DEUXIÈME PARTiE.' I
des femmes de goût ; on y faisait des lectures agre'ables ; c'était vraiment délicieux ! La proposition fut réitérée avant d'être acceptée : « Voyons cela, disais -je à maman; je commence à juger assez le monde , pour présumer que ce doit être , ou fort aimable y ou très-ridicule ; et dans la dernière supposition y il y a toujours de quoi s'amuser une fois. » La partie est arrêtée. Le mercredi était le jour des assemblées littéraires de M. Vase ; nous nous rendons chez lui , à la barrière du Temple y avec madame Lépine. INous montons au troisième étage , nous parvenons dans un appartement assez vaste , meublé suivant l'ordonnance : des chaises de paille y serrées sur plusieurs rangs , attendaient les spectateurs et commençaient à être occupées ; des flambeaux de cuivre , fort sales , éclairaient avec des chandelles ce réduit dont la grotesque simplicité ne démentait point la rigueur philosophique et la pauvreté d'un bel- esprit. Des femmes élégantes , de jeunes filles , quelques douairières , force petits poètes , des curieux ou des intrigans formaient la société .
Le maître du logis , placé devant une table qui faisait bureau , ouvrit la séance par la lecture d'une pièce de vers de sa façon; elle avait pour sujet un joli petit sapajou ? que la vieille marquise de Préville portait toujours dans son manchon , et qu'elle fît voir à toute la compagnie ; car elle était présente 5 et crut devoir exposer aux regards empressés de chacun y le héros de la pièce. Les bravo et les
l5û MÉMOIRES PARTICULIERS.
applaudissemens rendirent hommage à la verve de M. Vase , qui, fort content de lui-même , voulait celer sa place à M. Belpêches , je crois , qui composait, pour le théâtre d'Audinot, de petits drames comiques, sur lesquels il avait coutume de prendre les avis de la société , c'est-à-dire , l'encouragement de ses éloges ; mais il fut empêché ce jour-là , je ne sais si ce fut par un mal de gorge , ou le manque de quelques vers dans plusieurs scènes. Imbert prit donc le fauteuil; Imbert , l'auteur du Jugement de Paris, lut une bagatelle agréable , aussitôt portée aux nues. La récompense était là : mademoiselle de la Cossonière vint après lui, lire des Adieux à Colin; ils étaient, sinon fort ingénieux, du moins assez tendres. On sut d'abord qu'ils s'adressaient à Imbert prêta partir pour un voyage ; les complimens tombèrent à foison : Imbert acquitta sa muse et lui-même, en embrassant toutes les femmes de la société. Cette cérémonie , leste et gaie , pourtant avec décence 9 ne plut point du tout à ma mère , et me sembla si étrange, que j'en ens l'air embarrassée. Après je ne sais quelle épi gramme ou quatrain peu remarquable, un homme à grande déclamation lut des vers à la louange de madame Benoît. Elle était là; il faut bien dire un mot d'elle pour ceux qui n'ont pas lu ses romans, déjà morts long-temps avant la révolution, et sur lesquels reposeront des monceaux de cendres, quand on trouvera mes Mémoires.