DEUXIÈME PARTIE
je n'ai pu revenir que par la force de ma constitution et l'excès des soins qui m'ont été prodignes. Mes respectables parens s'étaient retirés dans de petits cabinets , pour me loger commodément; ils semblaient avoir pris une vigueur nouvelle pour me rappeler à la vie , et ils ne permettaient pas qu'une main mercenaire me présentât rien ; ils voulurent me servir eux-mêmes , et ne souffrirent d'être secondés , dans les soins immédiats , que par madame Trude , née Robineau, jeune femme, ma cousine , qui venait tous les soirs pour demeurer la nuit près de moi , couchée dans mon lit , et toute occupée de prévoir et d'adoucir les accès convulsifs dans lesquels je tombais souvent.
Huit jours s'étaient écoulés ; je n'avais pas trouvé de larmes; les grandes douleurs n'en ont point. (J'en verse en ce moment qui sont amères et brûlantes, car je crains un mal encore plus grand que celui que je souffre : j'avais réuni tous mes vœux pour le salut de ce que j'aime; il est plus incertain que jamais! Les calamités s'étendent comme un nuage obscur et terrible près d'envelopper tout ce qui me fut cher, et je travaille avec peine à distraire mon attention du présent, en m'obligeant de retracer le passé.)
Une lettre de Sophie vint rouvrir la source des pleurs ; la voix de l'amitié , ses tendres expressions rappelèrent mes esprits , amollirent mon cœur ; elles produisirent un effet que les bains et l'art des médecins avaient inutilement sollicité ; ce fut une
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révolution nouvelle ; je pleurai , je fus sauvée. L'étouffement diminua , tous les acciclens s affaiblirent, et les convulsions devinrent plus rares; mais toute impression pénible me rendait leur accès.
Mon père se présenta devant moi dans le triste costume qui attestait notre perte commune , mais inégalement sentie. Il entreprit de me consoler, en me représentant que la Providence disposait encore des choses pour le mieux jusque dans le malheur; que ma mère avait achevé son ouvrage dans ce monde , l'éducation de sa fille , et que s'il avait fallu perdre l'un des auteurs de mes jours, il était bon que ciel meut laissé celui qui pouvait être plus utile à ma fortune. Assurément ma perte était irréparable , même à cet égard , ainsi que les événemens Vont prouvé ; mais je ne me fis point cette réflexion; je ne sentis que la sécheresse de la prétendue consolation si mal appropriée à ma façon d'être : je mesurai, pour la première fois, peut-être, tout ce qui se trouvait entre mon père et moi; il me semble qu'il déchirait le voile respectueux sous lequel je le considérais. Je me trouvai tout-à-fait orpheline , puisque ma mère n'était plus, et que mou père ne m'entendrait jamais; un nouveau genre de douleur oppressa mon cœur déchiré; je retombai dans l'état du plus violent désespoir. Les pleurs de ma cousine, la tristesse de mes bons parens, m'offraient encore des sujets d'attendrissement ; ils eurent leur influence, et je fus arrachée aux dangers qui menaçaient mes jours.