DEUXIÈME PARTIE. 1JI
sur ce choix même , les argumens de ma mère ne manquaient pas de justesse. Je réfléchis d'ailleurs que mon acceptation provisoire , quoi qu'on en pût dire, ne saurait m'engager absolument ; qu'il était absurde de me supposer liée , parce que j'aurais consenti à voir chez mon père l'homme qui se présenterait pour m'épouser ; et je sentais fort bien que s'il me déplaisait, aucune considération ne me déciderait à terminer. J'arrêtai donc en moi-même de ne pas dire non , et de me réserver l'examen.
Nous étions sur le point de partir pour la campagne , où nous devions passer quinze jours ; je trouvais qu'il n'aurait pas été digne de remettre le voyage dans l'attente d'un épouseur; ma mère était de mon avis : mais avant notre départ , mademoiselle de la Barre arrive un beau jour dans le grand costume , faire ce qu'on appelle la demande au nom du docteur. Mes parens répondirent les généralités d'usage quand on accepte , avec le sous-entendu de la réflexion : on réclama la permission pour le demandeur de présenter ses devoirs en personne; elle fut accordée. Mademoiselle Desportes , toujours mesurée , conclut qu'elle devait l'amener, et une collation de famille, où mademoiselle de la Barre et une de mes parentes se trouvèrent aussi, signala l'entrée cérémonieuse du personnage dans la maison paternelle. Nous partîmes le lendemain pour la campagne , afin d'y passer précisément le temps de ce qu'on appelle les informations. Cette seconde entrevue ne me
toucha guère plus que la première ; mais je vis dans Gardarme un homme d'esprit avec lequel une femme qui pense pouvait vivre ; et , dans mon inexpérience, je calculais que dès qu'il était possible de raisonner et de s'entendre , il y avait fonds pour le bonheur en mariage. Ma mère craignait d'apercevoir chez lui les indices d'un caractère impérieux; cette idée ne me frappait point : habituée à m'étudier moi-même, à régler mes affections , à commander mon imagination ; pénétrée de la rigueur et de la sublimité des devoirs d'épouse , je ne voyais pas du tout ce qu'un caractère un peu plus ou un peu moins doux aurait à faire avec moi et pourrait exiger de plus que moi-même. Je raisonnais en philosophe qui calcule , et en solitaire qui ne connaît ni les hommes, ni les passions. Je prenais mon cœur paisible et affectueux, généreux et franc, pour la mesure commune de la moralité de mon espèce. J'ai commis cette faute pendant longtemps; elle a été la source unique de mes erreurs. Je me hâte de le faire observer ; c'est donner à l'avance la clé de mon secrétaire. Je portai à la campagne une sorte d'inquiétude ; ce n'était pas cette douce agitation que son ravissant spectacle avait coutume de m'inspirer, et par laquelle je savourais plus voluptueusement encore ses charmes touchans. Je me sentais à la veille d'une situation nouvelle ; j'allais quitter, peut-être, mon excellente mère, mes études chéries, mon aimable retraite , une sorte d'indépendance enfin , pour un