‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 129 sur 165 · TROISIÈME PARTIE. ig · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. ig

le siècle corrompu où je devais vivre, et la révolution que j'étais loin de prévoir, j'apportai de longue main tout ce qui devait me rendre capable de grands sacrifices et m'exposera de grands malheurs. La mort ne sera plus pour moi que le terme des uns et des autres. Je l'attends, et je n'aurais point songé à remplir le court intervalle qui nous sépare de ma propre histoire, si la calomnie ne m'avait traduite sur la scène, pour attaquer plus grièvement ceux qu'elle voulait perdre. J'aime à publier des vérités qui ne m'intéressent pas seule, et je n'en veux taire aucune, pour que leur enchaînement serve à leur démonstration .

Je ne rentrai pas chez mon père sans éprouver tout ce que fait ressentir la présence des lieux qu'on habitait avec un objet qui n'est plus; on avait pris la précaution maladroite de soustraire le portrait de ma mère , comme si ce vide ne devait pas me rappeler plus douloureusement que son image la perte que j'avais faite ; je le demandai sur-lechamp , il me fut rendu. Les soins domestiques me regardant seule , je m'en occupai ; mais ils n'étaient pas nombreux dans un ménage de trois personnes. Je n'ai jamais compris qu'ils pussent absorber une femme qui a de l'ordre et de l'activité , quelque considérable que fût sa maison ; car dèslors il y a plus de monde pour les partager ; il ne s'agit que d'une sage répartition et d'un peu de vigilance. Je me suis trouvée à cet égard dans plusieurs situations différentes : rien ne se faisait chez i. t3

moi que je ne l'eusse ordonné , et lorsque ces soins m'occupaient davantage, ils ne me prenaient guère plus de deux heures par jour. On a toujours du loisir quand on sait s'occuper ; ce sont les gens qui ne font rien, qui manquent de temps pour tout. Au reste, il n'est pas surprenant que les femmes qui rendent ou reçoivent des visites inutiles, et qui se croiraient mal parées si elles n'avaient consacré beaucoup de temps à leur miroir, trouvent les journées longues par l'ennui , et trop courtes pour leurs devoirs : mais j'ai vu ce qu'on appelle de bonnes femmes de ménage, insupportables au monde, et même à leurs maris, par une précaution fatigante de leurs petites affaires : je ne connais rien de si dégoûtant que ce ridicule , et de si propre à rendre un homme épris de toute autre que de sa femme ; elle doit lui paraître fort bonne pour sa gouvernante , mais non lui oter l'envie de chercher ailleurs des agrémens. Je veux qu'une femme tienne ou fasse tenir en bon état le linge et les hardes , nourrisse ses enfans ; ordonne ou même fasse sa cuisine , sans en parler , et avec une liberté d'esprit , une distribution de ses momens qui lui laissent la faculté de causer d'autre chose, et de plaire enfin par son humeur, comme par les grâces de son sexe . J'ai eu occasion de remarquer qu'il en était à peu près de même dans le gouvernement des États , comme dans celui des familles : ces fameuses ménagères, toujours citant leurs travaux,, en laissent beaucoup en arrière , ou les rendent

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