‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 120 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. I

rais seule avec ton père; il est encore jeune, et tu ne te représentes point tous les chagrins que ma tendresse pour toi redoute : combien je serais tranquille , si je te laissais unie à un honnête homme avant de quitter ce monde ! » Ces dernières idées m'accablèrent de douleur : ma mère semblait lever un voile redoutable sur un avenir sombre et effrayant que je n'avais pas même soupçonné : je n'avais jamais songé que je dusse la perdre ; le seul aperçu de cette perte, dont elle me parlait comme si elle eût été prochaine , me pénétra de terreur ; un frisson terrible se promenait à la surface de mon corps ; je fixai sur elle des yeux égarés , dont son sourire fit couler des pleurs. « Eh quoi! tu t'alarmes, comme s'il ne fallait pas, dans les résolutions à prendre , calculer les possibles î Je ne suis point malade, quoique dans un temps critique dont les révolutions deviennent quelquefois funestes; mais c'est dans l'état de santé qu'il faut s'occuper du contraire; l'occasion présente m'y engage particulièrement. Un bon et digne homme t'offre sa main ; tu as passé vingt ans ; tu ne verras plus autant de prétendans qu'il s'en est présenté dans les cinq années qui viennent de s'écouler : je puis m'é-

chapper ne refuse pas un mari qui n'a

point , il est vrai , cette délicatesse à laquelle tu mets tant de prix ( délicatesse toujours bien rare, même dans ceux chez qui l'on croit la trouver) , mais qui te chérira et avec qui tu seras heureuse. — Oui , maman, m'écriai-je avec un profond sou- 1. 12

lyb MÉMOIRES PARTICULIERS.

pir , d'un bonheur comme le vôtre ! » Ma mère se troubla, ne me répondit rien, et ne m'ouvrit plus la bouche de ce mariage ni d'aucun autre, du moins pour me presser. Le mot m'avait échappé comme s'échappe l'expression d'un sentiment vif que l'on n'a point réfléchi; l'effet qu'il produisit m'avertit de sa trop grande justesse.

Les étrangers devaient juger , à la première vue, l'extrême différence qui se trouvait entre ma mère et mon père : eh, qui pouvait mieux que moi sentir toute l'excellence de la première! Mais je n'avais pas proprement calculé ce qu'elle devait souffrir ; habituée, dès mon enfance, à voir régner dans la maison la paix la plus profonde, je ne pouvais juger s'il était pénible de la maintenir. Mon père aimait sa femme et me chérissait tendrement; jamais, je ne dirai point le reproche, mais l'air du mécontentement n'avait approché de ma mère : quand elle n'était point de l'avis de son mari , et qu'elle n'avait pu le modifier, on eût dit qu'elle passait condamnation sur le sien propre , sans aucune difficulté. Seulement , dans les dernières années, éprouvant du malaise des raisonnemens de mon père, je m'étais permis d'entrer parfois dans la discussion ; j'y avais une certaine influence ; bientôt j'en usai avec une sorte de liberté. Soit nouveauté , soit faiblesse , mon père me cédait plutôt qu'à sa femme : je m'en prévalus pour elle ; j'étais devenue , pour ainsi dire , le chien de garde de ma mère ; il n'était pas permis de la tracasser en

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