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CjS NOTICES HISTORIQUES
succès, car on ne peut guère se flatter d'obtenir justice de l'Assemblée ; les vérités qu'on lui adresse ne sont pas pour elle , qui ne saurait les mettre en pratique aujourd'hui ; mais il faut les dire pour que les départemens les entendent. Je conçois que mon début puisse empêcher la lecture de la lettre; dès-lors c'est folie que le laisser. » Je substituai donc aux trois premiers alinéa ce qui m'était proposé. « Quant à l'intervention du ministre, je sens qu'elle rend la marche plus régulière ; et quoique Garât ne mérite guère que je lui fasse l'honneur de lui écrire , je saurai le faire sans m'avilir. » Je traçai ces lignes :
Au ministre de V intérieur.
a Le ministère dont vous êtes chargé, Citoyen, vous donne la surveillance pour l'exécution des lois, et la dénonciation de leur violation par les autorités qui les méconnaissent. Je crois que votre justice s'honorera de faire passer à la Convention les réclamations que j'ai besoin de faire entendre contre l'oppression dont je suis la victime. »
Levée à midi, j'examinais comment je m'établirais dans mon nouveau logis; je couvris d'un linge blanc un petite vilaine table que je plaçai près de ma fenêtre et que je destinai à me servir de bureau, résolue de manger plutôt sur le coin de la cheminée pour me conserver propre et rangée la table de travail. Deux grosses épingles de tête, fichées dans
SUR LA RÉSOLUTION. gÇ)
les planches , me servirent de porte-manteau. J'avais à ma poche le poème de Thompson, ouvrage que je chéris à plus d'un titre; je fis une note de ce que j'aurais à me procurer : d'abord les Vies des honmies illustres de Plutarque, qu'à l'âge de huit ans je portais à l'église au lieu dune semaine-sainte, et que je n'avais pas relues à fond depuis cette époque; l'Histoire anglaise de David Hume, avec le dictionnaire de Shéridan , pour me fortifier dans cette langue : j'aurais préféré suivre Macaulay (i) . Celui qui m'avait prêté les premiers volumes de cette auteur n'était sûrement pas dans sa maison, et je n'aurais su où demander cet ouvrage que déjà je n'avais pu trouver chez les libraires. Je souriais moi-même âmes préparatifs, car il y avait une grande agitation, le rappel battait à chaque instant, et j'ignorais ce que ce pouvait être. Ils ne m'empêcheront pas de vivre, jusqu'au dernier instant, me disais-je, plus heureuse de ma conscience qu'ils ne seront animés de leur fureur; s'ils viennent, je vais à eux, et je sors de la vie comme on entre dans le repos. La femme du concierge vint ininviter à passer chez elle , où elle avait fait mettre mon couvert pour que je dînasse en meilleur air : je m'y rendis; j'y vis ma fîdelle bonne. Lorsqu'elle se jeta dans mes bras, baignée de pleurs, oppressée de sanglots, l'attendrissement et la tristesse me saisirent ; je me reprochai presque d'être paisible , en songeant à l'inquiétude de ceux
(i) Voyez tome premier, page 268.
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qui m'étaient attachés, et, me représentant les angoisses de tel et tel, je sentis un serrement de cœur inexprimable. Pauvre fille! que de pleurs je lui ai fait verser et que ne rachète point un attachement semblable au sien! elle me brusque quelquefois dans la vie ordinaire, mais c'est lorsqu'elle me croit trop négligente de ce qui peut servir à mon bonheur, à ma santé; lorsque je souffre ? c'est elle qui gémit et moi qui la console. Il fallait bien suivre cette habitude. Je lui prouvai qu'en s'abandonnant à sa douleur, elle se rendait moins capable de mètre utile; qu'elle m'était plus nécessaire au dehors que dans la prison, où elle me priait de permettre qu'elle restât; qu'à tout prendre , je n'étais pas si malheureuse qu'elle l'imaginait, et cela est vrai. J'ai éprouvé, toutes les fois que j'aiété malade, une sorte de calme tout particulier, et qui tient sans doute à une façon de voir, ainsi qu'à la loi que je me suis faite d'adoucir toujours la nécessité, loin de me révolter contre elle. Du moment où je me mets au lit, il me semble que tout devoir cesse, et qu'aucune sollicitude n'a de prise sur moi ; je ne suis plus tenue qu'à être là , et à y demeurer avec résignation, ce que je fais de fort bonne grâce. Je donne carrière à mon imagination, j'appelle les impressions douces, les souvenirs agréables, les sentimens heureux; plus d'efforts, plus de calculs, plus de raison ; toute à la nature et paisible comme elle, je souffre sans impatience, ou me repose et m'égaie. Je trouve que la prison produit sur moi à
peu près le même effet que la maladie; je ne suis tenue aussi qu'à être là , et qu'est-ce que cela me coûte ? ma compagnie n'est pas si mauvaise ! J'appris bientôt qu'il me fallait déloger; les victimes abondaient; la chambre où l'on m'avait placée pouvait contenir plus d'un lit , et , pour me laisser seule , on était obligé de me resserrer dès ce soir dans un petit cabinet; déménagement en conséquence. La fenêtre de ce nouvel appartement donne, je crois, au-dessus .de la sentinelle qui garde la porte de la prison; toute la nuit j'entendis crier d'une voix tonnante, qui vive? — tue! — brigadier! — patrouille ! Les maisons étaient illuminées, et au nombre , à la fréquence des patrouilles , il était aisé de juger que l'on craignait des mouvemens, ou qu'il yen avait eu. Je me levai de bon matin, je m'occupai de mon ménage , c'est-à-dire , de faire mon lit, de nettoyer mon réduit et d'établir la propreté chez moi comme sur ma personne. Je voyais bien qu'en réclamant ces soins, ils ne me seraient pas refusés, mais je jugeais parfaitement qu'en les payant beaucoup , il faudrait néanmoins beaucoup aussi les attendre, et qu'ils seraient toujours fort superficiels; il y avait donc tout à gagner en les prenant soi-même; je serais mieux, plus tôt servie, et les petits cadeaux que je ferais seraient d'autant plus sentis qu'ils seraient gratuits. J'attendais avec impatience d'entendre tirer les gros verroux de ma porte pour demander le journal. Je l'ai lu ; le dé-
cret à' arrestation est rendu contre les vingt-deux (i); le papier me tombe des mains et je m'écrie dans
un transport de douleur : Mon pays est perdu !
Tant que je m'étais crue seule, ou à peu près, sous le joug de l'oppression, fière et tranquille, je formais des vœux et conservais quelqu'espoir pour les défenseurs de la liberté. L'erreur et le crime l'ont emporté ; la représentation nationale est violée , son unité est rompue ; tout ce qu'il y avait dans son sein de remarquable par la probité , unie au caractère et aux talens , est proscrit; la commune de Paris commande au corps législatif; Paris est perdu : les brandons de la guerre civile sont allumés; l'ennemi va profiter de nos divisions; il n'y aura plus de liberté pour le nord de la France , et
(i) Les Girondins venaient de succomber ; la commune de Paris, dirigée par les Jacobins de la Convention, était victorieuse. La lutte avait été reprise à trois époques différentes qui ont un nom dans l'histoire de ce temps.
Dans la journée du 10 mars, les Girondins, suivant eux , devaient être égorgés au sein même de la Convention. Suivant les Jacobins, qui ne niaient pas l'existence du complot , il s'agissait non d'un massacre mais d'une insurrection.
Ce premier projet échoua, parce que les Girondins , prévenus en secret, dit-on, par quelques-uns de leurs ennemis mêmes, ne se trouvèrent point à la séance ; parce que le général Beurnonville , alors ministre de la guerre , rétablit l'ordre dans Paris, à la tête d'un bataillon du Finistère ; et, ce qui n'est point une remarque indigne de l'histoire, parce qu'une nuit pluvieuse dispersa les conspirateurs.
La Convention qu'alarmait enfin l'audace delà commune
la république entière est livrée à d'affreux déchiremens. Sublimes illusions , sacrifices généreux , espoir , bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune cœur, je pleurais, à douze ansr de n'être pas née Spartiate ou Romaine, j'ai cru voir dans la révolution française l'application inespérée des principes dont je m'étais nourrie : la liberté, me disais-je,a deux sources, les bonnes mœurs qui font les sages lois, et les lumières qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos droits; mon ame ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer, et la félicité de tous sera la base et le gage de celle de chacun. Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée , l'effrayante cor-
et ses propres périls, avait décrété l'arrestation d'Hébert (*), et la création d'une commission de douze membres, chargés de veiller à la sûreté de la représentation nationale. Les sections en armes lui arrachèrent, dans la journée du 3i mai , la liberté d'Hébert , et l'abolition de la commission des douze.
Le i juin , la Convention prononça , sous les baïonnettes d'Henriot, commandant de Paris, et sous le canon des sections, l'arrestation de vingt-deux de ses membres. Tous faisaient partie de la Gironde. C'est de cette journée quedalent véritablement le triomphe de la Montagne et le règne de la terreur.
{Note des nouveaux éditeurs.)
(*) Substitut du procureur de la commune , et re'dacteur du journal aussi sanguinaire que cynique, intitulé le Père Duchéne.
ruption d'une immense cite vous fait évanouir! je dédaignais la vie, votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés . Qu'attendezvous, anarchistes brigands? vous proscrivez la vertu, versez le sang de ceux qui la professent; répandu sur cette terre, il la rendra dévorante, et la fera s'ouvrir sous vos pas.
Le cours des choses avait dû me faire pressentir l'événement; mais j'avais peine encore à croire que le calcul des dangers n'arrêtât pas la masse de la Convention, et je n'ai pu éviter d'être frappée de cet acte décisif qui sonne l'heure de sa dissolution.
Une froide indignation couvre actuellement , pour ainsi dire, tous mes sentimens : indifférente autant que jamais sur ce qui me concerne , j'espère faiblement pour les autres, et j'attends les événemens avec plus de curiosité que de désir : je ne vis plus pour sentir, mais pour connaître. Je ne tardai pas d'apprendre que le mouvement commandé pour faire rendre le décret d'arrestation , avait donné des inquiétudes sur les prisons ; c'était la cause de la garde sévère et bruyante de la nuit: aussi les citoyens de la section de l'Unité n'avaient pas voulu se rendre au rappel qui les envoyait autour de la Convention; tous restèrent chez eux pour veiller sur leurs propriétés et sur la prison située dans leur enceinte : je vis le motif de l'air inquiet et alarmé de Grandpré , qui me confessa ses craintes le lendemain. Il s'était rendu à l'Assemblée pour y faire lire ma lettre; et, durant huit heures consécutives, il
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avait , ainsi que plusieurs députés , inutilement réitéré ses instances auprès du bureau ; il était évident que je n'obtiendrais pas cette lecture. Je remarquai sur le Moniteur , que ma section, celle de Beaurepaire , s'était prononcée en ma faveur , même depuis ma détention ; j'imaginai de lui écrire , et je le fis en ces termes :
« Citoyens ,
» J'apprends, par les papiers publics, que vous aviez mis sous la sauve-garde de votre section, Roland et son épouse ; je l'ignorais lorsque j'ai été enlevée de chez moi, et le porteur des ordres de la commune m'a présenté , au contraire , la force armée dont il était accompagné , comme celle de la section qu'il avait requise : c'est ainsi qu'il l'a exprimé dans son procès -verbal. Du moment où j'ai été enfermée à l'Abbaye, j'ai écrit à la Convention , et je me suis adressée au ministre de l'intérieur pour qu'il lui fit passer mes réclamations : je sais qu'il a obtempéré à ma demande , et que ma lettre a été remise; mais elle n'a point été lue. J ai l'honneur de vous en adresser une copie certifiée. Si la section croit digne d'elle de servir d'interprète à l'innocence opprimée , elle pourrait députer à la barre de la Convention pour y faire entendre mes justes plaintes et ma demande. Je soumets cette question à sa sagesse ; je n'y joins aucune prière ; la vérité n'a qu'un langage , c'est l'exposé des faits; les citoyens qui veulent la justice n'ai-
ment pas qu'on leur adresse des supplications , et l'innocence n'en sait point faire.
» P. S. Voici le quatrième jour de ma détention , et je n'ai pas été interrogée. J'observe que Tordre d'arrestation ne portait aucun motif, mais qn'il exprimait que je serais interrogée le lendemain. »
Quelques jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien; je n'étais toujours point interrogée. J'avais pourtant reçu beaucoup de visites d'administrateurs à plats visages et sales cordons , se disant appartenir, les uns à la police, les autres à je ne sais quoi; grands sans -culottes, à cheveux puans, zélés observateurs de l'ordre du jour, venant savoir si les prisonniers étaient satisfaits de leur traitement. Je m'étais exprimée , vis-à-vis de tous, avec l'énergie et la dignité convenables à l'innocence opprimée ; j'avais aperçu deux ou trois hommes de bon sens, qui me comprenaient sans oser m'appuyer , et j'étais à dîner, lorsqu'on vint m'en annoncer cinq à six autres d'une seule fournée. La moitié s'avance ; celui qui portait la parole me parut, avant d'avoir ouvert la bouche, un de ces bavards à tête vide, qui jugent de leur mérite par la volubilité de leur langue. « Bonjour , Citoyenne. — Bonjour, Monsieur. — Etes-vous contente de cette maison? Navez-vous pas de plaintes à faire sur votre traitement, ou de demandes à former sur quelque chose? — Je me plains d'être ici; je demande à en sortir. — Est-ce que votre santé est
altérée? vous vous ennuyez un peu? — Je me porte bien, et je ne m'ennuie pas. L'ennui est la maladie de ceux qui ont lame vide et l'esprit sans ressource; mais j'ai un vif sentiment de l'injustice; je réclame contre celle qui m'a fait arrêter sans motif, et détenir sans être interrogée. — Ah! dans un temps de révolution , il y a tant à faire , qu'on ne peut suffire à tout. — Une femme , à qui le roi Philippe faisait à peu près cette réponse , lui répliqua : « Si tu n'as pas le temps de me faire jus- » tice , tu n'as donc pas le temps d'être roi! » Prenez garde de forcer les citoyens opprimés à dire la même chose au peuple, ou plutôt aux autorités arbitraires qui l'égarent. — Adieu, Citoyenne. — Adieu. » Et mon bavard de s'en aller, faute de savoir répondre à des raisons. Ces gens m'o»t eu l'air d'être venus pour voir la figure que j'avais en cage; mais ils feraient bien du chemin avant d'y trouver aussi sots qu'eux .
J'ai dit que je m'étais informée de la manière de vivre dans ces lieux, non que je mette un grand prix à ce qu'on appelle les commodités de la vie ; je sais user d'elles sans scrupule , quand il n'y a pas d'inconvénient à le faire , mais toujours avec modération , et je me passe de tout sans difficultés. C'est par un esprit d'ordre naturel, que j'ai besoin de savoir ce qui constitue ma dépense , et de la régler suivant ma situation.
On m'apprit que Roland , au ministère , avait trouvé excessive la quotité de 5 livres allouées ,
par tête de prisonnier, pour la dépense de chaque jour, et qu'il l'avait réduite à i livres; mais l'extrême augmentation des denrées, triplées de valeur depuis quelques mois, rend ce traitement assez médiocre ; car la nation ne donnant que les quatre murs et de la paille , on prélève d'abord 20 sous pour indemnité au concierge de ses frais de chambres , c'est-à-dire , du lit et des meubles quelconques. 11 faut, sur les 20 sous qui restent, s'éclairer, payer son feu, s'il est besoin d'en faire, et se nourrir : c'est insuffisant; mais on est libre, comme de raison, d'ajouter ce qu'on veut à sa dépense. Je n'aime point à en faire une grande pour ma personne , et j'ai quelque plaisir à exercer mes forces dans les privations. L'envie m'a pris de faire une expérience , et de voir jusqu'où la volonté humaine peut réduire les besoins; mais il faut procéder par gradations, c'est la seule manière d'aller loin. J'ai commencé, au bout de quatre jours, par retrancher les déjeuners, et substituer au café, au chocolat, du pain et de l'eau ; j'ai établi qu'on ne me servirait qu'un plat de viande commune avec quelques herbages à mon dîner ; le le soir, un peu de légumes, point de dessert : j'ai bu de la bière pour me déshabituer du vin, puis je l'ai quittée elle-même. Cependant, comme ce régime a un but moral, et que j'aurais autant d'aversion que de mépris pour une économie inutile, j'ai commencé par donner une somme pour les malheureux à la paille, afin d'avoir le plaisir, en
mangeant le matin mon pain sec , de songer que de pauvres diables me devront de joindre quelque chose avec le leur pour leur dîner. Si je reste ici six mois , je veux en sortir grasse et fraîche, n'ayant plus besoin que de soupe et de pain , et ayant mérité quelques béne'dictions incognito. J'ai fait aussi , mais dans un autre esprit, quelques présens aux gens de service de la prison. Quand on est, ou paraît, sévèrement économe dans sa dépense, il faut être généreux à l'égard d'autrui pour se le faire pardonner, surtout dans une situation où ceux qui vous entourent comptent leur gain sur cette dépense. Je ne demande ni soins, ni marchandises; je ne fais rien venir ; je n'emploie personne : il est clair que je serai la plus maussade prisonnière pour les domestiques qui établissent leurs petits profits sur les commissions et les fournitures dont on les charge ; il convient donc que j'achète l'indépendance où je me mets d'eux; c'est la rendre plus parfaite, et me faire aimer en sus .
J'ai reçu quelques visites de l'excellent Champagneux et de l'estimable Bosc. Le premier, père d'une nombreuse famille , attaché à la liberté par principes, en avait professé la sainte doctrine dès le commencement de la révolution , dans un journal destiné à l'instruction de ses concitoyens : un esprit judicieux, des mœurs douces , un grand amour du travail le caractérisent. Roland, au ministère , l'appela pour le mettre à la tête de la pre-
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mière division du département de l'intérieur ; c'est l'un des meilleurs choix qu'il ait faits. Au reste , il n'a pas moins bien réussi dans celui de plusieurs autres chefs, tels que l'actif et franc Le Camus, l'habile Faypoul , etc. Jamais bureaux ne furent mieux montés ; c'est a leur parfaite organisation que Garât doit la faculté de supporter un fardeau qui passe ses forces ; c'est à l'honnêteté , à la capacité de tels agens , qu'il est redevable de la tranquillité dont on le laisse jouir : il l'a senti , et il disait, avec raison, qu'il abandonnerait la partie s'il était obligé de faire des changemens dans ses bureaux. Usera forcé de l'abandouner malgré cela, car tous les talens des seconds ne suppléent pas au manque de caractère d'un ministre : la faiblesse est le pire de tous les défauts dans ceux qui gouvernent, particulièrement au milieu des factions. Garât et Barrère, simples particuliers, ne seraient jugés manquer ni d'esprit , ni d'honnêteté ; mais l'un , chargé du pouvoir exécutif, et l'autre , législateur, perdraient tous les Etats du monde par leurs demi-mesures : leur manie, prétendue conciliatoire, leur fait toujours prendre la ligne oblique qui mène droit au précipice et à la confusion. La conciliation des hommes d'Etat doit être toute dans le mode, je veux dire dans la manière de traiter avec ceux qu'ils emploient; ils doivent se servir des passions mêmes et des défauts de ceux qu'ils dirigent ou avec qui ils traitent ; mais rigoureux dans les principes, fermes et rapides dans l'action, ja-
mais obstacles ni considérations ne doivent les faire plier au premier égard, ni dévier au second.
Si Roland pouvait joindre à l'étendue de ses vues , à la force de son arae , à sa prodigieuse activité , un peu plus d'art dans la manière , il gouvernerait aisément un empire; mais ses défauts ne nuisent qu'à lui-même, et ses qualités sont infiniment précieuses en administration.
Bosc, notre ancien ami, d'un caractère vrai , d'un esprit éclairé, allant chez moi le premier jour de ma détention, s'empressa de conduire ma fille chez madame Creuzé -la- Touche, qui l'accueillit, la compta au nombre de ses enfans , avec lesquels il fut établi qu'elle resterait sous ses yeux. Il faut connaître les personnes pour sentir tout ce que vaut ce trait. 11 faut se représenter Bosc sensible et franc, accourant chez ses amis, se saisissant de leur enfant, le confiant, de son propre mouvement, à la famille la plus respectable , comme un dépôt qu'il s'honore de leur faire, et qu'il sait devoir être reçu avec la reconnaissance qu'éprouvent les âmes délicates à qui on offre l'occasion de bien faire : il faut avoir connu les mœurs patriarcales , les vertus de Creuzé et de sa femme , la douceur et la bonté qui les distinguent , pour juger de leur accueil et en sentir le prix.
Qui donc est à plaindre dans tout ceci ? Roland seul ; Roland persécuté, proscrit; Roland à qui l'on refuse l'examen de ses comptes; Roland obligé , pour se soustraire à l'aveugle, fureur d'hommes
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abuses par ses ennemis, de se cacher comme un coupable ; de trembler même pour la sûreté de ceux qui le reçoivent ; de dévorer en silence la détention de son épouse, l'apposition des scellés sur tout ce qui lui appartient ; . . . et d'attendre , dans l'incertitude , le règne d'une justice qui ne l'indemnisera jamais de ce que la perversité lui aura fait souffrir! Ma section, pénétrée des meilleurs principes, avait pris, le 5 , un arrêté qui les respire , et qui établit les droits des citoyens à réclamer contre les détentions arbitraires, à s'opposer même à celles qui pourraient être tentées. Ma lettre y fut lue, écoutée avec intérêt; la discussion qui s'établit sur elle ayant été prolongée au lendemain > les montagnards s'entendirent, l'éveil fut donné dans leur parti , il arriva force députations d'enragés d'autres sections , pour entraver la marche , les délibérations , et corrompre , s'il était possible , l'esprit de celle-ci , ou l'effrayer par des menaces , et porter la majorité des sections à la désarmer. Sur ces entrefaites , pressée par Grandpré de ne négliger aucun moyen d'abréger ma captivité , j'écrivis encore à Garât , et je m'adressai aussi à Gohier : ce dernier, que j'ai peu vu, d'une faiblesse égale à celle de Garât, m'a paru d'une médiocrité plus grande encore à tout autre égard. Je ne pouvais guère écrire à de tels hommes , qu'en leur donnant des leçons ; elles étaient sévères Grandpré les trouva mortifiantes, quoique justes; j'adoucis quelques expressions et me tins aux suivantes.
SUR LA RÉVOLUTION. ri^>
La citoyenne Roland au ministre de la Justice. De la prison de l'Abbaye , le 8 juin 17^3.
« Je suis opprimée ; j'ai donc sujet de vous rappeler mes droits et vos devoirs.
» Un ordre arbitraire , sans motif d'arrestation m'a plongée dans ces lieux préparés pour les coupables ; je les habite depuis huit jours sans avoir été interrogée.
» Les décrets vous sont connus; l'on vous charge de visiter les prisons , d'en faire sortir ceux qui s'y trouvent détenus sans cause ; dernièrement encore il en a été rendu un autre qui prescrit de vous faire représenter les mandats d'arrêt, d'examiner s'ils sont motivés , et de faire interroger les détenus.
» Je vous fais passer copie certifiée de celui en vertu duquel j'ai été enlevée de mon domicile et amenée ici.
» Je réclame l'exécution de la loi pour moi et pour vous-même. Innocente et courageuse, l'injustice m'atteint sans me flétrir, et je puis la subir avec fierté dans un temps où l'on proscrit la vertu. Quant à vous , placé entre la loi et le déshonneur, votre volonté ne peut être douteuse, et il faudrait vous plaindre si vous n'aviez pas le courage d'agir en conséquence (1). »
on-
(1) H y avait : .Mais vous , placé entre la loi et leêéshu» ■ neur, il faut quitter votre place ou la remplir, ou avouer f l infamie dont la postérité couvrira la faiblesse de vos » pareils.»
I I f NOTICES HISTORIQUES
Au ministre de V Intérieur.
8 juin , etc.
«• Je sais que vous avez fait l'envoi de mes réclamations au corps législatif; ma lettre n'a pas été lue : vos devoirs sont-ils remplis pour l'avoir adressée , à ma prière ? — J'ai été arrêtée sans déduction de motifs, je suis détenue depuis huit jours, je n'ai pas été interrogée (i) ; c'est à vous, homme public ,
(i) M. Garât écrivit alors au comité de sûreté générale pour lui recommander avec instance les réclamations de madame Holand. C'est à cette démarche qu'il fait allusion dans la préface de ses Mémoires que nous avons cités , page 269 du premier volume. Voici la réponse qu'il reçut du comité; elle est signée de Chabot et d'Engrand qui en étaient membres, et datée du Ier juillet 1793. C'est un monument curieux de la correspondance du temps.
« Le comité de sûreté générale , citoyen ministre, a mo- » tivé l'arrestation de la femme Roland sur l'évasion de son » mari , qui dans ce moment souffle le feu de la guerre » civile dans le département de Rhône-et-Loire (*) , et sur » la complicité de cette prétendue Lucrèce avec son pré- » tendu vertueux mari, dans le projet de pervertir l'esprit » public par un prétendu bureau de formation dudit esprit. » Comme ce procès tient à celui de la grande conspiration , >> la citoyenne Roland voudra bien attendre le rapport gé- » néral qui doit en être fait, après que nous aurons sauvé » nos finances par un grand plan , et que nous aurons jeté » l'ancre de la Constitution par l'éducation nationale et la » simplicité du code. »
(*) Roland était alors à Rouen où il avait trouvé un asile chez des amies courageuses, il ne sortit de chez elles que pour se donner la mort.
(Notes des nouveaux éditeurs.)
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lorsque vous n'avez pu préserver l'innocence de l'oppression , à vous efforcer de l'en délivrer.
» Vous êtes plus intéressé que moi , peut-être , ai} soin que je vous invite à prendre ; je ne suis pas la seule victime de la prévention, ou de l'envie; et leurs poursuites actuelles contre tout ce qui présente la réunion du caractère au talent, à la vertu, rend honorable la persécution dont je suis l'objet ; je la dois à mes liens avec l'homme vénérable que la postérité vengera. Mais vous , maintenant au gouvernail , vous n'échapperiez point au reproche de l'abandonner aux flots, si vous ne saviez le diriger d'une main ferme , et à la honte d y être demeuré sans pouvoir le maintenir.
)) Les factions passent, la justice seule demeure; et de tous les défauts de l'homme en place , la faiblesse est celui qu'on lui pardonne le moins , parce qu'elle est la source des plus grands désordres , surtout dans les temps d'orage.
» Je n'ai pas besoin de rien ajouter à ces réflexions , si elles vous parviennent à temps pour vous et pour moi-même , ni d'en presser l'application à cô qui me concerne , car rien ne peut suppléer la volonté et le courage. »
Assurément , des ministres qui ont négligé, méprisé les décrets qui leur ordonnaient la recherche des auteurs du massacre de septembre ? et des conspirateurs du 10 mars (i); des hommes qui , par la
(i) Voy. ci-dessus la note qui se trouve au bas de la pjg. 36.
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mollesse et l'indignité de leur conduite dans ces circonstances , ont enhardi le crime , favorisé ses attentats , et assuré cette nouvelle insurrection du 3i mai, où l'aveuglement et l'audace, prescrivant des lois à la représentation nationale , appellent tous les malheurs de la guerre civile ; de tels hommes ne se feront pas les dénonciateurs de l'oppression : je n'attends rien d'eux; et les vérités que je leur adresse , sont bien plutôt destinées à marquer ce qu'ils doivent et à quoi ils manquent , qu'à me valoir une justice qu'ils sont incapables de me rendre , à moins qu'un peu de honte ne produise quelque miracle.
Ésope nous représente tous les animaux , tremblant ordinairement à l'aspect du lion, venant l'insulter, chacun à leur tour, lorsqu'il est malade ; ainsi, la cohue des hommes médiocres, trompés ou jaloux , assaille , avec fureur, ceux que l'oppression retient captifs, ou dont elle diminue les facultés, en altérant l'opinion sur leur compte. Le numéro 526 du Thermomètre du jour, du 9 juin , en fournit un exemple ; on y trouve , sous le titre & Interrogatoire de L. P. d'Orléans, une série de questions, parmi lesquelles il faut distinguer l'inculpation suivante : « D'avoir assisté a des conciliabules secrets , » qui se tenaient la nuit chez la femme Buzot, » dans le faubourg Saint-Germain , où s'est rendu » Dumouriez , Roland et sa femme , Vergniaux , » Brissot, Gensonné , Gorsas, Louvet, Pétion , » Guadet , etc. »
Quelle profonde scélératesse et quel excès d'impudence ! tous les députés ici dénommés sont précisément ceux qui ont voté pour l'exil des Bourbons; jamais ces fiers défenseurs de la liberté n'ont regardé d'Orléans comme un chef capable , mais il leur a toujours paru un mannequin dangereux; ils ont été les premiers à redouter ses vices, son argent , ses relations, sa popularité , sa faction; à dénoncer cette dernière , et à poursuivre ceux qui leur en ont paru les agens. Louvetles a signalés dans sa Catilinaire contre Robespierre ; morceauprécieux, comme tous ceux qui sont sortis de sa plume (i), et que l'histoire recueillera soigneusement , dans lequel il suit leur marche au corps électoral , d'où Philippe sortit député. Buzot, dont la constante énergie s'est attiré la haine des factieux , saisit le premier instant qui lui parut favorable , pour demander le bannissement des Bourbons ; mesure qu'il regarda comme indispensable , du moine nt où la Convention voulut se charger du jugement de Louis. Roland ni moi n'avons jamais vu d'Orléans; j'ai même évité de recevoir chez moi Sillery , qu'on me disait être un homme bon et aimable , parce que ses relations avec d'Orléans me le rendaient suspect. Je me souviens, à ce sujet, de deux lettres fort pi-
(1) Ce morceau sera joint aux Mémoires de Louvet.
Iltt NOTICES HISTORIQUES
quantes, Tune de madame Sillery (i) a Louvet, après qu'il eut appuyé la motion de Buzot. « Voici, me dit Louvet en me la communiquant, une preuve que nous ne sommes pas dans l'erreur , et que le parti d'Orléans n'est point une chimère. Madame Sillery ne m'écrirait point en de pareils termes, si ce n'était une chose convenue avec les intéressés ; et , s'ils craignent si fort le bannissement , il faut bien qu'ils y voient le renversement de quelques projets. » Effectivement , la lettre de madame Sillery, fort étudiée, avait pour but de dissuader JiOuvet de son opinion, de le persuader que les principes républicains , dans lesquels les enfans d'Orléans avaient été élevés , les en rendaient les partisans les plus zélés , et qu'il était impolitique et cruel de sacrifier des sujets certainement utiles , à d'absurdes préjugés. L'autre lettre était la réponse de Louvet; spirituelle et digne , elle exprimait avec force et politesse les motifs de son opinion; il y disait , entre autres, que les principes monarchiques, les préjugés nobiliaires et autres, exposés par madame Sillery elle-même dans ses ouvrages , étaient loin de le rassurer sur ceux de ses élèves ; et il persistait, avec la fierté d'un homme
(i) Madame de Sillery est bien plus connue aujourd'hui dans le inonde et dans la littérature sous le nom de Genlis.. Au'juel ses ouvrages n'ont pas donné seuls de la célébrité.
(Note des nouveaux éditeurs.)
libre , dans une opinion qui lui était inspirée par l'amour de son pays.
Quant anx prétendus conciliabules chez la femme de Buzot, rien au monde n'est si ridicule. Buzot, que j'avais beaucoup vu lors de l'Assemblée constituante, avec lequel j'étais demeurée en correspondance d'amitié ; Buzot, dont les principes purs , le courage , la sensibilité , les mœurs douces m'inspiraient infiniment d'estime et d'attachement , venait fréquemment à l'hôtel de l'Intérieur : je ne suis allée qu'une seule fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention, et ils n'avaient aucune espèce de relations avec Dumouriez. Indignée de ces sottises , je pris la plume et j'écrivis à Dulaure , rédacteur du Thermomètre du jour , homme estimable , que j'ai vu jusqu'au moment où la Montagne le séduisit (i).
La citoyenne Roland, au député Dulaure , auteur du Thermomètre du Jour.
De la prison de l'Abbaye, le 9 juin 1793.
(( Si quelque chose pouvait étonner encore l'innocence , lorsqu'elle se trouve déjà sous le joug de l'oppression, je vous dirais, Citoyen, que je viens
(1) J'ai appris depuis que les derniers excès delà Montagne l'avaient éclairé et ramené.
de lire avec la plus grande surprise les absurdités consignées dans votre numéro de ce jour, sous le titre S Interrogatoire de Philippe d'Orléans, que le hasard ma fait tomber dans les mains. Il serait fort étrange, si l'expérience n'avait prouvé que c'est seulement fort audacieux , que les personnes qui , les premières , ont craint , dénoncé , poursuivi une faction d'Orléans , fussent présentées comme l'ayant formée elles-mêmes?
» Le temps éclairera sans doute ce mystère d'iniquité : mais, en attendant sa justice, qui peut être lente au milieu d'une si effroyable corruption, la vôtre me paraît obligée a publier , en même temps que les questions d'un interrogatoire propre à semer des soupçons , les réponses qui doivent y avoir été faites , et pouvoir servir à les apprécier.
» Cette justice est d'autant plus rigoureuse, que la calomnie et la persécution s'attachent aux pas des personnes nommées dans ces questions; qu'elles sont , pour la plupart , dans les liens d'un décret arraché par l'audace et la prévention à la faiblesse et à l'erreur. Je suis moi-même détenue depuis huit jours, en vertu d'un mandat qui ne porte aucun motif d'arrestation ; je n'ai pas été interrogée; je n'ai pu faire entendre mes plaintes à la Convention; et lorsqu'on est parvenu à lui annoncer qu'elles avaient été soustraites, on l'a fait passer à l'ordre du jour, sous le prétexte que cela ne la regardait pas. Quoi donc ! les autorités nouvelles agissent arbitrairement; les autorités constituées se taisent
devant elles , et les injustices qu'elles commettent ne doivent pas être représentées à la Convention? Ce n'est point au Corps législatif qu'il faut adresser ses réclamations, lorsqu'il ne reste plus que lui à qui les faire ? Et l'on s'intéresse aux détenus par ordre du tribunal de Marseille ; et moi , détenue ici par un Comité révolutionnaire, je n'ai
plus de droit! Et la commune fait répéter dans
les journaux que les prisons de Paris ne renferment que des assassins , des voleurs et des contre-révolutionnaires!... Citoyen ! je vous ai connu; je vous crois honnête: combien vous gémirez un jour!.... Je vous fais passer quelques minutes dont je vous prie de prendre lecture : je vous invite à donner place dans votre journal à la lettre que je n'ai pu faire lire à la Convention; vous me devez cette justice , toutes les circonstances le démontrent assez ; et si vous pouviez ne le pas sentir, il serait inutile d'insister.
» P. S. Ni Roland ni moi , n'avons jamais vu Philippe d'Orléans : je dois ajouter que j'ai toujours entendu les députés nommés dans l'interrogatoire (cité au Thermomètre de ce jour ) professer pour ce personnage un mépris semblable à celui qu'il m'inspire ; et qu'enfin si nous nous sommes entretenus à son sujet, c'a été en raisonnant sur les craintes qu'il pouvait inspirer aux vrais amis de la liberté , et sur la nécessité de le faire bannir par cette raison. »