TROISIÈME PARTIE. IQI
grands sont-ils lies à une si fragile existence? Ainsi tut arrachée du monde l'une des meilleures et des plus aimables femmes qui l'aient jamais habité. Rien de brillant ne la faisait remarquer; mais tout la rendait chère quand on l'avait connue. Raisonnable et bonne par essence , la vertu ne paraissait rien lui coûter ; elle savait la rendre douce et facile comme elle. Sage et calme, tendre sans passion , son ame pure et tranquille respirait , comme s'écoule le fleuve docile qui baigne avec une égale complaisance le pied du rocher qui le tient captif et le vallon qu'il embellit. Sa perte subite m'a fait connaître les déchiremens de la douleur et les transports les plus violens. « Il est beau d'avoir de l'ame ; il est malheureux d'en avoir autant , » disait tristement à mes côtés l'abbé Legrand, qui vint me voir chez mes grands parens. On s'empressa , lorsque mon état fut amélioré, de faire venir, ou de recevoir successivement les différentes personnes de ma connaissance , pour me familiariser avec les objets extérieurs. Je paraissais ne pas exister dans le monde où l'on me voyait ; concentrée dans ma douleur, je ne m'apercevais guère de ce qui se passait autour de moi ; je ne parlais point; ou bien, répondant à mes pensées au lieu de saisir celles des autres , j'avais l'air d'avoir l'esprit aliéné; puis l'image chérie que j'avais toujours présente, ranimant parfois l'affreux sentiment de sa perte , des cris s'échappaient tout-à-coup , mes bras étendus se roidissaient , et je perdais connaissance. Tncapa-
IQ2 MÉMOIRES PARTICULIERS.
Lie d'aucune application , j'avais pourtant de bons intervalles où je sentais la tristesse de mes parens , leurs bontés , les tendres soins de ma cousine , et où je cherchais à diminuer leur sollicitude. L'abbé Legrand eut l'esprit de juger qu'il fallait beaucoup me parler de ma mère pour me rendre capable de songer à autre chose ; il m'entretint d'elle , et m'amena insensiblement à des réflexions, à des idées qui , sans lui être étrangères , éloignaient la considération habituelle de sa perte. Dès qu'il me crut en état de jeter les yeux sur un livre , il imagina de m'apporter l'Héloïse de Jean -Jacques, et sa lecture fut véritablement ma première distraction. J'avais vingt-un ans ; j'avais beaucoup lu; je connaissais un assez grand nombre d'écrivains , historiens, littérateurs , et philosophes ; mais Rousseau me fît alors une impression comparable à celle que m'avait faite Plutarque à huit ans ; il sembla que c'était l'aliment qui me fût propre, et l'interprète de sentimens que j'avais avant lui, mais que lui seul savait m'expliquer.
Plutarque m'avait disposée pour devenir républicaine ; il avait éveillé cette force et cette fierté qui en font le caractère ; il m'avait inspiré le véritable enthousiasme des vertus publiques et de la liberté : Rousseau me montra le bonheur domestique auquel je pouvais prétendre, et les ineffables délices que j'étais capable de goûter. Ah ï s'il acheva de me garantir de ce qu'on appelle des faiblesses , pouvait-il me prémunir contre une passion? Dans