DEUXIÈME PARTIE. l
u lisez cette lettre. » Elle était fort bien écrite pour la peinture et pour le style , et me lit monter le rouge au visage. M. Morizot de Rozain exprimait d'assez belles choses ; mais il faisait remarquer que son nom se trouvait dans le nobiliaire de sa province : il me parut fat ou maladroit de faire parade d'un avantage que je n'avais point , et qu'où ne devait pas présumer que je cherchasse. « Il n'y a point encore là sujet d'examen , dis-je en secouant la tête ; cependant il faut faire causer le personnage ; encore une ou deux lettres , et j'aurai vu le fond du sac ; je vais préparer une réponse en conséquence. » Toutes les fois qu'il s'agissait d'écrire, mon père était d'une docilité charmante , et me copiait sans difficulté. Je m'amusais à faire le papa; je traitais mes propres intérêts avec tout le sérieux que la chose méritait , et enfin , comme pour moimême, dans le style et la sagesse de la paternité. 11 y eut jusqu'à trois lettres explicatives de M. de Rozain : je les ai gardées long-temps, parce qu'elles étaient fort bien faites ; elles m'ont prouvé qu'il ne suffisait pas encore de l'esprit pour me convenir, s'il n'y avait supériorité de jugement, et cette ame que rien ne supplée ni ne dépeint , mais dont laccent se fait d'abord sentir. D'ailleurs , Rozain n'avait rien que le titre d'avocat; ma fortune présente ne pouvait suffire à deux , et il n'offrait point la réunion de qualités qui pût faire désirer de surmonter cet obstacle.
En annonçant la levée en masse de mes préten-
l64 MÉMOIRES PARTICULIERS.
dans , je n'ai pas promis de les nommer tous , et l'on m'en tiendra quitte aisément ; je n'ai voulu faire connaître que la singularité de cette situation qui me faisait rechercher de beaucoup de gens dont je ne connaissais pas toujours même la figure , et dans laquelle j'avais la liberté de discuter moi-même les apparences et les raisons. Je remarquais bien quelquefois à l'église ou à la promenade , de nouveaux visages dont j'étais observée ou suivie , et je me disais en moi-même : « J'aurai bientôt quelque réponse à faire pour mon papa! » Mais je n'ai jamais vu d'extérieur qui m'ait séduite ou frappée.
J'ai dit que Lablan chérie avait eu l'esprit de s'introduire à la maison , et de sentir apparemment qu'avant de se déclarer, il fallait chercher à se faire goûter. Fort jeune encore , Lablancherie avait déjà voyagé , beaucoup lu , et même imprimé : son ouvrage ne valait pas grand'chose ; mais il y avait force morale , et de saines idées ; il l'avait intitulé : Extrait de mes voyages pour servir d'école aux pères et mères. Ce n'était pas trop modeste , comme on voit , et l'on était tenté de le lui pardonner, car il s'appuyait d'autorités bien respectables en philosophie, les citait assez heureusement, et s'indignait avec la chaleur d'une ame honnête de la froideur ou de la négligence des parens , causes trop communes des désordres qui font la perte de la jeunesse. Lablancherie, petit, brun et assez laid, ne disait rien du tout à mon imagination ; mais son esprit ne me déplaisait point , et je croyais rn'apcr-