, respirent à leur aise, grâce à la retraite des administrateurs , qui occupaient plus de la moitié de l'hôtel (l'architecte ayant , •lui seul , 44 croisées de face).

Le département a eu à gémirsurla conduite criminelle de deux de ses membres, coupables d'avoir détourné , à leur profit, quelques articles du mobilier d'émigrés dont ils faisaient l'inventaire. Aussitôt que le conseil-général en a été instruit, il me les a déférés : j'ai provoqué la suspension des

prévenus , au Conseil exécutif , le 23 de ce mois, et leur dénonciation à l'accusateur public.

La promulgation des lois s'est faite par le département, pour tout ce qui le concerne , avec exactitude et célérité ; je joins ici , pour preuve, un extrait de ses registres : je pourrais observer que cette preuve m'intéresse autant que lui, mais j'aurai bientôt à faire une observation plus étendue sur l'expédition des lois dans le ministère de l'Intérieur.

Le département de Paris a déjà beaucoup fait pour assurer à la nation les bietis des émigrés ; mais il éprouve souvent des retards dans l'exécution des lois , de la part de la commune, faisant les fonctions de district. C'est elle qui, d'après la loi du 23 août, a dû recevoir, dans la huitaine, les déclarations des officiers publics ou dépositaires des objets appartenans aux émigrés ; c'est elle qui doit remettre l'extrait de ces déclarations au département, pour former de nouvelles listes. Cesextraitsn'ayantpasencoreété fournis, le département a écrit le 23 octobre à la commune : il n'a pas reçu de réponse. Il lui avait écrit le 10 octobre , pour lui recommander de s'occuper sans délai de la proclamation ordonnée par la loi du 2 septembre, portant confiscation du bien des émigrés , afin d'ouvrir le délai des deux mois , déterminé avant de procéder à la vente ; il a écrit de nouveau îe 18, pour demander si les proclamations étaient faites : les districts ruraux ont répondu qu'oui; la commune n'a pas fait de réponse.

Le décret du 24 de ce mois, qui me charge de faire procéder à la vente du mobilier des émigrés, a été expédié le 25 au département, qui, le même jour, l'a envoyé aux districts et à la commune. Dès le 22 , j'avais écrit au département, pour lui témoigner ma surprise de ce qu'on procédait à la vente du mobilier de l'hôtel d'Egmont ; le même jour le directoire avait envoyé copie de ma lettre à la commune en lui demandant les motifs pour lesquels cette vente se faisait sans que le ministre en fût informé : la commune

500 ÈCLA1KCJSSEMENS HISTORIQUES

n'a pas fait de réponse. Le 26 , on est venu prévenir le procureur-syndic que la vente se continuait : il a écrit à l'agence des biens nationaux pour lui recommander de la faire suspendre.

La commune s'est occupée de l'administration des hôpitaux , quoique les lois l'aient attribuée au directoire du département. La commission des hôpitaux, nommée par le directoire, est maintenant présidée par des officiers municipaux, qui ne veulent pas correspondre avec le directoire : un de ces officiers municipaux a nommé individuellement aux places vacantes dans les hôpitaux , sans la confirmation du département. La commune a plus fait : elle s'est immiscée dans l'administration de la maison de Bicêtre, qui n'est pas dans son arrondissement. Quant aux prisons , elle les administre également , et elle a cessé toute correspondance à cet égard.

Pour l'administration et la vente des domaines nationaux ainsi que pour les affaires ecclésiastiques, le directoire correspond à la commune avec une commission particulière, nommée hors des seize administrateurs de cette commune. Depuis le 10 août, cette commission partageant l'erreur de la commune , ne croyait plus devoir reconnaître d'administration supérieure ; en conséquence , elle n'envoyait plus ses délibérations à l'examen du directoire. Depuis le décret qui a ordonné au département de Paris de quitter le titre de commission administrative , la correspondance a repris ; mais , soit que les affaires se trouvent moins multipliées, soit par quelqu'autre cause inconnue au directoire, les relations sont beaucoup moins fréquentes que par le passé. Entre plusieurs objets sur lesquels cette commission est en retard vis-à-vis du directoire, on peut citer :

i°. L'état général des domaines nationaux qui, d'après la loi du 3 août , devait être fourni dans la première quinzaine du mois d'octobre : il ne l'est pas encore ; mais le grand nombre de domaines que les lois du 18 et ig août ont déclaré nationaux , peut être cause de ce retard ;

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5oi

■2.0. Des états de frais de la vente des sel et tabac , demandés depuis le 12 mai, en exécution d'une loi du 25 mars ;

30. Des propositions sur l'emploi du produit de ses cloches , et le remplacement de 100,000 liv. que Je directoire lui a avancées ;

40. Le compte des ci-devant Augustins de la place des Victoires, qui, faute de son apurement, ne touchent que leur demi-pension ;

50. Enfin l'état de la population des paroisses, nécessaire pour la répartition des biens de fabrique.

Le département, conformément à la loi du 9 septembre , a pressé la compagnie des Eaux de Paris, de remettre au directoire l'état de sa situation. Il n'y a pas encore de réponse.

Quanta la Caisse de Secours, j'ai déjà, depuis quelque temps , rendu compte à la Convention, de l'emploi des trois millions qui lui avaient été accordés. J'ai exposé que les recouvremens n'étaient pas encore faits, malgré la célérité employée à lever les scellés , et à faire la description des effets. L'évasion de Guillaume regardait particulièrement la commune , en conséquence du décret du i5 septembre ; cependant le procureur-syndic a fait faire, sur-le-champ , un procès-verbal de cette évasion ; il a été envoyé, ainsi que le signalement de Guillaume et celui des officiers qui le gardaient, à toutes les municipalités du département, et aux quarante-huit sections.

Si je passe actuellement à la partie des travaux publics pour le département de Paris , je remarque deux objets qui peuvent occasionner à quelques citoyens de l'inquiétude et du mécontentement.

Le premier , c'est ce qui se trouve dû. aux entrepreneurs, fournisseurs et ouvriers , pour les travaux faits au compte du département, depuis le commencement de l'année 1791- Le directoire actuel ne peut pourvoir à ces paiemens , parce

qu'il manque absolument de fonds, attendu le retard qu'a éprouvé le recouvrement des contributions publiques , et, par suite , celui des sous additionnels pour l'acquit des dépenses locales. Le directoire a fait , depuis un mois, plusieurs demandes tendantes à obtenir , à titre d'avance , les fonds nécessaires pour payer les créanciers, et il est important que sa demande soit promptement accueillie. Le second objet est la distribution de la somme de 120,000 liv. , faisant partie du secours de i5o,ooo liv., accordé au département de Paris , par la loi dû 6 avril dernier.

Dès le 5 mai , la municipalité de Paris avait été invitée à proposer au directoire le mode de distribution, et l'emploi des 120,000 liv. qui lui ont été destinées ; et cette opération n'est point encore faite.

Il résulte de l'ensemble des faits que je viens d'exposer , que le département actuel se conduit bien; et que s'il a peu fait , c'est qu'il a été entravé dans sa marche. Il résulte que la commune, précipitée parle mouvement delà révolution , entraînée par son zèle, égarée dans ses prétentions, s'est emparée de tous les pouvoirs , et ne les a pas toujours justement exercés ; elle a laissé en arrière beaucoup d'opérations administratives et intéressantes , et elle a fait un grand nombre d'actes irréguliers et repréhensibles. Elle a confondu sa propre organisation ; le conseil-général , qui n'est fait que pour délibérer, a voulu administrer; tandis que les lois renferment l'action , pour la rendre plus vive et plus prompte, non-seulement dans lecorps, mais dans le bureau municipal qui en est comme le directoire.

L'exemple des anticipations de la commune a entretenu , dans Paris, le dédain et l'oubli des autorités constituées. L'idée de la souveraineté du peuple , rappelée avec aifectation par les hommes qui ont intérêt à persuader au peuple qu'il peut tout, pour lui faire faire ce qu'ils veulent; cette idée , mal appliquée , détachée de la suite des principes dont elle fait partie, a familiarisé avec l'insurrection , et en a ins-

pire l'habitude, comme si l'usage devait en être journalier. Onaperdu de vue qu'elle est un devoir sacré contre l'oppression, mais une révolte condamnable dans l'état de liberté; que le parti de V opposition, si nécessaire contre le despotisme d'un seul , ou l'aristocratie de plusieurs, devient funeste au régime de l'égalité; car, dans le premier cas, il balance ou il surveille un pouvoir dangereux , tandis que, dans le second , il contrarie la volonté générale, et paralyse l'action du gouvernement. Cet esprit, entretenu par les propos des mécontens, par les calomnies et les soins perfides de la malveillance, par les déclamations de ces hommes ardens , dont l'imagination fantastique ou les passions violentes n'enfantent' que des excès , s'est répandu de toutes parts ; il a pénétré dans les sections, il y a introduit ce genre de tyrannie qui étonne ou contraint le bon sens par l'audace, et la raison par le bruit ; la citoyen faible ou timide s'est tenu à l'écart. Dès-lors , pour ceux qui restaient , la force a paru le droit, et l'emportement l'énergie; l'indépendance de la nature a été substituée à l'empire de la volonté générale , qui fait la liberté sociale; et une férocité sauvage a paru , dans quelques instans , prendre la place des mœurs d'un peuple civilisé.

Les relations entre la commune , le déparlement et les sections, une fois confondues, celles-ci n'ont plus connu leurs limites et se sont portées quelquefois aux démarches les plus irrégulières: invasion chez des particuliers, violation d'asile, saisies d'effets, ventes de propriétés nationales, toutes ces mesures extrêmes, dont la commune donnait l'exemple, dont plusieurs furent peut-être inévitables dans les premiers momens , mais qui toutes devaient être promptement suspendues , ont été imitées.

C'est ainsi que la section de l'Observatoire a, pour son propre compte, levé les scellés et procédé à la vente du mobilier du couvent de la Visitation. Pressée, par moi, de suspendre et de rendre compte, elle a allégué le besoin où. elle était

5û4 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

de payer ses ouvriers. C'est ainsi que des imbéciles ou de> pervers ayant répandu le faux brifit que des armes élaieut cachées dans les fondations du dôme des Invalides, deux sections adjacentes ordonnent qu'on fouillera sous le dôme à la profondeur de 2.5 pieds. Je suis averti: je vois les atteintes qui peuvent être portées à la solidité d'un édifice intéressant; je fais des défenses, on les brave ; je les réitère, elles sont inutiles; je veux opposer ïa force, on menace d'une insurrection; et la fouille s'est faite à la profondeur indiquée, sans que les sections aient trouvé autre chose que la honte d'avoir désobéi. Je pourrais multiplier les exemples , ils sont amigeans ; j'ai des lettres de particuliers malheureux , victimes de soupçons inconsidérés , ou dé vengeances secrètes ; persécutés au nom de la patrie dont ils n'avaient pas démérité. J'ai faitjjart àla Convention , le 17 de ce mois, des renseignemens que je me suis procurés relativement au mode d'élection du maire de cette ville, et dont il résulte, i° que des quarante-huit sections , vingt-cinq seulement ont répondu; 20 que de ces vingt - cinq , douze ont émis leur vœu pour le scrutin secret; 3° que les treize autres ont procédé au scrutin à voix haute. Le citoyen Boucher-René avait promis, par sa lettre du i5, d'envoyer les nouveaux renseignemens qui lui parviendraient ; mais rien ne m'a été communiqué depuis cette époque. J'ai écrit avant-hier à la commune et à la section du Panthéon Français, pour m'informer de l'étrange arrêté publié dans le Moniteur, et attribué à cette section , par lequel il est dit que , sans égard à la loi , elle procédera de telle manière , et que si la Convention ne l'approuve pas , les citoyens de la section se rendront en armes à la barre; je n'ai pas reçu de réponse.

La confusion des pouvoirs h Paris est évidente ; les atteintes portées à la propriété , à la fortune publique, sont trop

réeiles ; la sûreté individuelle a-t-elle été respectée ? Ici

je m'arrête, et je ne reporte qu'avec effort mes regards dou-

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5o5

loureux sur ces jours de désastre que la mauvaise foi veut en vain confondre avec la grande journée du 10 août , mais dont l'histoire fera justice , dont les hommes de bien ont horreur, et qu'ils dénonceront, comme je l'ai fait moimême, pour laver la révolution d'une tache honteuse qu'on voudrait lui imprimer, pour la venger de l'indécente attribution d'attentats qui ne sont point son ouvrage , qui n'appartiennent qu'à un petit nombre d'agens séduits ou égarés , et de scélérats instigateurs. J'ai bravé leurs sinistres projets ; je le fais encore à la face de l'Europe , quoique je sache très-bien qu'ils en méditent le renouvellement et qu'ils en espèrent le succès. Leur rage n'est point assouvie, parce qu'ils n'ont pas atteint leur but. Il leur faut du pouvoir et de l'argent, et, dans un Ltat devenu libre, dans un gouvernement qui n'est plus corrompu , les méchans n'obtiennent l'un et l'autre que par le renversement des choses et l'anéantissement des hommes vertueux. Mais le sort de la république ne resterait pas dans leurs mains; les victimes qu'ils pourraient faire, accélèreraientleurpropre chute: c'est tout ce qu'il importe de sentir à l'homme public qui s'est dévoué. Je continuerai donc de citer les faits avec «courage. J'avais dénoncé les meurtres prolongés des premiers jours de septembre , et l'inutilité de mes réquisitions pour en arrêter le cours. Il n'est pas douteux cependant qu'un grand nombre de bons citoyens auraient contribué avec zèle à la répression de ces excès : pourquoi donc se sont-ils commis sans obstacles? c'est ce que peuvent seules expliquer la désorganisation de la force publique, !e défaut de volonté de ceux qui devaient l'employer, la terreur imprimée par l'audace du petit nombre , et l'inaction des autorités. £h bien! cette terreur n'est plus, sans doute: l'organisation de la garde nationale doit être faite ; mais le défaut de volonté de ceux qui peuvent la requérir ou la commander, n'existe-t-il pas encore? car le service public se fait mal , malgré mes plaintes éternelles et mes réquisitions répétées. Il se corn-

5o6 ÉCLAIRC1SSEMENS HISTORIQUES

met des vois : la maison de Montfermeil , émigré , Chausséed'Antin , a été vidée , la nuit du 25 au 26 , et ce n'est pas le seul événement récent de ce genre ; il y a même eu quelques meurtres nocturnes. Lors du vol du garde-meuble , l'inspecteur qui a la surveillance de ce dépôt, faisait, depuis quinze jours, des réquisitions au commandant général, à celui de la section, toujours inutilement. J'en ai fait moimême de très-fréquentes au commandant général , par écrit et de vive voix, soit au Conseil , en présence de mes collègues , soit à la commission du camp sous Paris, devant les membres qui la composent. Je n'ai jamais obtenu que des promesses. Les postes ont été dégarnis en très-grande partie , presque toujours la nuit et aux heures des repas , notamment au garde-meuble , où souvent la garde est demeurée quarante-huit heures, et même soixante heures sans être relevée, n'ayant plus par conséquent le mot d'ordre. Le poste du Carrousel , pour la garde des effets nationaux au château des Tuileries, s'est trouvé quelquefois tellement dégarni que j'y ai vainement requis , en personne, une force armée pour arrêter les dilapidations qui se passaient sous mes yeux. L'administration des approvisionnemens de Paris m'a demandé des postes pour les magasins; mes réquisitions sont inutiles pour cet objet comme pour les autres.

Enfin , samedi dernier , «à six heures du soir, les commissaires que j'ai préposés à la conservation des effets nationaux aux Tuileries , m'ont prévenu que le poste majeur n'était composé que de treize hommes , au lieu de soixante ; qu'une seule section y faisait le service ; qu'elle avait envoyé vingt-sept hommes sans commandant ni sergent , avec un seul caporal pris de vin ; que la sentinelle , rebutée de faire sept à huit heures de service , menaçait de quitter le poste.

Assurément je suis loin d'inculper la garde nationale parisienne ; je reconnais son zèle, son activité , son service ; cette garde, ce sont nos concitoyens, c'est nous-mêmes ; mais il y a défaut d'ordre dans le service , et ce défaut la

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5c>7

compromet en même temps qu'il expose la chose publique. Mil'e inconvéniens naissent de cette source, ets'aggraventréciproquement : le premier de tous est le dégoût même du citoyen qui peut quitter pour quelques instans ses foyers, sa famille, ses affaires , pour le maintien de Tordre et de la paix, dont il sent le prix , mais qui ne saurait le faire avec empressement qu'autant qu'il aperçoit le terme de ses sollicitudes , et qu'elles sont également partagées entre tous. Après vingt-quatre heures de garde, tout homme a droit de retourner dans ses foyers ; et si , aux besoins du cœur , à la loi de l'intérêt, à l'attrait du plaisir dans une ville de corruption comme Paris, l'inertie de la chose publique, dans les personnes qui commandent, fait joindre encore le dégoût , en ne relevant pas exactement les postes , ne les visitant jamais , n'y établissant aucun ordre , il est évident que le zèle doit s'éteindre et le service s'annuler entièrement.

Lorsque je rapproche de cet état de choses, les actes arbitraires qui ont fait remplir les prisons sitôt après les terribles exécutions qui les avaient vidées, actes dont j'ai fourni la preuve à l'Assemblée nationale, en déposant sur son bureau cinq à six cents mandats d'arrêt, dont quelques-uns sont signés d'une seule personne sans caractère, la plupart de deux ou trois membres seulement du comilé de surveillance de la commune, beaucoup sans aucun motif énoncé, et les autres avec la seule allégation du soupçon d'incivisme ; lorsque j'observe que les fédérés qui arrivent à Paris , et dont jusqu'à présent la loi avait confié le soin à la commune , sont mal logés , mal traités, souvent envoyés chez moi pour avoir des emplacemens, des lits, comme si j'eusse été chargé de ces objets; tandis qu'ils étaient à la disposition de la commune , laquelle semblait avoir dessein de les laisser souffrir et de leur persuader que ces souffrances, qu'il doit tenir à elle de faire cesser , étaient l'ouvrage du ministère ; lorsque fornissant des matelats ou des lits dans les casernes , je n'obtiens aucun compte de ces objets, et j'apprends qu'ils dis-

5û8 ÉCLAIRC1SSEMENS HISTORIQUES

paraissent; lorsque je reçois ces nombreuses députationsdes sections , qui viennent rxi interroger sur l'état des subsistances de la ville , que la commune devrait connaître ; lorsque j'entends traiter d'émigrés trente-trois étrangers pleins de confiance , amenés militairement à Paris , et sur lesquels la commune me demande des renseignemens après qu'elle les a interrogés et qu'elle a dû se mettre en état de m'en donner à moi-même ; lorsque j'apprends en même temps les fausses inculpations répandues contre les hommes publics qui réunissent au caractère quelques talens, et se sont fait connaître par leur intégrité ; lorsque je vois affecter la supposition de partis ou de factions qui n'ont jamais existé , mais à l'aide de laquelle on cherche à rendre odieux ou suspects les plus sages et les plus intrépides défenseurs delà liberté ; lorsqu'enfin les principes de la révolte et du carnage sont hautement professés , applaudis dans des assemblées, et que des clameurs s'élèvent contre la Convention elle-même.... je ne puis plus douter que des partisans de l'ancien régime ou de faux amis du peuple , cachant leur extravagance ou leur scélératesse sous un masque de patriotisme, n'aient conçu le plan d'un renversement dans lequel ils espèrent s'élever sur des ruines et des cadavres, goûter le sang, l'or et l'atrocité.

Département sage , mais peu puissant ; commune activé et despote ; peuple excellent, mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie ; confusion des pouvoirs , abus et mépris des autorités ; force publique, faible ou nulle par un mauvais commandement : voilà Paris.

Je sens qu'en offrant un pareil tableau , j'élève des murmures et me couvre de défaveur; je déplais aux faibles, qui craignent une lumière dont ils se sentent incommodés ; aux pervers, qui s'irritent de celle qui les fait connaître; auxignorans , toujours prêts à se ficher de la preuve de ce qu'ils n'avaient pu soupçonner : les bons eux-mêmes s'inquiètent un

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5og

moment ; ils voudraient douter du mal qui les afflige et qu'ils n'ont pas su prévoir : mais entre la vérité qui blesse et qui sert , la flatterie qui tue ou le silence qui trahit , je n'hésiterai jamais un instant , ma vie même y fût-elle intéressée. En vous énonçant les faits, j'ai indiqué les causes; ils se tiennent immédiatement. Suites nécessaires d'un grand mouvement et d'une terrible révolution qui a entraîné la désorganisation , et où se sont développées de nobles affections et des passions atroces ; succession rapide de grands périls et de sentimens opposés ; faiblesse du Corps législatif qui vous a précédés ; délai, peut-être trop prolongé, de la part de la Convention, à prendre des mesures vigoureuses : voilà les causes principales et les plus saillantes. Leurs effets se perpétueraient par l'impunité des provocations au meurtre ; par la défiance qu'inspirent les dispensateurs des deniers publics et l'exemple dangereux qu'ils donnent, lorsqu'ils négligent d'en rendre le compte le plus rigoureux; par les délibérations illégales , supposées du peuple, tandis qu'elles sont l'ouvrage de quelques hommes turbulens , et qu'une indiscrète tolérance laisserait subsister; par l'indifférence avec laquelle on admet dans la garde nationale des personnes inconnues et non-domiciliées ; par le retard de l'instruction publique et des institutions qui doivent la favoriser.

L'exposé des maux et de leurs causes présente naturellement la connaissance des moyens de les détruire ; je dois en laisser la discussion à votre sagesse : ils sont dans vos mains Représentans de la nation , chargés de vouloir provisoiremen pour elle , vous sauverez la république et vous lui donnerez une sage constitution , en méprisant tout danger , repoussant toute influence, réprimant les factieux et donnant force à la loi.

Ferme à mon poste , fidèle à remplir mes devoirs , je serai toujours prêt à rendre compte des affaires commises à mes soins ; mais j'observerai que leur multiplicité , leur importance , jointes aux difficultés résultantes de l'état de con-

5lO ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

traction où nous sommes encore, mériteraient peut-être qu'on se livrât moins aisément à la légèreté des inculpations. J'ai été accusé dans cette assemblée , il y a trois jours , de mettre de la négligence dans l'envoi des décrets ; c'était d'un législateur, moins que de tout autre, que j'aurais du attendre cette accusation ; car il eût pu savoir que tous les matins j'envoie à la Convention , comme je faisais à la législature, le Bulletin des décrets que j'ai expédiés la veille , de manière que je suis à jour et de l'expédition , et du compte de l'expédition.

Je joins à mon rapport quelques pièces qui viennent à l'appui des faits qu'il contient. Parmi ces pièces se trouve la copie certifiée d'une lettre adressée au ministre de la justice , et qui indique le dessein de renouveler quelques massacres dans lesquels on me ferait l'honneur de me comprendre avec plusieurs membres de la Convention. Quelque peu civique que soit ce projet , je crois qu'il mérite moins d'attention que l'état général de la capitale auquel d'ailleurs il pourrait tenir , et dont la continuité aurait une toute autre influence ; car les individus ne sont rien devant l'espèce. Nous passerons vite, nous pouvons périr; mais il faut que les lois demeurent, parce que ce sont elles qui assurent le bonheur des générations. Il faut donc aussi les faire bonnes, et pour cela, que la ville où vous les discuterez soit maintenue dans l'ordre et dans la paix.

Signé Roland.

Note (Q;, page 2.81.

Le ministre de T Intérieur , aux Parisiens.

Je suis accusé devant vous, je viens me défendre. Je sais que l'homme en place est exposé à beaucoup de soupçons el de propos auxquels il ne doit répondre que par la conti-

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5ll

nuité de ses bonnes actions : h i en faire et laisser dire , est la maxime des gens de bien , dans les temps ordinaires , et celle que j'ai souvent mise en pratique ; mais il est des circonstances où il ne suffit pas de repousser la calomnie par sa conduite , et où Ton doit encore en faire sentir la profondeur et les conséquences. C'est lorsque cette calomnie paraît tenir à un système de diffamation imaginé pour opérer des bouleversemens politiques ; car alors il ne s'agit pas seulement de la réputation ou de l'existence d'un individu , il est question de la tranquillité publique et de ce qui tend à la compromettre.

Avilir V Assemblée nationale , porter contre elle à la révolte ; exciter les craintes sur le ministère actuel , le représenter comme traître à la patrie ; répandre la défiance sur toutes les autorités du moment et les généraux d'armées ; appeler un renversement , prétendre qu'il est nécessaire , et désigner hautement le dictateur qu'il faut donnera la France : voilà très-évidemment le but d'affiches qui paraissent sous le titre de Marat , V Ami du peuple , aux bons Français. Si quelqu'un en doute , qu'il lise celle publiée le 8 septembre y où l'on donne une prétendue lettre, par laquelle ou veut faire croire aux correspondances des députés avec nos ennemis, où l'on traite de chiffons les décrets du Corps législatif; où l'on présente tous les ministres, excepté le patriote Danton , comme des malveillans et des machinaleurs occupés à paralyser les mesures prises pour sauver la chose publique ; où l'on veut ôter toute confiance à Kellerraann , Dumouriez et Luckner; où ma lettre à l'Assemblée nationale est traitée de chef-d'œuvre d'astuce et de perfidie . où je suis accusé de machiner avec la faction Brissot ; où l'on dit enfin qu'il faut un président du Conseil à voix prépondérante , en désignant quel il doit être.

Que toutes ces propositions soient placardées au coin des rues sous le voile de l'anonyme, elles n'exciteraient que le mépris ; qu'elles y paraissent sous le nom d'un homme qui

5l2 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

s'offre au peuple comme son ami, qui a pris de la consistance dans cette révolution , que le corps électoral compte parmi ses membres , et que déjà plusieurs voix portent à la Convention (i) ; on s'étonne et l'on réfléchit.

Est-ce l'erreur d'un homme ardent et soupçonneux qui prend ses craintes pour des vérités , et qui sème de bonne foi la défiance dont il est pénétré? N'existe-t-il point d'ambitieux adroit , d'ennemi caché, qui nourrit , pour son profit, l'inquiétude d'un esprit atrabilaire, et le dirige à son gré? Avons-nous dans notre sein des émissaires de Brunswick qui cherchent à nous affaiblir par des divisions intestines , ou des scélérats qui veulent tout renverser pour s'élever sur des ruines ? Je ne puis résoudre ces questions, mais je vois qu'il y a lieu de les faire ; et que si ces émissaires ou ces scélérats existaient parmi nous, ils s'efforceraient de produire la défiance et l'agitation que nous voyons exciter et perpétuer.

Quant à moi qui veux le bien de tous , sans acception de personne, j'étudie les faits avant d'accuser qui que ce soit au monde : j'appelle l'attention publique sur cesfaits, et je vais retracer ma profession de foi. Heureux, si c'est un testament de mort, de le rendre de quelque utilité à mon pays!

Né avec quelque force dans le caractère, j'ai dû aux bons exemples dont une saine éducation environna ma jeunesse , de la diriger tout entière sur les principes les plus austères de la morale. L'intérêt général et le sacrifice continuel des passions, des goûts , de tout ce qui est individuel à cet intérêt sacré , voilà ce qui m'a été présenté , ce que j'ai toujours eu devant les yeux , comme la base de la société et la règle invariable de quiconque veut exister au milieu d'elle.

Je méprise la fortune, parce que j'ai appris à être heureux sans elle , et que je hais les moyens par lesquels on a coutume de la fixer; je suis sensible à la gloire, mais je ne l'ai jamais mise en balance avec la vertu : j'ai besoin du

(i) J'apprends qu'il vient d'être nomme.

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5l5

témoignage de ma conscience , je puis me passer de tout avec lui, et rien ne saurait m'en tenir lieu. J'aime la liberté, V égalité , avec l'enthousiasme d'un être sensible qui les regarde comme la source du bonheur sur la terre , avec la constance et la ténacité d'un homme réfléchi , qui en a calculé les avantages. J'en ai professé les principes dès mon plus jeune âge , je l'ai fait avec fermeté, avec énergie sous le règne du despotisme ; je leur ai sacrifié mon avancement. Qu'on prenne ma vie et qu'on lise mes ouvrages ; je défie la plus cruelle malveillance de trouver dans la première une seule action , de découvrir dans les autres un seul sentiment dont il ne soit permis de s'honorer et de s'applaudir.

J'ai passé quarante années dans une partie d'administration où je n'ai jamais fait que du bien , parce que je n'ai voulu y trouver que des moyens de soutenir le faible, de protéger l'artiste indigent , de recueillir et de répandre les connaissances utiles. J'ai vu la révolution avec transport; elle répondait aux vœux que je formais depuis long-temps pour la classe malheureuse , elle détruisait des abus contre lesquels j'avais si souvent réclamé. Je l'ai soutenue, pour ma part , de mon courage et de mes travaux ; elle m'a conduit au ministère : la France peut témoigner de l'intégrité de mon administration, de la vigueur de mes principes , de l'uniformité de ma conduite.

Je n'aime point le pouvoir, et je ne l'ai pas recherché; soixante ans d'une vie laborieuse, et j'ose le dire, l'habitude des vertus qui embellissent la retraite, me la rendent préférable à une existence agitée.

J'ai accepté deux fois un fardeau que je me sentais capable de porter , et dont les circonstances me faisaient un devoir de me charger ; j'attendais la Convention pour le déposer, parce que je croyais qu'alors j'aurais rempli ma tâche , et qu'il me serait permis de la terminer à cette époque où la vigueur d'un nouveau Corps représentatif promettra à la France d'heureuses destinées. Je sais que dans le court intern. 33

5l/|. ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES-

\alle qui reste à s'écouler , beaucoup d'orages peuvent s'élever encore; car, c'est précisément cet intervalle que veulent saisir pour tout bouleverser , ou les agens de nos ennemis, ou les ambitieux qui auraient intérêt de nous troubler. C'est un moment périlleux, et c'est parce qu'il est tel , que , peut-être , je ne dois pas encore me retirer , à moins que le silence des lois , comme je l'ai déjà exprimé , me rende honteux de rester. On répand des défiances sur mon administration : qu'on vienne l'examiner; mes bureaux sont ouverts au public; je n'ai pas une seule opération , comme une seule pensée qui ne puisse être manifestée. Croit-on qu'un vil intérêt ait sur moi quelqu'empire ? qu'on suive scrupuleusement l'emploi de mon revenu , et qu'on demande aux pauvres le compte d'une partie.

L'Assemblée a décrété un million de dépenses secrètes à la disposition du Conseil : j'ai déclaré, dans le Conseil même , qu'il me paraissait qu'aucun de nous n'en devait user qu'à la connaissance de tous les autres ; car c'est au Conseil qu'il est donné , c'est pour ce qui peut intéresser et servir la chose publique , et dont nul ministre n'a de secret à faire à ses collègues ; aussi dois-je ajouter que je ne disposerai pas d'un denier dont je ne puisse montrer et justifier l'emploi.

On m'accuse de machiner avec la faction Brissot ! Je ne connais pas plus les machinations que Y intrigue, et je ne crois point à cette prétendue faction. Je connais et j'estime M. Brissot , parce qu'avant la révolution , il en prêchait les principes dans ses ouvrages, comme je faisais dans les miens ; je le vois avec plaisir , parce que je lui reconnais autant de pureté d'aine que d'esprit et de ta'ens. Je n'ai pas toujours partagé toutes ses opinions, parce que chacun a sa manière de voir. Je lui ai souvent reproché la confiance ou la légèreté qui donne de l'avantage à ses ennemis , parce qu'elle lui fait négliger sa propre défense, et s'oppose à ce développement de caractère et de force souvent uéceasaire dans

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5l5

une assemblée. Je respecte le Corps législatif, parce qu'il est composé des représentais delà nation, quoique j'aie souvent gémi de son défaut de vigueur qui a nécessité un supplément de révolution.

J'ai admiré le 10 août , j'ai frémi sur les suites du 2 septembre , j'ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que sa justice avaient dû produire ; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement ; j'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, et que ceux qui travaillaient à le perpétuer étaient trompés parleur imagination, ou par des hommes cruels et mal-intentionnés.

Ainsi qu'un grand orage purifie l'air et balaie les immondices de nos capitales', ainsi la colère et les mouvemens populaires opèrent en quelques heures, dans les raoraens extrêmes, ce que le cours des choses amènerait peut-être trop tard ; mais de même que l'orage prolongé ravage les campagnes et détruit la récolte de plusieurs années, de même les mouvemens continués du peuple nuisent à ses propres intérêts, et amènent une anarchie dans laquelle on cherche long-temps les élémensconfondusdela justice etdelafélicité.

J'ai donc parlé, parce que je le devais pour le bien de ceux mêmes à qui je risque de déplaire ; car, on s'expose à être blessé en voulant retenir ceux qui sont encore dans un transport dont ils seraient victimes, si l'on ne parvenait à le calmer. Je n'ai su que plusieurs jours après, que moimême j'avais été désigné comme un perfide ; que le jour même du 2 septembre , le comité secret de la ville avait lancé contre moi un mandat d'arrêt. Était-ce pour me traduire à l'Abbaye et m'y faire élargir avec des scélérats I MM. Pétion, Santerre et Danton ont vu ce mandat auquel on ne donna pas de suite; mais, ce jour même , sur les six heures environ , deux cents citoyens se rendirent tumultueusement à l'hôtel de l'Intérieur où ils venaient, disaient-ils, demander des armes , quoique la distribution des armes n'appartienne point à mon département , et qu'il n'y en ait point à ma

5l6 ÉCLAIRCISSEMENT HISTORIQUES

disposition. Il est vrai qu'ils avaient été chez le ministre de la Guerre, absent pour l'instant, ainsi que moi, puisque nous étions sortis ensemble pour nous rendre à la commune ou je le laissai, et d'où j'allai chez le ministre de la Marine oii le CoAiseil devait se tenir. Un homme échauffé criait à la trahison , et semblait vouloir exciter les autres ; on leur répéta à tous la simple vérité : le grand nombre l'entendit, tous se retirèrent, mais en emmenant avec eux, comme otage et garant de ce qu'on leur avait assuré, un sujet employé au service du secrétariat, et qu'ils ne laissèrent aller qu'après avoir vérifié que nous avions paru à l'hôtel commun.

Jamais je n'aurais relevé ces circonstances , si la continuité des calomnies contre la majorité du Conseil en général, et moi-même en particulier, ne semblait annoncer le projet de faire encore un renversement. Il faut pourtant que le peuple soit mis à même d'apprécier ce qu'il doit penser des soupçons qu'on veut lui inspirer. Si ces calomnies et ces soupçons ne sont que le fruit de l'inquiétude et de la crainte, ma franchise doit les tempérer. J'invite ceux mêmes qui les répandent, au plus sévère examen de ma conduite publique et privée. Si elles tiennent à quelques desseins pervers, de qui que ce puisse être , je ne sais y opposer que la même franchise et la même publicité ', parce que ce sont les moyens de la vertu et ceux dont l'emploi est le plus utile au bien de tous : car, eu supposant qu'ils m'exposent à périr, ma perte même serait utile a la France, puisqu'elle ne pourrait résulter que d'un complot dont elle lui dévoilerait l'existence et la mettrait à même de prévenir les suites.

Que des lâches ou des traîtres provoquent les assassins ; je les attends; je suis à ma place, j'y fais mon devoir , et je saurai mourir. Si des frères égarés reconnaissent qu'ils sont trompés, qu'ils viennent, mes bras leur sont ouverts , je les appelle; je ne crains l'œil de personne, et je ne hais que les ennemis de ma patrie, ce sont ceux de l'humanité. Signé Roland.

ET PIÈGES OFFICIELLES. 5iy

Note (R) ,page 322.

Premier interrogatoire subi par Mme Roland , pendant sa détention à V Abbaye, du 12 juin 1793.

Pardevant nous administrateurs au département de police , soussignée, avons fait comparoir la citoyenne J.-M. Phlipon , femme Roland , détenue ès-prisons de l'Abbaye , par ordre du comité central révolutionnaire, séant à la maison commune, salle de l'Égalité, à laquelle nous avons fait les questions suivantes. — A elle demandé , si elle connaît les troubles qui ont agité la république, depuis le moment où le citoyen Roland son époux est entré au ministère, jusqu'au moment actuel ? — A répondu que , n'ayant jamais pris de part aux affaires publiques , elle n'a connu ce qui les concernait que par ce qui les fait connaître à tous les citoyens : les papiers publics et les conversations. — A elle demandé ce qu'elle entend par cette manière négative de répondre, en lui observant que les papiers publics n'instruisent pas parfaitement , et qu'elle doit avoir des renseignemens plus précis que ceux que donnent ordinairement lesdits papiers? — A répondu qu'elle n'est pas tenue à s'instruire plus particulièrement des affaires, puisque, n'étant qu'une femme, elle n'était point obligée de se mêler d'elles. — A elle demandé si elle n'aurait point connaissance qu'on eût envoyé des feuilles dans les départemens , pour exciter contre Paris le projet d'anéantir cette cité? — A répondu , que non-seulement elle n'a connaissance de rien de semblable ; mais qu'elle doit dire que Roland lui-même et toutes les personnes qu'elle a été dans le cas de voir , se sont toujours entretenues en sa présence, de la manière la plus conforme aux principes de la justice et de la liberté , et la plus propre à convaincre qu'elles désiraient le bien de Paris comme celui de la repu-

5l8 ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

blique entière, et qu'elles n'avaient d'autre désir que de concourir à l'opérer. — A elle observé que le mot liberté et justice deviendraient très-équivoques , si dans ces conversations on n'avait pas ajouté à ces deux principes ceux d'égalité , qui doivent taire -a base d'une république? — A répondu que dans son opinion, comme dans celle des personnesdont elle a parlé, l'égalité lui paraît un résultat nécessaire de la liberté et de la justice. — A elle demandé si elle ne pourrait pas nous citer les noms des citoyens ou citoyennes qui auraient pu composer ses sociétés ordinaires? — A répondu que ses sociétés ordinaires sont assez généralement connues ; que concentrée dans son domestique , elle n'a point vu , tant que Roland a été au ministère , d'autres personnes que celles que les affaires ou d'anciennes relations d'amitié le mettaient dans le cas de recevoir , et que certes ceux qu'il a reçus ne sont jamais venus chez lui en secreL — A elle demandé que par la demande précédente, on aurait désiré connaître les noms desdits citoyens?— A répondu que comme homme public, Roland recevait chez lui un grand nombre de personnes qu'il lui serait impossible de nommer et qu'elle ne voyait jamais ; qu'au surplus, comme particulière , elle n'a jamais tenu ce qui s'appelle de cercle; qu'elle recevait quelquefois à table les collègues de son mari et différentes autres personnes qui se trouvaient en liaison avec eux. — A elle demandé si elle n'avait pas connaissance d'un projet à l'effet d'établir une république fédérative, et rompre par-là l'unité désirée par tous les bons citoyens? — A répondu que non-seulement elle n'a connaissance d'aucun projet pareil ; mais qu'elle a entendu constamment les personnes qui se sont entretenues chez elle , désirer l'unité de la république, comme faite pour lui assurer une plus grande force, craindre que cette unité ne fût rompue, si la balance n'était pas tenue égale entre tous les départemens, et souhaiter que Paris ne fît jamais rien qui pût exciter contre lui la jalousie des autres. — A elle observé que le citoyen Roland avait cependant cherché à

ET PIÈCES OFFICIELLES. 5ig

former dans les départe mens des bureaux d'opinion publique, et que même il était question qu'il devait avoir des fonds pour cette opération? — A répondu que quant à la première partie de cette question , elle la croit absolument dénuée de fondement ; que quant à la seconde , on connaît le décret qui attribuait au ministre de l'Intérieur des fonds pour répandre des écrits utiles ; ajoute la répondante , que les comptes rendus par Roland, présentent , avec la plus sévère exactitude , l'emploi de la seule partie de ses fonds qu'il ait dépensée , et quels sont les écrits qu'il a répandus (1). — A elle demandé si elle a connaissance desdits écrits qui auraient pu influencer l'opinion publique dans les départemens ? — A répondu que l'énoncé de ces écrits se trouve dans les comptes mêmes qu'elle vient de citer , et dont il y a eu des tableaux affichés ; que c'est donc au public et non à elle à les juger. — A elle observé que le citoyen Roland n'avait pas réellement rendu ses comptes , puisqu'avant cette dernière révolution , il sollicitait de les rendre définitivement , afin , disait-il , de se retirer où bon lui semblerait ? — A répondu que , comme elle ne doit pas supposer de mauvaises intentions à ceux qui l'interrogent , elle ne peut voir dans la précédente question , qu'une grande ignorance des faits ; que les comptes de Roland ont été rendus ; que non-seulement il fournissait à la Convention ceux de chaque mois , avec une extrême exactitude , mais à l'instant où il est sorti du ministère , il a donné le compte général le plus étendu et le plus détaillé ; que ce que le citoyen Roland sollicitait, ce qu'il a réclamé avec des instances réitérées , c'est l'apurement de ses comptes, c'est-à-dire, leur examen sévère par des commissaires de la Convention , et un rapport

(i) Sur cent mille livres accordées à Roland pour re'pandre des écrits utiles, il en de'pensa seulement un peu plus de trente pendant son ministère. {Note de M. C.)

520 ÉCLAIKCISSEMENS HISTORIQUES

qui attestât ce que les commissaires les auraient trouvés être ; qu'en conséquence , le comité de l'examen des comptes de Ja Convention a chargé plusieurs de ses membres de cet examen ; qu'il y a été procédé avec exactitude ; qu'elle sait que ces commissaires se sont rendus fréquemment dans les bureaux de l'hôtel du ministre de l'Intérieur , se sont fait représenter toutes les minutes et pièces justificatives, et ont été édifiés, comme ils devaient l'être , de l'administration d'un homme que l'on citera long-temps pour son intégrité comme pour son courage ; que le plus vif désir de Roland , comme le sien , c'est que les commissaires qui ont fait cet examen , n'aient plus long-temps la lâcheté de différer leur rapport , et que tous les bons citoyens se joignent à eux pour l'obtenir. — A elle demandé si elle sait où le citoyen Roland son époux , est actuellement? — A répondu qu'elle l'ignore.

— A elle demandé si dans les sociétés qu'elle voyait habituellement, des personnes liées avec Dumouriez , ou quelques autres traîtres à la patrie ne se trouvaient pas? — A répondu qu'elle n'a vu personne qui , à sa connaissance , fût intimement lié avec Dumouriez. Ajoute la répondante que les citoyens qu'elle voyait , sont tellement connus par leur patriotisme , qu'on ne peut les soupçonner d'avoir eu des liaisons avec des traîtres. — A elle demandé si elle ne connaissait point le projet de détruire les sociétés populaires?

— A répondu qu'elle n'a vu personne qui ait énoncé cette opinion.

Lecture faite à la répondante de nos interrogatoires et de ses réponses, y a persisté et a signé avec nous. Signés, Roland née Phlipon, Louvet et Baudrais. Pour copie conforme à la minute , signés , Louvet et Soûles.

Du ii brumaire an II.

Interrogatoire de madame Roland , par le Tribunal

révolutionnaire.

Nous avons fait amener de la maison d'arrêt de la Con-

ciergerie la ci- après nommée, à laquelle avons demandé ses noms , âge , profession , pays et demeure ;

A répondu se nommer Marie-Jeanne Phlipon , femme Roland , âgée de trente-neuf ans , née à Paris , y demeurant rue de la Harpe.

Interrogée sur l'état que professait Roland son mari , avant d'être appelé au ministère, et avant l'époque du quatorze juillet mil sept cent quatre-vingt neuf;

A répondu qu'employé depuis quarante ans dans une partie d'administration , en qualité d'inspecteur des manufactures, il l'était encore à l'époque de la révolution de mil sept cent quatre-vingt neuf, et demeurait à la même époque à Lyon , chef-lieu du département où il était employé; il a continué de l'être jusqu'à la suppression de ladite place, qui a eu lieu à la fin de septembre mil sept quatre -vingt douze. A l'époque de la révolution, exerçant à Lyon les droits de citoyen , son civisme reconnu le fit appeler à la municipalité ; il fut député pour les intérêts de la commune de cette ville, auprès de l'Assemblée constituante en février mil sept cent quatre-vingt douze; l'objet de sa mission l'a retenu à Paris cinq à six mois , au bout desquels il est allé en rendre compte. Les places d'inspecteurs se trouvant supprimées peu après cette époque , il revint à Paris pour faire valoir ses droits à obtenir une retraite, et il s'y fixa, comme dans un lieu plus convenable pour suivre les travaux littéraires qu'il avait entrepris , et dont la suppression de sa place lui laissant la liberté de s'occuper essentiellement, ce fut dans ce temps-là qu'il se logea rue de la Harpe , appartement qu'il n'a point quitté lorsqu'il a été appelé au ministère , persuadé qu'il pourrait y revenir bientôt.

Interrogée combien de temps Roland a resté officier municipal à la commune de Lyon et quel était pendant son exercice le maire de cette commune.

Appelé d'abord comme notable , bientôt après à la place d'officier municipal , a dit ne pouvoir se rappeler précisé-

522 ÉCLAIR CISSEMENS HISTORIQUES

ment la durée du temps qu'il a été officier municipal, et que le maire de la municipalité d'alors , s'appelait Vitet , médecin.

Interrogée si depuis la formation de la Convention nationale elle n'a pas reçu habituellement chez elle les nommés Vergniaux, Guadet, Gensonné , Duprat , Duperret, Carra., Fauchet, Sillery , Brissot , Fonfrède , Ducos , Barbaroux, Biroteau , Buzot , Salles, Louvet , Lehardy, Ma in vie 1 le , Dufriche- Valazé et autres, connus sous la dénomination deBrissotins , Girondins, etc. , et si dans les différentes conférences qui ont eu lieu , il ne s'y est pas agi de la force départementale et des moyens d'en exécuter l'envoi ;

A répondu qu'elle n'a reçu personne chez elle sous les dénominations indiquées dans l'interrogatoire , qu'elle n'a jamais eu chez elle ni cercles ni conférences , que son mari recevait chez lui à table une fois la semaine , les ministres ses collègues , quels qu'ils fussent , quelques-unes de ses anciennes connaissances et les personnes qui sachant qu'il était chez lui ce jour-là , venaient le visiter : de ce nombre se sont trouvés Brissot, Pétion , Buzot, avec lesquels il s'était lié dans le temps de l'Assemblée constituante ; quelquefois aussi Barbaroux, qui avait été député de Marseille dans le temps de son premier ministère , et qui , comme tel , avait fait sa connaissance, de même que de Louvet en qualité d'homme de lettres, et qu'il connaissait aussi précédemment ; il fit aussi connaissance, dans le temps de son premier ministère, avec Guadet et Gensonné, qui venaient également le voir lorsqu'ils étaient à la Convention : ces personnes ont quelquefois amené de leurs collègues ; qu'elle a entendu parler non pas en conférence, mais en conversation très-publique, des différens objets dont l'Assemblée s'occupait alors et qui intéressaient la chose publique.

Avons observé à la répondante, que la question par nous à elle faite sur ce qui peut avoir rapport à la force départementale, les conversations qui à cet égard ont pu avoir

lieu, est précise ; qu'il est étonnant que sa réponse soit purement générique et évasive de celle qu'elle devait faire à justice ; l'avons en conséquence sommée de déclarer affirmativement ou négativement, s'il est à sa connaissance que le système de la force départementale ait été agité dans les conversations dont elle nous a déclaré précédemment avoir été témoin ;

A répondu que sa réponse n'est point évasive , mais qu'elle ne peut être que générique sur une question de cette nature , parce qu'elle n'a jamais entendu traiter chez elle régulièrement comme affaire de système , aucun objet de ce genre.

Interrogée si parmi les dénommés à un de nos précédens interrogatoires , il n'en est pas avec lesquels elle a eu des relations plus intimes et plus particulières qu'avec d'autres ; A répondu que Roland et elle étaient liés depuis l'Assemblée constituante avec Brissot , Pétion et Buzot.

Demandé itérativement à la répondante , si particulièrement et distinctement avec scn mari , elle n'a pas eu de relation avec aucun des ci-devant dénommés ;

A répondu qu'elle les a connus avec Roland et par Roland ; et les connaissant , elle a eu pour eux le degré d'estime et d'attachement que chacun d'eux lui a paru mériter. A elle observé que par les réponses continuellement évasives qu'elle fait, elle annonce l'intention bien formée d'outrager la vérité , et qu'elle ne la refuserait pas si elle sentait intérieurement qu'elle n'a jamais eu de liaisons contraires aux intérêts de la république , l'avons en conséquence sommée de déclarer si elle a eu ou si elle n'a pas eu des relations particulières et personnelles avec Barbaroux et Lauze-Duperret ;

A répondu d'abord , qu'elle n'a jamais eu de liaisons contraires aux intérêts de la république , qu'elle n'a point intention de déguiser la vérité , qu'elle la doit sur les faits. A elle observé qu'elle n'a point répondu à la question

524 ÉCLA.IRCISSEMENS HISTORIQUES

qui lui a été faite; en conséquence l'avons itérativement sommée de déclarer à justice, si depuis que Barbaroux et autres traîtres à la patrie son^ allés soulever contre la république les départemens de l'Eure et du Calvados et autres , elle n'a pas, soit directement , soit indirectement, entretenu avec ces traîtres des relations ou correspondances;

Partis avec la qualité de mes amis, ne les reconnaissant pas pour traîtres , j'ai désiré avoir de leurs nouvelles et je n'en ai pas reçu.

A elle demandé si elle n'a pas reçu de leurs nouvelles et si elle ne leur en a pas donné des siennes par l'entremise de Lauze-Duperret , et si , par ces motifs, elle ne lui a pas écrit plusieurs lettres et n'en a pas reçu de lui ;

Sans connaître particulièrement Duperret , mais ayant cru distinguer chez lui du courage , elle a imaginé de s'adresser à lui dans les premiers temps de sa détention , poulie prier de faire lire à la Convention nationale des réclamations qu'elle lui avait adressées et qu'elle n'avait pu parvenir à y faire entendre ; elle croit lui avoir demandé en même temps des nouvelles de leurs amis communs.

Lui avons à l'instant représenté cinq pièces , la première desquelles, datée de la prison de l'Abbaye le premier juin, l'an second de la république , commençant par ces mots : La citoyenne Roland à la Convention nationale , et finissant par ceux-ci : Roland née Phlipon. Sur le recto du deuxième feuillet, se trouve réponse à ladite lettre commençant par ces mots : S' Une faut , vertueux citoyen , et finissant par ceuxci : Lu , D. La troisième , une autre sans date, commençant par ces mots : Je vous dois mille remerciemens , et finissant par ceux-ci : Et vous conserve. Ladite lettre non signée et portant à son adresse, au citoyen Duperret. La quatrième , autre lettre datée du it\ juin , commençant par ces mots : Brave citoyen , et finissant par ceux-ci : A V 'Abbaye , i[\ juin. La cinquième et dernière est un écrit sur un carré de papier dont la partie supérieure se trouve en blanc , commen-

oant par ces mots : On paraît me faire sortir , et finissant par ceux-ci : Ne m' oubliez pas. La deuxième pièce notée 92 , la troisième 87, la quatrième i85, et la cinquième 104 , toutes et chacune signées et paraphées Lauze-Duperret , comme ayant été trouvées sous le scellé de ce dernier. Avons en conséquence sommé la répondante de déclarer si elle reconnaît toutes lesdites pièces pour être écrites de sa main, et déclaré qu'elles allaient être par nous et en présence de l'accusateur public cotées et paraphées ainsi que d'elle.

A dit , après avoir examiné lesdites pièces , qu'elle les reconnaissait pour être écrites de sa main , et les a, après avoir été par nous cotées de première et dernière, signées ainsi que l'accusateur public, nous et le greffier, et avons suppercédé au présent interrogatoire pour être repris en temps et lieu. Après lecture faite, la déclarante a dit que ses réponses contiennent vérité, qu'elle y persiste, et a signé avec nous , ledit accusateur public et le greffier, à trois heures après midi. Signés Roland née Phlipon , David, Lescot- Fleuriot , Derbez , commissaire-greffier.

Du treize même mois, même année que dessus , à onze heures du matin, nous dit juge assisté et en présence de qui dessus , avons fait nouvellement amener de la Conciergerie , ladite femme Roland , pour reprendre son interrogatoire.

Avons représenté à l'accusée, que dans l'une de ses réponses , lors de l'interrogatoire par elle subi le onze de ce mois , nous a dit ne pas connaître particulièrement Lauze- Duperret et ne s'est adressée à lui, que parce qu'elle avait remarqué qu'il avait du courage; que cependant les lettres que l'accusée lui a adressées et copie d'une des réponses que ledit Duperret lui a faite, ne laissent pas douter de la liaison particulière, subsistante entre ce dernier et l'accusée, ainsi que de leurs relations sur les événemens politiques ; d'où il suit que l'accusée , dans sa réponse que nous venons de lui rappeler, a outragé la vérité;

A répondu avoir exprimé la vérité et ne pouvoir dire que

la vérité, qu'elle n'a pas vu Duperret plus de dix fois, qu'elle ne l'a jamais vu en particulier, mais en société; que l'on peut juger même par la première de ses lettres à Duperret , celle qui a accompagné la copie de sa réclamation à la Convention , qu'elle n'avait pas avec lui de liaisons particulières, qu'il lui avait inspiré la confiance que donne l'opinion d'une conformité de principes ; l'idée de ses relations avec des personnes qui étaient nos amis communs : je n'avais pas d'ailleurs, beaucoup de choix à faire dan* l'Assemblée en ce moment, pour charger quelqu'un à qui je ne fusse pas tout-àfait étrangère de ce qui pouvait m'intéresser ; quant aux lettres subséquentes, elles sont l'effet de l'intérêt même et de la franchise avec lesquels Duperret m'avait répondu.

A elle observé qu'il résulte évidemment de la réponse qu'elle vient de faire, qu'elle avait des relations et qu'elle partageait les principes des mandataires infidèles du peuple, en rébellion ouverte à cette époque , et conspirant dans les départemens de l'Eure, du Calvados et autres, la perte de la république;

A répondu qu'au premier juin , époque où elle a été mise en arrestation , et s'est adressée à Duperret, il n'y avait ni révolte , ni conspiration ; que toujours détenue depuis cette époque, elle n'a pu avoir sur les personnes qui lui étaient précédemment connues , que des sentimens conformes à ceux qu'elles lui avaient d'abord inspirés par leur amour pour la liberté.

Interrogée de nous nommer les personnes qu'elle nous a dit par sa réponse au précédent interrogat , être les amis d'elle et de Duperret;

A dit que c'était particulièrement Barbaroux.

A elle demandé si ce n'était pas elle qui faisait la rédaction des lettres que Roland écrivait ;

Je n'ai jamais prêté mes pensées à mon mari , mais il a pu quelquefois emplo}rer ma main.

A elle demandé si lors du ministère de Roland , celui-ci n'a

pas établi un bureau connu sous le nom de bureau d'esprit public ; et si elle n'était pas la directrice de ce prétendu bureau d'esprit , dont le but était évidemment d'attaquer l'opinion publique dans sa source la plus pure , et d'amener , par la division des esprits , le déchirement de la république ;

A répondu que jamais , à sa connaissance, aucun bureau, sous cette dénomination , n'a été établi par Roland ; affirme en outre, que jamais elle ne s'est mêlée de la direction d'aucun ; elle sait seulement qu'un décret de la fin du mois d'août, chargeant le ministre de l'Intérieur de répandre des écrits utiles, Roland avait affecté à quelques commis le soin de les expédier; elle sait qu'il appelait cela lui-même, la correspondance patriotique ; elle sait que Roland mettait du zèle à l'observation d'une loi qui devait répandre l'amour et la connaissance de la révolution ; elle sait qu'il désirait concourir au maintien de l'ordre et de la paix , et que ses propres écrits respirent ce sentiment.

A elle observé qu'elle veut continuellement outrager la vérité , car il est de notoriété publique , que ce bureau existait sous le nom de bureau d'esprit public , et que même cette dénomination était inscrite au-dessus de la porte dudit bureau , et qu'elle n'était pas assez étrangère aux opérations de son mari , pour ignorer elle-même ce que tout le monde savait; que vainement d'ailleurs, elle prétendrait vouloir justifier les intentions de Roland à cet égard , puisqu'une fatale expérience a appris à toute la république , que la correspondance de cette nature, entretenue par ce ministre perfide , a eu pour objet principal d'appeler sans cesse et à grandseris, la forcedépartementale à Paris, etde répandre contre les représentans fidèles du peuple , des calomnies aussi atroces qu'elles étaient absurdes;

A répondu qu'elle s'honore au contraire de rendre témoignage à la vérité; qu'elle est prête à le faire surtout au péril de sa vie; qu'elle n'a jamais vu l'inscription dont on lui parle ; qu'elle n'a pas entendu employer à Rolaud cette

dénomination ; qu'elle a même remarqué dans le temps oit elle se répandait clans le public, qu'elle n'était point portée dans les états imprimés des bureaux du département de l'Intérieur ; quant aux attributions faites à Roland, de vouloir corrompre l'opinion publique, elle n'y oppose que deux faits : le premier, les écrits même de Roland et la doctrine qu'ils renferment ; le second, le défi d'en citer aucun envoyé par lui qui ne soit conforme aux meilleurs principes , et le soin de faire expédier avec une égale fidélité tout ce qui était imprimé par ordre de la Convention nationale, ce qu'il est aisé de vérifier et ce qui constatera son exactitude à faire parvenir les opinions des membres de l'Assemblée qui passaient pour être le plus en opposition.

A elle demandé à quelle époque Roland a quitté Paris, et si elle sait où il est ;

A répondu, qu'elle le sache ou non, elle ne doit ni ne veut le dire.

A elle observé qu'à moins de se mettre en rébellion ouverte contre la loi , une accusée doit à la justice compte de la vérité; qu'au surplus , dans cette dernière réponse, elle vient de manifester de plus en plus l'intention où elle est de déguiser sans cesse la vérité ; mais qu'elle sache au moins que la vérité perce à travers même les mensonges les mieux déguisés ;

A répondu qu'une accusée doit compte de ses faits et non de ceux d'autrui ; ajoute que , si durant quatre mois , Roland n'eût pas inutilement sollicité l'apurement de ses comptes, il n'aurait pas été dans le cas de s'absenter, et elle ne serait pas dans le cas de taire sa résidence , en supposant qu'elle lui fût connue ; a ajouté qu'il n'est point de loi qui oblige à trahir , au nom de la justice , les premiers sentimens de la nature.

A elle demandé si elle a fait choix d'un conseil ;

A répondu qu'elle fait choix du citoyen Chauveau.

Lecture faite du présent interrogatoire, la répondante a

déclaré que ses réponses contiennent vérité , qu'elle y persiste , et a signé avec nous , l'accusateur public et le greffier. Signés Roland née Phlipon , David , Lescot-Fleuriot et Derbey, commis-greffier.

Collationné. Pour copie conforme ,

Paris.

Déposition des témoins produits contre la citoyenne Roland.

L'an second de la République française, le dix-septième jour du mois de brumaire, heure d

Nous Claude-Emmanuel d'Obsent, juge du tribunal extraordinaire et révolutionnaire, étabïi par la loi du 10 mars 1793, et en vertu des pouvoirs délégués au tribunal , par la loi du 5 avril de la même année; vu la cédule délivrée par le président , qui ordonne assignation à la requête de l'accusateur public, en date du 16 dudit mois, aux témoins indiqués par ledit accusateur public , à l'effet de faire

]eurs déclarations sur les faits contenus en

contre la femme Roland, prévenue, et l'assignation donnée en conséquence le 16 dudit mois, à comparaître à ce jour, lieu et heure , en présence de l'accusateur public, et assisté de Anne Ducrays , commis-greffier dudit tribunal. Avons reçu les déclarations desdits témoins ainsi qu'il suit :

i0. Est comparue Anne-Marie-Madeleine Mignot , âgée de cinquante-cinq ans , musicienne et maîtresse de clavecin, demeurant rue deEièvre,n° 8;

Laquelle déclare que , depuis le i3 août 1792 , elle a demeuré chez la femme de Roland , ex-ministre de l'Intérieur, pour y enseigner la musique et le clavecin à la fille Roland , qui était confiée à ses soins en qualité d'institutrice; qu'elle a remarqué que plusieurs députés de la Convention nationale , tels que Brissot, Gensonné , Guadet , Louvet, Barban. 34

55o ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

roux, Buzot , Pétion , Duperret , Duprat, Chassey , Vergniaux, Condorcet , et autres dont elle ne se rappelle pas les noms, venaient habituellement dans cette maison; que, notamment Brissot, Buzot, Gorsas , Gensonné, Louvet, y venaient plus fréquemment que les autres , et avaient des relations plus directes avec la femme Roland , qu'ils visitaient souvent dans son cabinet.

Qu'elle se rappelle qu'un jour , étant dans le cabinet de la femme Roland, Brissot entra avec un air furieux et désespéré , et dit : « Vous ne savez pas , vous autres , que le siège de Lille est levé ? »> Qu'elle a cru remarquer que la femme Roland fit signe de la tête, à Brissot , en indiquant la déclarante, et répondit à Brissot : « Je sais , je sais la bonne nouvelle. »

Qu'au surplus, Roland et sa femme ne témoignant pas à la déclarante une grande confiance relativement aux opinions publiques, on ne parlait qu'avec la plus grande discrétion devant elle d'affaires publiques; qu'elle entendait bien quelquefois des mots qu'elle ne pouvait pas s'expliquer à elle-même, mais dont depuis , par le rapprochement des événemens qui se sont succédé , elle a mieux senti le sens et la valeur.

Ajoute la déclarante , que les craintes et les frayeurs continuelles que marquaient Roland et sa femme , jusqu'à prendre souvent la précaution de découcher, lui ayant paru suspectes, elle forma et leur témoigna souvent le désir de se retirer de chez eux , mais que ne pouvant plus supporter cette vue, elle se décida à en sortir aux environs du 20 du mois de mai dernier, parce qu'à cette époque elle remarquait en eux plus de tranquillité aux approches d'une guerre civile qu'ils semblaient désirer, et sur laquelle ils avaient, en conversation, cherché à pressentir les sentimens de la déclarante , qui leur marqua à cet égard ses sentimens pa-* triotiques, en leur témoignant l'indignation d'une bonne républicaine, qui ne veut que le salut de sa patrie ; qu'elle.

se rappelle même qu'un jour étant avec Roland et sa femme, celui-ci lui dit : « Si nous allions être guillotinés tous les trois, qu'en diriez -vous? » qu'elle déclarante répondit qu'elle ne pouvait pas craindre ce sort , attendu que sa conscience était pure, et qu'elle ne lui reprochait rien ; que .Roland lui répliqua : « Mais enfin, si cela arrivait? » Alors elle répondit que ce serait la loi du plus fort , mais que dans ce cas même, elle désirerait que son sang fût comme une rosée féconde qui fut versée pour le bonheur de sa patrie ; que la femme Roland dit, en regardant son mari, et lui adressant même la parole : « Quand je te le disais. » A quoi Roland répondit : « Je ne l'aurais pas cru ; » que cette conversation donna lieu à la déclarante de penser qu'on cherchait à sonder ses sentimens ou à l'effrayer.

Et est tout ce qu'elle a dit savoir. Lecture de sa déclaration , a persisté et signé avec nous et notre commis-greffier. Signés Mignot, d'Obsent, Leseot-Fleuriot et Ducray.

Est aussi comparu Louis Lecoq , âgé de trente ans ou en. viron , potier de terre, demeurant rue de la Tannerie, n° 6;

Lequel , après avoir entendu la lecture de la dénonciation faite au comité révolutionnaire de la section du Panthéon français, déclare qu'il a vu des députés de la Convention nationale fréquenter habituellement la maison de Roland ; que ceux qu'il y a vus plus souvent, sont Brissot , Gorsas , Gensonné , Guadet, Buzot, Louvet , et autres dont il ne se rappelle pas les noms ; qu'il les a vus dîner souvent et en société avec Roland et sa femme ; qu'au surplus , à table et devant Jes domestiques, ils ne parlaient qu'avec ménagement et discrétion des affaires publiques , et qu'il ne leur en a jamais entendu parler eu mal , autant que ses connaissances peuvent Je lui faire penser ; qu'il se rappelle que Roland et sa femme témoignant la crainte d'être assassinés chez eux, découchèrent une fois ou deux à sa connaissance.

Et est tout ce qu'il a dit savoir. Lecture de sa déclara-

tion , a persisté et a signé avec nous et notre commis-greffier Signés Leco j , d'Obsent, Lescot-Fleuriot, et Ducray.

Est aussi comparue Marie-Catherine Fleury , âgée de trente-quatre ans, cuisinière de Roland , demeurant rue de la Harpe , n° 5i ;

Laquelle déclare, qu'elle est attachée à Roland et à sa femme , depuis treize ans , en qualité de cuisinière ; que pendant que Roland était ministre de l'Intérieur, elle était attachée à sa maison , comme fille d'office , et qu'en cette qualité elle ne peut avoir eu aucune connaissance particulière des liaisons plus ou moins intimes que Roland et sa femme peuvent avoir eues avec plusieurs membres de la Convention ; qu'elle sait seulement pour avoir ouï dire , que les députés qui ont subi leur jugement, ainsi que ceux qui sont en fuite , venaient habituellement chez lui.

Et est tout ce qu'elle a dit savoir. Lecture de sa déclaration , a persisté et a signé avec nous et notre commis-greffier. Signés Fleury , Ducray , d'Obsent , Lescot-Fleuriot. Collationné. Pour copie conforme , délivrée par moi

Greffier du Tribunal, Paris.

Du 18 brumaire.

Vu par le tribunal criminel révolutionnaire établi parla loi du 10 mars 1793 , sans recours au tribunal de cassation , et encore en vertu du pouvoir délégué au tribunal , par la loi du 25 avril de la même année, séant au palais de justice , à Paris ,

L'acte d'accusation dressé par l'accusateur public, contre Marie-Jeanne Phlipon , femme de Jean-Marie Roland , âgée de trente-neuf ans, née à Paris, y demeurant , rue de ïa Harpe, dont la teneur suit :

Antoine-Quinlin Fouquier-Thinville, accusateur public du

tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris , par décret de la Convention nationale , du 10 mars 1793 , l'an II de la république , sans aucun recours au tribunal de cassation , en vertu du pouvoir à lui donné par l'article 2 d'un autre décret de la Convention, du 5 avril suivant, portant que l'accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter , poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens.

Expose que le glaive de la loi vient de frapper plusieurs des principaux chefs de la conspiration qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de la république , contre la liberté et la sûreté du peuple français ; mais un grand nombre d'auteurs et complices de cette conjuration existent encore, et ont su jusqu'à présent , par une lâche fuite, se soustraire à la juste punition que méritent leurs forfaits ; de ce nombre est Boland , ex-ministre de l'Intérieur , principal agent des conspirateurs. La fuite des uns n'a point rompu la correspondance entre tous ceux qui étaient restés à Paris , tant libres qu'en état d'arrestation ; i's correspondaient avec ceux qui s'étaient réfugiés , tant à Caen que dans d'autres villes de la république ; Roland en fuite avait laissé sa femme à Paris, laquelle , quoique mise en état d'arrestation dans une maison d'arrêt, correspondait avec les conspirateurs retirés à Caen, par l'intermédiaire d'un de ceux restés à Paris ; cette femme intrigante , connue pour avoir reçu et réuni chez elle, en conciliabules , les principaux chefs de la conspiration ; conciliabules dont elle était l'ame ; quoiqu'en prison, recevait des lettres de Barbaroux et autres réfugiés à Caen , et y répondait , et toujours dans le sens de favoriser la conspiration; que la preuve de cette correspondance résulte, i° d'une lettre datée d'Evreux , le i3 juin dernier , écrite par Barbaroux à Lauze Duperret, dans laquelle on lit : « N'oubliez » pas l'estimable citoyenne Roland , et tâchez de lui donner » quelques consolations dans la prison , en lui transmettant » les bonnes nouvelles, etc. ; » 20 d'une autre lettre datée dé

534 ÉCLA1RCISSEMENS HISTORIQUES

Caén, le i5 dudit mois de juin , du même au même, dans laquelle on lit : « Tu auras sans doute encore rempli ma » commission à l'égard de madame Roland , en tâchant 5> de lui faire passer quelques consolations , etc. Ah I fais » tes efforts pour la voir et pour lui dire que les vingt-deux » proscrits , que tous les hommes de bien partagent ses » maux, etc. Je te remets ci-joint une lettre que nous écri- » vons à celte estimable citoyenne ; je n'ai pas besoin de te >> dire que toi seul peux remplir cette importante commis- ■» sion ; il faut à tout prix qu'elle tente de sortir de sa priî) son, et de se mettre en sûreté, etc. ;» 3° d'une lettre écrite parLauzeDuperret à ladite femmeRoland, dans laquelle on lit : « J'ai gardé plusieurs jours trois lettres que Barbaroux » et Buzot m'avaient adressées pour vous, sans qu'il m'ait » été possible de vous les faire parvenir ; et ce qu'il y a de » plus fâcheux , c'est qu'en ce moment où je pourrais le î> faire, en profitant de la voie que vous me fournissez , la » chose est devenue impossible , attendu qu'elles se trouvent » entre les mains de Pétion , à qui j'avais cru devoir les re- 5> mettre , le croyant mieux à même que tout autre de vous » les faire passer, et qui est parti sans avoir pu y réussir : s> j'en avertirai, dès aujourd'hui, ces citoyens à qui j'ai « écrit par une voie sûre, et les préviendrai du moyen que « j'ai maintenant de pouvoir mieux remplir leurs commis- » sions, etc. ; » 4° d'un billet daté du if\ juin, écrit par cette femme Roland à Duperret, par lequel elle lui annonce, « qu'on l'a fait sortir de l'Abbaye ; qu'elle croyait revenir » chez elle; mais qu'avant d'y rentrer , on l'a arrêtée pour » la conduire à Sainte-Pélagie, et l'engage de ne pas l'ou- » blier; » 5° et enfin de trois autres lettres par elleparcillement écrites à Lauze Duperret: la première, en date du 6 juin; la seconde sans date, et la troisième en date du ?4 j niii ; dans la seconde , ou lit : « Les nouvelles de *• mes amis sont le seul bien qui me touche ; vous avez con- » îribuc à me le faire goûter ; dites-leur que la connais-

» sance de leur courage , et de tout ce qu'ils sont capables » de faire pour la liberté , me tient lieu et me console de » tout; dites-leur que mon estime, mon attachement et » mes vœux les suivront partout : l'affiche de Barbaroux » m'a fait un grand plaisir , etc. »

D'après le contenu desdites lettres , on ne peut douter que ladite femme Roland ne fût un des principaux agens et complices de la conspiration.

Ce considéré , l'accusateur public a dressé la présente accusation contre Marie-Jeanne Phlipon , femme de Roland, ci-devant ministre de l'Intérieur , pour avoir méchamment, et à dessein, participé à la conspiration qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de la république , contre la liberté et la sûreté du peuple français , en réunissant chez elle , en conciliabules , les principaux chefs de cette conspiration , et entretenant avec eux des correspondances tendantes à faciliter leurs projets liberticides.

Pour quoi l'accusateur public requiert qu'il lui soit donné acte, parle tribunal assemblé , de l'accusation par lui portée contre Marie- Jeanne Phlipon, femme Roland ; en conséquence, qu'il soit ordonné qu'à sa diligence, et par un huissier du tribunal porteur de l'ordonnance à intervenir, ladite Marie- Jeanne Phlipon, femme Roland , sera priseau-corps , arrêtée et écrouée sur les registres de la maison d'arrêt de la Conciergerie du palais de Paris , où elle est actuellement détenue , pour y rester comme en maison de justice ; comme aussi que ladite ordonnance sera notifiée, tant à l'accusée qu'à la municipalité de Paris.

Fait au cabinet de l'accusateur public, le dix-sept brumaire de l'an second de la république française, une et indivisible. Signé A. Q. FOUQUIER.

L'ordonnance de prise-de corps décernée contre elle par le tribunal, et le procès-verbal de la remise de sa personne en la maison de justice de la Conciergerie , la déclaration du juré du jugement , portant :

« Qu'il a existé une conspiration horrible contre l'unité, » l'indivisibilité de la république , la liberté et la sûreté du » peuple français. >»

Que Marie-Jeanne Phlipon , femme de Jean-Marie Roland , est convaincue d'être l'un des auteurs ou complices de cette conspiration.

Le tribunal , après avoir entendu l'accusateur public dans ses conclusions sur l'application de la loi , condamne Marie- Jeanne Phlipon , femme de Jean-Marie Roland , ex-ministre, à la peine de mort, conformément à la loi du 16 décembre 1792 , dont il a été fait lecture, laquelle est ainsi conçue :

« La Convention nationale décrète , que quiconque pro- » posera ou tentera de rompre l'unité de la république » française ou en détacher les parties intégrantes pour les » unir à un territoire étranger , sera puni de mort. »

Déclare les biens de ladite femme Roland acquis à la république , conformément à l'article 2 du titre II de la loi du 10 mars dernier, de laquelle il a été fait lecture, et qui est ainsi conçue : « Les biens de ceux qui seront condamnés à » la peine de mort , sont acquis à la république; il sera » pourvu à la subsistance des veuves et desenfans , s'ils n'ont » pas de biens d'ailleurs. »

Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public , le présent jugement sera, dans les vingt- quatre heures, misa exécution sur la place publique de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché dans toute l'étendue de la république , partout où besoin sera.

Fait et prononcé à l'audience publique, le 18 du mois de brumaire , l'an II de la république française , où étaient présens les citoyens Réné-François Dumas , vice-président, faisant fonctions de président ; Gabriel Deliège , François- Joseph Denizot, et Pierre-Noel Subleyras , juges, qui ont signé à la minute avec Wollf, commis-greffier.

Collalionnê. Pour expédition conforme , délivrée par

moi. Greffier soussigné ) Paris.

Dans un temps où la même tyrannie confondait tous les rangs, associait tous les genres d'infortunes, Olympe de Gouge, femme qui dut quelque célébrité à des écrits courageux , la Reine et madame Roland, périrent à peu de distance l'une de l'autre sur l'échafaud. L'article suivant, inséré d'abord dans la feuille du Salut Public, et répété par le Moniteur, insulte par les plus grossières injures, à la mémoire de trois femmes, dont le sang fumait encore.

Aux Républicaines,

En peu de temps le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple , qui ne sera pas sans doute perdu pour elles ; car la justice toujours impartiale , place sans cesse la leçon à côté de la sévérité.

Marie-Antoinette, élevée dans une cour perfide et ambitieuse, apporta en France les vices de sa famille ; elle sacrifia son époux, ses enfans et le pays qui l'avait adoptée, aux vues ambitieuses de la maison d'Autriche dont elle servait les projets , en disposant du sang , de l'argent du peuple , et des secrets du gouvernement : elle fut mauvaise mère, épouse débauchée , et elle est morte chargée des imprécations de ceux dont elle avait voulu consommer la ruine. Son nom sera à jamais en horreur à la postérité.

Olympe deGouge,née avec une imagination exaltée, prit son délire pour une inspiration de la nature. Elle commença par déraisonner , et finit par adopter le projet des perfides qui voulaient diviser la France : elle voulut être homme d'Etat, et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d'avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe.

La femm? Roland , bel esprit à grands projets , philosophe

Page 1