DEUXIÈME PARTIE. l5ï
Àlbine était née à Lyon , suivant ce que j'ai lu dans l'Histoire des femmes illustres françaises , par une société de gens de lettres ; histoire où j'ai été tout étonnée de voir des femmes que je voyais par 1 e monde , comme celle - ci , comme madame de Puisieux , madame Champion et autres , dont quelques-unes vivent peut-être encore à l'heure où j'écris, ou n'ont quitté cette demeure terrestre que depuis peu d'années.
Mariée au dessinateur Benoît , elle avait été avec lui à Rome , et y avait mérité l'association à l'académie des Arcades; veuve nouvellement, encore en deuil de son mari , elle était fixée à Paris ; elle y faisait des vers et des romans (i) , quelquefois sans les écrire ; donnait à jouer , et voyait des femmes de qualité qui payaient , en présens d'argent ou de chiffons , le plaisir d'avoir à leur table une femme bel-esprit.
Madame Benoît avait été belle ; les soins de la toilette et le désir de plaire , prolongés au-delà de l'âge qui assure d'y réussir , lui valaient encore quelques succès. Ses yeux les sollicitaient avec tant d'ardeur, son sein toujours découvert palpitait si
(i) Madame Benoît est auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels on cite , Mes principes ou la vertu raisonnée ; Céliane ou les amans séduits par leurs vertus j les Lettres du colonel Talberg , qu'on regarde comme son meilleur ouvrage ; et les Aveux d'une jolie femme, qui contiennent probablement son histoire. (Noie des nouveaux éditeurs.)
l52 MÉMOIRES PARTICULIERS.
vivement pour les obtenir , qu'il fallait bien accorder à la franchise du désir et à la facilité de le satisfaire , ce que les hommes accordent d'ailleurs si aisément, dès qu'ils ne sont pas tenus à la constance. L'air ouvertement voluptueux de madame Benoît était tout nouveau pour moi ; j'avais vu , dans les promenades , ces prêtresses du plaisir dont l'indécence annonce la profession d'une manière choquante : il y avait ici une autre nuance ; je ne fus pas moins frappée de l'encens poétique qui lui était prodigué , et des expressions de sage Benoît , chaste Benoit y plusieurs fois répétées dans ces vers , qui lui faisaient porter de temps en temps devant ses yeux un modeste éventail , tandis que quelques hommes applaudissaient avec transports à des éloges qu'ils trouvaient sans doute bien appliqués. Je me rappelai ce que mes lectures m'avaient mise à portée de juger de la galanterie ; ce que les mœurs du siècle et les désordres de la cour devaient y ajouter de corruption du cœur, de fausseté de l'esprit : je voyais des hommes efféminés prodiguer leur admiration à des vers légers , à des taie ns futiles ; à la passion de les séduire tous , sans les aimer sans doute ; car quiconque se dévoue au bonheur d'un objet préféré , ne se prodigue point aux regards de la foule. Je sentais les atteintes du dégoût et de la misanthropie au milieu d'objets qui éveillaient mon imagination , et je rentrais dans ma solitude avec une douce mélancolie. Nous ne retournâmes point chez M. Vase ;