TROISIÈME PARTIE. ig
pénibles pour chacun : ces hommes publics si bavards et tant affairés, ne font bruit des difficultés , que par leur maladresse à les vaincre , ou leur ignorance pour gouverner.
Mes études me devinrent plus chères que jamais ; elles faisaient ma consolation : livrée plus encore à moi-même , et souvent mélancolique , je sentis le besoin d'écrire. J'aimais à me rendre compte de mes idées ; l'intervention de ma plume m'aidait à leséclaircir : lorsque je ne l'employais pas, je rêvais plus encore que je ne méditais ; avec elle, je contenais mon imagination , et je suivais des raisonnemens. J'avais déjà commencé quelques recueils : je les augmentai sous le titre d'OE livres de loisirs et réflexions diverses. Je n'avais d'autre projet que de fixer ainsi mes opinions et d'avoir des témoins de mes sentimens, que je pourrais comparer un jour les uns aux autres , de manière que leurs gradations ou leurs changemens me servissent à moimême d'instruction et de tableau. J'ai un assez gros paquet de ces œuvres de jeune fille, entassé dans le coin poudreux de ma bibliothèque , ou peut-être dans un grenier. Jamais je n'eus la plus légère tentation de devenir auteur un jour; je vis de très-bonne heure qu'une femme qui gagnait ce titre , perdait beaucoup plus qu'elle n'avait acquis. Les hommes ne l'aiment point, et son sexe la critique : si ses ouvrages sont mauvais, on se moque d'elle , et l'on fait bien ; s'ils sont bons, on les lui ote. Si l'on est forcé de reconnaître qu'elle en a
ig6 MÉMOIRES PARTICULIERS.
produit la meilleure partie , on épluche tellement son caractère , ses mœurs , sa conduite et ses talens , que l'on balance la réputation de son esprit par l'éclat que l'on donne à ses défauts.
D'ailleurs , ma grande affaire , c'était mon bonheur , et je n'ai jamais vu que le public se mêlât de celle-là, pour quelqu'un, sans la gâter. Je ne trouve rien de si doux que d'être apprécié sa valeur par les gens avec lesquels on vit; et rien de si vide que l'admiration de quelques personnages qu'on ne doit point rencontrer.
Ah, mon dieu! qu'ils mont rendu un mauvais service ceux qui se sont avisés de lever le voile sous lequel j'aimais à demeurer! Durant douze années de ma vie , j'ai travaillé avec mon mari, comme j'y mangeais, parce que l'un m'était aussi naturel que l'autre. Si l'on citait un morceau de ses ouvrages, où l'on trouvât plus de grâces de style , si l'on accueillait une bagatelle académique dont il se plaisait à envoyer le tribut aux sociétés savantes dont il était membre , je jouissais de sa satisfaction , sans remarquer plus particulièrement si c'était ce que j'avais fait; et il finissait souvent par se persuader que véritablement il avait été dans une bonne veine , lorsqu'il avait écrit tel passage qui sortait de ma plume. Au ministère, s'il s'agissait d'exprimer des vérités grandes ou fortes, j'y mettais toute mon ame ; il était tout simple que son expression valût mieux que les efforts d'esprit d'un secrétaire. J'aimais mon pays; j'étais enthousiaste de la liberté :