DEUXIÈME PARTIE. I
cevoir que ma personne lui plaisait beaucoup. Un soir, revenant avec ma mère de visiter nos grands parens , nous trouvâmes mon père un peu rêveur : «■ J'ai du nouveau , nous dit-il en souriant ; Lahlancherie sort d'ici , où il a passe plus de deux heures ; il m'a fait ses confidences , et comme elles vous regardent , mademoiselle , il faut bien vous en faire part. ( La conse'quence n'était pas trop rigoureuse , mais enfin mon père avait coutume de la tirer. ) Il t'aime , et s'est offert pour mon gendre ; mais il n'a rien , et ce serait une folie que je lui ai fait sentir. Il suit le barreau; il aurait le projet d'acheter quelque charge de magistrature : sa légitime ne serait pas suffisante pour cela ; il s'est imaginé que s'il pouvait nous convenir, la dot de sa femme suppléerait à ce qui lui manque, et que ma fille étant seule , le jeune ménage pourrait demeurer avec nous dans les premières années. Il m'a dit sur tout cela de fort belles choses qui s'arrangent très-bien dans de jeunes cervelles ; mais il faut du plus solide à des parens prudens. Qu'il commence un cabinet, ou achète une charge; qu'il se fasse un état enfin, nous verrons après ; il sera temps pour le mariage ensuite ; ce serait une extravagance que de se marier préliminairement. D'ailleurs, resterait à examiner la personne ; mais de bonnes informations seraient bientôt prises. J'aimerais mieux qu'il ne fût pas gentilhomme et qu'il eût une quarantaine de mille écus. Il est assez bon enfant : nous avons causé longuement ; mes raisons l'ont un peu affligé,
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mais il les a entendues ; il a fini par me prier de ne point lui fermer ma porte , et il la sollicité de si bonne grâce , qne j'y ai consenti , pourvu qu'il ne vînt pas plus souvent que de coutume. Je lui ai dit que je ne te parlerais de rien; mais comme tu es raisonnable , j'aime à ne te rien cacher. » Quelques questions de ma mère , et de sages réflexions sur tout ce qu'il fallait envisager avant de se prévenir pour personne , me dispensèrent de rien dire, mais non de rêver.
Les calculs de mon père étaient justes ; les propositions du jeune homme n'étaient pourtant pas déraisonnables : je me sentais disposée à le voir et l'étudier avec plus d'intérêt et de curiosité. Les occasions n'en furent pas fréquentes. Plusieurs mois s'écoulèrent ; Lablancherie partit pour Orléans , et je ne le revis que deux ans après. Dans cet intervalle , je fus sur le point d'épouser le médecin Gardanne ; une de nos parentes avait pressé ce mariage. Madame Desportes, née provençale, avait été mariée à Paris dans le commerce ; demeurée veuve très-jeune , avec une fille unique , elle avait continué de faire ce commerce de bijoux que mon père trouvait si agréable. De l'esprit, de l'honnêteté , beaucoup d'adresse et un excellent ton la faisaient généralement considérer; on eût dit quelle ne se chargeait d'affaires que pour obliger les personnes qui s'adressaient à elle : sans sortir de son appartement , fort bien tenu , et où elle recevait une société décente , dont faisaient quelquefois par-