‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 111 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. \$n · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. \$n

d'abord mon opinion : je me chargeais de tracer le brouillon de la réponse que mon père copiait trèsfidèlement'; je lui faisais congédier les demandeurs avec dignité, sans espoir et sans offense. La jeunesse de mon quartier passa ainsi en revue ; je n'eus pas de peine à faire goûter mes refus pour le plus grand nombre. Mon père n'avait guère égard qu'à la richesse, il y avait desprétentions pour moi; ainsi, quiconque était trop nouvellement établi, et dont l'avoir actuel ou les espérances très- prochaines n'assuraient pas une grande alliance, n'obtenait point son suffrage : mais aussi , lorsque ces données étaient favorables, il voyait avec peine que je ne voulusse pas me déterminer. Ici commencèrent à se développer des différences qui n'ont plus fait que s'accroître entre mon père et moi. Il aimait, il estimait le commerce, parce qu'il le regardait comme la source de la richesse; je le détestais, parce qu'il était à mes yeux celle de l'avarice et de la friponnerie.

Mon père sentait bien que je ne pouvais agréer ce qui tient à des métiers proprement dits , et son amour- propre ne lui eût pas non plus permis d'y songer ; mais il ne concevait pas que l'élégant joaillier qui ne touche que de belles choses sur lesquelles il fait de gros gains , ne pût me convenir, lorsqu'il se présentait avec une maison déjà bien fondée, qui devait devenir brillante. Cependant l'esprit du bijoutier , comme celui du petit mercier, au-dessus duquel il se croit , et du riche marchand

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de draps qui s'estime plur queux tous, me semblait tout entier dans la convoitise de l'or, le calcul d'en amasser , la ruse d en multiplier les moyens ; il est étranger aux idées relevées , aux sentimens délicats par lesquels j'appréciais l'existence.

Occupée , dès mon enfance , à considérer les rapports de l'homme en société ; nourrie de la plus pure morale, familiarisée avec les grands exemples, n'aurai -je vécu avec Plutarque et tous les philosophes , que pour munir à un marchand , qui ne jugerait ni ne sentirait rien comme moi?

On a vu que ma sage maman voulait que je ne fusse pas plus embarrassée à la cuisine qu'au salon , et au marché qu'à la promenade ; je l'accompagnais encore, après mon retour du couvent, dans les acquisitions de ménage qu'elle faisait souvent ellemême; et définitivement elle me chargeait quelquefois de les faire, en m'envoyant avec une bonne. Le boucher , qui avait sa pratique , perdit une seconde femme , et se trouva , jeune encore , avec une fortune de cinquante mille écus, qu'il se proposait d'augmenter. J'ignorais parfaitement ces particularités , je «n'apercevais que l'avantage d'être bien servie, avec force honnêtetés; et je m'étonnais beaucoup de voir ce personnage se présenter fréquemment le dimanche à la promenade où nous étions , en bel habit noir et fine dentelle , devant manière, à qui il faisait une profonde révérence sans l'aborder. Ce manège dura tout un été. Je fus indisposée ; chaque matin le boucher envoyait s'iu-

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