DEUXIÈME PARTIE. l8ï
du mécontentement. Le bonheur domestique s'ensevelissait sous ces nuages; mais la paix n'était point altérée , et des yeux indifférons n'auraient point aperçu les changemens qui se faisaient chaque jour. Ma mère souffrait beaucoup, depuis plus d'un an, d'une sorte d'enchifrenement , qui ressemblait à un rhume de cerveau , et dont les médecins n'avaient pu deviner la cause ; après divers remèdes , ils conseillèrent surtout l'exercice , qu'elle n'aimait plus guère, et le bon air de la campagne . Nous étions à la veille des fêtes de Pentecôte de l'année i y 7 5 ; il fut décidé que nous irions passer ces fêtes à Meudon. Je ne m'éveillai point, le matin du dimanche , comme j'avais coutume de faire, lorsqu'il s'agissait de ces parties champêtres ; j'étais accablée d'un sommeil pénible et interrompu de rêves sinistres : il me semblait que nous revenions à Paris par eau , battus de l'orage , et qu'au sortir de la galiote où nous étions, un cadavre que l'on en tirait s'opposait à notre passage : ce spectacle me glaçait d'effroi; je cherchais ce qu'était ce triste cadavre. Au même instant, ma mère me touchant légèrement les jambes sur mon lit, et m'appelant de sa voix douce, lit évanouir mon songe; je fus ravie de la voir , comme si elle m'eût tirée du dernier péril ; je tendis mes bras vers elle , et je l'embrassai avec attendrissement, en lui disant qu'elle me faisait grand bien de m'éveiller. Je saute à bas du lit, nous faisons nos dispositions, nous sommes partis. Le temps était beau , l'air calme; un petit batelet
l82 MEMOIRES PARTICULIERS.
nous eut bientôt conduits à notre destination, et les délices de la campagne me rendirent ma sérénité. Ma mère se trouvait bien du voyage ; elle reprit quelque activité : ce fut le second jour que nous découvrîmes Villebonne et le fontainier du Moulin-Rouge. J'avais promis à mon Agathe daller la voir le lendemain des fêtes ; nous étions de retour du mardi soir : ma mère s'était proposée de maccompagner au couvent; mais l'exercice des jours précédens l'ayant un peu fatiguée , elle changea de dessein au moment du départ , et me fit accompagner par ma bonne. Je voulus rester alors ; elle insista pour que j'acquittasse ma parole, ajoutant que je savais bien qu'elle restait volontiers seule, et que si je voulais faire un tour au Jardin du Roi, je pourrais en prendre le plaisir.
Je vis Agathe; je la quittai promptement. «Pourquoi partir si vite , me disait-elle ; tu es donc attendue? — Non; mais je me sens pressée de retourner près de maman. — Tu m'as dit qu'elle se portait bien? — C'est vrai ; elle ne m'attend pas non plus , et je ne sais quoi me tourmente ; j'ai besoin de la revoir. » En disant ces mots , mon cœur se gonflait malgré moi.
On imaginera peut - être que ces circonstances sont ajoutées par l'effet d'un sentiment qui se réfléchit, et qui prête sa teinte aux objets qui l'ont précédé; je ne suis qu'historien fidèle^ et je rapporte des faits que l'événement seul m'a rappelés ensuite.
Assurément , on a pu juger, par l'exposé de mes