DEUXIÈME PARTIE. itij
opinions , et surtout par le développement successif des idées que j'avais acquises, que je ne partageais pas plus alors certains préjugés , que je n'ai aujourd'hui de superstition. Aussi , en méditant ce qui pouvait donner lieu à ce qu'on appelle des pressentimens , j'ai cru qu'ils se réduisaient à cet aperçu rapide de gens qui ont l'esprit vif et le sentiment exquis , d'une foule de choses imperceptibles qu'on ne saurait même désigner, qui sont plutôt senties que jugées, et dont il résulte une affection qu'on ne peut motiver, mais que les effets viennent éclairer et justifier.
Plus est vif l'intérêt que nous inspire un objet, plus nous sommes clairvoyans sur son compte , ou susceptibles à son sujet ; plus nous avons de ces aperçus physiques , si je puis ainsi dire , qui s'appellent ensuite des pressentimens , et que les anciens regardaient comme des augures ou des avis des dieux.
Ma mère était pour moi l'objet le plus chéri; elle approchait de sa fin, sans qu'aucun signe extérieur l'annonçât à des yeux vulgaires : mon attention n'avait rien distingué qui me fit juger ce coup affreux; mais il y avait sans doute en elle des altérations légères , qui m'agitaient à mon propre insu. Je ne pouvais pas dire que je fusse inquiète , je n'aurais su de quoi ; mais je me sentais troublée ; mon cœur se serrait parfois lorsque je la fixais, et j'éprouvais loin délie un malaise qui ne me permettait pas d'y rester. Je quittai Agathe d'un air si
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singulier, qu'elle me pria de lui donner de mes nouvelles. Je revins précipitamment, malgré les observations de ma bonne, qui trouvait que l'heure aurait été bien agréable pour une promenade au Jardin du Roi : j'approche de la maison, je trouve à la porte une jeune fille du voisinage , qui s'écrie , en me voyant : « Ah î mam'selle , votre maman s'est trouvée bien mal; elle est venue chercher ma mère, qui a monté dans son appartement avec elle.)) Frappée de terreur, je jette quelques sons inarticulés; je vole, me précipite ; je trouve ma mère dans un fauteuil , la tête abandonnée , les bras tombais y l'œil égaré , la bouche entrouverte : à ma vue , son visage se ranime ; elle veut parler ; sa langue enchaînée , profère difficilement des mots imparfaits : elle veut dire qu'elle m'attend avec impatience; elle fait effort pour soulever ses bras; un seul obéit à l'impulsion de sa volonté : elle porte sa main sur mon visage , essuie , de ses doigts , les larmes qui le couvrent, les passe doucement sur mes joues, comme pour me calmer; l'intention du sourire se dessine dans sa physionomie; elle essaie de parler.... inutiles tentatives ! la paralysie épaissit sa langue, accable sa tète, anéantit la moitié de son corps. L'eau de mélisse , le sel dans la bouche , les frictions ne produisaient aucun effet; en un instant , j'avais expédié du monde pour chercher le médecin et mon père; j'avais, avec la rapidité de l'éclair, été prendre moi-même deux grains d'émétique chez l'apothicaire le plus voisin : le médecin