‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 121 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. IJÇ · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. IJÇ

ma présence; et soit en jappant par agacerie, tirant l'habit par la basque , soit en me fâchant tout de bon, j'étais sûre de faire quitter prise. Ce qu'il y avait d'extraordinaire , c'est qu'aussi réservée que ma mère sur le compte de son mari , jamais je ne lui disais rien en particulier, et loin de mon père , que n'eût autorisé le respect filial. J'usais, pour la défendre, de la force, je dirai même de l'autorité de la raison, lorsque l'adresse ingénieuse ne suffisait pas; mais en tête-à-tête, je n'aurais pas ouvert la bouche pour un seul mot de relatif à ce qui s'était passé. Pour elle , je pouvais combattre même son mari ; mais ce mari absent n'était plus que mon père , dont chacune se taisait quand il n'y avait pas d'actions de grâces à lui rendre. Je m'apercevais cependant que mon père avait perdu , par degré , ses habitudes laborieuses ; les affaires de sa communauté l'ayant d'abord distrait , lui donnèrent ensuite le besoin de quitter plus souvent son logis ; insensiblement la dissipation l'entraîna : tout ce qui faisait au-dehors spectacle ou événement l'attirait; le goût du jeu s'en mêla; des liaisons, faites au café, le conduisirent ailleurs; l'appât de la loterie le séduisit. L'envie de faire fortune lui ayant fait tenter des entreprises de commerce , étrangères à son art , et qui n'avaient pas été toujours heureuses , cette envie , lorsqu'il perdit l'habitude de l'occupation , lui fit faire des sacrifices au hasard. A mesure qu'il exerçait moins son talent, il en perdait une partie ; ses facultés diminuèrent , et, dans une vie

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moins réglée , sa vue baissa , sa main perdit de sa fermeté. Ses jeunes gens, moins surveillés par leur maître, le remplaçaient toujours plus mal; bientôt il fallut diminuer leur nombre , parce que la vogue dut se porter ailleurs. Ces changemens s'opérèrent par degrés imperceptibles , et leur effet devint très-sensible avant qu'on eût calculé toute sa portée. Ma mère, très-rêveuse, commençait à me dire quelquefois, à moitié , ses inquiétudes ; je craignais de les exciter, en lui parlant de ce qu'elle et moi ne pouvions changer. Je mettais mes soins à lui faire goûter toute la douceur qui dépendait de moi ; elle était devenue très-paresseuse à marcher ; je faisais le sacrifice de la quitter pour sortir avec mon père, que je priais de me conduire à la promenade : il ne me cherchait plus , comme autrefois, pour m'avoir avec lui; mais il avait encore du plaisir à m'accompagner,et je le ramenais avec une sorte de triomphe à cette bonne maman, dont je voyais tout l'attendrissement quand nous étions 3'éunis. Nous n'y gagnions pas toujours; car pour ne point refuser sa fille , et ne pas manquer à ses autres plaisirs , lorsque mon père m'avait déposée au logis , il sortait de nouveau , pour un instant , disait -il; mais, au lieu de revenir souper, iî oubliait l'heure et rentrait à minuit. Nous avions pleuré en silence ; et s'il m'arrivait , à son retour, de lui présenter notre chagrin, il prenait les choses légèrement, en écartant mes douces plaintes par des plaisanteries , ou il se retirait avec le silence

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